FÊTAIS GÉNÉRAL EN CHEF
Remplacement de Nivelle. — Les
temps qui suivirent furent troubles.
L'armée et le peuple de l'arrière avaient attendu la rupture ; on n'avait remporté qu'un succès tactique de plus. Les grandes ailes de l'espérance se replièrent trop vite.
Il eût fallu réagir tout de suite ; mais une atmosphère lourde régnait au ministère de la Guerre. Après vm beau sursaul (le moulin de Lafïaux, 1' «imprenable»
Craonne, les monts à l'est de Reims enlevés de haute lutte), la bataille s'arrêta.
Nivelle, qui aurait voulu la recommencer, eut la faiblesse de retirer son commandement à Mangin, le principal vainqueur du i6 avril, mais que poursuivait le reproche (démenti par les chiffres) d'avoir fait massacrer ses hommes.
Quelques jours après, opprimé par la méfiance qu'il sentait autour de lui, il se retira.
Painlevé le remplaça par Pétain et nomma Foch chef de l'Etat-Major général.
Pétain général en chef. — Nécessairement, l'Allemagne avait trouvé l'occasion excellente pour pousser ses menées souterraines. Des journalistes à sa solde s'employèrent à déprimer l'opinion, répandirent dans les régiments des libelles infâmes. Des mutineries éclatèrent.
Il fallut à Pétain toute sa profonde connaissance du soldat pour calmer l'effervescence. L'armée tout entière, sous un chef humain et ferme, se ressaisit promptement.
A la fin de l'été, il l'eut si bien en main qu'il put renoncer à la défensive, où les événements l'avaient condamné, et lancer d'heureuses attaques, méthodiquement préparées par de longs bombardements, sur le front de Verdun (reprise du Mort-Homme et de Samogneux) et sur le front de l'Aisne (bataille de la Malmaison) .
" Les aviateurs, d'une hardiesse splendide, d'une énergie farouche, contribuèrent beaucoup à exalter l'esprit de sacrifice ; la vieille chevalerie eut le ciel pour domaine.
Les Anglais firent une brillante campagne dans les Flandres ; ils progressèrent aux abords de Lens, s'emparèrent de la crête de Messines, avancèrent aux portes de Cambrai.
Ils ne furent pas moins heureux en Asie contre les Turcs, entrèrent à Bagdad et à Jérusalem.
Fronts d'Italie et de Russie — Sauf en Grèce, où les alliés, lassés enfin des trahisons du roi Constantin, exigèrent
son départ et son remplacement par son second fils Alexandre, qui appela aussitôt Venizelos aux affaires et se rangea du côté de l'Entente, l'année finit tristement sur les autres fronts.
Les mêmes intrigues allemandes, que Pétain avait arrêtées, minèrent l'armée italienne ; la défaite de Caporetto tourna au désastre. Il fallut abandonner Gorizia, le Carso, dont la conquête avait coûté tant de sang, les lignes de l'Isonzo et du Tagliamento.
Foch étant accouru avec un gros de divisions franco-anglaises et les Italiens s'étant repris sous la main vigoureuse du général Diaz, on put arrêter les Austro-Allemands devant le Piave.
Le désastre russe, en Galicie et en Bukovine, fut irréparable et entraîna la chute de la Roumanie. L'armée roumaine, réorganisée par le général Berthelot, avait défendu victorieusement la Moldavie contre quelques-imes des meilleures troupes allemandes : ce noble îlot fut submergé. La Finlande, l'Ukraine, le Caucase se détachèrent de la Russie.
La défection russe. — Après la perte de Riga, le général Korniloff fit une tentative pour rétablir l'ordre à Pétrograd. Il échoua, abandonné par ses troupes. Le gouvernement de Kerenski croula ensuite tout d'un coup, comme avait fait celui du tsar.
Lénine et Trotski ne furent pas plutôt maîtres du pouvoir qu'ils conclurent un armistice avec les Allemands et entamèrent des négociations pour une paix séparée.
Cette grande trahison aboutit, en mars 1918, au traité de Brest-Litowsk que le congrès des soviets déclara luimême « déshonorant ». Les bolchevistes abandonnèrent près de 60 raillions d'habitants, toute la Russie occidentale, de la Baltique à la mer Noire. L'œuvre de Pierre le Grand était en morceaux.
L'infortunée Roumanie souscrivit, à la même époque, sous le couteau, un traité qui faisait d'elle une colonie aiistroallemande. Elle s'agrandit de la Bessarabie, mais livrait la Dobroudja, les cols des Alpes de Transylvanie, ses chemins de fer, ses puits de pétrole.
Poursuivie à outrance, la guerre sousmarine avait coulé plus de 3 000 navires alliés, jaugeant 6 millions de tonneaux. Sans le progrès croissant des méthodes de défense contre la guerre sous-marine, Tirpitz aurait réalisé sa promesse d'un million de tonnes par mois.
