TROIS, ÉD1T. I
à rouge, cosmétique qui était réprésenté par un grand pot rempli de cette couleur.
Dès que le cortège partit du gaillard d'avant, le capitaine sortit de sa cabine avec le commis aux vivres, portant un plateau sur lequel étaient une bouteille de vin et quelques verres, et l'on traîna les chars des deux divinités marines sur le gaillard d'arrière. Neptune baissa son trident, et présenta son dauphin au capitaine, en signe d'hommage rendu au représentant du roi de la Grande-Bretagne. Amphytrite en fit autant de son albicore.
— Je viens vous dire que vous êtes le bienvenu dans mes domaines, dit le dieu, et vous présenter ma femme et mon enfant. Le capitaine salua. — Permettez-moi de vous demander comment se porte mon frère, le bon vieux roi George ?
— Pas aussi bien que ses sujets le désireraient, répondit le capitaine.
— Tans pis. — Et comment va le prince de Galles?
— Fort bien , il gouverne l'état comme régent pendant la maladie du roi son père.
— Et gouverne-t-il sa femme?
— Ce n'est pas un sujet dont il faille parler.
— Hum! j'entends. — Que ne fait-il comme moi? Il ne faut jamais qu'on puisse se demander : Qui est l'officier commandant ?
— Etquel moyen propose VotreDivinité pour gouverner une femme ?
— Trois pieds de bon câble , bien employés un quart d'heure tous les matins avant de déjeûner.
— Mais vous ne voudriez pas qu'un prince battît sa femme?
— Pourquoi non, si elle veut être le maître et qu'elle donne trop de coups de langue? C'est ainsi que j'en use avec la mienne. — N'est-il pas vrai, Arnphi? Et Neptune, en parlant ainsi , passa la main sous le menton de la déesse.
— Le prince saura certainement quel estvotre avis, M. Neptune, mais je ne vous réponds pas qu'il le suive. — Voulez-vous boire à sa santé?
— Bien volontiers, car j'ai le gosier sec^ ayant trouvé ce matin les routes couvertes de poussière, en venant de Saint-Thomas sous la ligne.
Le capitaine présenta un verre de vin au dieu et à la déesse.
— A la santé de toute la famille royale d'Angleterre, dit Neptune. Mais, capitaine, ajouta-
t-il après avoir bu, nous n'avons pas pas de temps à perdre. Je vois ici beaucoup de nouveaux visages, ils ont besoin d'être rasés et baignés, et si nous y ajoutons une saignée et. quelques médicamens, ils ne s'en trouveront que mieux.
Le capitaine fit un signe de consentement, et Neptune, frappant les planches de son trident, commanda le silence et parla ainsi qu'il suit ; — Ecoutez-moi, mes tritons; je vous ai amenés ici pour raser, baigner et médicamenter tous ceux qui en ont besoin ; mais je vous ordonne d'y aller' avec douceur. Si nous nous faisons une mauvaise renommée, on ne voudra plus de nous, el adieu nos pour-boires. Faites donc attention à mes ordres, et si quelqu'un de vous y désobéit, je le ferai attacher à un mortier, et je l'enfoncerai à dix mille brasses dans l'Océan, où il n'aura pour toute nourriture pendant cent ans que des herbes marines et de l'eau de mer. — Douze tritons, armés de bâtons, s'emparèrent de ceux qui n'avaient pas encore passé la ligne, et les tinrent à l'écart jusqu'à ce qu'on les appelât l'un après l'autre.
On avait préparé, pour servir de baignoire, un grand envier contenant environ quatre pipes
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d'eau. La plupart des officiers purent se soustraire à l'obligation d'être rasés et médicamentés, moyennant l'amende d'une bouteille de mm ; mais aucun ne put éviter une aspersion plus ou moins forte d'eau de mer. Le capitaine lui-même en reçut sa part, mais sans perdre sa bonne humeur, et il semblait même jouir de la plaisanterie. Il était aisé de voir, en cette occasion, quels étaient ceu\ qui étaient dans les bonnes grâces de l'équipage, à la manière moins sévère dont ils étaient traités. Quant à celui qu'on ne voulait pas ménager, on le faisait asseoir sur le bord du ffrand cuvier. On lui demandait où il était né, et pendant qu'il ouvrait la bouche pour répondre, le barbier y enfonçait sa brosse à barbe, qui n'était autre chose qu'une grosse brosse à peindre, couverte de la mousse du savon vert le plus commun. 11 lui savonnais ensuite le menton et les joues et les lui raclait avec son grand rasoir. Le médecin venait alors lui tâter le pouls, et lui ordonnait une pilule, qu'on lui enfonçait dans la bouche. Enfin , on lui faisait respirer la bouteille de sels, dont le bouchon était traversé par des épingles, dont les pointes lui tiraient le sang du nez. Pour dénoûment, on le faisait
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tomber à la renverse dans le cuvier, et on le laissait s'en tirer comme il le pouvait.
