LAFITTE
Ff^AKCE. LA FONTAINE
l'abandon où, absorbé par la politique, il dut laisser sa maison de banque, avaient porté à sa fortune un coup irréparable. Il liquida cinquante millions en se dépouillant de tous ses biens. Pour satisfaire aux exigences de la Banque de Franee, il dut mettre en vente son hôtel , qui lui fut rendu au moyen d'une «souscription nationale. Depuis lors , M. Laffitte a reconstitué sa maison sous forme de banque sociale, et fondé, en 1837, une caisse d'escompte, qui'' a rendu et est encore appelée à rendre au commerce de grands services. M. Laffitte n'a point cessé de faire partie de la chambre, où il siège toujours sur les bancs de l'extrême gauche.
Quel que soit le jugement que l'on porte sur les vues politiques ou financières de M. Laffitte, ses qualités privées et son patriotisme éprouvé lui donnent droit au respect de tous les partis. Peu d'hommes ont usé aussi noblement de la fortune. « Des officiers sans ressources , des négociants dans la
§êne , des notabilités dans Tembarras , es entreprises d'utilité publique , des villes même, dit M. Pagès, le trouvèrent toujours d'une inépuisable générosité. Chacun sait avec quel procédé délicat il vint au secours de Manuel, de fienjamin Constant , et surtout du général Foi. Je m'arrête aux morts, parmi les vivants, je pourrais trouver des ingrats. » Les lettres, que M. Pagès ne mentionne pas, ont été, elles aussi , plus d'une fois redevables à cette générosité de M. Laffitte.
Lafitte (Nicolas), fameux pirate, né à Bordeaux en 1781, servait en 1806, avec le grade de sergent, dans le bataillon des marins de la garde impériale , lorsqu'il déserta pour se soustraire à une condamnation capitale. Après avoir monté pendant quelque temps l'un des nombreux corsaires qui sortaient de nos ports pour donner la chasse aux Anglais, il passa en Amérique, et se fixa à la Nouvelle-Orléans, ou il s'enrôla parmi les forbans qui parcout aient les mers du Mexique. Il n'avait pas encore trois mois de course, que déjà il avait l'autorité d'un chef. Il devint capitaine, et arma bientôt à ses frais plusieurs corsaires. Dès 1811, son nom commençait à inspirer une véritable terreur. Ce
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fut à Barataria , île située non loin de l'embouchure du Mississipi , qu'il établit son repaire. Mais nous ne pouvons entrer dans les détails de sou aventureuse existence; disons seulement qu'il avait voué aux Espagnols et aux Anglais une haine non moins forte que l'amour qu'il témoigna toujours à ses compatriotes , notamment lors de l'expédition du Champ d'asile. Au moment d'une tentative que les Anglais méditaient contre la Louisiane, ils lui firent offrir une somme considérable pour conduire, à travers les lacs et les rivières qui se déchargent dans le Mississipi , des péniches oui auraient effectué un débarquement a la Nouvelle-Orléans. « Pour qui me prends-tu ? » dit Lafitte à l'officier que le général anglais lui avait envoyé pour lui faire cette proposition ; «• va dire à ton maître qu'on « n'achète que des esclaves ; que nous « sommes des hommes libres et surtout « des Français. Quand j'aurai besoin de • vos guinées, je les prendrai comme je « l'ai déjà fait toutes les fois que cela « m'a convenu. » Lafitte ne cessa jamais de respecter le pavillon français.
La. Fontaine (Jean de), naquit à Château-Thierry, le 8 juillet 1621. La maison où il est né existe encore ; aucun changement n'y a été fait, et le voyageur peut contempler, telle qu'elle était il y a deux siècles, la demeure qui abrita le berceau et l'enfanoe du poète. En face , s'élèvent sur une colline verdoyante quelques ruines éparses : c'est tout ce qui reste du château de la famille de Bouillon, dans le sein de laquelle la Fontaine trouva une de ses plus dévouées protectrices.
Le père de la Fontaine , issu d'une ancienne famille bourgeoise de Château-Thierry., exerçait la charge de maître particulier des eaux et forêts.
L'éducation qu'il donna à son fils fut assez négligée. Après avoir fait de trèsfaibles études sous un maître d'école de village, la Fontaine quitta Château- Thierry pour aller à Reims, et entra dans l'Oratoire de cette ville , où sans doute il s'instruisit mieux, et où se développa son goût pour les lettres. Dans quel but se fit-il admettre dans cette congrégation religieuse? Pensait-il à entrer dans les ordres , ou voulait-il seulement de-
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venir abbé tonsuré , aGn d'être apte à posséder des bénéfiees, sans renoncer pour cela à sa liberté et au monde ? Cette dernière supposition est plus probable ; eMe s'accorde mieux avec ce goût de liberté et de plaisir qui était dans le fond du caractère de la Fontaine.Mais au bout d'un an et demi, rebuté sans doute par la théologie, à laquelle il dit n'avoir jamais pu s'habituer, il renonça à une carrière dont l'entrée n'était ouverte qu'à la condition d'être au moins un peu théologien; il quitta le séminaire. Son frère qu'il y avait attiré y resta, devint un excellent prêtre, et, par la suite, lui céda tout son bien pour une modique rente viagère.
^ La Fontaine , rendu à la liberté, s'abandonna à tons les plaisirs d'une jeunesse vive et dissipée. Dans les différents séjours où il s'arrêtait , à Château-Thierrv, à Reims, à Paris, il n'était occupe qu'a goûter tour à lour les jouissances que donnent l'amitié, l'amour, la poésie. Reims était un des lieux qu'il préférait. Les gais instants de sa jeunesse qu'il passa dans cette ville lui laissèrent un doux souvenir, joyeusement exprimé au début d'un de ses contes :
Il n'est cite* que je préfère i Reims { C'est l'ornement et l'honneur de la France t Car sans compter l'ampoule et les bons vins , Charmants objets y sont en abondance.
Par ce jtoirit-là jè n'entends, qnant à moi, Tonrs ni portaux, mais gentilles (Saloises, Ay .nt trouvé telle de nos Rémoises Friande assez pour la bouche d'an roi.
