III. — LES SOPHISTES. — ARISTOTE
Or, démontrer, c'est faire entrer un phénomène de la nature dans les cadres de l'esprit, c'est le rendre intelligible, c'est assurer la magistrature de l'intelligence humaine sur la nature, et à la fois la magistrature de l'intelligence du maître sur l'intelligence du disciple.
Bacon ne peut qu'être hostile à cette double tendance. Aussi reproche-t-il constamment à Aristote d'avoir soumis le monde aux catégories, d'avoir fait évanouir les réalités. Il a décomposé les choses en deux abstractions, il a vu partout de la matière et de la forme ; or, la matière nue ne peut exister, la forme pure n'existe pas davantage. On serait malvenu à contester le bienfondé des critiques de Bacon. Aristote aurait certainement été le premier à reconnaître que pour lui la matière se distingue idéalement de la forme, mais qu'elle n'en est réellement ni séparée ni séparable, et qu'à son tour la forme se distingue idéalement de la matière mais qu'elle n'en est réellement séparée que dans l'Acte éternel et pur qui meut le monde par son immobile Pensée.
Mais Aristote n'eût pas accepté le reproche de Bacon de déformer ainsi la nature en la forçant d'entrer dans les cadres formés a pnori par
Tesprit. La, nature et l'esprit ne lui paraissent pas deux choses opposées ; si l'un est connaissant, l'autre est connaissable, et les idées mêmes de l'esprit ne sont que les grandes lois auxquelles toute la nature est soumise. Le premier moteur étant en effet une pensée, les formes du mouvement produit par ce moteur, ou les lois de la nature, sont des pensées de la Pensée ; d'autre part, l'esprit humain n'est qu'un reflet ou une participation de la divinité même, ses pensées sont donc aussi des pensées de la Pensée. Bien plus, les lois de ses pensées, les lois selon lesquelles pense l'intelligence humaine ne peuvent être que les lois selon lesquelles pense aussi l'éternelle Pensée. Si donc les lois de la nature sont des pensées de la Pensée, elle doivent s'accorder avec les lois de la pensée humaine, et dès lors les catégories de l'idée sont les cadres mêmes dans lesquels ont été primitivement rangées toutes les lois de la nature (1). Les abstractions, les catégories idéales ont donc, selon Aristote, une vérité supérieure à la réalité concrète de tel ou tel corps, de tel ou tel phénomène. Le phénomène est singulier et accidentel, et il n'y
(l)ir/(5^apA. l.xii, 7. p.1072.