Le commis d'administration s'était enfermé dans sa cabine, avait préparé son sabre et ses pistolets, et avait juré qu'il tuerait le premier qui y entrerait. Mais les midshipmen ne se laissent pas aisément effrayer. Nous ne lui avions pas pardonné d'avoir refusé de nous donner plus que notre ration de rum. Nous attaquâmes sa cabine d'assaut, nous l'en tirâmes, et nous le livrâmes entre les mains des tritons qui ne lui firent aucune grâce.
Le premier lieutenant des soldats de marine jouait de la flûte du matin au soir, et comme il n'avait pas d'oreille, il écorchait les nôtres sans pitié. Nous le livrâmes de même aux tritons, et indépendamment du traitement ordinaire, nous lui fîmes avaler un verre d'eau de mer, sa propre flûte nous servant d'entonnoir.
Les cris qu'il poussa attirèrent M. Clewline. Depuis long-temps nous cherchions le moyen de lui jouer quelque tour. Mais, quoiqu'il se fût racheté du rasoir et de la pilule, il craignait l'aspersion, et il s'était tenu prudemment sous les ailes du capitaine. 11 s'oublia en ce moment, et accourut pour nous défendre, avec un ton
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de colère, de tourmenter ainsi le seul ami qu'il eût peut-être à bord de la frégate. Nous l'entourâmes sur-le-champ, et puisant de l'eau dans le cuvier avec des seaux de cuir, nous l'en arrosâmes si copieusement qu'il s'enfuit sous le pont dès qu'il put se frayer un passage. Jusque là, tout était plaisir et gaité , mais la scène changea tout à coup. Un homme qui était dans les chaînes de haubans à tirer de l'eau, tomba dans la mer. L'alarme fut donnée sur-le-champ, et l'on mit en panne. Je courus sur la poupe, et voyant que ce malheureux ne savait pas nager, je me jetai dans l'eau pour le sauver. La hauteur dont j'étais tombé fit que je m'enfonçai très-avant dans la mer. Quand je revins à la surface, j'aperçus une de ses mains qui sortait de l'eau. Je nageai à la hâte de son côté, mais quelle fut mon horreur quand je me vis entouré de sang. Je compris à l'instant qu'il avait été saisi par un requin, et je m'attendis au même destin. Je devins comme paralysé, et je conçois à peine comment je pus me soutenir sur l'eau jusqu'au moment où un canot qu'on avait mis en mer vint à mon secours. En arrivant au vaisseau, nous vîmes sous la poupe trois énormes requins. Heureusement, après
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avoir dévoré l'infortuné matelot, ils avaient suivi le navire, dans l'attente d'une nouvelle proie.
Quand je remontai sur le pont, je reçus l'accueil le plus flatteur du capitaine et de tous les officiers; et le capitaine, en présence de tout l'équipage, me remercia de ce qu'il appela un trait de dévoûment. Je pensais peu alors à ce que j'avais risqué; mais quand je fus dans mon hamac, seul et au milieu des ténèbres, comme le danger que j'avais couru se retraça à mon esprit! Comme je remerciai Dieu de m'en avoir presque miraculeusement sauvé! — Et comme je l'oubliai deux jours après !
Nous arrivâmes aux îles Bermudes bientôt après, ayant laissé le convoi dans le dixième degré de latitude. Les midshipmen surnuméraires se rendirent chacun sur leur navire respectif, mais, avant de nous séparer, nous eûmes la satisfaction de voir le premier lieutenant s'embarquer sur un bâtiment partant pour l'Angleterre, et nous en félicitâmes ceux de nos compagnons qui restaient à bord de la frégate que nous quittions.