JÉSUITES FRA
peuvent remplir les hautes charges de l'ordre.
La cinquième classe , tout à fait en dehors de la hiérarchie dont nous venons de présenter le tableau, est celle des coadjuteurs temporels. Ce sont des laïques qui ne prennent d'autre engagement que celui de servir l'ordre. On en reconnaît de deux sortes. Les uns remplissent les fonctions les plus humbles dans les établissements des Pères, tandis que les autres sont des affiliés secrets que l'ordre se ménage dans tous les rangs de la société , et que l'on désigne dans le monde sous le nom de jésuites de robe courte. Une correspondance régulière et directe avec le général concourt à donner de l'unité à ce corps immense.
Les jésuites n'ont point , à proprement parler , de costume distinctif. Ils prennent de préférence celui que portaient les prêtres à l'époque de la fondation de l'ordre ; mais il leur est loisible de le modifier selon les pays et les temps. Afin que rien ne détournât ses prêtres de leur mission spéciale, Loyola voulut qu'ils renonçassent aux dignités de l'Église, et en effet, un jésuite ne peut accepter l'épiscopat , à moins que le pape ne le lui commande sous peine de péché. Cette clause des constitutions de l'ordre peut être considérée comme une des causes qui ont amené ses fautes et ses malheurs ; car , en fermant ainsi à l'ambition de ses prêtres sa carrière légitime , le fondateur ouvrit pour ainsi dire la voie à ces empiétements dans toutes les autres carrières, qui ont créé contre eux tant de jalousie et de haine.
Au nombre des objets que se proposait l'institut, il avait d'abord mis la double tâche de convertir les juifs et les femmes publiques. Mais le peu de succès de ses efforts, dans la première partie de cette tâche, et la médisance à laquelle donna lieu la seconde , ne tardèrent pas à les lui faire abandonner l'une et l'autre.
L'ordre se développa avec une merveilleuse rapidité. Il n'eut, a-t-on dit avec vérité, ni enfance, ni vieillesse. Au lieu de cacher au fond des cloîtres d'inutiles austérités , les jésuites se jetèrent au milieu du monde pour le gou-
[CË. JÉSUITES 711
verner. Polis et savants , habiles d'ailleurs à se plier aux circonstances, ils ne tardèrent pas à prendre dans la confiance des fidèles la place qu'avaient occupée avant eux les franciscains et les sombres disciples de saint Dominique.
Dès 1540, Ignace envoie à Paris 16 novices, qui vont loçer d'abord au collège du Trésorier, puis à celui des Lombards ; mais , comme la plupart étaient Espagnols, la guerre qui s^lluma entre François 1er et Charles - Quint ne tarda pas à les obliger à quitter la France. En 1543, l'article des statuts qui limitait à soixante le nombre des membres de l'ordre, fut abrogé, et après la paix de 1544, les jésuites rentrèrent en France plus nombreux qu'avant leur départ. Ils y eurent pour protecteur Guillaume Duprat , évéque de Clermont, qui les accueillit d'abord dans son diocèse , à Billom et à Mauriac , puis les logea à Paris , dans son hôtel de la rue de la Harpe, et finit par leur léguer 36,000 écus. En 1550, sur la recommandation du pape, et par l'entremise du cardinal de Lorraine, ils obtinrent de Henri II des lettres patentes qui les autorisaient à bâtir à Paris, du produit des aumônes qu'ils avaient déjà recueillies, une maison et un collège.
Mais le parlement refusa d'enregistrer ces lettres. Nouvelles lettres du roi en 1552, et, le 3 août 1554, arrêt du parlement, soumettant bulles et lettres à l'évêque de Paris et au doyen de la faculté de théologie. Comme on s'y attendait , ces deux autorités prononcèrent contre les jésuites. L'évéque Eustache du Bellay, dans son avis sur la bulle, soutint qu'elle contenait « des choses en opposition avec la raison, et qui ne dévoient être tolérées ni reçues en la religion chrétienne. » La Sorbonne déclara que la société paraissait « dangereuse pour la foi, perturbatrice de la paix de l'Église, et plus propre à détruire qu'à édifier. »
Ignace, auquel le P. Brouet, supérieur desjésuites de Paris , rendit compte de l'affaire , l'exhorta à se soumettre et à attendre. Cependant l'évéque ayant poussé la rigueur, à l'égard des jésuites, jusqu'à leur interdire toute fonction dans son diocèse, ils prirent le parti de se soustraire à son autorité , en allant
s'établir dans le quartier qui était sous la juridiction de l'abbé de Saint-Germain des Prés.
Du reste, les faveurs de Rome dédommageaient les Pères de l'opposition qu'ils rencontraient ailleurs. Paul III et son successeur Jules III n'avaient pas cru pouvoir payer par trop de bienfaits les services de la p;euse milice des enfants de Loyola. Non-seulement tous les privilèges accordés aux autres ordres avaient été appliqués à celui des jésuites , mais il en avait créé en leur faveur de nouveaux, d'une étendue inouïe jusque-là. D'abord le pape leur avait reconnu le pouvoir de conférer tous les degrés académiques, et ces degrés devaient faire jouir ceux qui les avaient obtenus , de droits égaux à ceux des gradués des universités. En 1.345, il leur accorda la faculté d'exercer le ministère sacré dans toutes les églises de la chrétienté, même pendant un interdit, et de donner l'absolution pour les cas même réservés au saintsiège ; affranchis enfin de toute juridiction locale , ils ne reconnaissaient audessus de leur autorité que celle du souverain pontife.
