ALLEGORIE DER MUSIK
ALLEGORY OF MUSIC
être le limpide reflet de ce qu'il y a de plus pur, de plus profond dans l'âme de l'artiste; elles doivent se présenter comme l'essence la plus subtile de toute une personnalité. Mais pour atteindre à ce but, il faut que cette personnalité puisse se manifester en toute liberté dans son œuvre et donner ce qu'elle a de plus sacré. Partout où la création se trouve étouffée en des limites trop étroites, nous trouvons que ce sont précisément les toiles religieuses qui en souffrent le plus. Si Goya avait pu se mouvoir dans ce domaine aussi librement que les grands maîtres italiens, ses travaux n'auraient été sous aucun rapport inférieurs aux œuvres religieuses de ces géants; ce n'est certes pas la profondeur de sentiment qui lui manquait. Enfin, en 1777, Goya eut, grâce à Mengs, l'occasion de créer quelquechose de tout à fait approprié à sa nature. Il s'agissait de vingt cartons pour les tapisseries des appartements de l'Infant au Pardo. L'artiste profita au moins de cette occasion pour s'assurer des relations avec la Cour, et se mit à travailler fiévreusement. Au commencement de janvier 1779, il soumet au roi et à l'Infant quatre de ses esquisses, ce qui lui valut la faveur d'être admis au baise-main. Il en témoigna une joie on ne peut plus incompatible avec les tendances révolutionnaires qu'on veut bien lui prêter. Au point de vue matériel, son succès fut très important; il se chiffrait par 114000 réaux, et au point de vue purement artistique également, c'est à partir de ce moment que grandit la réputation de Goya.
Au printemps de 1780, il abandonna pour quelque temps les travaux de cette nature. C'est de cette époque aussi que datent les premières gravures de Goya; ce sont des produits passablement
anémiques qui, bien que témoignant d'un certain sentiment personnel, ne dépassent pas le niveau ordinaire des premiers tâtonnements. A s'en rapporter à la date qui y figure, elles proviennent presque toutes de l'année 1778. Au moment de l'exécution de ces œuvres, il ignorait encore les combinaisons de l'aqua-tinte. Elles sont intéressantes en ce qu'elles montrent l'énorme influence qu'à côté de Tiepolo Velasquez exerçait sur le Maître. Goya, dans son traitement de la lumière, est avant tout un élève de Velasquez et au plus haut point son continuateur. Par contre, dans sa façon de considérer la créature humaine, il s'est rendu de plus en plus indépendant de son illustre prédécesseur.
La fabrique de Notre-Dame del Pilar semble avoir conclu en 1776 un traité aux termes duquel Goya devait peindre une des coupoles et ce, sous la surveillance de son beau-frère Bayeu, le peintre de la Cour tant recherché. Les négociations traînèrent en longueur et durèrent plusieurs années. Enfin, en 1780, Goya revint à Saragosse et se mit à l'ouvrage. Peu de temps après arriva aussi son beau-frère Francisco qui déclara ne pouvoir adopter les vues de son ami. Cependant Goya refuse de le laisser se mêler de la chose, sur quoi Bayeu adresse une plainte à la fabrique. Son attitude à l'égard de son beau-frère est empreinte de la plus vive hostilité, et la fabrique se range à tous les points de vue à l'avis du peintre de la Cour. On conçoit l'animosité de Bayeu, si l'on tient compte des motifs qu'il avait d'en vouloir à son beau-frère à cause de la mésintelligence qui régnait entre lui et sa femme, la propre sœur de Bayeu, Ajoutez à cela qu'une fresque achevée par Goya en 1781 ne put recueillir les suffrages du public. Il n'en est pas
moins vrai qu'on ne peut approuver Bayeu d'avoir fair intervenir un différend conjugal dans une question d'art. Il est avéré que ce ne sont pas des mobiles artistiques qui ont dicté sa conduite au peintre officiel, car Goya travaillait suivant les formules académiques dans le sens adopté par son époque, et dans son œuvre il n'y a pas la moindre trace du révolutionnaire. Au fond, ne s'agissait-il pas tout simplement d'un travail qui devait harmoniser avec les fresques de ses beaux-frères Francisco et Ramon? Les progrès qui se manifestent ici dans la maîtrise des couleurs, dans la production d'effets purement coloristes, sont évidents, mais par leur nature même ne témoignent en rien d'une recherche de la nouveauté.
De retour à Madrid en 1781, il ne peut prendre sur lui de dévorer l'affront qu'on lui a fait; il ne peut oublier que, suivant sa propre expression, on l'a traité comme un manœuvre. Cette période de luttes a eu pour suite une nouvelle modification dans la nature de Goya; elles ont fait de lui un misanthrope. Pour comble de malheur, avant que l'ancienne plaie se fût cicatrisée, le sort lui ménagea de nouveaux coups : son vieux père, pour lequel il éprouvait une affection passionnée, tomba malade et mourut en 1783. Goya, dit-on, fut tellement touché de cette perte, que dans les premiers jours qui suivirent le décès il refusa toute nourriture.
