‹ FranceChapitre 365 sur 378 · LA FAYETTE L'UNIVERS. LA FAYETTE · texte numérisé non relu

LA FAYETTE L'UNIVERS. LA FAYETTE

garder par les soldats la sévérité militaire comme une preuve de patriotisme.

Il imagina le système des tirailleurs, tel qu'il a été pratiqué depuis avec succès; enfin, il organisa l'artillerie légère, dont il avait demandé l'introduction en France, lors d'un voyage qu'il avait fait en Prusse , en 1785. Apres ces préparatifs, il battit l'ennemi a Philippeville, à Maubeuge et à Florennes; mais le cours de ses succès fut bientôt interrompu.

Les girondins venaient d'arriver au ministère; Du mouriez , qui dominait le nouveau cabinet, avait tait prévaloir sur le système de guerre défensive, qui avait été suivi jusque-là , un nouveau plan qui consistait dans une rapide invasion de la Belgique. La Fayette devait y concourir en se portant de Metz surNamur; mais il apprit, en arrivant à Dinant , la défaite des deux corps de Dillon et de Biron, et il se hâta d'opérer sa retraite.

Ces revers étaient avec raison attribués aux royalistes qui se trouvaient encore dans l'année, et qui, au moment où les corps des infortunés généraux s'étaient trouvés en présence de l'ennemi , avaient fait entendre le cri de Sauve qui peut; mais les affaires de Quiévrain et Marquin (voy. ces mots) n'en avaient pas moins produit un effet immense : elles avaient presque démoralisé les armées même qui n'y avaient point pris part; l'Assemblée nationale crut devoir prendre, pour relever l'esprit public, des mesures rigoureuses; elle se mit en permanence, licencia la garde soldée du roi, porta un décret d'exil contre les prêtres réfractaires, dont les prédications commençaient à exciter clans quelques départements des troubles sérieux; enfin, elle ordonna la formation, sous Paris, d'un camp de 20,000 hommes.

/ Mais le roi, avant que ces décrets fussent présentés à son acceptation , renvoya les ministres girondins , et les remplaça par des hommes appartenant au parti feuillant. Ce parti , dont les intrigues avaient, depuis longtemps, préparé cette mesure , crut que l'occasion était venue pour lui de ressaisir le pouvoir; et, pour y parvenir, il résolut d'essayer contre le parti démocratique et

contre les sociétés populaires une attaque sérieuse. Le 16 juin 1792, la Fayette écrivit à l'Assemblée , de son camp devant Maubeuge, une lettre dans laquelle, imputant aux jacobins tous les maux de la France, il demandait d'un ton impérieux la suppression de cette société.

Cette lettre , qui semblait un ordre venu du quartier général des coalisés, parut à l'Assemblée une démarche à la Cromwell ; elle souleva les plus vifs débats , et les girondins , feignant de ne pas croire qu'elle fût véritablement du général , en firent décréter le renvoi à une commission extraordinaire.

Le veto opposé le lendemain par le roi au décret contre les prêtres réfractaires et au projet du camp de 20,000 hommes, amena {ajournée du 20 juin.

La Fayette apprit en même temps et l'effet que sa lettre avait produit, et la nouvelle des événements de cette journée. Il quitta aussitôt son armée, et, le 28, il était à la barre de l'Assemblée, revendiquant hautement la lettre de l'authenticité de laquelle on avait paru douter; déclarant, au nom de son armée, que les scènes qui venaient de se passer l'avaient profondément émue; enfin, demandant la punition de ceux qui avaient amené ces scènes, « et,» ajoutait-il, en faisant allusion aux jacobins , « la destruction d'une secte qui «envahit la souveraineté , tyrannise les « citoyens, et dont les débats publics ne « laissent aucun doute sur l'atrocité des «projets de ceux qui les dirigent.... »

Le côté droit applaudit à ses paroles ; la gauche hésita d'abord; mais bientôt Guadet monte à la tribune, et demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est délivrée. « Non, ajoute-t-il, la patrie «n'est pas délivrée! notre situation n'a «pas changé, et cependant le général «de l'une de nos armées est à Paris! » Puis il déclare que la Fayette , qui se plaint d'une violation de la constitution, l'a violée lui-même de la manière la plus grave , en se faisant l'organe d'une armée légalement incapable de délibérer, et qu'il a commis une infraction non moins grave à la discipline militaire , en quittant son armée en présence de l'ennemi, pour venir à Paris sans l'autorisation du ministre de

ia guerre. L'Assemblée passa alors au scrutin, et fît, pour la pétition du général , ce qu'elle avait fait pour sa lettre; elle la renvoya à une commission extraordinaire.