A l'époque de la mort du fondateur, en juillet 1556, bien que toujours repoussé par la France, l'ordre comptait déjà, dans le reste de l'Eu rope, 1 2 provinces, 100 collèges et 1000 membres, sans compter les missions qu'il avait établies en Amérique, en Afrique et en Asie. A l'avènement de François II, les jésuites de Paris renouvelèrent leurs sollicitations pour obtenir une existence légale, déclarant renoncer à tout ce qui , clans leurs privilèges, pouvait paraître contraire aux droits de l'Église gallicane et de l'Université. Les Guises, qui s'étaient déclarés leurs protecteurs, portèrent l'affaire au conseil privé , et ils obtinrent, le 31 octobre 1560, l'ordre de vérification des lettres patentes et d'homologation de la bulle. L'évêque de Paris demanda cependant quelques modifications aux statuts qui devaient les régir. Il voulait qu'ils fussent déclarés soumis à l'autorité desordinaires, qu'aucun d'eux ne pilt enseigner la théologie sans avoir été reçu par la faculté, et même qu'ils prissent un autre nom.
Cependant l'enregistrement tant dési ré
eut enfin lieu le 1 8 novembre,mais sous la réserve que si, dans la suite, il se trouvait dans leurs privilèges quelque chose de préjudiciable aux droits du roi et à ceux de l'autorité ecclésiastique, il y serait pourvu. L'avantage qu ils avaient obtenu était assez faible, puisque au commencement du règne de Charles IX, ils durent adresser une nouvelle requête pour être approuvés comme corps religieux , ou du moins comme collège. La question fut soumise à l'assemblée de l'Eglise gallicane qui se tenait à Poissy. Lainez, successeur de Loyola dans le gouvernement de l'ordre, y vint en personne. On autorisa seulement le collège, en enjoignant aux Pères de renoncer au titrede lèursociété. Mais ils tinrent toutefois si peu de compte des restrictions que le clergé français avait cru devoir leur imposer , qu*ils placèrent sur la orte du collège qu'ils achetèrent rue aint-Jacqucs, l'inscription : CoUegium societatis nominis Jesu.
Leurs classes s'ouvrirent en 1564, et, pour ne point laisser à leurs adversaires le temps de préparer contre eux un nouvel interdit, ils ne rendirent publiques les lettres de scolarité qu'ils avaient obtenues du recteur Julien de Saint-Germain, que le jour de l'ouverture. Riches des aumônes de leurs pénitents, les jésuites donnaient leurs leçons gratuitement, tandis que l'Université faisait payer les siennes ; aussi les classes de celle-ci furent-elles dé* sertées par bon nombre d'écoliers, le jour où s'ouvrirent celles des jésuites. L'Université en corps s'éleva contre la décision de son chef, et fit signifier aux nouveaux régents défense de continuer leurs cours jusqu'à ce qu'ils eussent obtempéré à l'injonction qui leur avait été faite de prendre un autre titre. Les jésuites demandèrent alors à être reçus membres de l'Université.
On les cita à comparaître, le 18 février 1564, devant une commission présidée par le recteur. Là, sommés de déclarer s'ils étaient séculiers, réguliers ou moines, ils refusèrent de s'expliquer, prétendant qu'ils étaient déjà admis sans avoir été soumis à un semblable examen; d'ailleurs, ils étaient ce qu'ils étaient, taies quales. La qualification que leur avait donnée le concile de Trente était
celle de clercs réguliers.Le parlement fut saisi de l'affaire. Les Pères avaient pour eux l'autorité de consultations signées des premiers jurisconsultes de l'époque.
Après des débats longs et animés, dans lesquels il y eut pour et contre les jésuites de brillantes plaidoiries, l'avocat général Dumesnil conclut au rejet de leur requête. Le parlement, cependant, ajourna le prononcé du jugement. Dans l'intervalle, les jésuites dépêchèrent un des leurs vers le roi, qui se trouvait aux conférences de Bayonne, et l'affaire fut assoupie.
La cour se montrait plus favorable que la magistrature a la société, qui déjà était non-seulement tolérée, mais caressée même par le souverain.
Henri III prit pour son confesseur le P. Edmond Auger. Ce pnince n'eut cependant pas toujours lieu d'être satisfait des procèdes des jésuites à son égard ; pendant la ligue, la maison professe de la rue Saint- Antoine devint le siège d'un comité directeur ; et les Pères ne s'en tinrent même pas au rôle de conseillers; car, lorsque Henri IV vint assiéger Paris en 1590, on rapporte que les assiégeants ayant réussi à pénétrer dans le faubourg Saint-Jacques, les jésuites accoururent en armes, et prêtèrent main-forte pour les repousser.