On a dit que la Fontaine n'avait senti s'éveiller sa vocation poétique qu'à 26 ans, à la lecture d'une ode de Malherbe; mais on a trouvé des essais de poésie légère et un conte composés par lui avant cet âge. Il faut se borner à dire qu'à cette époque de sa vie, la lecture de Malherbe et surtout celle des anciens, à laquelle il se livrait assidûment, développèrent son penchant, pour la poésie, et en même temps éclairèrent son goût, et le firent revenir de son admiration aveugle pour Voiture, aux brillants défauts duquel il avoue s'être d'abord laissé prendre, jusqu'à les imiter:
Je pris certain auteur autrefois pour mon maître: il pensa me gâter; a la fin, grâce aux dieux . Horace par bonheur me dessilla les yeux. L'auteur avait du bon, do meilleur, et la France Estimait dans ses vers la tour et la cadence.
Qni ne les eut prisés! j'en demeurai ravi. . . . Mais ces traits ont perdu quiconque l'a suivi. Son trop d'esprit s'épaud en trop de belles choses; Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses.
Cependant, à 26 ans, la Fontaine se maria. Il épousa une très-jeune femme, qui n'était ni sans agrément ni sans esprit , et que son père lui avait choisie dans une des familles les plus honorables de la province. En même temps , son père se démit de la charge des eaux et forêts , pour la lui transmettre. La Fontaine, distrait, rêveur, paresseux et volage en amours comme il l'était, ne pouvait faire ni un bon administrateur, ni un bon mari. Sa charge l'ennuya, il la vendit; sa femme lui devint antipathique, il porta son cœur plusieurs fois ailleurs, etGnitparla laisser. Tallemant des Réaux donne la liste des belles auxquelles on attribue les infidélités de la Fontaine. Entre autres révélations sur ce sujet, il raconte de quelle manière il fut surpris un jour par sa femme en tête à tête avec cette abbesse de Mouzon à laquelle est adressée une de ses plus jolies épîtrcs, commençant par ces mots :
Tres-révérente mère en Dieu Qui révérente n'éles guère, Et qui moins encore êtes mAre , On vous adore en certain lieu D'où I on n'ose vous l'aller dire.
Etc. »
Cependant la séparation de la Fontaine avec sa femme ne fut point une rupture ouverte. Us se voyaient de temps en temps , lorsque leurs affaires l'exigeaient. On raconte que plus tard , ses amis , Racine entre autres et Boileau , essayèrent d'opérer entre eux un raccommodement La Fontaine se laissa toucher, et se rendit à Château-Thierry. Arrivé chez lui, un valet lui dit que sa femme est au salut. 11 va voir dans la ville un de ses amis chez lequel il accepte à dîner et à coucher. Le lendemain il reprend la voiture, et en débarquant à Paris , répond à ses amis qui l'interrogent avec empressement : « Je n'ai point vu ma femme , elle était au salut. » Les biographes ont pris cette réponse pour une naïveté ; mais la naïveté est si forte ici, qu'elle est invraisemblable ; et si l'anecdote est vraie , il semble plus, naturel de penser que la Fontaine , peu soucieux de se remettre à vivre avec sa femme, échappa aux iiu-
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portunités de ses amis en faisant une plaisanterie avec un air naïf.
En général, on a prêté beaucoup trop facilementà la Fontaine des traits de simplicité poussée jusqu'à la bêtise, et tels qu'un homme d'autant d'esprit ne pouvait que difficilement, malgré sa distraction et sa bonhomie, en commettre de semblables. Que la Fontaine chaussâtun.
de ses bas à Penvers ; que, s'étant mis à lire Tite-Live dans une auberge, il oubliât la diligence; qu'il demandât tout à coup à l'abbé Boileau , dans une conversation où l'on parlait de saint Augustin : « Croyez-vous que saint Augustin eût autant d'esprit que Rabelais? » on reconnaît là le poète distrait, le rêveur ingénu et étourdi qu'absorbent ses impressions et ses idées. Mais dans d'autres anecdotes qu'on trouve souvent répétées, l'ingénuité devient stupide, et pour cette seule raison , ces anecdotes nous sont suspectes. Sans doute, le contraste entre de pareilles absurdités et tout l'esprit, tout le génie de celui à qui on les prête, a quelque chose de piquant; mais la biographie doit tenir à fa vérité autant queïhistoire.
Quelque temps après son mariage, la Fontaine publia une traduction de l Eunuque de Térence. Ce fut la première production qu'il fît imprimer. Dans la préface de cet ouvrage, il exprime de la manière la plus vive son goût pour les anciens. Il les admirait avec excès, et ne croyait pas qu'en aucun genre on pût aller au delà. Deux amis, fort instruits l'un et l'autre, et épris de ja même passion que lui pour I antiquité, le conseillaient et l'encourageaient dans ce genre d'études. C'était uu de ses parents, Pin* trel, à qui l'on doit une traduction savante et agréable des lettres de Sénèque, et de Maucroix, chanoine de Reims, qui mit en français plusieurs dialogues de Platon. Le commerce de ces deux hommes, qui paraissent avoir eu autant de goût que d'Instruction, fut très-utile au développement du génie de la Fontaine. En même temps, il ne négligeait pas d'autres sources. Il étudiait avec fruit les chefs-d'œuvre de la littérature italienne , et les écrits des poètes et des conteurs français du seizième siècle. Il s'inspirait de Roccace, de Machiavel, de l'Arioste , de Marot , de Rabelais. Le
profit qu'il tira de ces deux derniers, et même du poète contemporain qui avait pensé le gâter, de Voiture, est formellement attesté dans une des lettres de sa vieillesse , écrite à Saint-Évremont :
Vos beaux ouvrages sont cause Que j'ai su plaire ans neuf s**ora i Causa to partie ei non toute ; Car vous voulrc bien sans doute Que j'y joigne le* écrits D'aucun* de nos beaux esprits.
J'ai profile dans Voilure, Et Marot par sa lecture M'a fort uidr, j'eu conviens.
