II. — LES SOPHISTES
et les procédés si imprévus? Pour soumettre la nature, pour la vaincre, il faut se mettre à sqn école afin de lui dérober ses secrets : Natura non vincitur nisi parendo. Mais de ce que l'esprit de rhomme est simple et veut tout réduire à un petit nombre de principes ou môme à un seul, iJ ne s'ensuit nullement que le plan de la nature soit aussi simple que le rêve notre esprit. Dans tous les cas on ne peut le savoir qu'en étudiant la nature en elle-même.. Il ne faut donc pas emprisonner des disciples dans des dogmes sans preuve, enlever à leur esprit la liberté qui lui est nécessaire pour étudier la nature sans prévention et sans partipris (1) ; il ne faut pas perdre son temps à de frivoles disputes. L'expérience est le seul juge de la vérité. Si l'opinion proposée est démontrée par l'expérience, toutes les disputes cessent aussitôt. Si, au contraire, l'expérience reste muette, toutes les discussions du monde ne nous avanceront pas. Il s'agit de produire non des paroles mais des œuvres, non des doctrines mais des arts ; or, les œuvres et les arts ne sont rien s'ils
(1) Valerius terminus, t. m, p. 235. — Cf. De Augm. 1. IX, ad finemy t. i, p. 837.
ne peuvent se réaliser et ils ne le peuvent que par Texpérience. Ce qui est sophistique aux yeux de Bacon, c'est toute Tancienne philosophie, qui cherche à expliquer les choses pour Tesprit et non à produire des arts utiles pour la vie, qui décompose le monde en abstractions creuses sous le vain prétexte de s'en rendre compte, au lieu de chercher à connaître la réalité intime des choses, au lieu de dominer la nature pour se l'asservir, pour porter au plus haut point de grandeur la majesté et la puissance de l'homme.
Tous les philosophes anciens ont donc été des sophistes. Ils l'ont seulement été chacun d'une façon différente. Peut-être même les moins sophistes de tous ont-ils été ceux que les autres philosophes ont dédaigneusement flétris de ce nom. Ils poursuivaient en effet un but pratique, le succès de leurs leçons, leur fortune personnelle ; leur enseignement, leurs discussions subtiles étaient le moyen le mieux approprié pour arriver à leur but, étant donnée la nature des hommes en général et en particulier celle des Grecs de leur époque. Ils ont eu tort de se servir des autres hommes, mais on ne peut leur refuser la louange d'avoir su manier la nature