Quand le roi fut entré dans sa capitale, l'amnistie générale couvrit les jésuites ; mais leur vieille querelle avec l'Université ne tarda pas à se ranimer. Le nouveau général de l'ordre , Aquaviva , venait de dresser le plan officiel de leurs maisons d'éducation dans son livre intitulé : Ratio et imtilutio studiorum societatis Jesu , lequel avait paru en 1586, et contenait, outre des principes de pédagogie fort avancés pour l'époque, la condamnation expresse de la doctrine du régicide , qu'avaient osé soutenir plusieurs Pères.
C'était le reproche qui revenait constamment dans les attaques dirigées contre l'ordre, tandis qu'on paraissait oublier que l'on avait vu la Sorbonne et les jacobins professer aussi sous la ligue ers étranges maximes. Quant à l'opposition de l'ancien corps enseignant contre les jésuites , elle s'expliquait suffisamment peut-être par le succès des maisons d'é:
ducation que dirigeaient les Pères. D'un côté, ils s'étaient appliqués à adapter leur programme et leur méthode aux besoins et même aux goûts du jour, et de l'autre, laissant de coté la roideur pédantesque des régents de l'Université , ils avaient su se concilier l'affection de leurs élèves, tout en prenant sur eux un puissant empire moral.
L'Université les cita, le 12 juillet 1594, devant le parlement, comme fauteurs de huit ou dix attentats contre le roi, notamment de la tentative faite au mois d'août 1593 par le fanatique Barrière, lequel, au rapport de de. Thou et de JVlezeray, avoua avoir, été poussé au crime par le P. Varade , recteur du collège de Paris. Claude d'Amboise, recteur de l'Université, fut chargé de diriger les poursuites au nom de son corps. Son avocat, Antoine Arnauld, conclut à ce que les jésuites fussent condamnés à sortir du royaume cous quinze jours, sous peine d'être traités comme coupables de lèse-majesté. Les curés de Paris s'étaient réunis à l'Université; mais les jésuites, lisons-nous dans les Mémoires de Sully, « se trouvoient forts de la moitié du parlement, qui faisoit ouvertement des brigues en leur faveur ; » et bien que la fin de non-recevoir qu'ils déclinèrent ne fût point admise, le procès n'en demeura pas moins , par le fait , suspendu de nouveau.
Mais l'année ne s'était pas écoulée, que l'attentat de Chatel leur élève amena une brusque et rigoureuse solution de toute l'affaire. Bien que le coupable eût, dans son interrogatoire, décharge ses anciens maîtres de toute complicité dans sa criminelle entreprise, ordre fut donné d'arrêter immédiatement tous les jésuites qui se trouvaient à Paris. Le soir même, à dix heures, leur collège fut investi, et l'on transporta les Pères au Fort-l'Evêque. Enfin le président de Thou, qui leur avait toujours été fort opposé , triompha des hésitations du conseil , et l'arrêt du 29 décembre 1594, qui condamnait Châtel , déclara en même temps les jésuites ennemis du roi et de l'Etat, 'leur enjoignant de sortir de Paris sous trois jours, et de France sous quinze.
Le P. Guignard , reconnu auteur d'écrits séditieux trouvés dans les archives* de la société, fut pendu, et le P. Gué-
714 JÉSUITES L'UNIVERS. JÉsfciTES
ré t , sous qui Châtel avait étudié , fut banni à perpétuité. Un édit royal, du 7 janvier 1595, confirma la sentence portée contre l'ordre, et un nouvel arrêt du parlement, du 21 mars, défendit de donner asile aux jésuites, sous peine d'être enveloppé dans leur condamnation.
Vers le même temps, ils étaient expulsés, pour crimes d'Etat, de Suède, d'Angleterre et des Pavs-Bas. ils durent a l'intercession de Clément VIII de
Çauvoir résider encore à Bordeaux et à oulouse. Ce pontife, bien qu'il les traitât de * brouillons qui troubloient l'Église , » n'en faisait pas moins de vives instances pour obtenir de la cour de France leur rappel. De son côté, le cardinal d'Ossat , ministre de Henri IV à Rome , s'employait fort activement pour eux, représentant dans sa correspondance la grâce de l'ordre comme Une condition de l'absolution que Henri sollicitait encore du pape. Enfin, en 1598, les jésuites crurent pouvoir s'appliquer l'article du traitéde Vervins qui permettait aux Français exilés de revenir en France ; mais un arrêt du conseil les débouta de leur prétention.
Néanmoins, ils reparurent bientôt sur divers points, et lors du passage du roi à Verdun, en 1603, plusieurs vinrent se jeter à ses pieds, le suppliant de ne point rendre l'ordre entier solidaire de l'égarement de quelques-uns de ses membres.
