‹ François BaconChapitre 24 sur 120 · III. — LES SOPHISTES. — ARÏSTOTE · texte numérisé non relu

III. — LES SOPHISTES. — ARÏSTOTE

contre Aristote se comprennent facilement. On peut déjà deviner tout ce qu'il va lui reprocher. Quiconque donne pour but à la science l'utilité pratique, l'augmentation de la puissance humaine sur la nature, devra faire à Aristote les reproches mêmes que Bacon a formulés.

Ces reproches se ramènent à quatre : 1<> Aristote a donné pour but à la science la contemplation au lieu de Faction ; 2« il s'est servi des causes finales pour l'explication du monde; 3^ il a expliqué le monde par les catégories ou par la logique, et a négligé l'expérience ; 4^ il a ainsi fait évanouir les réalités en abstrations, ce qui a donné naissance aux disputes verbales, aux distinctions subtiles, aux discussions de toute sorte où s'est perdue la scolastique et où les philosophes se sont moins attachés à découvrir la vérité qu'à faire triompher leur orgueil et admirer leur esprit.

De là vient le caractère abstrait, subtil et disputeur de toute la philosophie postérieure à Aristote. A toute l'École, Bacon reproche d'avoir aveuglément suivi son maître et d'avoir abandonné la véritable école, celle de la nature. La scolastique est une philosophie ténébreuse, abstraite et barbare, elle n'a su ni

étudier ni observer la nature, elle n*a fait aucune expérience, et les sciences durant tout le moyen-âge n'ont fait aucune espèce de progrès.

Bacon s*inquiète peu de fournir des preuves à l'appui de chacun des griefs qu'il formule. Il ne veut pas se livrer à des discussions contentieuses (1). Il donne donc peu de développements à chacun de ses reproches et, s'il les reprend dans plusieurs ouvrages, il le fait à peu près dans les mêmes termes et sans prendre autrement souci de les justifier. Ce n'est pas une pïJîémique qu'il institue, c'est un réquisitoire qu'il prononce. Les faits qu'il dénonce sont patents, avoués, le réquisitoire n'a pas à les établir, mais simplement à les classer et à les enregistrer. Il y aurait donc peu d'intérêt à citer tous les textes de Bacon où il formule ses chefs d'accusation contre Aristote et contre l'École. Il y en aura davantage peut-être à rechercher le bien-fondé de ces critiques.

Et. d'abord quand Bacon reproche à Aristote de donner pour but à la vie le repos contemplatif à la place du mouvement de l'action, ne faitil pas une confusion ? Comprend-il le sens véri-

(1) De Augm. 1. ix, ad fin. 1 1, p. 837.

m, — LES SOPHISTES. — ARISTOTE* 81

table de la doctrine d'Aristote ? Et le but qu'il poursuit lui-même est-il si diflférent de celui que poursuit le Stagyrite ? — Bacon veut procurer à l'homme la vie la plus longue, la plus pleine, la plus puissante, la vie la plus vivante, si l'on peut ainsi dire. Mais Aristote veut-il autre chose ? Le repos de la pensée dans la contemplation n'est pas un néant, mais l'acte suprême. Aristote le dit excellemment : le but de la vie est le bonheur ; or, le bonheur se trouve dans Tacte et dans l'acte le plus élevé, le plus essentiel à la nature de l'homme. Mais l'acte le plus essentiel de l'homme, être raisonnable, c'est l'acte de la raison, non de la raison pratique toujours détournée vers les choses singulières et sensibles, mais de la raison théorique. Ainsi le but dernier poursuivi par Aristote est identique à celui que poursuit Bacon : Vivre le plus possible.

Seulement tandis que Bacon croit rencontrer le maximum de la vie dans l'action mobile, Aristote trouve ce maximum dans l'acte immobile.

Pour l'un le bonheur est dans le mouvement, pour l'autre, dans le repos. Nous n'avons pas à décider en ce moment quel est celui des deux

<1) De Augm. vu, c. 1, 1. 1, p. 718.

qui a raison, mais nous devons remarquer que Bacon ne semble pas avoir vu qu'Aristote a poursuivi en effet un but identique au sien. Pour tous les deux agir constitue la vie ; et le maximum d'acte constitue le maximum de vie.

Ils diffèrent seulement dans la définition de l'acte: pour Bacon, c'est la sensation et le mouvement; pour Aristote, c'est la pensée en repos. Mais de cette première divergence découlent toutes les autres, nous l'avons montré. Ainsi Bacon a raison de reprocher à Aristote de s'être " servi des causes finales, Aristote s'en est en effet servi et ce n'est pas seulement en métaphysique, c'est en histoire naturelle et même en astronomie qu'il a répété plusieurs fois le fameux axiome : 'ouSsv ifjxTTiV (1). Mais Bacon a tort de croire que l'absence d'un Dieu provident dans la philosophie d' Aristote devait empêcher ce philosophe d'admettre les causes finales. C'est que Bacon est loin d'avoir compris toute la portée de la philosophie d' Aristote. Le dieu d'Aristote n'est sans doute pas un dieu comme celui du Tïméc qui veut communiquer sa bonté et la répandre à tra-

(1) De cœlo, i, 4, p. 271, a. — Ibid. ii, 11, p. 291, b. — De part. anim. ii, 13, p. 658, a. -- De gêner, anim. ii, 15, p. 741, b. etc.

Page 1