LAITIÈRE DE BORDEAUX MILCHMÂDCHEN VON BORDEAUX MILK-MAID OF BORDEAUX
trop criards; on dirait qu'il veut prouver par son exemple que la peinture de grand style se place en ces matières au-dessus des conceptions courantes du Beau et du Laid. A côté des problèmes de la lumière et de l'air, il s'intéresse aux effets des couleurs par euxmêmes. Plus tard, sans doute, sous l'influence de Velasquez qu'il vénère par-dessus tout, sa manière de voir se modifie. Son intérêt pour le coloris diminue de plus en plus; il n'est pas rare de le voir se rapprocher de la conception artistique du second des grands maîtres espagnols. Sa technique penche vers la monochromie. Au musée de Berlin, il y a de lui im ouvrage représentant les „Trois Prisonniers" qui, exécutée uniquement au fusain, produit un effet incroyable. Avec tous ces moyens il infuse à ses toiles une vie d'une intensité extraordinaire. Egalé en cela par bien peu d'artistes, il saisit d'un coup d'œil l'essentiel de son modèle. L'instantané de la scène qu'il reproduit est tout pour lui, et il réussit si admirablement dans cette reproduction d'un éclair de vie qui éblouit un instant son regard, que les scènes de ses toiles sont d'une réalité infinie et semblent vraiment trembler dans l'air et la lumière. Ses portraits jaillissent pour ainsi dire de leurs cadres.
Bien souvent je me suis amusé à soumettre à des artistes que tout leur être portait à se montrer réfractaires aux doctrines de Goya, quelques simples photographies de ses œuvres, et j'ai pu constater que pas un seul d'entre eux n'échappait au charme qui se dégageait de cette singulière personnéJité. Céir même dans une épreuve photographique l'œil exercé sait reconnaître que ce n'est pas là l'expression cherchée d'une technique artificielle, mais un éirt qui a sa source dans les plus profonds abîmes de la passion, qui
parfois sévit sur les toiles ou les murs avec la violence d'un ouragan, y dépose les couleurs l'une à côté de l'autre, un art qui exécute ce qui lui plaît, laissant tomber avec dédain tout ce qui lui paraît inutile. C'est une technique qui d'un coup de pinceau d'une vigueur inouïe exprime davantage et crée une vie plus ardente que toutes les mièvreries et tous les pointillés des petits esprits à la recherche de l'originalité.
Comme dessinateur, Goya est malheureusement presque inconnu chez nous, même dans les milieux artistiques. Les dessins au Pardo sont si misérablement exposés qu'il n'y a guère de plaisir à les contempler. Son ouvrage le plus connu en ce genre est le billet de banque espagnol, et peut-être aurait-il mieux fait de ne pas l'exécuter. Par contre, les pages où il fixe à la gouache ou à l'encre des scènes de la vie espagnole, des esquisses de portraits, d'échevelées fantaisies, sont au point de vue artistique plus importantes et plus magistrales que ses gravures. Ses crayons rouges pour les „Désastres*' sont des morceaux uniques dans leur vigueur, et ne craignons pas de répéter que tous ses dessins sont infiniment supérieurs aux estampes exécutées d'après eux. Joseph Pennel, lui-même un dessinateur de talent, dit de Goya dans son excellent ouvrage ..Illustration Moderne" chez George Belle & Son, Londres: „Les dessins de Goya constituent, à côté des Velasquez, le plus précieux trésor du Musée de Madrid." La Renaissance italienne dont les effets et les conséquences se sont fait sentir pendant tout le moyen-âge dans tous les pays de l'Europe, n'a pas existé pour l'Espagne. La Péninsule Pyrénéenne s'est barricadée contre elle. Aux yeux du dévot Andalou, elle représentait un mouvement créé par des influences foncièrement libérales qui, par
conséquent, le blessait au fond de 1 ame. Le mot „ esprit du temps" répandait la terreur parmi les noirs maîtres du pays; de toutes parts on les vit accourir armés d'éteignoirs, se hâtant d'étouffer les flammèches qui de-ci, de-là surgissaient bien timidement. A l'époque même où dans l'Italie naguère encore si bigote des papes libéraux se donnaient à eux-mêmes et au peuple l'enivrement de la beauté des Antiques ressuscités, l'Espagne voyait flamber les bûchers plus nombreux que jamais, et la séparation du reste de l'Europe s'accentua avec une passion toujours croissante. Mais si l'esprit était enchaîné, le corps n'en était que plus libre. Le pouvoir savait bien ce qu'il faisait en s'abstenant de réfréner les écarts des mœurs. La vie morale de l'Espagne était et est encore la plus pervertie de l'Eiurope.
Jetons un coup d'œil sur la société espagnole au temps de Goya! Le rococo français vient d'y être accueilli à bras ouverts. On ignore Raphaël et Michel- Ange, et ceux qui les connaissent les dédaignent. On y admire comme peintres à cent coudées au-dessus de tout ce qui a jamais existé, non point le puissant Watteau, oh non! Mais les doucereux Lancret et Boucher! Dans tous les tableaux de genre de cette époque, les peintres espagnols n'avaient d'autre souci que d'exagérer encore la mièvrerrie de Boucher, Quel abîme entre ces œuvres et celles de Goya traitant les mêmes sujets! Le doux mal s'est transformé en vie pleine de vigueur; la bergère tressaille de passion; toute sentimentalité a disparu, et dans le creux de la main du galant langoureux on voit briller la lame du couteau espagnol. Les scènes de ces tableaux dépassent leurs cadres et se confondent avec l'animation de la vie journalière. L'aristocratie distinguée et dégénérée, singeant la Cour de France, se couvre de costumes champêtres
d'une magnificence outrée et mène une vie qui, à tout prendre, n'a jamais existé que dans l'idyllique fantaisie des peintres et des poètes. Et sous ces singeries sentimentales se cachent la rudesse la plus profonde et une effroyable immoralité. N'est-on pas sûr de recevoir le matin à l'église la plus large absolution poiu: les péchés qu'on a pu commettre la veille?
A la tête de cette cohue de débauchés sans énergie se placent le roi Charles IV et son épouse, Marie-Louise de Parme. Le roi, d'un physique herculéen, d'une force de volonté absolument nulle, considère le pouvoir comme un fardeau dont il aime à soulager ses épaules. Il ne connaît que deux lois dans la vie: le jeu et les femmes. La reine, dont l'inconduite est universellement connue, réussit à faire de son favori Godoy, sorti des bas-fonds de la populace, un premier ministre. Et tel gouvernement, tel peuple! De même qu'une monarchie forte et intelligente peut être le salut et l'espoir d'une nation pour des siècles à venir, et peut être à bon droit célébrée par la postérité comme une émanation de la divinité, un gouvernement débile affaiblit le peuple, L'Espagne tout entière se trouva entraînée dans le tourbillon de l'immoralité.
C'est au milieu de cette société que tomba Goya. Paysan à peine dégrossi, jouisseur à tous crins qui, pour la satisfaction de ses appétits personnels, n'aurait pas hésité un instant à plonger son couteau dans le flanc d'un adversaire, superstitieux et ignorant comme tous ses contemporains. Et c'est ainsi qu'à ne s'en tenir qu'aux apparences, la vie de Goya paraît „ immorale". Mais quiconque examinera sérieusement les œuvres de notre artiste verra cette figure de jouisseur sans scrupules se hausser jusqu'aux sommets les plus sublimes de la
DES „PROVERBIOS
AUS DEN „PROVERBIOS"
FROM THE „PROVERBIOS"