Devenu méfiant à la suite des expériences habituelles de la vie, exacerbé par les cruelles désillusions qu'elle lui réservait, il laisse dégénérer le réalisme de sa nature méridionale en ce pessimisme dangereux qui dans chaque créature reconnaît d'un coup-d'œil sûr les tendances basses et bestiales, pour les faire ressortir sans pitié, laissant les côtés avantageux plongés dans les plus profondes ténè-
bres. Goya est loin d'être un ironiste; il ne veut pas agir par la satire; c'est réellement qu'il ne voit dans l'homme que ce qu'il y a de vil et de commun. C'est de la sorte qu'il est devenu sans contredit un des plus grands peintres de mœurs de toutes les époques, mais en même temps un des hommes les plus malheureux de tous les âges.
En 1780, Goya était déjà devenu directeur de l'Académie! C'est bien, comme le fait justement remaquer Muther, le plus singulier directeur d'académie qui ait jamais existé. Sans doute, il faut dire que c'était là un simple titre, sans attributions. C'est dans ces années aussi qu'il faut placer le début de cette période d'activité qui vit éclore les plus grandioses productions de Goya, les œuvres qui le mirent définitivement au premier rang, à côté du grand Velasquez, la période d'exécution de ses portraits. Il est prouvé que quantité de ses portraits datent des premières années 80. On peut appliquer à ces œuvres ce qui peut se dire de toutes les créations de Goya: A côté de toiles misérablement barbouillées, de représentations vides et insignifiantes, d'autres qui témoignent d'une étude passionnée de la personnalité du modèle et d'une maîtrise dans la reproduction du „ caractère" au moyen de la couleur, qui, à nos yeux, fait de Goya le premier portraitiste dans l'histoire de l'Art.
C'est en 1783 que pour la première fois Goya entra en relations personnelles avec la famille royale. La commande d'un portrait du premier ministre Floridablanca qu'il exécuta en janvier de la même année servit pour ainsi dire de transition pour ce rapprochement. Et c'est probablement par Floridablanca que Goya fut à l'automne introduit à Arenas de San Piedro dans la maison de ce mécène si extra-
ordinairement doué pour les arts, l'Infant don Louis-Antoine. Au point de vue de la quantité, on a peine à se représenter ce que le peintre parvint à exécuter là en un seul mois; quant à la qualité, les trois tableaux qu'il y produisit ne sont pas à ranger parmi ses meilleurs.
A côté des nombreux portraits de cette période, dont le plus accompli est celui du roi Charles III, qui avait également consenti à se faire peindre par le plus recherché des portraitistes espagnols, l'artiste, malgré ses occupations, trouva encore le temps d'exécuter toute une série de tableaux religieux de plus ou moins de valeur. Sa grande facilité était bien connue; aussi, lui demandait-on de vrais tours de force. Quand on se figure qu'en juin 1787 le roi lui intima l'ordre de terminer en deux mois trois grands morceaux d'église! L'ordre fut ponctuellement exécuté; mais les toiles s'en ressentent. De toutes ces compositions religieuses, il n'y a, d'après la très juste remarque de Loga, que le „Baiser de Juda" de la cathédrale de Tolède, production de 1788, qui ait une grande et profonde signification. C'est une des œuvres les plus réalistes qui soient sorties du pinceau de ce grand réaliste; elle nous démontre que Goya éprouvait l'émotion religieuse et qu'il savait communiquer cette émotion quand il avait les coudées franches.
Enfin, l'année 1786 vit aussi la réconciliation de l'artiste avec son beau-frère Francisco. Goya a perpétué le souvenir de cette réconciliation dans le délicieux portrait de son beau-frère, à Valence, une toile qui, au point de vue du pur coloris, est sans contredit la perle de toute la peinture espagnole. D'autre part, il faut mentionner à l'honneur de Bayeu qu'il amena et facilita grandement ce rapproche-
ment pour avoir procuré à Goya la place de peintre dirigeant de la Tapisserie Royale. Après guérison d'une fâcheuse fracture occasionnée par une chute, Goya se consacra corps et âme à sa nouvelle profession et créa nombre de ses plus beaux cartons.
De même que ses précédents travaux de ce genre, ce sont des descriptions de la vie rurale d'une extraordinaire intensité, mais ce qui les distingue de ses autres oeuvres, c'est cette exubérance d'une nature indomptable, cette prédilection pour le côté sauvage et combatif de la créature humaine, qui ira dorénavant en grandissant dans l'œuvre artistique de Goya, au fur et à mesure qu'elle diminuera dans son existence.
Goya maintenant était devenu à la mode et vers la fin des années 80 il était de bon genre dans les hautes classes de se faire peindre au moins une fois par lui. Singulier engoûment, quand on pense à la répugnance qu'éprouvait l'artiste à flatter son modèle. La duchesse d'Ossuna, une des plus belles et des plus opulentes femmes d'Espagne, le combla de commandes, grâce auxquelles il immortalisa en de merveilleux portraits cette famille qu'il aimait tant. La duchesse d'Ossuna était le modèle des mères et des épouses, et SCS relations avec Goya furent celles d'une femme riche, amie des arts, avec un peintre qu'elle savait apprécier.
Une autre preuve de la popularité grandissante de Goya, c'est le rôle que ce fils de paysans était parvenu à jouer dans la haute société de Madrid. A côté de ses qualités d'artiste, ses brillants talents de mondain contribuèrent à la faire rechercher. De taille élevée et imposante, vigoureux, d'une figure agréable, malgré les rides légères qui laissaient deviner plutôt qu'elles ne trahissaient