«J'nuWioia maître François (*), dont je me Ml eucore le disciple. »
La Fontaine se fit bientôt rechercher du monde par ses talents naissants; il ne tarda pas à trouver d'illustres protecteurs. Présenté par un de ses parents, nommé Jannart, au surintendant Fouquet , il lui plut beaucoup par son esprit et par sa douceur aimable et enouée. Il devint un des familiers du cé* èbre château de Vaux , et fut placé sur la liste des pensions que le riche Mécène faisait à ses amis. On sait quelle catas* trophe soudaine vint détruire le brillant édifice de la fortune de Fouquet. et quelle touchante fidélité la Fontaine montra envers son protecteur. Il ne se contenta pas de pleurer sur son malheureux sert, dans l'éléçte adressée aux nymphes de Vaux ; il envoya au roi une ode qui n'est pas sans doute un de ses meilleurs ouvrages pour la versification et pour le style, mais où il réclamait pour Fouquet , ieté dans un cachot , le don de la liberté, avec une chaleur de sentiment et une franchise de représentations qui paraîtront bien courageuses , si l'on songe au silence universel produit alors par la crainte qu'inspirait l'absolu monarque. Dans un passade de cette ode, après avoir engage Louis à réserver les foudres de son courroux pour ses ennemis, il ajoute :
Mais parmi nous sois débonnaire,
A cet empire si sévère
Tu ne te peux accoutumer.
Et ce seroit trop te contraindre.
1rs étrangers te doivent craindre
Tes sujets te veulent aimer.
L'amour est fils de la clémence } La clémence est fille des dieux i Sans elle toute leur puissance Ne seroit qu'un titre odjeui,
Rte.
(*) François Rabelais.
Par suite des persécutions diri £léeS COH- Peut-on s'ennuyer en des lieux
tre Fouquet. Jannart, ami du condamné, iTJnab" \ é*jtajr**- pa^s yeux
et son substitut dans la charge de procu- a piditeM !ï*glZÏ Fi™** \ong«t tre.se?
reur gênerai au parlement, fut exilé en N« troussé, c'est un charme encor, selon mon seus ;
1663 a Limoges, où madame Fouquet Cen 681 mèm* un des plu$ PuiMants-
avait été aussi reléguée. La Fontaine "* 'Âhi V'.ï.Vri;. m»mr
aCCOmpagna SOn parent dans l'exil , et Retourne à l'avenir dans sa première erreur,
alla quelque temps habiter Limoges avec Nez atiuilin* * lone* n'en 8eronl Pas <*uselui. Pendant la route, il s'amusa à écrire La Fontaine trouva dans le même de longues lettres en vers et en prose , temps une autre protectrice : ce fut où il décrivait les différents lieux re- Marguerite de Lorraine, duchesse douaimarquables placés sur son passage, en- rière d'Orléans (*) , qui l'attacha à sa tre autres le magnifique domaine des personne, avec le titre de gentilhomme ducs de Richelieu en Touraine. Ces let- servant. On peut voir par la pièce fie vers très, adressées à sa femme, ont été con- composée pour Mignon , le chien de la servées. On y trouve de jolis vers , avec duchesse , sur quel pied d'intimité la beaucoup d'autres faibles ; mélange que Fontaine était admis dans la petite cour présentent ordinairement ses poésies du palais du Luxembourg, légères , qu'il composait rapidement La Fontaine ne chercha jamais à se pour se distraire , ou pour amuser ses faire appeler à la cour. Il reçut de quelamis, ques personnes illustres des témoigna- Cependant, à son retour de Limoges, ges empressés d'admiration et de svrala Fontaine eut le bonheur de trouver à pathie : il cultivait ces amitiés, si hônola place de Fouquet , perdu pour lui rables pour lui , avec assiduité et plaisans retour , de nouveaux amis non sir ; il faisait pour ses protecteurs ou moins illustres et non moins dévoués, ses protectrices des vers de société, où Les nouvelles marques d'intérêt et d'af- la louange n'était pas épargnée; mais il fection qu'il reçut lui vinrent des fem- n'eut jamais l'ambition à laquelle cédèmes : ce furent surtout les femmes qui, rent Boileau et Racine, et qui rendit la depuis ce moment jusqu'à la fin de sa vieillesse du second si malheureuse. Ce vie, veillèrent sur sa fortune et sur son ne fut point pour attirer sur lui les fabonheur. A l'époque où nous en som- veurs de Louis XIV qu'il adressa des mes, Marie-Anne de Mancini (*), mariée compliments en vers à la célèbre favoau duc de Bouillon , étant venue habi- rite , madame de Montespan, et à ses ter à Château-Thierry le château ducal sœurs; c'est que la spirituelle famille voisin de la maison de la Fontaine, at- des Mortemart, charmée de la lecture tira le poète chez elle , et , par la bonté de ses ouvrages, était venue au-devant de^ son accueil et la vive sympathie de lui et l'avait reçu avec une bonté à qu'elle lui témoigna, parvint a le con- laquelle il était sensible. L'ambition était soler de la perte qu'il avait faite. Il était la passion la plus étrangère à son cœur, traité en véritable enfant gâté dans cette 11 dit , à la fin d'un éloge du roi placé noble et hospitalière maison. Quand il dans une lettre à M. de Bonrepaux :
Se trouvait à Château-Thierry en l'ab- Je me tais et je rentre au fond de mes retraites ;
sence de la duchesse, celle-ci ordonnait J'y trouve d«* douceurs secrètes;
aux officiers du château de faire en sorte ^ tÏÏTe' •' f t Trai' m'oub,ier" dan8 c" lieu«-
«..'îl . ,i» 7* 1 ii j Ce nesl Point Pour "»es T.ers <lue ses faveurs sont
qu il ne s ennuyât pas. C est la-dessus faites;
qu'il lui disait, dans une de ses lettres : 11 n* m'»pp«rtient pas d'importuner les dieux. « Vous fîtes dire l'année passée à M. de Aussi n'étaiMÏ jamais plus heureux que « la Haye qu il eut som que je ne m'en- lorsque, dans la plus libre et la plus ennuyasse point à Château-Thierry. Il tière intimité de la vie privée, il se réu- « est fort aisé a M. de la Haye de satis- nissait à des amis beaucoup plus chers «faire a cet ordre, car, outre qu'il a encore que ceux dont nous avons fait « beaucoup d esprit , mention jusqu'ici , parce qu'ils étaient
ses égaux et ses confrères. Nous vou-
(*) Une des quatre nièces du cardinal MiU*rin- (*) Seconde femme de Gaston d'Orléans.
