LA GUERRE F RA N C O- A LLE M A X D E
refusa ; il avait soixante-treize ans et ne suivait pas sans inquiétude la nouvelle intrigue de son ministre. Le prince déclina les offres espagnoles (avril 1870I.
Bismarck, qui tenait son brandon, ne le lâcha pas. Le maréchal Prim, dont les autres combinaisons avaient échoué, se laissa gagner à la candidature, et le prince finalement convaincre que r c intérêt allemand » lui commandait d'aller à Madrid. Le roi, après « de grands combats intérieurs », donna son approbation {20 juin).
La nouvelle éclata le 3 juillet. Bismarck partit pour sa campagne de Varzin afin de donner à croire, par ce change assez grossier, qu'il était étranger à l'affaire.
La réponse du conseiller Thile. — Dès qu'on connut la candidature du prince de Hohenzollêrn, il n'}' eut qu'une voix pour déclarer que l'entreprise d'asseoir un Allemand sur le trône d'Espagne ne pouvait être tolérée, que c'était une insolence et un défi.
Au dehors, surtout en Angleterre, la manœuvre de Bismarck fut généralement blâmée.
Le duc de Gramont, ancien ambassadeur à Vienne, qui avait remplacé Daru au ministère des Affaires étrangères après le plébiscite, commença par demander des explications à Berlin. Le conseiller Thile, en l'absence de Bismarck, répondit que « le gouvernement répudiait toute responsabilité à l'égard de la candidature du prince Léopold ».
Thile avait fait partie du conseil qui décida la candidature.
Gramont, sans s'arrêter au mensonge, ne commit pas Terreur de porter ses réclamations à .Madrid ni celle de généraliser la querelle, comme le voulait le parti de la guerre. Il s'enferma dans la question particulière et poursuivit seulement le retrait de la candidature.
Déclaration de Gramont. — Thiers, qui aimait à dire qu' « on peut être franc quand on veut une chose juste », provoqua, par une interpellation qu'il fit déposer, une déclaration de Gramont (6 juillet).
Le ministre ne dit que peu de mots, protestant de ses sympathies pour le peuple espagnol «qui ne s'était pas encore prononcé », et, aussi, de sa confiance " dans la sagesse du peuple allemand » ; mais il n'était pas possible de « souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles- Quint, piit déranger l'équilibre de l'Europe au détriment de la France et mettre
en péril ses intérêts et son honneur ». Il avait le ferme espoir que l'éventualité ne se réaliserait pas. Sinon, il saurait remplir son devoir « sans hésitation et sans faiblesse ». Le ton de la déclaration était vif, le fond irréprochable.
Négociations d'Ems. — En même temps que le gouvernement portait à la tribune cette sorte à: ultimatum, il négociait de toutes parts : à Londres, à 'Vienne et à Pétersbourg pour réclamer les bons offices des grandes puissances ; à Madrid où le régent Serrano et Prim souhaitaient maintenant le retrait de la candidature ; à Ems où était le roi de Prusse, très préoccupé de la tempête qui s'était élevée.
Le roi reçut courtoisement Benedetti et n'objecta point à l'insolite négociation d'un ambassadeur avec un souverain. Il déclina de donner un ordre, ou, même, un conseil à ses cousins, mais il envoya un officier au prince Antoine, père de Léopold, pour lui faire part de son désir d'éviter la guerre. Strat, ministre de Roumanie à Paris, s'était déjà rendu à Sigmaringen pour presser sur les deux princes.
Retrait de la candidature. — Le prince Antoine ne fit pas beaucoup de défense, puis imposa sa volonté à son fils. Il télégraphia aussitôt à Prim, au nom du prince Léopold, qu'en raison de l'émotion causée par toute l'Europe, la candidature était retirée (11 juillet).
Bismarck, rentrant à Berlin en route pour Ems où il avait annoncé sa venue, apprit la nouvelle au débotter. Son premier mouvement fut de donner sa démission de chancelier allemand et de premier ministre prussien.
Au contraire, le roi, à Ems, éprouva un grand soulagement; il écrivit à la reine : « Cela in'ôte une pierre du cœur. » (12 juillet.^
La victoire diplomatique et les partis.
— C'était la paix, par la disparition de l'objet du litige, et «une belle victoire diplomatique », s'écria Guizot. L'empereur dit à son aide de camp Bourbaki : « Sur quoi continuerait-on à se quereller?» Et Ollivier à Thiers : <t Nous tenons la paix, nous ne lalaisserons pas échapper ».
Quelques heures après, l'Empire luimême allait fournir à Bismarck une tragique revanche ; la guerre que l'auteur du guet-apens espagnol poursuit et qu'il vient de manquer, il se la f' ra déclarer.