Dans la Belgique et dans nos Flandres occupées, les Allemands déportèrent sans
M J X I S T È A' /■; r /. /•; m E NCEAV. — iqij-iou).
pitié, pour les employer aux plus durs travaux, des civils, beaucoup de jeunes filles et de teinmes.
Crises intérieures. — Ces victoires allemandes, ces fronts d'Occident qui, de part et d'autre, semblaient irréductibles, la guerre sous-marine a\ec les restrictions alimentaires qui en étaient la conséquence, les machinations persistantes des « pacifistes » et des « défaitistes », avaient épaissi à nouveau l'atmosphcre.
La très grande majorité de la nation restait fenue et confiante, mais s'inquiétait de la faiblesse et de la précarité des gouvernements.
Clemenceau, dans un discours au Sénat, à son ordinaire vif, pressant,
existence tourmentée,
où il avait commis
bien des fautes dont il
convenait le premier,
Clemence^iu était resté
le « protestataire » qui,
à Bordeaux, en 1871,
avec Hugo et avec
Gambetta, avait refusé
son vote à la paix de
démembrement. Il était
de la génération, et il
avait l'esprit des républicains, avant
tout patriotes, qu'il avait àprement
combattus en d'autres temps.
Il avait, à soixante-treize ans, gardé toute sa verdeur et la solidité de sa
CLK.MI \CI
incisif, accusa le ministre de l'Intérieur, Vendée, et il n'y avait pas un chef de
Malvy, d'avoir, par ses complaisances guene ni un « poilu » qui eût davantage
envers des individus tarés, suspects de que lui foi dans la victoire. commerce avec l'ennemi, « trahi les Clemenceau, ayant pris le ministère
intérêts de la France». Ribot, voulant de la Guerre avec la présidence du Conseil,
reconstituer son ministère sans Malvy, tint à la Chambre un langage viril :
se heurta à l'opposition des socialistes. « Une seule pensée, la guerre intégrale.
Painlevé passa outre, mais tomba, au Politique extérieure : je fais la guerre.
bout de quelques semaines, poiu: avoir C'est nous qui aurons le dernier quart
demandé l'ajournement d'une interpel- d'heure. » Il s'engagea à faire justice « des
lation sur les affaires de trahison. crimes qui avaient été commis contre la
Le ministère Clemenceau. — Poincaré France ». avait été fréquemment malmené par Déjà Ribot et Painlevé avaient livré
Clemenceau, qui, dans son journal, aux tribunaux quelques agents et com-
n'épargnait personne ; mais il aurait plices des Allemands (Duval, Bolo,
eu honte de s'en souvenir dès que l'in- Lenoir ^) ; Clemenceau n'hésita pas à
térêt national lui parut d'accord avec réclamer la levée de l'immunité parle-
Topinion qui se tournait vers le vieux mentaire contre deux députés et un séna-
lutteur. Ce jour-là encore, comme il teur (Caillaux ^, Loustalot ■', Charles
n'avait cessé de faire depuis le premier Humbert ^), accusés soit d'intelligence
jour de la guerre, il s'oublia, n'eut qu'une avec l'ennemi, soit de complot contre la
pensée ; et cela fut compris. sûreté de l'Etat. Malvy demanda lui-même
A travers les vicissitudes d'une à être envoyé devant la Haute-Cour ^
C \\IPAG\E DE 1918
pvernière année de la guerre. — Cette Pour parler comme Bossuet,* les fortes
*-' quatrième année de la guerre, qui en expressions par lesquelles l'Ecriture sainte
fut la dernière, en fut aussi la plus dra- exagère l'inconstance des choses humaines
matique par la rapidité et la pi-ofondeur devaient être (ici) précises et littérales » ;
de la chute qui succéda à la plus haute et il n'en fut point ainsi pour quelque
fortune apparente où l'Allemagne fût cataclysme soudain, mais parce que
encore montée. l'Allemagne en était venue à ce degré
Aux premiers jours de juillet 1918, d'épuisement physique et de dégoût
elle était revenue à la Marne, après deux moral de son entreprise où tout lui allait
éclatantes victoires, et elle tenait Paris paraître préférable- à la continuation de
sous le feu de ses plus grands canons pendant qu'à l'autre extrémité de l'Europe, elle avait occupé sans coup férir la Russie méridionale, jusqu'à Sébastopol, et la Géorgie. Et le 8 août, selon la date qu'ils ont fixée eux-mêmes, ses plus îam^MX chefs de guerre, au spectacle de troupes prussiennes se rendant comme des troupeaux ne mirent plus en doute l'inévitable et prochain écroulement.
la lutte.
L'Allemagne, quand elle crut au prin-
r. Ils furent condamnés à mort et fusillés.