LA FONTAINE
LA FONTAINE
Ions parler de ses relations d'amitié avec Molière , Racine et Boileau. Molière, plus rapproché de lui par l'âge, fut celui avec lequel il se lia d'abord. De bonne heure la Fontaine eut le pressentiment de la gloire à laquelle devait atteindre l'auteur du Misanthrope , qui n'était alors que l'auteur de V École des femmes. On trouve ces vers dans une lettre où il décrit une féte donnée à Vaux, en 1661, et qu'avait embellie une représentation des Fâcheux :
C'est un ouvrage de Molière.
Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour.
Oe la façon que son nom court , Il doit être par delà Rome.
J'en suis ravi , car c'est mon Te souvient-il bien qu'autrefois Nous avons conclu d'une voix Qu'il alloit ramener en France Le bon goût rt l'art de Térence?
Plante n'est plus qu'un plat bouff Et jamais il ne fil si bon Se trouver à la comédie ; Car ue pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré Et bon in iUo ttmpon :
Nous avons changé de méthode Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
Molière et la Fontaine , en s'interrogeant l'un l'autre sur les principes de la composition et du style , en se soumettant mutuellement leurs ouvrages, s'éclairèrent et se perfectionnèrent l'un par l'autre. Boileau et Racine, en s'associant à cet heureux commerce, y apportèrent et en retirèrent de précieuses lumières et de fécondes inspirations.
Quel est l'ami des lettres qui ne s'est dit au moins une fois : Quelle jouissance c'eût été de pouvoir assister aux entretiens de ces quatre hommes ! Quel rare et unique assemblage d'esprit, de génie, de sensibilité, de raison ! La Fontaine appréciait vivement le bonheur de pouvoir jouir d'amitiés semblables. Il a consacre le souvenir de ses entretiens avec ces trois grands poètes dans le début du roman de Psyché. Les quatre amis désignés par des noms supposés parcourent les ombrages du parc de Versailles : ils soulèvent entre eux, chemin faisant , de hautes questions d'art et de goût ; ils discutent avec une aimable vivacité. L'un d'eux , Polyphile (c'est le nom que se donne la Fontaine), leur propose, lorsqu'ils se sont assis
sur l'herbe dans le délicieux bosquet d'Apollon (*), de leur lire un ouvrage qu'il vient d'achever. L'offre est acceptée. De temps en temps , la lecture est agréablement interrompue par un bout de causerie. Chacun des quatre personnages conserve dans son langage l'allure et les habitudes de son caractère et de son génie. Gélaste (Molière) est fort gai ; Ariste (Boileau) est solide et raisonnable avec enjouement ; Acanthe (Racine) montre une imagination passionnée et une sensibilité douce. Polyphile est tel que son nom l'indique : il s'éprend avec une vivacité ingénue de tout ce qui lui parait beau et aimable.
Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles,
Je suis chose légère et vole a tout sujet ;
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire (**).
C'est dans le cours de ces années, tour à tour charmées par les distractions de la société, l'ivresse de l'amour, les épanchements de l'amitié, qu'il composa la plupart des ouvrages qui ont assuré à son nom une gloire immortelle. Dans l'année 1665, il publia ses premiers contes : en 1668, il mit au jour les six premiers livres de fables dédiées au grand dauphin. Le poëme d' Adonis et le roman de Psyché, dédiés l'un et l'autre à la duchesse de Bouillon, parurent en 1669 ; de nouveaux livres de contes, en 1671 ; cinq nouveaux livres de fables, dédiés à madame de Montespan, en 1678. Un poëme sur le
Î quinquina, composé sur la demande de a duchesse de Bouillon , fut publié en
En 1680 , la duchesse de Bouillon, compromise dans l'affaire des poisons, ayant été exilée à Nérac, la Fontaine se trouva dans un assez grand embarras.
La duchesse douairière d'Orléans était morte en 1672. Il restait encore à la Fontaine de hautes protections. Le
firince et la princesse deConti l'accueilaient avec bienveillance ; le duc dë Vendôme le pensionnait; legrand Condé aimait à l'entendre. Mais il n'avait plus auprès de lui une femme aimante et attentive pour veiller sur ses besoins , et
(*) Cet endroit s'appelait alors la grotU de Téthys.
(**) Epître a madame de la Sablière.
le préserver des embarras de toute sorte où le jetaient, quand il était abandonné à lui-même, sa distraction et son inexpérience de toutes les affaires delà vie. C'est alors qu'on vit venir à son aide celle qui fut la meilleure de ses amies, madame de la Sablière, ce cœur vif et tendre , cet esprit qui avait beauté d'homme avec grâce de femme^ et qui ravissait tout le monde par
Son art de plaira et de n'y penser paJ (*).
Cette bienfaisante et aimable personne fit à la Fontaine, qu'elle installa dans sa maison, une heureuse et paisible vie. Elle le délivra de toute inquiétude sur le sort de son (ils, âgé alors de 14 ans, en déterminant le président de Harlay à se charger de ce jeune homme. Elle lui ôta tout souci sur son avenir, en pourvoyant à tous ses besoins aveé la plus généreuse sollicitude. La société la plus choisie se réunissait dans sa maison. La Fontaine s'y voyait avec plaisir entouré de seigneurs spirituels, d'étrangers illustres , de femmes aimables. Souvent, il est vrai , sa rêverie l'emportait loin de la conversation , et ses étranges disparates égayaient fort la compagnie ; quelquefois aussi, quand il s'animait dans une ingénieuse discussion, dans une causerie légère, personne n'avait plus d'à-propos , plus de présence d'esprit pour la repartie, personne ne méritait mieux que lui le titre de charmant causeur. Des témoignages positifs (**) ne permettent pas de douter de ce charme qu'on trouvait dans la conversation de la Fontaine, quand il ne rêvait pas trop ou quand il ne s'ennuyait pas. 11 ne faut pas adopter sans restriction ce jugement si eelèbre de la Bruyère : « Un homme paroit grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler ni raconter ce qu il vient de voir; s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes; il fait parler les arbres, les animaux, les pierres, tout ce qui ne parle pas; ce n'est que légèreté, qu'élégance, que délicatesse dans ses ouvrages. » On peut soupçonner aussi quelque exagération dans ce que dit Louis Racine de
(*) Fable x\ du xu* livre.