Parce que les meneurs de la droite du Corps législatif, hostiles au mi istère Ollivier et d'autant plus belliqueux qu'Ollivier lui-même l'étai* moins, et
Lh.S NEGOCIATIOXS irEMS.
iSyo.
parce que les journaux qui faisaient leur politique, des échauffés de toutes sortes, des militaires bn'ilant d'en découdre avec les vainqueurs de Sadowa, et surtout le monde de la cour avec l'impératrice, trouvaient insuffisante la solution que Bismarck considérait comme une insupportable défaite, ce n'était pas une raison pour le souverain et pour ses ministres de se laisser détourner de la voie qu'ils n'auraient pas hésité à suivre, si ces agitations et bouillonnements ne s'étaient point produits.
La demande de garanties. — C'est cette faiblesse qu'ils eurent ; les préoccupations de la politique intérieure dominèrent la politique étrangère.
D'abord, Gramont, en présence et avec l'assentiment d'Ollivier, et à l'insu de l'empereur, demanda à l'ambassadeur prussien, le baron de Werther, que le roi écrivît lui-même à Napoléon III qu'en autorisant la candidature du prince Léopold, <' ilne croyait pas porter atteinte aux intérêts ni à la dignité de la nation française ».
•■ Puis, quelques heures plus tard, cette fois à l'insu d'Ollivier, après avoir conféré à Salnt-Cloud a\ec l'empereur et avec r impératrice, Gramont télégraphia à Benedetti de se rendre «immédiatement auprès du roi » et d'obtenir de lui une déclaration où * il s'associerait à la renonciation du prince Antoine » et «donnerait l'assurance qu'il n'autoriserait pas de nouveau la candidature du prince Léopold» (i2 juillet).
L'entrevue d'Ems. — Pour inconsidérées que fussent ces exigences, elles n'auraient pas amené la guerre si Bismarck n'avait pas guetté de Berlin l'occasion de réparer les « défaillances » du roi.
En effet, dans la matinée du jour suivant, quand Benedetti, l'abordant dans une allée du parc d'Ems, lui exposa la mission dont il était chargé, le roi ne marqua qu'un peu de surprise ; il fit le refus le plus courtois ; «l'affaire lui avait causé de trop grands ennuis pour qu'il fût tenté de la faire renaître ».
Dans la journée, il envoya à l'ambassadeur par son aide de camp, le prince Radziwill, l'aimonc officielle de désistement qu'il venait de recevoir de Sigmaringen.
Benedetti ayant alors insisté pour UaC nouvelle audience, parce que Gramont l'en pressait par dépêche, le* roi lui fit répondre par le même aide de cam^ « qu'il avait consenti à donner son approbation entière et sans ^éser^•e au désistement du prince de Hohenzollem et qu'il
ne pouvait faire davantage ». Toutefois, partant le lendemain, il autorisait l'ambassadeur à venir prendre congé de lui à la gare.
Une fausse démarche ébréchait la victoire, mais il n'y avait eu à Ems ni insultenr, ni insulté.
La dépêche d'Ems. — Le roi, comme il le devait, informa Bismarck de ces incidents, le laissant libre d'en faire communication à la presse.
La dépêche du conseiller de légation Abeken était si conforme à la simple vérité que, Bismarck en ayant donné lecture à Moltke et à Roon qui dînaient chez lui, ils « changèrent de physionomie » et « furent si atterrés qu'ils en oublièrent de boire et de manger ».
La falsification de la dépêche. — Cependant Bismarck, ayant réfléchi, demanda à ses deux convives : « Sommes-nous prêts? » ; puis, sur leur réponse affirmative, il s'assit à une petite table et, « condensant » ici, raturant là, il fabriqua une autre note, de beaucoup plus courte et d'une tout autre tonalité *.
Il lut le nouveau texte à haute voix : «Ah ! s'écria Moltke, tout à l'heure, j'avais cru entendre battre la chamade ; maintenant, c'est une fanfare. »
On se remit à manger. Et Bismarck expliqua, prophétisa : « Si j'envoie la dépêche aux journaux et si, en outre, je la télégraphie à toutes nos ambassades, elle sera connue à Paris avant minuit ; et non seulement par ce qu'elle dit, mais aussi par la façon dont elle aura été répandue, elle produira là-bas, sur le taureaugaulois,l'efïet du manteaurouge. »
(13 juillet.)
Tout cela, d'après le propre récit de Bismarck, dans ses Peyisées et Souvenirs, récit qu'on ne saurait récuser qu'en vertu de l'adage latin : « Que nul n'est entendu, alléguant sa turpitude. »
La déclaration de guerre. — Le méphistophélique calcul se trouva juste.
Le lendemain, dés que Gramont connut la dépêche falsifiée, qui, publiée par l'agence 'Wolff, avait soulevé en Allemagne une tempête guerrière, il se considéra comme « souffleté ». Il alla le dire en ces terme* à Ollivier qui, sans
I. * L'ambassadeur français a" demandé à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté à tout jamais s'engageait à ne plus donner son consentement si les HobenzoUern devaient revenir sur leur candidature. Là-dessus Sa Majesté a refusé de recevoir encore l'ambassadeur français et lui a fait dire par l'aide de camp de service que Sa Majesté n'avait plus rien à lui communiquer. »
iSro.