LE BOULANGISME
DEPfis que la République était aux républicains, les grandes et les boimes choses qu'ils firent avaient été nécessairement - mêlées de fautes. Ces fautes créèrent d'autant plus vite du mécontentement qu'elles se produisirent dans le même temps où le pays faisait son premier apprentissage de la liberté illimitée de la presse.
Rien qui restât dans l'ombre et rien qui ne fût exagéré par la polémique.
Les républicains, à peine vainqueurs, ne s'étaient pas impunément divisés, et ce n'était pas impimément que les partis «avancés» avaient, avec l'appui des partis de droite, renversé les deux hommes les plus représentatifs de la démocratie, jeté ou laissé jeter les pires soupçons sur leur œuvre.
La campagne anticléricale fut loin d'ère indemne, surtout en province, de maladresses ou de brutalités ; l'expulsion des ordres religieux et la fermeture de leurs maisons par la police n'offenaèrent pas seulement les catholiques. Nombre de républicains n'avaient pas oublié que \'oltaire avait été surtout l'apôtre de la liberté.
Enfin, les finances se ressentirent de trop d'entreprises commencées à la fois : les grands travaux de Freycinet, plus de 5 ooo kilomètres nouveaux construits en quelques années ; les lois d'enseignement de l'erry, 6 ooo écoles de plus qui, bien que modestes et souvent insiîf usantes pour 700 000 écoliers de plus, furent qualifiées de palais scolaires ; les expéditions coloniales qui ne coûtèrent pas loin d'un milliard.
L'accroissement de la dette coïncida a%-ec des années maigres et avec des crises industrielles et financières. Les conventions que le gouvernement de Ferry conclut avec les compagnies de chemins de fer en leur cédant les lignes nouvelles, furent traitées, par les radicaux, de <■ scélérates •>.
Elections de 1885. — La défaveur qui résulta de ces fautes et de ces fatalités pour le parti se traduisit par des bulletins de vote aux élections de 1885, qui se firent au scrutin de liste. Le Sénat l'avait refusé à Gambetta ; il l'accorda à Brisson qui laissa les républicains sans direction et, bien plus, en bataille les uns contre les
autres. Les « opportunistes » furent écrasés sous l'épithète, qui semblait une flétrissure, de « Tonkinois ».
Les conservateurs firent bloc et emportèrent 200 sièges ; encore? fallut-il que les républicains, battus au premier, s'unissent au second tour de scrutin.
Cette tardive sagesse fut, en outre, éphémère. Dès la rentrée de la Chambre, l'extrême gauche et la droite se coalisèrent povir refuser les crédits nécessaires aux dépenses courantes du Tonkin, dont Clemenceau demanda l'évacuation graduelle, et de Madagascar.
Grévy, dont le septennat s'achevait, fut réélu, sans concurrent (décembre 1885). Il était dans sa soixante-dix-neuvième année. Sa fille aînée avait épousé un député, Daniel Wilson, adversaire très âpre de Gambetta et de Ferry.
Boulanger à la Guerre. — Brisson s'étant retiré, Freycinet forma un ministère de « concentration », et, cédant à la pression de Clemenceau, donna au général Boulanger le portefeuille de la Guerre (janvier 1886).
C'était un officier, jeune encore, de belle allure, infatué, d'une intelligence à peine moyenne, habile à se pousser. Il devait son grade de général à l'amitié du duc d'Aumale. Il avait fait sa cour à Ferry qui l'envoya à Tunis où il eut des démêlés avec le résident civil. Depuis quelques mois, il se disait radical.
Alors que, monarchistes et républicains, ses prédécesseurs au ministère de la Guerre s'étaient enfermés dans leur devoir militaire. Boulanger travailla à sa popularité. Il y parvint dans l'armée par des mesures qui accroissaient le bienêtre de la troupe, et dans le peuple par une propagande qui toucha la fibre sensible d'un patriotisme depuis longtemps douloureux.
Il profita ainsi d'une sorte de fièvre, en réai tion contre « l'état d'<n, de vaincus » qui éta apparu trop souvent Jl puis la guerre de 187(1
L'un des premiers, il sut intéresser à son ambition des syndicats '^ o'^R'^uss^/iu,) ' d'hommes d'affaires et (ci. Piem pctu.)
L'AFFAIRE SCHNŒBELE.
de directeurs de journaux. On le célébra comme un nouveau Hoche pour avoir changé le nom de la caserne Napoléon et fait peindre les guérites en tricolore. Il fut dans les cafés-concerts le « général Revanche ». Toute une im.agerie fut répandue jusque dans les derniers villages.