(**) Pri'face de.< Œuvres posthumes de La Foutait* , par madame Ulrich.'
l'attitude et du langage de la Fontaine dans le monde ; « line mettoit jamais du sien darts la conversation. Mes sœurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu à tablé chez mon père , n'ont conservé de lui que l'idée d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou vouloir toujours parler de Platon. » La Bruyère et Louis Racine se sont laissé prendre trop aisément au piquant d'un contraste aussi tranché entre l'homme et le poète. Ils auraient dû songer que ce contraste n'était pas possible; car comment aurait-il pu se faire que l'esprit de la Fontaine ne pût jamais se produire que lorsqu'il tenait la plume? D'ailleurs, un homme aussi lourd et aussi ennuyeux qu'ils le représentent dans le monde et dans l'intimité, n'aurait pas charmé tant de femmes. Les femmes peuvent admirer les beaux ouvrages avec passion ; mais elles n'en rechercheront point les auteurs, si la personne de ceux-ci est entièrement dépourvue de grâce et de manières , s'ils sont incapables de leur payer ce tribut improvisé d'esprit, d'élégance et de galanterie qu'elles exigent toujours.
Cependant, cette vie si douce que. la Fontaine menait chez madame de la Sablière ne fut pas de très-longue durée.
Madame de la Sablière, sacrifiée par le marquis de la Fare, après une si longue liaison, à la comédienne Champmeslé et au jeu de la bassette, en conçut une douleur dont elle ne put trouver le remède que dans une conversion entière et fervente. Elle embrassa une vie austère et dévote, bien différente de celle qu'elle avait eue jusqu'alors; bientôt elle abandonna son hôtel et se retira aux Incurables pour y soigner les malades et se consacrer entièrement aux bonnes œuvres. En partant , elle pourvut à la destinée de son ami : la Fontaine resta dans son hôtel, où l'on continua de subvenir à tous ses besoins.
Mais la société brillante que son amie réunissait autour d'elle s'était retirée avec elle. Le vide de la solitude se fit amèrement sentir à notre poète. C'est ce qui lui (it accepter avec empressement la proposition que lui firent alors ses amis de le présenter aux suffrages de l'Académie pour la place que la mort
LA FONTAINE
LA FONTAINE
deColbert (1683) venait de laisser vacante. Ce projet sourit beaucoup à la Fontaine , moins parce qu'il lui promettait un honneur que parce qu'il lui faisait espérer une distraction.
Malheureusement, il avait pour concurrent Boileau ; et , de plus , Louis XIV, dont l'esprit avait subi l'influence de madame de Maintenon , et dont la cour commençait à se faire dévote, était peu disposé à favoriser ou même à ratifier l'élection de l'auteur des Contes, d'un poëte qui, dans ses écrits, s'était trop souvent inspiré de ses mœurs. Le parti dévot qui s'éleva contre la Fontaine objectait à ses partisans les peintures immorales de ses vers , les désordres de sa vié, ses relations avec la société du duc de Vendôme, sa liaison dans un âge avancé avec la comédienne Champmeslé. Toutes ces accusations étaient vrraes,et d'ailleuis les adversaires de la Fontaine étaient forts de l'appui déclaré du monarque. Cependant l'Académie , par un trait d'indépendance comme elle en eut fort rarement , le nomma au fauteuil vacant, à une majorité de seize voix contre sept. Louis XIV, fort mécontent de ce résultat, ne se pressa pas de donner son agrément à l'élection, et fit la campagne de Luxembourg sans l'avoir donné. Cependant, au bout de plusieurs mois , il se laissa fléchir. Madame de Thianges, qui, malgré la retraite de madame de Montespan, avait conservé beaucoup de crédit a la cour, intercéda en faveur du poëte. La Fontaine adressa au roi une ballade, où il célébrait sa grandeur et implorait sa bonté. Il y disait :
Tel queTwn voit Jupiter dan» Homère Emporter seul tout le reste de» dieux j Tel balançant l'Europe tout entière, Vous luticz seul contre cent envieux.
Je le» compare a ces ambitieux Qui, monts sur monts, déclarèrent la guerre Aux immortels. Jupin, croul.nU la terre, Le* abîma sous des rochers affreux.
Ainsi que lui prenez votre tonnerre L'événement n'en peut être qu'heureux.
Puis, après avoir dépeint les vertus pacifiques du roi , sa générosité, sa douceur, il ajoutait :
Ce doux penser depuis au mois ou deux Console un peu me» muse» inquiète*.
Quelques esprit* ont blfané certains jeux, Certains récit* qui ne.sonl que Mnieitaf. Si je défère aux leçon» qu'ils u'oul laite»,
Sie veut-on plus ? Soyet moto» rigoureux . us indulgent, plus favorable qu'eux.
Prince , en un mot, soyez ce que voua été* , L'événement ne peut m'étre qu'heureux.
Cette pièce produisit un bon effet su»
l'esprit du monarque. D'ailleurs , pendant la campagne de Luxembourg , M. de Bezons étant mort , l'Académie désigna Boileau pour son successeur.
Dès lors tout obstacle fut levé pour la réception de la Fontaine. Le roi dit à la députation de l'Académie qui vint lui annoncer la nouvelle élection : « Le « choix que vous avez fait de M. Des- « préaux m'est fort agréable ; il sera ap- « prouvé de tout le monde. Vous pou- « vez incessamment recevoir la Fontaine. Il a promis d'être sage. » Cette réception, enfin autorisée par la sanction royale, eut Heu le 2 mai 1684. Ce fut un jour de triomphe pour les amis de la Fontaine, heureux de voir rendre à son beau génie un solennel hommage.
Mais celui qui avait le.mieux pénétré la richesse et l'originaritéde son talent (*) et le plus tôt prédit sa gloire, Molière, n'était plus là pour jouir de ce jour. Molière avait été enlevé avant le temps à l'amitié de la Fontaine, et celui-ci n'avait pu se consoler encore de ses regrets, que, dans le premier moment de sa douleur, il avait heureusement exprimés, en les mêlant aux témoignages de son admiration , dans cette touchante épitaphe :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence , Et cependant le seul Molière y gtt.
Leur» trois talents ne formoient qu'on esprit. Dont le bel art réjouissoit la France.
