J7I2. — DEMAIN
Villars, plus que jamais le favori de l'année et s'irritant de barrer seulement la route de Paris, -eût voulu prendre l'offensive : (' De parer toujours à la muraille, c'est le moyen de ne rien gagner... S'il faut désespérer de la paix, espérons tout d'une guerre hardie ; on périt à la fin par la défensive. »
Le roi attendit encore d«ux ans avant de lui remettre, sans réserve, «les forces et le salut de l'Etat ». Dans l'intervalle, l'Espagne s'était déclarée contre la « dépossession » de son roi français qu'une révolte avait rappelé à Madrid, Vendôme avait remporté sur le roi autrichien la belle victoire de ViUaviciosa (décembre 1710), et l'Angleterre s'était retirée de la coalition.
Défection de l'Angleterre. — La France avait conduit la politique de l'Europe tant qu'elle était restée dans le système de l'équilibre, à la fois instrument et justification de sa puissance. Depuis la guerre de la Ligue d'Augsbourg, (C'était l'Angleterre.
Quand Louis XIV a tendu à la prima tie, Guillaume III a été contre lui l'âme des coalitions. Maintenant que, par la raort subite de Joseph I®'', son frère Charles, qui lui succède à l'Empire, recommence la faute de Louis XIV et prétend maintenir ses droits sur l' Espagne, être Charles III à Madrid et Charles VI à Vienne, — un second Charles-Quint, — l'Angleterre, fidèle à elle-même, satisfaite de la défaite française et ne se souciant pas de l'élargir, quitte « la Grande Alliance ». La question qui domine toutes les autres, c'est la séparation des couronnes ; elle ne laissera recommencer l'entreprise pour la suprématie de l'Europe ni par les Bourbons ni par les Habsbourgs (171 1).
L'Empereur ayant refusé de prendre part au Congrès qui s'était ouvert à Utrecht sur la proposition de l'Angleterre et de la Hollande, la paix ne se fit que par morceaux. Les préliminaires de Londres mirent fin seulement aux hostilités entre l'Angleterre et la France.
La mort avait ravagé la famille royale : en moins d'un an, elle avait enlevé le grand dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne, leur fils aîné le duc de Bretagne, si bien qu'un enfant chétif de deux ans, le futur Louis XV, était seul à séparer Philippe V du trône de l'rance. Il fallut toute l'insistance, parfois menaçante, de Louis XIV pour obtenir de Philippe V sa renonciation (juillet 1712).
Denain. — Comme les Anglais
PRINCE EUGE.NE
CBidi Aal.,Est.)
n'avaient consenti qu'une tréi'e tant que la renonciation du roi d'Espagne n'aurait pas été enregistrée par le Parlement, les Impériaux résolurent de tenter, avec la plus grosse armée qu'ils eussent encore réunie, un effort décisif en direction de Paris. Ils y dicteraient leur paix, feraient reconnaître Charles III, reprendraient l'Alsace.
Le prince Eugène, ayant mis le siège devant Landrecies, jeta ses cavaleries en avant. Elles ravagèrent la Champagne et poussèrent j\isqu'aux portes de Reims. Le roi délibéra s'il se retirerait -sur la Loire ou se m,ettrait, malgré ses soixantequatorze ans, à la tête de la noblesse pour chercher la mort dans la bataille.
Une heureuse manœuvre de Villars suffit à arrêter, puis à repousser les Impériaux. Il les attaqua brusquement entre Denain et Marchiennes ; ce fut un fort combat plutôt qu'une bataille, mais où l'offensive changea de camp. Il fit mi gros lot de prisonniers, délivra Landrecies, reprit Douai et Bouchain.
Le juge des juges, Napoléon, ne consacre qu'une ligne à Villars, mais qui dit tout : « Le maréchal de Villars sauva la France à Denain. » (24 juillet 1712.)