Selon de Thou, le roi leur répondit que « ce que leparlementavoitfaitcontreeux « n'étoit pas sans y avoir bien pensé ; » mais , selon le P. Daniel , il leur montra des dispositions beaucoup plus favorables , et leur dit même en propres termes : « Je vous veux avoir, et vous es- « time utiles au public et à mon État. » Il consentit à ce que les PP. Cotton et Armand, qui avaient porté la parole au nom de leurs confrères, l'accompagnassent à Paris , èt admit en outre plusieurs fois auprès de sa personne le P. Mayus ou Mayo, qui finit par lui remettre une requête en forme pour le rappel de l'ordre. Sully et de Thou combattaient le projet de toutes leurs forces. Le roi leur déclara qu'il croyait devoir recevoir les jésuites par égard pour le pape, que seulement il était d'avis de déterminer les villes où ils devaient résider , de les assujettir à un
•ment civil, en défendant l'admission des jésuites étrangers , et en exigeant qu'un des leurs demeurât comme otage auprès de sa personne.
Ces conditions furent acceptées par le pape ; mais le général y refusa son adhésion. Les jésuites cependant rentraient de toutes parts. Le président de Harlay vint, le 24 décembre, présenter au roi les remontrances du parlement. Quelques historiens, entre autres l'historiographe Mathieu, prêtent à Henri IV, dans cette circonstance , une réponse que les jésuites firent imprimer et répandre partout, mais que de Thou, qui était présent à l'audience du roi , déclare forgée ; cette réponse prend une à une , pour les réfuter , les raisons du parlement, et présente un long et pompeux panégyrique des vertus de l'ordre. Selon de Thou , le roi répondit simplement qu'il remerciait le parlement de sa sollicitude pour sa personne ; qu'il saurait prendre des mesures pour ne courir aucun danger. II paraît bien, du reste , que c'était plutôt en vue du mal qu'ils pouvaient lui faire s'il le3 repoussait , qu'en considération des services qu'ils devaient lui rendre s'il les accueillait , que ce prince se montrait si favorable à leur égard. Quoi qu'il en soit, sur une nouvelle lettre de jussion du 2 janvier 1604 , l'édit de rappel fut enregistré.
Quand les jésuites purent reparaître avec un caractère public, ils demandèrent et obtinrent, en mai 1605, la démolition de la pyramide élevée sur l'emplacement de la maison de Jean Châtel , et dont les inscriptions étaient conçues en termes flétrissants pour l'ordre. Mais malgré la réhabilitation que les Pères obtenaient ainsi à Paris , plusieurs villes, notamment celles de Troyes , de Poitiers , de Metz , se refusaient à leur ouvrir leurs portes. Il est vrai qu'ils trouvaient une ample compensation à ces mécomptes dans les générosités du roi, qui, en 1606, année où Venise les bannissait, leur fit don d'une somme de 100,000 écus pour leur maison de la Flèche, s'efforçant, par ces marques de sympathie pour les favoris de Rome, de ramener à lui ceux des catholiques qui doutaient encore de la siucérité de sa conversion. Des let-
très patentés du 27 juillet lès remirent en possession de leur maison de Saint- Louis à Paris, ainsi que de leur établissement de la rue Saint-Jicques, auquel ils avaient, en mémoire de leur premier protecteur, donné le nom de collège de Clermont. Comme ces lettres ne leur reconnaissaient pas le droit d'enseigner, ils en obtinrent de nouvelles, en date du 12 octobre 1609, lesquelles le leur conféraient. Mais avant vérification de celles-ci, le parlement crut devoir consulter l'Université qui, ainsi qu'on devait s'v attendre, se déclara opposante.
L'affaire en était encore là , lorsque Henri tomba sous les coups du fanatique Ravaillac. On ne put jamais percer le mystère qui entoura ce forfait, ni savoir quels étaient ces gens de bien qu'un jésuite recommanda , dit-on, à l'assassin , de se garder d'accuser. Sully , sans nommer les Pères , les désigne clairement comme complices du crime ; mais il n'en donne pas de preuves, et sa religion ne permet pas d'admettre sans examen son opinion sur cette matière. Ce qu'il y eut de plus fort contre eux dans l'instruction de l'affaire, ce fut peut-être la chaleur que mit leur P. d'Aubigny à démentir la déclaration de Ravaillac , qui soutenait être connu de lui. Toutefois, lé parlement prit occasion du crime pour faire brûler les livres qui contenaient les doctrines des jésuites, entre autres celui dans lequel Mariana avait traité du régicide.
Malgré cette rigueur significative des magistrats , l'ordre avait encore trouvé faveur à la cour, et la régente, veuve de Henri IV, leur accorda, par lettres patentes du 20 août 1610, l'autorisation de rouvrir les cours du collège de Clermont, et lit poursuivre la vérification de ces lettres, nonobstant l'opposition de l'Université, et sous la simple condition , de la part des Pères, de se soumettre à la doctrine de la Sorbonne. Les magistrats, comme pour se venger de l'espèce de violence qui leur avait été faite, condamnèrent encore au feu les livres de Bellarmin , de Becan, de Suarez, comme renfermant des doctrines subversives, et, lorsqu'aux états de 1614. le cardinal Duperron eut la hardiesse u'avancer que les rois pou-
vaient être déposés, et les peu pies déliés* du serment de fidélité, le parlement renouvela contre la société entière ses arrêts de 1594 et 1;>95. Là-dessus, appel de la part des jésuites, et décision du conseil, du 6 janvier 1615, défendant de donner suite à ces arrêts. Ils en obtinrent en 1618 une nouvelle décision en leur faveur, lorsqu'ils rèproduisirent • leur demande d'être incorporés à l'Université.
