GRANGENEUVE
Après la journée du 10 août , Grangeneuve , mécontent de voir son parti débordé par la Montagne, changea brusquement de système. D'ennemi juré de la cour, il devint ennemi juré de la Commune. Pour lui , le salut de la France était dans les mains de la Gironde : il avait combattu la cour parce qu'elle ne voulait pas des girondins ; il combattit le peuple , qui n'en voulait pas davantage.
Aussi , une fois réélu par la ville de Bordeaux , il montra, dans le sein de la Convention, une modération qui étonna d'autant plus, que le premier, à l'Assemblée législative , il avait osé paraître coiffé d'un bonnet rouge. Dans le procès du roi , il vota pour l'appel au peuple. Sur la question de savoir quelle peine serait appliquée, il se prononça contre la mort et pour la détention, il motiva son vote en ces termes :
« Quelque infinis que soient nos pou- « voirs, je ne puis pas même y supposer «le pouvoir extraordinaire d'accuser « et de condamner souverainement à « mort l'individu détrôné depuis cinq « mois. Je suis bien sûr au moins que «je n'ai jamais accepté cette prétendue «fonction... Je ne puis d'ailleurs me « dissimuler qu'à ce jugement criminel «du souverain participeraient un trop
■ grand nombre de nos collègues qui «ont manifesté, avant le jugement, «des sentiments incompatibles avec
• l'impartialité d'un tribunal , et qu'on « a mis en œuvre autour de nous tous « les moyens d'influence possible pour « arracher à la Convention nationale « une sentence de mort. Dans de sem- «blables circonstances , je pourrais « moins que jamais accepter et exer-
• cer le pouvoir criminel souverain
• qu'on nous attribue. Réduit par con- «sequent à prendre uniquement des « mesures de sûreté générale, je déclare
• que, s'il m'était démontré que la mort
■ seule de Louis pût rendre la républi- «que florissante et libre, je voterais « pour la mort ; mais , comme il est au ■contraire démontré à mes yeux que « cet événement peut amener les plus
■ grands maux , sans produire aucun ■avantage réel; que jamais la liberté « d'un peuple n'a dépendu de la mort « d'un homme , mais bien de l'opinion
« publique et de la volonté d'être libre, « je ne voterai pas pour la mort : fussé- « je même du nombre de ceux qui pen- « sent qu'il y a autant de danger à laisser « vivre Louis qu'à le faire mourir , la « prudence me commanderait encore de « rejeter les mesures irréparables, pour « qu'on puisse, dans toutes les circons- « tances , opposer aux projets de nos « ennemis ou son existence ou sa mort. « Je suis d'avis de la détention. »
Ce vote le fit passer pour royaliste aux yeux du parti populaire. Vainement il affirma que, déjà avant de siéger à l'Assemblée législative, il avait prêté le serment de renverser la royauté; on voulut d'autant moins le croire, qu'il avait presque toujours suivi la même route que Gensonné . Guadet et Vergniaud, qui, quoique déclarant avoir prêté le même serment, avaient voulu pactiser avec le roi avant le 10 août, et faire proclamer son fils après cette journée célèbre. Les apparences étaient donc contre lui; cependant il ne faut pas oublier que Grangeneuve n'avait pas signé le fameux mémoire adressé à Louis XVI par les triumvirs bordelais, et que, tout en faisant cause commune avec eux contre le peuple et contre les montagnards au profit de la bourgeoisie et de la Gironde, il pouvait bien, ou ne pas connaître tous leurs secrets, ou ne pas partager leurs opinions , qui , d'ailleurs, n'étaient pas toutes parfaitement semblables.
Mais le voyant toujours soutenir ses collègues contre les montagnards , le peuple ne vit en lui qu'un réactionnaire, et le porta sur la liste de proscription qu'après deux tentatives inutiles il fit accepter à la Convention dans la journée du 2 juin. Grangeneuve fut d'abord assez heureux pour se soustraire au décret d'arrestation , et se réfugia à Bordeaux ; mais découvert au moment où la Convention venait de le mettre hors la loi , il fut exécuté dans cette ville le 21 décembre 1793 , par arrêt d'une commission militaire uniquement chargée de constater l'identité. Il était âgé de 43 ans.
Plus exalté qu'énergique, et tombant avec facilité d un excès dans un autre; sincèrement républicain peut-être, mais sans grande portée politique, Grange-
T. ix. 6- livraison. (Dict. encycl., etc.)