La Fayette avait mieux espéré de son influence sur l'assemblée; se vovant déçu dans son attente, il songea a se servir de la garde nationale pour opérer un coup de main. La première division devait être le lendemain passée en revue par Je roi ; la Fayette résolut de s'y trouver et de haranguer ses anciens soldats. Mais Pétion , averti la nuit par la reine , contremanda la revue. La Fayette réunit alors chez lui tout ce qu'il put rassembler de citoyens et de gardes nationaux, et il leur donna rendez-vous pour le soir aux Champs- Ëlysées. Cent hommes à peine s'y trouvèrent; ils s'ajournèrent au lendemain pour marcher sur le lieu des séances des jacobins, si leur nombre s'élevait à trois cents; trente hommes à peine se trouvèrent au rendez-vous (*). Le lendemain, la Fayette partit pour aller rejoindre son armée ; il avait à peine quitté Paris, que le peuple le brûlait en effigie.

Il est difficile de s'arrêter, en temps de révolution , lorsqu'on a fait un premier pas dans une voie nouvelle; cette première démarche de la Favette le conduisit à une autre qui ne tendait à rien moins qu'à lui faire combattre les principes qu'il avait jusque-là défeudus, et détruire toutes les institutions à l'établissement desquelles il avait le plus contribué. 11 avait su gagner à ses projets le vieuxLuckner: il fit proposer àLouisXVI de les faire mander tous deux à Paris, sous prétexte d'assister à la fédération. « La présence de deux généraux en chef devait, disait-il , imposer au peuple; le lendemain de la cérémonie, le roi serait parti de la capitale, sous prétexte d'aller a Compiègne faire preuve de liberté aux yeux de l'Europe. En cas de résistance, il se faisait fort d'enlever , avec cinquante cavaliers , la famille royale. De Compiègne, des escadrons tout préparés devaient conduire le roi au milieu des armées françaises , où l'on aurait

(*) Voyez Totilongeon , Histoire de France depuis la révolution de 1789, t. I, p. a8o.

brisé la constitution et octroyé une charte plus conforme aux vœux des privilégiés....Dans lecasoù aucun des moyens préparés n'aurait réussi , la Fayette était déterminé à marcher sur Paris avec son armée (*). » De ce projet à celui de donner la main aux émigrés et à l'armée de Condé, il faut en convenir, il n'y avait pas loin. Mais la cour craignit de se créer un maître, en se livrant ainsi à la Fayette ; elle comptait d'ailleurs sur les succès des allies ; c'était à eux seuls qu'elle voulait devoir la restauration de la monarchie.

Cependant, la commission à laquelle avait été renvoyée la pétition du général , fit son rapport , et conclut à ce qu'il fdt mis en accusation ; mais les girondins, qui dominaient l'Assemblée, craignirent de donner , par l'adoption de ces conclusions , un triomphe trop éclatant aux jacobins qu'ils redoutaient déjà ; elles furent repoussées le 8 août, par 406 voix contre 224. Deux jours après, eurent lieu lesévénements du 10 août.

Les directoires de quelques départements avaient adhéré à la lettre écrite par la Fayette à l'Assemblée législative. En apprenant la chute du trône, il songea à former de ces départements une sorte de congrès; mais cette tentative de fédéralisme ne réussit pas : le département des Ardennes, où se trouvait la plus grande partie de son armée, fut le seul qui se montra favorable à son projet. La municipalité de Sedan ordonna l'arrestation des commissaires envoyés par l'Assemblée , et fit renouveler par le corps d'armée qui se trouvait au camp retranché sous cette ville, le serment de fidélité ;à la constitution. Ce fut là tout le résultat de la tentative de la Fayette. Bientôt après, il apprit qu'il était destitué, décrété d'accusation, et que de nouveaux commissaires étaient envoyés par l'Assemblée pour s'assurer de sa personne.

Il résolut alors'de passer dans un pays neutre , et prenant avec lui un petit nombre d'officiers, il se dirigea vers la frontière. Lorsqu'il y fut arrivé, il renvoya ses ordonnances porter aux postes

(*) Tissot, Révolution française, U III, p. 87.