A cette époque , l'ordre comptait déjà 82 provinces, sans y comprendre la France, et plus de 13,000 membres. Lé rôle qu'ils jouaient dans les affaires de l'Allemagne leur donnait une importance politique considérable. Toutefois, en France , Richelieu les forçait à désapprouver la doctrine de &antarelli touchant la suprématie temporelle da pape , et leur général , par une instruction du 13 août 1626, défendait à tous ses prêtres de toucher à l'avenir cettè question. Mais l'Université refusait toujours de les admettre dans son sein, et ce fut seulement en 1631 qu'ils obtinrent le droit de libre enseignement. Ils n'usèrent pas toujours de ce droit avec mesure; car, sous la minorité de Louis XIV, leur P. Héreaû fut dénoncé à la régente comme ayant enseigné qu'il est loisible de déposer leâ rois. Toutefois, défense fut faite ad parlement d'évoquer l'affaire. Un simple arrêt du conseil , du 3 mai 1644, renouvela l'injonction faite aux jésuites de ne point traiter ces sortes de matières , et condamna le P. Héreau à garder les arrêts au collège de Clermont.
Cependant , malgré ce léger échec , l'influence des jésuites allait croissant, quand la publication des Provinciales vint leur porter un coup bien autrement funeste. Pascal présentait l'ordre sous un jour odieux et ridicule à la fois; il mit l'esprit et les rieurs de son côté. Mais ses critiques portent sur un fondement faux, ainsi que le fait observer avec justesse Voltaire, dont le témoignage en faveur des jésuites n'est sans doute pas suspect. « On attribuait adroitement à la société, dit-il (*), les opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands (**); on les
(*) Siècle <k- Louis XIV, ch. 37.
(**) Sanchez,Kscobar, Suarez, liu$einbauin.
aurait déterrées aussi bien dans les casuistes dominicains et franciscains, mais c'était aux seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait dans ces lettres de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrpmpre les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société, n'a jamais eu et ne peut avoir. »
M n s, quoique lecoup portât à faux, les jésuites n'en furent pas moin s profondément atteints. Ils conservèrentdans l'esprit de la multitude les traits hideux dont les avait peints l'implacable Montalte.
Leur nom devint un outrage , un synonyme de dëloyautéetde corruption. L'apôlogie qu'ils firent de leurs casuistes fut mal reçue du public en France. A Rome, Alexandre VII la condamna. En vain eurent-ils assez de crédit à Bordeaux pour faire brûler les Provinciales ; le clergé de France en masse se levait contre eux. Il est vrai que si les jansénistes les poursuivaient toujours , la protection que leur accordait Louis XIV avait réduit le parlement" et l'Université au silence. Ils avaient flatté le roi, en changeant le nom de leur ancien collège de Clermont contre celui de collège Louisle-Grand. Ce prince les employa souvent dans ses relations politiques , notamment avec l'Angleterre. Il prit successivement pour confesseurs les Pères Lachaise et Letellier, et si l'on en croit quelques auteurs, il se fit même, sur ses dernières années, affilier à la société.
A cette époque, il existait jusque dans l'armée des congrégations de laïques, dans lesquelles une soumission aveugle aux Pères dominait toute autre obligation (*). Il est pourtant digne de remarque que, malgré l'intérêt que leur montrait madame de Maintenon , elle ne consentit jamais à les introduire à Saint- Cyr, voulant, disait-elle, rester maîtresse chez elle.
Quoi qu'il en soit, à la fin du dix-septième siècle , l'ordre était rétabli dans tous les pays d'où il avait étéexpulsé,et comptait dans plusde G00 établissements 20,000 membres , dont 8,000 prêtres.
Le siècle suivant fut loin d'être aussi heureux poureux. En 1731 , le P. Girard,
(•) M. de Montlosier, Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion , la société et le trône.
supérieur du séminaire de la marine à Toulon , fut accusé par une de ses pénitentes, Catherine Cadière, de l'avoir séduite , et ne fut acquitté par le parlement d'Aix qu'à une majorité d'une voix. L'affaire eut un grand retentissement. On crut généralement dans le public à la culpabilité du Père ; mais, pour être juste , ne doit-on pas reconnaître que, fût-il en effet coupable, un fait semblable, isolé, dans un ordre aussi nombreux , témoigne en faveur des mœurs de ses membres? Quand eut lieu l'attentat de Damien , le parlement et les jésuites s'en accusèrent mutuellement, sans que rien fût prouvé de part ni d'autre. Mais Choiseul. qui n'aimait pas les Pères, anima contre eux l'esprit philosophique de l'époque , et les lit attaquer dans une foule de pamphlets , tandis qu'il faisait mettre sous les yeux du roi, par madame de Pompadour, des extraits de leurs écrits sur le régicide; la maîtresse de Louis XV ne leur avait pas pardonné leur refus de la servir auprès de la reine, quand elle sollicitait le poste de dame du palais.