Hs sont partis, et j'ai peu d'espérance De le» revoir, malgré tous nos effort». Pour un long temps, selon toute apparence, Térence, Plaute et Molière «ont morU.
A la séance publique qui fut tenue pour sa réception , la Fontaine lut une épître en vers à madame de la Sablière, ou il faisait en termes charmants une espèce d'amende honorable pour les dissipations de sa vie, pour ses contes, et même pour cette inconstance qui l avait porté à essayer en poésie plusieurs routes diverses, et à gaspiller, à ce qu'il
(*) Un jour que les amis de la Fontaine se moquaient un peu de sa simplicité en l'appelant le bonhomme , Molière s'érria : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser : le bonhomme ira plus loiu que nous. »
LA FONTAINE
croyait, son génie, en le dispersant sur des sujets trop différents et trop nombreux, ï v
J'irois plus haut pent-êlre an temple de mémoire.
Si .dans un genre seul j'avois usé mes jours :
Mais quoi ? je suis volage en vers comme en amours.
Le bonhomme, dans son ingénue modestie , ne savait pas se juger. Qu'importe, en effet, que l'auteur des contes et des fables se soit laissé aller à composer aussi des pièces de théâtre, des odes , des épîtres ? Si les contes et les fabies font tort aux autres essais, ils n'eu reçoivent aucun tort à leur tour.
Les contes et les fables suffirent pour placer la Fontaine au plus haut degré du temple de mémoire.
Malgré ses 63 ans, la Fontaine n'observa pas très-religieusement la promesse qu'il avait faite d'être sage. Une maison où il fut accueilli et traité presque aussi bien qu'il Pavait été autrefois chez madamede la Sablière, cellede M.et madame Hervart , tous deux gens d'esprit et de plaisir, lui fit un peu oublier, par les séductions qu'elle lui offrit , le projet de conversion qu'il avait formé.
Là , il se plaisait aux récits graveleux de l'abbé Vergier, qui devait être dans le genre du conte le plus heureux de ses imitateurs ; là, son cœur, jeune encore malgré la glace des ans , s'enflammait tout à coup pour les jeunes beautés dont la présence embellissait cette agréable maison. Il est vrai que celles dont il devenait amoureux tournaient la chose en plaisanterie, et que lui-même finissait par rire de ses transports et de ses déclarations. « Vous pouvez vous moquer de moi tant qu'il vous plaira , écrivait-il à l'abbé Vergier au sujet d'une de ces passions, je vous le permets; et. si cette jeune divinité qui est venue troubler mon repos y trouve un sujet de se divertir, je ne lui en saurai point mauvais gré. A quoi servent les radoteurs, qu'à faire rire les jeunes filles? » Mais une tentation plus dangereuse vint combattre dans le cœur du vieillard les bonnes résolutions qu'il avait prises. Une certaine madame Ulrich, fort galante et assez belle encore, quoique sur le retour, attirait fréquemment la Fontaine dans son logis, où se trouvait joyeuse compagnie. Elle lui demanda de nouveaux contes ; il n'en voulait plus faire. Pour
en obtenir , elle prit un moyen qu'elle savait infaillible avec notre poète. La Fontaine, cédant aux charmes d'un dernier amour, consentit à la demande qui lui était faite. Il composa le Quiproquo et quelques autres contes , malheureusement aussi licencieux que ceux des premiers qui l'étaient le plus.
Dans le même temps , sa muse recevait un appel tout différent, et ce recueil d'un autre genre, où le charme des peintures ne coûtait rien à la morale, le recueil de ses fables , s'enrichissait de quelques chefs-d'œuvre de plus. Fénelon avait mis les créations du fabuliste entre les mains du duc de Bourgogne :
le jeune prince était devenu l'ami de la Fontaine en le lisant. Il lui envoya un présent que le dénûment de sa vieillesse rendait assez nécessaire ; en même temps, il l'excita à composer de nouvelles fables. Le poète obéit avec plaisir. Il fit son douzième livre, qui n'est point audessous des autres. Son imagination avait conservé toute sa fraîcheur, et son talent toute sa force.
La Fontaine allait assez souvent à l'Académie pour se distraire. Il y portait souvent ces préoccupations involontaires qui le rendaient si distrait. Un jour qu'on allait aux voix pour savoir si l'on exclurait Furetière , qui avait fort mécontenté l'Académie au sujet du Dictionnaire, la Fontaine, qui voulait mettre une boule blanche dans l'urne , se trompa et y mit une boule noire. Furetière ne voulut point voir là-dedans une méprise involontaire, et il publia contre la Fontaine un factum ou , pour venger son prétendu grief, il prodiguait le sarcasme et l'injure. Il y cherchait par tous les moyens à tourner la Fontaine en ridicule, comme homme et comme écrivain. Il le raillait quelque part sur cette place de maître des eaux et forêts qu'il avait jadis si convenablement remplie. Il mettait au déû monsieur l'exmaître des eaux et forêts de faire la distinction du bois de grume et du bois de marmenteau. La Fontaine riposta par plusieurs épigrammes, entre autres par celle-ci ;
Toi qui crois tout savoir, inerreilleux Faretièro, Qui décides toujours et sur toute matière.
Quand de tes chicanes outré,
Guilleragues t'eut rencontré ,
LA FONTAINE
Et frappant »nr ton dos comme aur one enclume, Eut à coupa de bâton secoué (on manteau , Le bâton , dis-le-nous, éluit-ee bois de f ruine , Ou bien do boia de mannenteau ?
Les séductions de madame Ulrich et la vivacité haineuse des querelles littéraires , si toutefois un sentiment pouvait être haineux chez la Fontaine , ajournaient pour lui l'heure d'un changement auquel ses amis , Racine entre autres et de Maucroix , ne cessaient de l'exhorter. Une maladie dangereusedont îl subit l'épreuve en 1693, opéra en lui une conversion complète. Docile aux re-
f>résentations de l'ecclésiastique qui vint ui donner ses soins, il se mit à lire le Nouveau Testament, et v prit beaucoup de goût. « C'est un fort "bon livre, » disait-il naïvement. Il consentit à faire amende honorable pour ses contes. Mais il en avait une édition nouvelle qu'il tenait fort à publier : il crut tout arranger en proposant de la faire vendre pour les pauvres. C'était encore une distraction dont on ne tarda pas à le faire apercevoir. Sa maladie devenant plus grave, il reçut le viatique. Le bruit de sa mort se répandit dans Paris. Cependant la force de son tempérament triom-
5 ha du mal. Il fut rendu à ses amis, qui ès lors n'eurent plus d'exhortations à lui faire, pour lui inspirer dans ses derniers jours le goût d'une vie pieuse et régulière. La Fontaine était complètement changé. Il ne songeait plus qu'à édifier le public par sa dévotion et par des compositions d'un autre genre. Il promit, dans une séance de l'Académie, de consacrer désormais son talent à des sujets de piété, pour réparer le scandale
Sue sa muse trop légère avait causé jais. Au mois d'octobre 1694, il écrivait à de Maucroix : « J'espère que nous attraperons tous deux les 80 ans, et que «j'aurai le temps d'achever mes hymnes.