842 LA FaÏÉTTE L'UNIVERS. LA FAYETTE

avancés l'ordre de se replier derrière la Chicos; et, bientôt a près, il tomba dnns un poste autrichien. Ce fut en vain qu'il demanda le passage pour se retirer dans un pays neutre ; tout ce que lui et ses compagnons purent obtenir ce fut de faire devant un officier public une déclaration de leurs sentiments patriotiques, afin qu'on ne les confondit pas avec les émigrés armés; arrêtés aussitôt, ils furent conduits d'abord à Namur, puis à Nivelle, et de là à Luxembourg. La Fayette et trois autres membres de l'Assemblée constituante , Latour-Maubourg, A. Lameth et Bureaux de Puzy, furent ensuite transférés à Wezel , ou un major autrichien envoyé par le duc de Saxe vint demander au général le trésor de son armée , qui , disait-on , devait être séquestré au profit de Sa Majesté Très-Chrétienne. « Tout ce que je «comprends à cette étrange commis- « sion, répondit le prisonnier, c'est qu'à « ma place M. le duc de Saxe aurait volé « le trésor de l'armée. »

La Fayette étant, peu de temps après, tombé dangereusement malade dans sa

{>rison, le roi de Prusse crut pouvoir proiterdeson abattement, et lui fit proposer d'adoucir les rigueurs de sa captivité s'il consentait à donner des plans contre la France. Il ne répondit qu'en montrant son mépris pour une telle proposition.

Alors on le traita encore plus cruellement qu'auparavant. Jeté sur une charrette, il fut transféré à Magdebourg, où il resta un an enfermé dans un souterrain humide et obscur; puis il fut successivement jeté dans les cachots de Glatz, de Neiss, et enfin dans ceux d'OIinùtz en Moravie, où la cour d'Autriche, qui semblait avoir hérité de la haine que Marie-Antoinette lui avait vouée, lui fit subir pendant cinq ans des tortures dont l'atrocité révolta le monde entier. Çe fut en vain que le gouvernement des Etats-Unis intervint pous obtenir sa liberté, et que dans le parlement anglais des voix éloquentes se firent entendre dans le même but; il fallut, pour l'obtenir, que Napoléon vainqueur l'exigeât comme une des conditions de la paix de Campo-Formio.

Ce fut le 19 septembre 1797 que les prisonniers d'Olmùtz furent rendus à la liberté. On les conduisit à Hambourg,

où, par un singulier effet de la morgue autrichienne, ils furent livrés non au ministre de France, mais au consul des États-Unis. Sur ces entrefaites, le 18 fructidor avait eu lieu ; ils ne voulurent pas y adhérer, et furent par conséquent forcés de rester hors de France , où , toutefois, les autorités républicaines les traitèrent, non comme émigrés ou comme proscrits, mais comme citoyens français. Après avoir fait un eourt séjour dans le Holstein, la Fayette fut invité par la république batave à venir habiter son territoire; il se rendit à cette invitation, et s'établit à Utrecht, sans que le gouvernement français en témoignât le moindre mécontentement.

Enfin eut lieu le 18 brumaire. La Fayette partit alors pour Paris sans autorisation préalable des consuls , mais après leur avoir mandé que puisqu'ils avaient l'intention d'établir la liberté , l'égalité et les principes de89, il secroyait à sa place en France; et, en effet, il ne tarda pas à y arriver. Il croyait que sa carrière politique allait recommencer ; il .dut se contenter d'obtenir pour son fils un grade dans l'armée , et pour lui le titre de membre du conseil général du département de la Haute-Loire, avec le maximum de la pension de retraite de son grade. Il vota contre le consulat à vie et contre l'empire, et vécut retiré à son château de Lagrange, en Brie.

En 1814 , il se présenta chez Louis XVIII et chez le comte d'Artois, qui lui firent un bon accueil , et, à la nouvelle du débarquement de Napoléon , il leur fit savoir qu'il était prêt, lui et ses amis, à leur rendre tous les services compatibles avec la liberté.

Élu, pendant les cent jours, député du départementdeSeine-et-Marne à la chambre des représentants , il y fut l'un des principaux membres de cette opposition intempestive qui , au lieu de déférer la dictature au seul homme qui pouvait sauver l'indépendance de la patrie , lui lia au contraire les mains, en se déclarant en permanence, le mit dans l'impossibilité d'agir, et put à juste titre être accusée d'avoir amené sur la France la honte et les malheurs de la seconde invasion.

