GOUVERNEMENT DE THIERS
Élections de juillet 1871. — Les monar- ^ chistes s'étaient flattés que l'insurrection communaliste, comme autrefois celle de juin, rejetterait le pays à droite. Ce fut le contraire ; le temps avait marché ; l'expérience du second Empire avait profité ; Thiers était un autre homme que Cavaignac.
Les élections complémentaires du 2 juillet 1871, portant sur plus de cent sièges, furent résolument républicaines.
Gambetta, qui avait passé le temps delà Commune à Saint-Sébastien, fut élu dans trois départements ; quelques-uns de ses
principaux collaborateurs de la Défense nationale, Faidhei-be, Denfert, l'amiral Jaurès, Scheurer-Kestner, un peu plus tard, Challemel-Lacour, Ranc, Paul Bert entrèrent à l'Assemblée.
Politique de Gambetta. — Tout de suite, Gambetta s'appliqua à transfonner ^n ,mi parti de gouvernement les républicains, qui, depuis près de trois quarts de siècle, avaient vécu dans l'abstraction et les complots.
A l'Assemblée, il apporta son concours à Thiers. Il fonda un journal de doctrine, la République française. « Commis voya-
(,ol\-i:kxi: M i:\T m: thiers. — 1871-1873.
geur de la dOniocraUe », il parcounit le pays d'un bout à l'autre, prêchant la coniiance, l'effort, la modération : « Que la France ait foi en elle-même ! » « Ne parlons jamais de l'étranger, mais que l'on comprenne que nous y pensons toujours. » La République doit être ouverte à tous. Le service militaire sera universel, l'instruction primaire obligatoire ; et il faut les pousser de front. ♦ Qu'il soit bien entendu que, lorsqu'eu France im citoyen est né, il est né un soldat. » <■ Il n'y a pas de remède social, parce qu'il n'y a pas de question sociale ; il y a mie série de problèmes à résoudre, et qui doivent être résolus un à im. »
Sociales, économiques, politiques, « il faut sérier les questions ».
C'est ce qu'on appela, avec un sens péjoratif, o l'opportunisme », comme s'il pouvait y avoir une politique, digne de ce nom, qui ne tînt pas compte du temps et des circonstances.
L'année d'après, quand il sahia, dans im discours à Grenoble, « l'avènement des nouvelles couches sociales », c'était une parole dont la portée ne peut se comparer qu'à celle du grand mot de Bonaparte, premier consul : « La carrière est ouverte au talent. »
Présidence de la République — Thiers, à soixante-quinze ans, avec l'activité infatigable d'un esprit plein de ressources et mûri par l'expérience, mit en train et dirigea pendant deux ans (1871-1873) l'œuvre de la reconstitution nationale.
L'Assemblée, s'étant attribué le pouvoir constituant que lui contestaient les gauches, donna à Thiers, comme en échange, le titre de président de la République ; il exercera ses fonctions tant qu'elle-même n'aura pas terminé ses travaux et sera responsable devant elle (août 1871).
L'œuvre de Thiers et l'Assemblée. — Allant au plus pressé, Thiers s'appliqua d'abord à hâter « la libération du territoire » et, ce qui en était le moyen, à refaire les forces du pays. Il eut le concours de l'Assemblée chaque fois que la politique de parti ne fut pas en cause. De nouveau, la vitalité profonde de la nation éclata, comme après tous les grands déchirements de son histoire, guerre de Cent ans, guerres religieuses, guerres de la Révolution
Le règlement de l'indemnité, qui devait être opéré en trois ans et qui le fut en deux, par des empnmts de 2 et de 3 milliards plusieurs fois couverts ; la
création de 800 millions d'impôts indirects dont la répercussion se fit peu sentir ; la loi militaire qui, par le service personnel obligatoire pour tous les Français de vingt à quarante ans (avec une durée de cinq ans dans l'armée thiers (1-3- 1^--) active, de quinze dans (Par Bonnat! lohI',-^'.) les réser\'es), donnait à la France une armée à peu près égale à celle des Allemands ; les lois sur les con seils généraux qui assuraient dans les départements l'autorité d'une assemblée de contrôle issue du suffrage universel ; la réorganisation administrative et la réorganisation budgétaire ; les relations diplomatiques renouées partout avec habileté et dignité ; toute cette politique réparatrice des fautes du passé et d'où vont sortir quarante-trois ans de paix intérieure et extérieure, fut marquée de l'empreinte de Thiers. Grand admirateur de « l'esprit consulaire », il eut, lui aussi, son Consulat. a
Bismarck s'inquiéta de cette prompte renaissance d'un pays qu'il avait cru ruiner pour plusieurs générations. Il pensa à recommencer la guerre.
A la réflexion, il reconnut que l'hégémonie du nouvel Empire s'établirait plus aisément par un système d'alliances étroites avec la Russie et l'Autriche, plus tard avec Tltalie.-
La libération du territoire. — Thiers vit les embûches, les évita, amorça avec prudence les négociations pour l'évacuation anticipée des départements de l'Est ; l'occupation allemande était un supplice de tous les jours pour les populations et un puissant instrument d'action aux mains de Bismairck.
Le traité fut signé le 17 mars 1873 ; l'Allemagne accepta de recevoir le paiement des derniers termes de l'indemnité et d'évacuer entièrement le territoire, deux ans environ avant la date qui avait été fixée à Versailles et à Francfort.
L'Assemblée vota que Thiers avait bien mérité de la patrie.