« Je mourrois d'ennui si je ne composois « plus. Donne-moi tes avis sur le Dies c irx, dies Ma que je t'ai envoyé. J'ai «encore un grand dessein où tu pourras « m'aider. Je ne te dirai pas ce que c'est, • « que je ne l'aie avancé un peu davan- « tage. ■> C'était sans doute une traduction d'une partie des livres saints.
A cette époque , la Fontaine logeait chez M. Hervart:. Madame de la Sablière étant morte aux Incurables , il
avait été obligé de quitter l'asile qu'il avait dû à sa bienfaisance. M. et madame Hervart , touchés de l'état précaire auquel la vieillesse du poète allait être réduite, résolurent de lui offrir leur maison. M. Hervart sortit pour lui en faire la proposition. Il le rencontra dans la rue : « Venez chez moi , » lui dit-il. « J'y allois , » répondit la Fontaine.
Cependant ce retour de santé, qui avait comblé les vœux de ses amis, ne fut pas de longue durée. Bientôt il fut saisi d un affaiblissement dans leauel il vit clairement l'approche de sa un. Il fit part de son état a son ami de Maucroix , dans la lettre suivante qui est sans doute la dernière qu'il ait écrite : « Tu te trom- « pes assurément, mon cher ami, s'il est « Bien vrai, comme M. de Soissons me l'a « dit, que tu me croies plus malade d'es- « prit que de corps. Il me l'adit pour tâ- « cherde m'inspirer du courage ; mais ce « n'est pas de quoi je manque. Je t'assure «que le meilleur de tes amis n'a pas à «compter sur quinze jours de vie. Voilà «deux mois que je ne sors point, si ce «n'est pour aller à l'Académie, afin que «cela m'amuse. Hier, comme j'en reve- « nois,H me prit, au milieu de la rue du «Chantre, une si grande faiblesse , que «je crus véritablement mourir. O mon «cher! mourir n'est rien; maissonges- « tu que je vais corn paroître devant Dieu? «Tu sais comme j'ai vécu. Avantque tu « reçoives ce billet, les portes de f éternité seront peut-être ouvertes pour « moi. »
En relisant ce billet, on ne peut se défendre d'un sentiment triste et pénible. On aime la Fontaine; on l'aime nonseulement pour ses écrits , mais même pour sa vie, malgré les désordres et les égarements que son histoire nous révèle. On pardonne tout à un homme dont la volonté, sans cesse entravée par un penchant singulier à- la rêverie , à l'enthousiasme et à la distraction, devait être moins maîtresse d'elle-même que celle des autres hommes. On ne fait plus attention qu'à sa candeur, sa douceur, sa franchise, sa fidélité rare en amitié , sa bonhomie. Dès lors , on ne peut, sans une sorte de douleur, se représenter les craintes , les tourments , l'anxiété à laquelle il fut en proie dans
ses derniers jours. Quelle fin pour cet homme si bon , pour ce poète si aimable! Il songeait avec effroi aux supplices de l'enfer, et il portait un cilice. Tel était le résultat des exhortations menaçantes dont l'assiégeait une sollicitude ignorante etfanatique.On avait tenu à la Fontaine mourant le même langage qu'on aurait pu tenir à un homme chargé de crimes odieux. Cette lettre que nous avons citée prouve trop clairement que ceux qui l'assistèrent à ses derniers moments abusèrent de leur ministère, ou ne surent pas le comprendre. La Fontaine n'eût jamais pu se faire de Dieu une idée aussi terrible , et , comme un poète de nos jours, il eût toujours invoqué avec espoir et confiance le Dieu des bonnes gens.
Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Il expira le 13 avril 1695. Quand Fénelon apprit cette mort, il chercha à soulager ses regrets, en écrivant en latin un éloge du poète que l'on venait de perdre. Cet éloge se termine ainsi : » Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce, si Horace a paré la philosophie d'ornements poétiques plus variés et plus attrayants , si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité, si Virgile, enfln, a été plus touchant et plus harmonieux. »
Nous nous contenterons de reproduire ici cet éloge. Nous ne croyons point nécessaire de faire ici une appréciation littéraire du génie et des ouvrages de la Fontaine. Cette appréciation est faite depuis longtemps : elle est complète chez les premiers critiques qui l'ont jugé, chez les premiers panégyriques qui l'ont - célébré. En effet, sa gloire est une de celles sur lesquelles l'unanimité est forcée en quelque sorte. Le charme de ses écrits est irrésistible, et la source de ce charme s'aperçoit aussitôt. On sent que ce qui fait de lui un si agréable , un si grand poète, c'est la simplicité, le naturel, la candeur, la fraîcheur et la souplesse de l'imagination , la profondeur de la raison. Cela dit, il n'y a plus que des phrases plus ou moins ingénieuses à faire. Nous pourrions, il est vrai, en rapprochant la Fontaine de ses devanciers , indiquer quels progrès il a fait faire à l'apologie ; mais ce sujet a déjà été traité dans notre article Fablk.
On n'a commis qu'une erreur dans les v jugements portés jusqu'ici sur le génie de la Fontaine, encore cette erreur n'a pas duré ; déjà le bon sens de plusieurs critiques en a fait justice. On a répété le nom de fablier que la duchesse de Bouillon lui donnait. On a dit qu'il composait ses fables presque sans s'en douter, pour obéir à une inspiration irrésistible ; qu'il les écrivait comme l'arbre laisse tomber ses fruits ; que la nature seule opérait en lui ; que l'art lui était complètement étranger, et que de là vient le charme si puissant de ses vers. Rien de plus faux qu'une pareille idée. D'abord rien n'est plus invraisemblable.