Traités d' Utrecht et de Rastadt. — L'Angleterre, qui avait maintenant gain de cause sur la renonciation du roi d'Espagne, la reconnaissance de la dynastie protestante (la reine Anne et la maison de Hanovre, appelée à succéder à celle de Nassau), et le renvoi des Stuarts hors de France, offrit sa médiation.
L'électeur de Brandebourg, que l'empereur avait fait roi de Prusse, était occupé avant tout d'être reconnu sons son nouveau titre. Il quitta la coalition et signa la paix à Utrecht (avril 1713), en même temps que l'Angleterre, la Hollande, le Portugal et le duc de Savoie.
L'Empire, ainsi délaissé par tous ses alliés, traita l'année d'après à Rastadt et à Baden (1714).
Louis XIV consentit aux Anglais la démolition des fortifications de Dunkerquc et la propriété de Terre-Neuve où la I'"rance n'aura plus qu'un droit de pêche, restitua à Victor-.^médée la Savoie et Nice, en échange de Barcclonnettc et du vi-rsant occidental des Alpes, reconnut l'électeur de Brandebourg comme roi de Prusse, garda l'Alsace, avec Strasbourg,
xtir
MORT dp: louis XIV.
et le territoire de Lan.dau, rendit les villes de la rive droite, et obtint le rétablissement de l'électenr de Bavière dans ses Etats. Philippe V fut reconnu roi d'Espagne, mais il abandonna Gibraltar à l'Angleterre, la Sicile au duc de Savoie, N'aples, le Milanais, la Sardaignc et les Pays-Bas catholiques à lAutriche.
Dans l'ensemble, la France conservait sa position territoriale en Europe ; la maison d'Autriche perdait l'Espagne, mais s'agrandissait en Italie et restait en Belgique ; la Prusse entrait sur la grande scène.
La grande victoire fut pour l'Angleterre, qui avait été l'arbitre de la paix et qui était devenue la première puissance maritime du monde.
Mort de Louis XIV. — Saint-Simon a dit exactement des traités d'Utrecht et de Rastadt : * Ils paraissaient un retour miraculeux de la fortune ; ils furent tels que l'exigeait la plus odieuse nécessité, chèrement achetés. » Le règne finissait dans la ruine matérielle, dans le deuil de la famille royale et dans l'universel mécontentement.
Le roi. qui avait fait preuve de beaucoup de force d'àme dans la mauvaise fortune, y avait montré aussi « quelque chose d'humain * ; il redevint, à la paix, « dur et hautain, insensible ». « Humilié sans humilité », écrit Fénelon. Il livra Port-Royal aux Jésuites, reprit les persécutions contre les réformés.
A la mort du duc de Berry, quand il ne lui resta plus d'héritier direct que le
petit dauphin, il donna aux bâtards « légitimés », qu'il avait e\is de Mme de Montespan (le duc du Maine et le comte de Toulouse), rang de princes du sang et décida, par un édit, qu'ils hériteraient de la couronne, au défaut de princes légitimes.
C'était ime grave atteinte au principe monarchique, qui n'est rien s'il n'e;t supérieur à la volonté du prince, et aussi scandaleuse que la précédente (la renonciation imposée à Philippe V) avait été honorable.
Quelques jours avant sa mort, il institua un Conseil de régence de quatorze membres sous la présidence du duc d'Orléans.
Il vit venir la fin avec calme, condamna, dans ses adieux au dauphin, l'amour excessif qu'il avait eu de la guerre et de la dépense, demanda « pardon du mauvais exemple » qu'il avait donné par ses raœin-s, et remercia Mme de Maintenon de lui avoir été utile, «< surtout pour son salut » ; il légua son cœur à la maison professe des Jésuites à Paris.
Rongé par la gangrène qui lui avait pourri la jambe et répandait une odeur infecte autour du monarque le plus splendide de son temps, il récitait encore le Credo d'une voix si forte « qu'elle se faisait entendre à travers celles du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré » dans la chambre mortuaire.
Il expira, après une longue agonie, trois jours avant qu'il eût soixante-dixsept ans accomplis (i«'' septembre 1715).
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