Mais un événement d'une nature bien différente devait être le signal de leur
§erte : une bulle de 1741 avait conamné le négoce qu'ils avaient exercé dans leurs célèbres missions du Paraguay. Au mépris d'une censure aussi solennelle, le P. la Valette, leur supérieur général aux Antilles, fonda, en 1747 , a la Martinique une maison de commerce qui absorba bientôt toutes les affaires de l'île. Associé à un juif de la Dominique, il fit quelque temps d'avantageuses opérations ; mais un de ses navires, ayant à bord pour plus d'un million de marchandises qu'il adressait en règlement à la maison Lioncy de Marseille, ayant été capturé par les Anglais , il refusa d'en tenir compte à ses consignataires ; et ceux-ci assignèrent en remboursement, et leur expéditeur et le procureur général de l'ordre. Les jésuites prétendirent pouvoir décliner toute solidarité, et appelèrent au parlement de Paris du jugement rendu contre eux par les consuls de Marseille. Ils avaient été mal inspirés ; car non-seulement ils y furent condamnés, par arrêt du 17 avril 1761, mais encore les magistrats , dont l'at-
jésuites FRANGE. JESUITES 717
tentioif avait, dans les débats, été éveillée sur les actes de la société, exigèrent que, sous trois jours, les jésuites remissent au greffe un exemplaire de leurs constitutions. A peine les Pères s'étaientils conformés à cette injonction, que le roi fît demander au parlement communication du livre. Les magistrats, comprenant que les jésuites avaient su mettre le prince dans leurs intérêts , et qu'on ne voulait que faire sortir de leurs mains une pièce importante, ne se rendirent au désir du souverain qu'après s'être procuré un second exemplaire ; puis , bien que Louis XV leur eût fait entendre au'il espérait qu'avant de se prononcer ils attendraient de savoir ses intentions, ils n'en poursuivirent pas moins l'examen de ces constitutions, et rendirent successivement contre l'ordre trois arrêts, dont le premier frappait leur prétendue doctrine régicide, le second ordonnait la destruction de leurs livres, et le troisième leur interdisait l'enseignement.
On voyait percer l'ancienne animosité du parlement contre l'ordre, à travers les expressions vraiment hyperboliques de ces arrêts ; nous citerons comme exemple celui du 5 mars 1762, qui dénonçait au roi et aux évéques une série de passages extraits des auteurs de la société, comme tendant à « rompre tous les liens de la société civile , en autorisant le vol, le mensonge, l'impureté la plus criminelle , et généralement toutes les passions et tous les crimes, par l'ensei-
Snemcnt de la compensation occulte, e l'équivoque , des restrictions mentales, du probabilisme et du péché philosophique. » Intervint une décision du conseil ordonnant un sursis d'un an , lequel fut ensuite limité à six mois. Le roi, dans l'intervalle, consulta 51 évéques , dont 40 se montrèrent favorables aux jésuites. Pour faire toutefois quelques concessions à l'opinion, le gouvernement fit proposer à leur général , qui était alors Ricci , un projet de révision des statuts : « Sintutsunlautnonsint, »
(qu'ils soient comme ils sont ou qu'ils ne soient pas) , répondit le fier successeur d'Ignace.
Tandis qu'à Rome les vues de conciliation étaient si mal accueillies, à Paris, les magistrats se refusaient
à enregistrer le projet du gouvernement Au mois de mai ils reprenaient les débats, et le 6 août 1762, après seize heures de délibération , ils rendaient à l'unanimité un arrêt définitif, ordonnant la fermeture des établissements des jésuites et la dissolution de la société. Cet arrêt portait défense à tout sujet du roi d'entrer dans l'ordre, qui était déclaré dangereux pour la religion et pour l'État , et « inadmissible par sa nature dans tout État policé, comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité spirituelle et temporelle , et tendant à introduire , sous le voile d'un intérêt religieux , un corps politique dont l'essence est une activité continuelle pour parvenir, par toute sorte de voie, directe ou indirecte, sourde ou occulte, d'abord à une indépendance absolue, puis successivement a l'usurpation de toute autorité.» Presque tous les parlements du royaume s'associèrent à l'arrêt de celui «le Paris , notamment ceux de Bretagne , de Provence, de Bordeaux, de Metz, ainsi
Îue le conseil souverain de Roussillon.