Sous la seconde restauration, la Fayette, élu. en 1818, député du département de

Seine-et-Marne, alla siéger à l'extrême gauche, et ne cessa, pendant six ans, q'y soutenir les principes de l'opposition la plus avancée. Rentré forcément dans la vie privée en 1824, les intrigues ministérielles ayant réussi à empêcher sa réélection, il profita de ses loisirs pour aller revoir (es États-Unis, où son voyage (de juillet 1824 à septembre 1825) ne fut qu'une continuelle ovation. A son départ pour l'Europe, en récompense des sacrifices qu'il avait faits autrefois pour la république, le congrès, après une délibération solennelle, lui offrit une somme de 200,000 dollars et des terres choisies parmi les plus fertiles de l'Union.

Lorsqu'il arriva en France, Charles X avait succédé à Louis XVIII; deux ans après, aux élections de 1827 , il alla reprendre à lq chambre la place qu'il y avait occupée de 1818 à 1824. Un voyage gu'il fit en Auvergne et en Dauphine, # la fin de la session de 182C, donna lieu a de vives manifestations , où il fallait peut-être voir plutôt d'énergiques protestations contre l'arrivée aux affaires d'un cabinet hostile à la nation, que de sincères démonstrations de sympathie pour le vétéran Je la guerre d'Amérique et de l'Assemblée constituante.

La Fayette était à Lagrange lorsque les ordonnances de juillet furent publiées; il se hâta d'accourir à Paris.

Adopté comme un drapeau par les chefs de l'insurrection , il fut aussitôt porté par acclamations au commandement de la garde nationale , et publia immédiatement plusieurs proclamations, dont l'une se terminait par ces mots : La liberté triomphera ou nous périrons ensemble! Charles X ne partageait pas l'éloignement que Louis XVI et Marie- Antoinette avaient autrefois montré contre la Fayette; il consentit à être sauvé par lui. M. de Sussy lui apporta, le 31 , une lettre du roi qui lui annonçait un nouveau ministère où figuraient MM. de Mortemar, Casimir Périer, Gérard , et qui le confirmait lui-même dans le commandement général de toutes les gardes nationales du royaume. L'expérience des quinze années qui venaient de s'écouler avait -elle fait perdre au général cette foi vive qu'il avait, en 1791, dans la monarchie constitution-

nelle ? Etait-il enfin devenu sincèrement républicain? ou bien, rêvant une seconde expérience , songeait-il déjà à recommencer une nouvelle période représentative avec une royauté à laquelle le peuple aurait à son tour octroyé sa charte, son programme? Ce sont là des questions qu it est fort difficile de résoudre, uoi qu'il en soit des motifs secrets qui firent agir alors, il répondit assez durement à M. de Sussy, qu'il n'était plus temps, et, le même jour, en recevant à l'hôtel de ville le duc d'Orléans, qui déjà avait pris le titre de lieutenant général du royaume, il formula ainsi, en le présentant au peuple, le programme qu'il avait rêvé, et que le prince accepta, du moins par son silence : un trône populaire entouré d'institutions républicaines.

Mais son rêve ne tarda point à se dissiper; la chambre des députés adopta, dans sa séance du 4 décembre, une loi qui supprimait le titre de commandant ae toutes les gardes nationales du royaume; il donna immédiatement sa démission. Puis , ceux-là même qui , à la faveur de son programme, étaient parvenus au pouvoir, entreprirent d'en nier la réalité, et se firent un système d'annuler une à une, comme dès concessions temporaires bénévolement accordées par eux , toutes les conditions que le peuple avait mises à leur élévation. La Fayette se retrouva donc naturellement à la chambre, à la place qu'il avait occupée sous la restauration : à l'extrême opposition II signa le compte rendu de 1832, et mourut, le 19 mai 1834, des suites de la fatigue qu'il avait éprouvée en suivant à pied le convoi du député Dulong. (Voyez ce mot.)

Tous les partis se sont accordés à reconnaître que l'honnêteté, la loyauté la plus absolue, un sincère amour de la patrie , formaient le fond du caractère de la Fayette ; mais toujours dans l'expression de cette opinion , pour laquelle, nous le répétons, tous sont unanimes , toujours on distingue une certaine ironie, qui ne fait honneur ni au jugement, ni a l'esprit du général. Napoléon, qui, sur toute chose, exprimait franchement son opinion, est le seul qui ait dit tout haut ce que les autres ont pensé tout bas; et, en effet, quand on

Page 1