Des créations aussi pures, aussi irréprochables, aussi parfaites que ses fables et ses contes, ne s'improvisent pas. Du travail irréfléchi et spontané, il peut sortir de beaux traits , mais non des comositions achevées. L'analogue des arres n'existe pas chez les auteurs. En outre, il suffit de lire attentivement la Fontaine, pour se convaincre que la réflexion se combinait chez lui avec l'inspiration. Dans les préfaces en prose de ses fables, dans plusieurs débuts en vers, il discute lui-même les limites du genre qu'il traite , et signale les qualités qui lui sont propres. Il paraît iort éclairé sur les difficultés et les obligations de la tâche qu'il aborde quand il prend la plume. Sans doute, une fois qu'il avait commencé à écrire, son travail devait être assez rapide, parce qu'il avait beaucoup de verve , et que les idées et les tours se présentaient à lui en abondance. Mais une méditation secrète avait préparé le travail, et la création elle-même était accompagnée de réflexions et de calcul. Cette spontanéité , d'ailleurs , n'aurait pu exister qu'avec beaucoup d'ignorance , et l'on sait quelle profonde connaissance la Fontaine avait acquise des chefs-d'œuvre anciens. Non-seulement il avait formé sa raison et son goût en les lisant, mais même il s'était demandé par quel moyen on pouvait leur faire des emprunts heureux dans la forme et dans le style. Il avait résolu ainsi cette question :
Quelques imitateur», sot bétail, je l'avoue', Suivent en vrai», mouton* le pasteur de Mantoue. J'en use d'autre sorte, et, me laissant guider, Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On irie verra toujours pratiquer cet usage. Mon imitation n'est pas un esclavage :
Je ne prends que Tiare et les tours et les lois One nos tnatrt-w» saivoient etut-mémes quelquefois. Si d'ailleurs quelque endroit chez eux plein ri V-xcel-
lence,
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je Vf transporte, et t«u* qu'il n'âlt rien d'affecté j
Tâchant de rendre mien oet air d'antiquité.
On contiendra nue l'homme qui entendait ainsi la théorie de l'imitation , avait profondément médité sur les règles de l'art. La Fontaine ne doit donc pas être séparé des grands poètes chez lesquels une heureuse et rare nature a été perfectionnée et guidée par le travail réfléchi de la raison.
LA Fobcb ( Jacques Nompar de Caumont, duc de) , pair et maréchal de France, né vers 1659, était fils de François de Caumont, qui fut massacré dans la nuit de la Saint-Barthélemy. Il échappa par une espèce de miracle et resta cache dans sa famille jusqu'au moment où Henri IV se mit à la téte des protestants. Il se rangea alors sous les drapeaux du Béarnais , se signala en 1589, et fut un des premiers à le reconnaître pour souverain. À l'avénement de Louis XIII , il se joignit aux mécontents , commanda les réformés de la Guienne et défendit rigoureusement Montauban contre le roi en personne (1621). L'année suivante, il s'empara du commandement de la place de Sainte-Foy et n'en ouvrit les portes à Louis XIII que moyennant une indemnité de 20,000 écus et le bâton de maréchal. Nommé lieutenant général en Piémont, il prit Saluées en 1630, et défit les Espagnols à Carignan. De 1631 à 1633, il envahit plusieurs fois la Lorraine. Ên 1634, il s'empara de la Mothe après un siège de cinq mois.
L'année Suivante, il commanda un corps d'armée en Allemagne , contraignit Charles de Lorraine a lever le siège de Montbéliard , dégagea Philisbourg, secourut Heidelberg et prit Spire. Sa terre de la Force, en Périgord, fut érigée en duché-pairie l'an 1637. Il s'y retira fort mécontent de Mazarin, se remaria à l'âge de 90 ans, eut envie de convoler en quatrièmes noces à 92 ans , se déclara, en 1652, pour le prince deCondé, et mourut peu après cette dernière extravagance (10 mai 1652).
La Force laissa la réputation d'un
brave général plutôt que d'un fin courtisan. « C'est une race de bonnes gens, dit Tallemant des Réaux , qui ont presque tous du cœur , mais point de bonne mine. Rarement trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde (*).»
Des huit fils de Jacques de Caumont, plusieurs se distinguèrent sous lui : l'un, seigneur de Masdurant, fut tué à Julien en 1610; un autre, seigneur de Montpoui liant, fut blessé à mort au siège de Tonneins en 1622; un de ses petits-fils périt au siège de la Mothe. Mais le plus connu des héritiers du maréchal est Armand, deuxième duc de la Force, fait maréchal en 1652, et qui servit avec distinction en Italie, en Allemagne, en Flandre. Il avait puissamment contribué à la reprise de Corbie, en 1636. Il mourut en décembre 1675, à l'âge de près de 90 ans. Une longue vie était , ce semble, le partage de cette famille illustre.
Nous citerons encore un Henri-Jacques Nompar, duc de la Force: né en 1675, reçu, en 1715, à l'Académie française, il rut nommé, en 1716, vice-présiàent du conseil des finances. Pour réaliser les billets de la banque de Law , ce duc de la Force, avec quelques associés, avait fait des achats considérables d'épiceries , porcelaines et autres marchandises. « Il y a ici quatre ducs , dit la princesse palatine , mère du régent , dans ses Mémoires , qui ont acheté du café, des étoffes et même des chandelles* pour les revendre avec bénéfice. Celui
3uî a acheté les chandelles, c'est le duc e la Force. * Ce gentilhomme , peu aimé du public et du parlement, fut accuse de monopole, et, par un jugement de la cour souveraine concerté avec les pairs, il lui fut enjoint « d'en user avec « plus de circonspection, et de se coin- «porter à l'avenir d'une manière irré- « prochable, et telle qu'il convenait à sa « naissance et à sa dignité de pair de « France. » Il mourut en 1726.
Il ne nous reste à parler que de Louis- Joseph , duc de la Force , petit-fils du maréchal de Tourville. Aide de camp du comte de Provence , il se battit contre
(*) La famille de Caumont , originaire de Guienne, était, du- on, connue dès le onzième siècle.