,e compte rendu des constitutions des jésuites par le procureur général de Rennes , la Chalotais , leur porta l'un des plus rudes coups qu'ils eussent reçus dans cette lutte. Il présenta le régime des jésuites comme étant, « en dernière analyse , l'enthousiasme et le fanatisme réduits en règles et en principes. » Et cependant, en attaquant leur dangereux esprit de corps, il reconnaissait que les individus « paraissaient démentir par une conduite régulière les principes immoraux dont ils "étaient accusés. »
Les jésuites cependant défendaient le terrain pied à pied. Mais ce futen vain que les apologies se croisèrent avec les réquisitoires. Les vertus de l'ordre , dont Cerutti fit l'habile énumération , n'excluaient pas tous les vices qu'atta-
Îiuaient ses adversaires. Il eût été dificile d'anéantir le témoignage du troisième général, Borgia, qui, en 1569, s'était élevé, dans une lettre aux frères de la province d'Aquitaine, contre l'ambition, l'orgueil, l'amour des richesses, qui existaient déjà dans la compagnie , et de nier les vues intéressées de l'ordre, exposées au grand jour par Sciotti, dans son livre intitulé : Monarchia
7,8 ^SUITES I/tT^Rg. ^UITPS
Solipsorum.Les arrêts qui prononçaient rigoureux que le chef de l'Église , Fré-
Ja confiscation des biens de Tordre, as- déric II et Catherine II conservèrent
suraient aux individus des pensions via- les jésuites en Prusse et en Russie,
gères; mais il est remarquable que, sur Vers la fin du dix-huitième siècle, un
Fes4,000jésuitesquiexistaienten France, enthousiaste tyrolien , d'abord tailleur
cinq seulement acceptèrent la position de pierres, puis soldat, Paccanari, re-
3ui leur fut offerte par l'État. Un édit produisit sous un nom nouveau la créa-
e novembre 1764 revêtit de la sanction tion de Loyola, en instituant les Pères
royale les arrêts du parlement. Les ex- de la Foi. L'entrée des français à Rome
jésuites devaient résider dans le diocèse amena la fermeture du collège des nou-
dc leur lieu de naissance, sans que cette veaux jésuites, qui du reste ne furent
résidence pût être à moins de dix lieues jamais reconnus par les chefs secrets
de Paris. Ils étaient en outre tenus de se des anciens. L'ordre aboli n'avait en ef-
présenter tous les six mois au substitut fet pas disparu complètement, puisque,
du procureur général de leur bailliage, dans un rapport au conseil d'État en
Trois ansaprès, l'Espagne les bannit 1805, Portalis crut devoir en deman-
comme fauteurs d'un attentat médité der de nouveau la dissolution , qui fut
contre la famille royale. Déportés au en effet prononcée,
nombre de 5,000 , ils allèrent atten- Après la première abdication de Na
dre en Corse que le pape , qui n'avait poléon , Pie VII rendit aux jésuites
pas voulu les recevoir, changeât de dé- leurs statuts, par une bulle du 7 août
cision à leur égard. Leur expulsion d'Es- 1814, et autorisa l'association dans
pagne avait eu lieu au mois d'avril 1767. toute la chrétienté. Vannée suivante ,
Quand la nouvelle en fut parvenue à Pa- Ferdinand VII , en leur ouvrant son
ris , ce fut le signal de nouvelles ri- royaume , eut l'idée bizarre de dé-
gueurs contré ceux d'entre eux qui n'a- clàrer saint Ignace grand'eroix de l'or-
vaient pas prononcé le serment civil dre de Charles III et capitaine géné-
auquel ils avaient été astreints. Un ar- ral de l'armée espagnole. Le Piémont
rêt du 9 mai leur enjoignit de quitter les accueillit avec non moins d'empres-
sous 15 jours le territoire français. Ce- sèment ; mais le Portugal et l'Autriche
Sendant, à Rome, Clément XIII fit une les repoussèrent, et le 1er janvier 1817 , ernière tentative en leur faveur. Dans Alexandre les expulsa de la Russie. En une bulle expresse , il les recommanda revanche, en 1818, ils rentrèrent en posà la sympathie des fidèles comme les session de leur fameux collège de 1 riplus pieux et les plus utiles membres bourg où, de tous les pays voisins, leurs de l'Eglise. En même temps, il les au- pieux amis leur adressèrent leurs entorisa à quitter leur costume pour se fants. Ils menaçaient ainsi la France au soustraire à la surveillance peu bien- midi et à l'est. Ils reparurent chez nous veillante dont ils étaient l'objet, et me- sans qu'on eût pu saisir le moment de naçait d'excommunication ceux qui les leur arrivée. Aussi Béranger a-t-il bien poursuivraient ; mais tout cela n èmpé- caractérisé leur retour dans sa chanson cha pas Kaples, Parme et !\laltede sui- de 1819: vre presque aussitôt l'exemple de la Hommes noir», d'oà sortez-von» p
France. Nous sortons de dessous terre
Ce fut dans de pareilles circonstances On les vit d'abord parcourir nos
que les jésuites osèrent faire réimprimer départements sous l'humble habit de
l'ouvrage de Bellarmin sur la puissance missionnaires ; et l'on n'a point oublié le
temporelle. Irrité d'une telle impru- fanatisme inspiré à certaines popula-
dence, Clément XIV, qui avait succédé tions par leur fougueuse éloquence ,
à Clément XIII , prononça le 21 juillet ni les désordres dont leur zèle indiscret
1773, par son bref Dominus ac rectemp- fut la cause sur tant de points, non
tor nostw, la dissolution de la société plus que l'opposition que leur faisaient
pour cause d'abus et de désobéissance a la fois la presse, l'administration mu-
au saint-siége ; et il poussa même la ri- nicipale, et souvent les curés. En 1823,
gueur jusqu à faire emprisonner le gé- bien que leur nom ne fût prononcé
néral et les assistants.Cependant, moins officiellement nulle part , à Rome ,
JÉSUITES FfUNCE. JÉSUITES 719
Fortls , leur général , ne faisait plus un secret de leur présence chez nous (*). Ils avaient formé des établissements permanents à Montmorillon , à Poitiers, à Vannes , à Bordeaux , à Toulouse, à Besancon, à Saint-Acheul , à Montrouge, à Forcalquier, à Soissons.