Projets constitutionnels. — Comme la République se consolidait eu même temps que la France se relevait, les partis de monarchie, restés maîtres de l'Assemblée, virent très bien que, s'ils ne pressaient pas le mouvement, ils allaient perdre la dernière occasion de rétablir légalement la royauté.
Thiers, dans un message, puis dans
j575. — MORT DE NAPOLÉON III.
un grand discours (novembre 1S72), se prononça pour « l'essai loj^al » de la forme républicaine.
Il était, dit-il, «un vieux disciple de la monarchie », mais il ne croyait pas « qu'une des trois monarchies possibles rencontrât la soumission des deux autres et la soiunission de la partie considérable du pays qui s'était donnée à la République ». n conviait donc l'Assemblée, non pas à proclamer la République, puisqu'elle était déjà le gouvernement légal, mais à l'organiser par des lois constitutionnelles, afin qu'elle fût le « gouvernement de toute la nation », non pas celui d'un parti.
La formule : « La République sera conservatrice ou eUe ne sera pas », était bien le fond de sa pensée ; elle fut aussi une invite à ceux des députés « modérés » qui se lassaient du provisoire. Le général Chanzy, en adhérant lui-même à la République, expliqua qu'ils n'étaient pas entrés dans réassemblée « avec une foi politique toute faite ».
Commission des Trente. — On nomma une Commission de trente membres «pour régler les attributions des pouvoirs publics ».
Cette conunission, d'où sortira la Constitution républicaine, fut en majorité loyaliste.
Son premier acte fut une loi pour éloigner Thiers de la tribune. Le président de la République ne pourra plus parler devant l'Assemblée qu'après en avoir obtenu d'elle l'autorisation.
Mort de Napoléon III. — Ces « chinoiseries », ainsi que les appelait Thiers, furent suivies bientôt d'une offensive en règle.
La mort de Napoléon III (9 janvier 1873), réfugié en Angleterre après sa captivité à Wilhelmshôhe, survint au moment où ses fidèles le poussaient à préparer son « retour de l'île d'Elbe ». La minorité du prince impérial obligea les bonapartistes à ajourner leurs espérances. Leur petit groupe de «l'Appel au neuple » s'entendit avec les ro alistes poujL -renverser Thiers.
Les bonapartistes se proposaient de retarder la constitution de la République, les royalistes d'avoir le champ libre pour restaurer la monarchie «par un coup de majorité ».
La fusion. — A la vérité, «la fusion », condition indispensable de la restauration, n'était pas encore opérée après deux années de pourparlers.
Irréductible sur la question du drapeau blanc qu"il n'abaisserait jamais devant
« le s^iubole de la Révolution ^ », le comte de Chambord désolait, par sa hautaine intransigeance, tout ce qu'il y avait de politique parmi ses partisans.
I^s princes d'Orléans n'avaient pas gagné en faveur depuis leur rentrée en France, après l'abrogation des lois d'exil.
Si légitime qu'elle fût, la restitution de leurs biens, évalués à 40 millions, indisposa l'opinion.
Le « radicalisme latent ». — Cependant les chefs du « complot royaliste » se flattaient de rétablir le trône sitôt qu'ils auraient remplacé Thiers par im président complaisant à leurs desseins.
Leur plan de campagne fut habile.
On ne livrera pas le combat sur le terrain des institutions : République ou monarchie ; on l'engagera à côté, en alléguant que Thiers, par sa politique, favorise le « radicalisme latent » et glisse sur la pente où 8 la faiblesse des gouvernements livre à l'ennemi les lois et les sociétés qu'ils sont chargés de défendre ^ ».
L'élection Barodet. — Les républicains, modérés et radicaux, commirent deux erreurs, à la veille même de la rencontre. En avril, Grévy donna sa démission de président de l'Assemblée, pour une question de susceptibilité, alors que le fauteuil devenait presque im poste de combat. Il y fut remplacé par l'un des chefs de la droite, Bufiet, grand honnête homme, mais d'esprit étroit.
En mai, à Paris, les républicains radicaux, et Gambetta avec eux, eurent le tort d'opposer, dans une élection partielle, un ancien maire de Lyon au ministre des Affaires étrangères, Charles de Rémusat, le principal auxiliaire de Thiers pour la libération du territoire. L'élection de Barodet contre Rémusat fut une arme aux mains des adversaires de la République.
Le vingt-quatre mai. — Dès la rentrée de l'Assemblée, plus de cent royalistes déposèrent ime interpellation « sur la nécessité de faire prévaloir dans le gouvernement une politique conservatrice ».
Certains du succès, ils tenaient prêt leur candidat pour remplacer Thiers ; le duc d'Aïunale ayant été écarté par les légitimistes, leur choix s'arrêta sur le maréchal de Mac-Mahon.
L'attaque fut menée par le duc de Broglie ; il ne prononça pas une fois es mots de République ou de monarchie, évoqua seulement le péril social ; il ne
I. Lettre à l'évêque d'Orléans, Dupanloap. j . Discours du duc de Broglie (24 mai 1873).
CULTE DE THIERS. — i^-j.
suiàsait pas qu'un gouvernement assurât Tordre matériel ; l'ordre; tuoral n'était pas moins nécessaiie.
Thiers ramena le débat à la réalité:
il rappela ses actes, la Commune vaincue, 'a France restaurée. Le territoire libéré ; où donc était e la vraie politique conservatrice »?
Le grief des hommes de droite contre lui, c'était d'avoir recormu dans la République le seul régime qui s'accordât «avec la marche des choses » et qui fût susceptible de durée : « Il n'y a qu'un trône, et on ne peut l'occuper à trois. » Mais