‹ Francisco de GoyaChapitre 6 sur 15 · THE PRISONERS · texte numérisé non relu

THE PRISONERS

SCS luttes douloureuses, il était, en outre, extrêmement spirituel, causeur étincelant et avec cela, bien souvent, d'une brutale franchise qui devait amuser énormément cette société si décadente. Et cet homme robuste, ce génial artiste", autour duquel des légendes d'aventures de toréadors et de rixes au couteau avaient créé une auréole de mystère romanesque, possédait une fort belle voix et jouait de la guitare à la perfection. C'est un phénomène bien connu que de telles natures exercent une attraction formidable sur les femmes, et il est clair que tout ce que l'on nous raconte des aventures galantes du peintre dans les hautes classes et même dans les sphères les plus élevées de la Cour, n'est pas uniquement le produit de l'imagination. Au point de vue pratique en tout cas, ces relations avaient cela de bon qu'elles rapportèrent au Maître une foule de commandes, dont l'exécution contribua toujours de plus en plus au développement de son talent.

On peut affirmer que la mort de Charles III survenue en 1788 fut, sous un certain point de vue, un événement heureux pour Goya. Un des premiers actes du règne du nouveau souverain fut de nommer son favori peintre de la Cour. Quelque mince que soit l'estime en laquelle on tient Charles IV, la postérité doit savoir gré à ce roi aussi bon qu'incapable de son penchant pour Goya. Ce ne fut certes pas par amour de l'art. Charles IV aimait en Goya le Fou de la Cour, le Bouffon; il se gaussait de ses mots à l'emporte-pièce, derrière lesquels se cachait un sérieux cruel et acerbe; lui seul à la Cour jouissait de la permission de dire ses vérités au couple couronné. De plus, il existait entre le souverain et son peintre une certaine communauté de penchants. Tous deux aimaient passionnément la chasse; tous deux étaient d'une force herculéenne; tous deux éprouvaient un plaisir

infini à se trouver mêlés aux rixes de la plus basse populace, et tous deux étaient les esclaves de leur érotisme effréné.

Goya a peint d'innombrables portraits du couple royal; il travaillait à perte d'haleine, les faisant tous pareils, car chaque ministère, chaque académie, chaque institution publique réclamait l'image du couple exécuté par le pinceau du peintre de la Cour. Mais l'artiste inexorable n'a jamais consenti à flatter ni le roi, ni la reine. C'est dans la plénitude de leur apparence humaine, lui, un niais, elle, une femme aussi laide que sensuelle, qu'ils nous regardent du fond de leurs cadres. Depuis 1791, Goya avait aussi repris ses travaux pour la Manufacture de Tapis. Ce n'est pas qu'il se plût à cette occupation; mais il se vit obligé bon gré, mal gré, de remplir les engagements qu'il avait contractés.

Il n'est pas surprenant que ce surmenage ait amené une grave maladie qui dura de 1791 à 1794, tint le Maître éloigné de tout travail et le laissa complètement sourd. D'ailleurs dès l'âge de treize ans il portait en lui le germe de son mal. Les nerfs soumis à une telle épreuve aggravée par un genre de vie aussi extravagant qu'exténuant n'avaient pu en supporter davantage.

Mettons en parallèle ces deux grands sourds: Goya et Beethoven! Sans nous attarder au fait que les larges traits si remplis d'énergie pourtant des deux génies, que les rides pareilles produites par les fatigues de l'existence et des recherches autour des yeux et de la bouche, constituent une sorte de ressemblance, quelle différence entre les deux! Beethoven, que sa surdité force à entendre „en-dedans", perçoit ainsi des sons toujours plus beaux, toujours plus purs; sa musique en devient toujours plus supra-

terrestre, Goya ne trouve en lui que le grand vide du manque de culture du paysan. Et c'est ce vide qu'il peuplera désormais de tout ce que peut faire jaillir une fantaisie illimitée, multiplié au centuple par des conceptions religieuses poussées jusqu'à la folie de la superstition. Le compositeur aboutit à une harmonie de plus en plus riche; la vie intime du peintre se fait de plus en plus sauvage, incohérente, démoniaque et désespérée. Mais tous deux sont de ces génies dont l'avare nature n'est guère prodigue. Et tandis que de la sorte l'un d'eux est devenu peut-être un des plus glorieux messies artistiques de l'humanité, le souvenir de l'autre pèse sur notre poitrine comme le plus monstrueux cauchemar de l'histoire du genre humain.

C'est ainsi que s'explique le terrifiant et horrible frisson qui, aujourd'hui encore, incite tout d'abord le non-initié à se détourner des œuvres du Maître espagnol II se rend compte que là toute la bestialité de l'homme a pris la forme du génie, que tous les côtés ténébreux de la bête humaine, toutes les monstruosités qui sommeillent dans notre âme se sont éveillées pour aboutir à la frontière si vaguement déterminée de la folie. Goya, le sourd, se trouve dans la nécessité de matérialiser les formes nébuleuses qui l'obsèdent. La technique de la peinture ne lui suffit pas. Il retourne au burin, pour devenir le plus grand graveur que la terre ait jamais porté. Ses premières productions sont les „Caprichos", ces terrifiants témoignages d'une âme farouche et accablée qui, les premiers, ont rendu célèbre le nom de Goya dans le monde entier. Elles constituent l'œuvre de Goya dont on peut dire que pour bien des gens et surtout pour les biographes français, elle a fixé une fois

pour toutes la conception qu'ils se sont faite de l'artiste. En Allemagne également, ces gravures sont devenues relativement populaires depuis une dizaine d'années, d'autant plus que dernièrement on en a publié une nouvelle édition.

La même année vit aussi s'établir des relations intimes avec la duchesse d'Albe, celle de toutes ses maîtresses qui a acquis la plus grande célébrité. Nous ne pouvons donner raison à Loga quand il s'évertue à réduire cet épisode à une amourette purement platonique. Tout démontre, au contraire, que les rapports ont été empreints de la passion la plus échevelée. D'ailleurs les mœurs de la Cour d'Espagne n'étaient pas des plus rigoureuses, et ni la duchesse, ni Goya n'étaient habitués à réfréner leurs désirs. Les portraits de la bien-aimée dus au pinceau de Goya nous donnent l'impression d'une beauté pâle, élancée, spirituelle, d'un type foncièrement espagnol.

Le règne de Charles IV ne fut pas heureux pour l'Espagne. Les favoris du couple royal s'étaient emparés du pouvoir et en profitaient pour mener ce malheureux pays à la ruine, Goya a fait du néfaste Tout-Puissant de l'époque, Godoy, un portrait excellent qui nous révèle l'Infâme dans toute sa nullité.

La place nous manque pour énumérer ici toutes les innombrables créations de l'inlassable Goya entre 1790 et 1801. Elles comprennent des portraits, des tableaux religieux, des peintures de mœurs, mais avant tout et peir-dessus tout, une foule de portraits de la famille royale.

Si l'on considère l'immoralité du gouvernement, il n'est pas surprenant qu'en l'année 1808 le pays fut une proie facile pour l'invasion française. Charles IV incapable de se défendre contre l'ennemi extérieur d'un côté, contre la noblesse révoltée, de l'autre, mit

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