Les faveurs de la cour, surtout pendant les six années du règne de Charles X , les dédommageaient de l'antipathie publique. Le comte de Montlosier , dans le mémoire publié contre eux en 1826, les accusa de n'avoir fait que discréditer davantage les opinions religieuses et monarchiques , par la manière dont ils avaient servi l'autel et le trône ; et , en effet, une notable portion de la po-
Eulation confondait dans une commune aine les jésuites , les prêtres et le faible prince qu'ils gouvernaient.
Cependant les jésuites s'étaient fait, tant dans le clergé que parmi les royalistes, un parti nombreux, mais qui présenta bientôt deux nuances assez distinctes : les uns , à la téte desquels était Tévêque d'Hermopolis, se seraient contentés de faire reconnaître" par le gouvernement, mais en les soumettant a la double autorité de l'Université et des évéques, les principaux d'entre les établissements que les jésuites avaient déjà en France; les autres, qui reconnaissaient pour leur chef 1 abbé de la Mennais, voulaient proclamer immédiatement à la face de la France l'existence ignorée des 40 collèges et des 20,000 écoliers des jésuites, en demandant pour eux une existence légale et indépendante du corps enseignant. Les événements de 1830 anéantirent l'un et l'autre projet.
Aujourd'hui , les jésuites ont perdu l'appui de la couronne, et si, sur quelques points , ils reparaissent , c'est dans une position trop incertaine pour donner de sérieuses appréhensions. Malgré la recrudescence de dévotion qui se fait remarquer depuis quelques années , il n'est pas probable gue le dixneuvième siècle soit destiné à voir rétablir le règne temporel des fils d'Ignace. Comme d'autres corporations célèbres, les jésuites ont eu leur temps , qu'ils
(*) "Voy. dans Montlosier, la lettre du général aux autorités de Chambéry.
nt marqué par des services et des abus, es vertus et des vices. Tant que les intérêts religieux dominèrent la politique, et que les foudres du Vatican conservèrept leur magique pouvoir , les jésuites purent se faire à Rome un titre de leur zèle à arrêter l'invasion du protestantisme ; puis, armés à l'étranger de l'autorité du pontife romain, ils purent lui faire du globe un empire immense , dont ils devaient être les ministres nécessaires. Mais aujourd'hui, que pourraient-ils en présence de ce tout-puissant instinct des intérêts positifs et de ce jaloux esprit d'indépendance, double caractère de la société actuelle ?
Les services qu'ont rendus les jésuites , comme le mal qu'ils ont fait , ont été également exagérés. On s'est trop plu à répéter les merveilleux récits du succès de leurs missions chez les idolâtres; on a paru oublier qu'ils en étaient presque toujours les seuls témoins , et que , dans tous les cas , ils n'en étaient point les historiens désintéressés. Il y aurait toutefois injustice à nier qu'ils aient souvent servi la cause de la civilisation et celle de la science. Leur enseignement aussi a été beaucoup trop préconisé. On ne peut nier qu'il eût un caractère superhciel , puisque Mariana, un de leurs plus savants Pères, le leur a lui-même reproché. Nous ajouterons que s'ils ont servi la cause des lettres latines , ils ont aussi arrêté l'élan imprimé par la renaissance à l'étude des lettres et de la philosophie grecques.
Mais parmi les reproches que l'on a faits aux jésuites, il y en a eu de véritablement puérils. C'est ainsi qu'on leur a fait un crime d'avoir pris l'anagramme J. H. S. , et que l'on a prétendu qu'au sens primitif: Jésus kominum salvator (Jésus sauveur des hommes), ils avaient substitué cet autre : Jésus humilis so* cietas (humble société de Jésus). On peut , avec plus de justice , leur reprocher le sens singulièrement élastique qu'ils donnaient à leur devise : Omnia ad major em Dei gloriam (tout pour la plus grande gloire de Dieu), ce qui pour eux se traduisait en ce principe fécond en iniquités , que la fin justifie les moyens. Quant aux tendances ambitieuses de l'ordre, nous avons suffisant ment eu occasion de les apprécier dans
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le cours de cet article. Elles furent le véritable crime des jésuites, et la cause de leur ruine.
Jetons. C'est ainsi que Ton nomme de petites pièces qui, aujourd'hui , servent à compter au jeu, et qui, au moyen âge , servaient dans la plupart des calculs. Ce nom leur vient de leur légende, où le verbe jeter se trouve presque toujours. Ainsi, on lit sur les uns : jettes