Beaucoup de cœurs simples, nombre d'Alsaciens-Lorrains, crurent en lui.
Rochefort s'attacha à sa fortune. A la revue du 14 juiWet il n'3- eut d'acclamations dans la foule que pour le beau général, paradant sur un cheval noir.
Les lois d'exil. — Le gros du parti républicain s'inquiéta davantage d'un renouveau d'agitation chez les royalistes que des signes avant-coureurs de l'entreprise boulangiste.
Le comte de Paris, depuis que la mort du comte de Chambord l'avait fait chef de la Maison de France, s'était repris à l'espérance d'une Restauration. A l'occasion du mariage de sa fille avec l'héritier de Portugal, il passa dans son hôtel une revue du personnel monarchique. Cela parut un défi.
Freycinet ne put s'empêcher de le relever. Il fit voter une loi qui interdisait <. le territoire de la République aux chefs des familles ayant régné sur la France » ; les autres membres de ces familles seraient privés désormais du droit d'entrer dans les armées de terre et de mer, d'exercer aucune fonction publique, ni aucun mandat électif.
On ne pouvait reprocher aux républicains que d'appliquer aux anciennes dynasties les lois qu'elles avaient édictées autrefois les unes contre les autres.
Le duc d'Aumale. — Il eût fallu en rester là. Boulanger, sans prévenir les autres ministres et toujours désireux de se signaler, prit et notifia des arrêtés qui enlevaient aux princes leurs grades, alors que le grade est légalement distinct de l'emploi.
Le duc d'Aumale écrivit au président de la République que les décrets étaient arbitraires et qu'il restait « le général Henri d'Orléans >•. Aussitôt frappé d'un ordre d'expulsion, il fit paraître dans les journaux les protestations de dévouement qu'il avait eues, six années avant, de Boulanger : d C'est vous qui m'avez proposé pour général, c'est à vous que je dois ma nomination.... Béni serait le jour qui me rappellerait sous vos ordres. »
Boulanger commença par contester l'authenticité des lettres ; il fallut en publier les fac-similés.
\'ers la fin de l'année. Freycinet, mis
en minorité dans la Chambre sur le budget, se retira ; Goblet, l'un des chefs du parti radical, éloquent et âpre, lui succéda et garda Boulanger (décembre 1886).
L'affaire Schnœbelé. — Au printemps suivant un incident à la frontière loiTaine parut, pendant quelques jours, gros de menaces. Schnœbelé, commissaire spécial à Pagny, fut attiré dans un gnet-apens par son collègue allemand d'Ars-sur- Moselle, sous le prétexte d'un entretien d'affaires, arrêté par des agents embusqués et conduit à Metz.
L'incident semble bien n'avoir pas été prémédité par Bismarck, mais il escomptait que la nervosité française lui donnerait l'occasion d'en tirer parti.
Le président Grévy, juriste accompli et patriote averti, ne tomba pas au piège. Dirigeant lui-même les négociations, il fit ressortir qu'il importait peu que Schnœbelé eût été assailli de l'un ou de l'autre côté du poteau frontière ; c'était le commissaire allemand qui l'avait convoqué au rendez-vous ; on avait sa lettre : il y avait donc violation du droit, sinon du' territoire.
Le vieil empereur allemand en convint et Bismarck dut rendre Schnœbelé (avril 1887).
Boulanger, bien qu'il fût inquiet dans le fond, avait pris des attitudes qui lui valurent cette apostrophe de Grévy :
(' On dirait que vous voulez amener la guerre. » Au témoignage de grands chefs (Saussier, Gallifïet, Jamont), l'armée traversait une crise et nous étions sans alliances.
Ministère Rouvier. — Le ministère de Goblet ayant été renversé, comme l'avait été celui de Freycinet, à l'occasion du budget, un ancien collaborateur de Gambetta et de Ferry, Rouvier, eut seul le courage de former un gouvernement à l'exclusion de Boulanger qui s'agitait pour rester.
La droite, alors hostile à Boulanger, promit son concours à Rouvier et tint d'abord parole. Sans les voix des monarchistes, il eût été mis en minorité, du premier jour, par les radicaux et l'extrême gauche.
Le départ de Boulanger, nommé au commandement d'un corps d'armée (à Clermont-Ferrand), provoqua, à la gare de Lyon, des manifestations d'une foule, très mêlée du pire, qui prétendait l'empêcher de rejoindre son poste (juin 1887).
La fronde boulangiste. — Boulanger, parce qu'il se targua d'avoir été sacrifié à l'Allemagne, grandit beaucoup. L'au-
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