III. — LES SOPHISTES. LA SCOLASTIQUE
nu ni le microscope, ni le télescope, ni la lunette d'approche, mais il a, dans un très curieux passage (1), parfaitement indiqué que la grosseur apparente des objets dépend non de leur grosseur réelle, ni de leur distance, mais de Tangle sous lequel nous les voyons.
De toutes les sciences, c'est la médecine qui a été incontestablement, non la plus négligée, mais celle qui a le moins progressé durant tout le moyen-âge. C'est au XIV^ siècle et au professeur de Bologne Medino qu'on doit rapporter la pratique de la dissection anatomique sur le cadavre humain. Ce fut plus tard, vers la fin du XV^ siècle, que l'anatomie commença à progresser sérieusement avec Bérenger de Carpi qui disséqua plus de cent cadavres.
On voit par là, et nous nous arrêtons à dessein au seuil du XV*^ siècle, que le moyen-âge produisit quelques inventions et sut préparer les voies à la science moderne. Il découvrit les horloges à roue, les moulins à vent et à papier, le papier de coton, les lunettes, les armes à feu, la boussole ; il prépara les voies à te ré-
(1) Opus majus ad Clementem Pon*, Rom. in-f« Londres, 1733, p. 357.
forme du calendrier par ses discussions sur la Pâque et ses observations astronomiques, et à l'invention de Timprimerie parla découverte de la gravure. Il conserva pieusement le trésor des observations et des sciences que l'antiquité lui avait légué, et ce ne fut pas son moindre mérite. Il ajouta même à ce capital, et nous avons vu que bien peu de siècles ont eu des naturalistes aussi savants et originaux pour leur temps que le fut Albert le Grand au XIII® siècle. Il n'est donc plus possible de soutenir avec Bacon que ces siècles n'ont su ni observer ni conserver leur liberté de juger en face de la parole du maître. Nous avons vu Albert le Grand suivre dans son Traité des animaux un plan tout différent de celui qu'avait suivi Aristote. C'est luimême d'ailleurs qui a écrit ces belles paroles où se trouve admirablement exprimée la respectueuse indépendance que doit garder le savant ou le philosophe vis-à-vis de l'autorité : « Si quelqu'un est attaché à une fausse opinion par l'autorité ou l'amour de ceux qui l'ont formulée, pour le guérir, il faut lui faire remarquer que ces hommes d'antique autorité n'étaient pas des dieux, mais des hommes, et qu'ils ont pu se tromper. Il ne faut pas tellement aimer quel-
Ilf. — LES SOPHISTES. LA SCOLASTIQUE 113
qu'un que pour lui on abandonne la vérité. Aimons et la vérité et nos amis, mais à tous nos amis préférons Thonneur de la vérité. Telle est la manière de guérir cette maladie. Quant à ceux qui prennent la parole d'un homme pour un oracle, comme Font fait plusieurs dans les écoles de Pythagore et de Platon, ils ressemblent à ces Hésiodistes qui se nourrissaient de révélations, et ils n'ont aucun commerce avec les philosophes. Leur erreur ne peut donc être traitée par des arguments, et par suite elle reste incurable » (1). Son disciple saint Thomas ajoute : « L'autorité humaine est très faible », et il fait sienne cette parole de saint Augustin :
« Quelle que soit la sainteté et l'excellence de doctrine des auteurs, je ne juge point une chose vraie uniquement parce qu'ils l'ont pensée» (2). « Le maître, dit encore saint Thomas, nous enseigne du dehors et ne nous donne point la certitude, à moins qu'il ne ramène les conclusions à leurs principes » (3), c'est-à-dire à moins
(1) Metaphys. 1. iv, tr. m, c. 2.
(2) AuGUST. Epist. ad. Hieron. xix, 1. — S. Thomas. Snm. tkeol. la quest. I, art. 8 ad. 2.
<3) De Magistro, art. i, ad. 13.
Bag«n. — 8.
qu'il ne donne une démonstration rationnelle de son enseignement (1).
Ainsi quand, bien avant François Bacon, son homonyme franciscain demandait, au XIIP siècle, qu'on ne s'en rapportât pas uniquement à l'autorité des anciens, il avait avec lui les deux plus grands génies de son époque et ceux-là mêmes qui ont eu sur la philosophie de leur temps la plus puissante influence. Bien plus, ils ont eux-mêmes donné l'exemple de l'indépendance, et il ne paraît pas que personne leur en ait su mauvais gré. Il est vrai qu'ils savaient la pratiquer plus qu'ils ne songeaient à déclamer à son propos et qu'ils alliaient à son usage un sage respect pour les autorités que les siècles avaient sanctionnées. Ce n'étaient en un mot ni des conservateurs étroits, bornés et serviles, ni des révolutionnaires prêts à courir tous les hasards, mais des esprits sages, sincères amis d'un progrès organisé.
Il est vrai qu'ils n'ont pas songé à renverser
(I) V. sur ce point, Ch. Waddington, Mémoire sur l'autorité d'Aristote au moyen-âge — Académie des sciences morales 1877. V. aussi V. Egger. Science ancienne et science moderne ; Revue intei'nationale de l'enseignement, août-septembre,
m. — LES SOPHISTES. LA SCOLASTIQUE 115
la méthode établie dans Tétude des sciences. Ils n'ont pas bruyamment revendiqué les droits de Texpérience, mais ils les ont respectés en les |
observant. Au lieu de faire table rase de toute la science antérieure, ils commencent par étudier et commenter les auteurs qui ont écrit avant eux (fait-on autrement aujourd'hui et peut-on raisonnablement opérer d'une autre façon?) puis ils ajoutent leurs observations et leurs critiques. Astronomes, alchimistes, naturalistes, ils obserservent attentivement, ils le font sans doute avec les idées de leur temps, mais ils tâchent de s'informer par tous les moyens en leur pouvoir, ils décrivent fidèlement ce qu'ils ont vu, ce qui leur est rapporté par des témoins dont ils ne suspectent pas l'autorité. Ils cherchent les lois universelles, les genres et la classification des êtres ainsi qu'ils l'ont appris d'Aristote, et s'ils n'ont pas écrit une logique des sciences inductives, c'est qu'ils ont tous commenté les deux livres des Deimiers Analytiques et en particulier le dernier chapitre du 11*^ livre, où Aristote a donné en quelques lignes tous les linéaments principaux de la logique de l'induction. Suarez résume sur ce point l'enseignement de la scolastique tout entière en établissant que l'expérien-
ce est indispensable pour savoir quel est Tordre réel des choses dans la nature ; et à la suite d'Aristote, il distingue deux sortes de sciences : les sciences qui nous donnent le comment (quia) et celles qui nous donnent le pourquoi (propter quid). Les premières sont celles que nous appelons aujourd'hui sciences physiques et naturelles et qui nous apprennent comment les choses se passent et quel est en fait l'ordre de la nature. Elles sont tout entières constituées par l'expérience et l'induction. Les secondes sont celles dont l'ensemble forme la métaphysi- ({ue et qui nous font pénétrer jusqu'aux raisons dernières des événements ou des êtres. Dans ces dernières, l'expérience ne suffit pas à produire la science, mais elle en est l'occasion et même la condition nécessaire (1). On trouve encore dans rénumération qu'il fait des causes de l'erreur (2) que plusieurs des causes qu'il signale se rapportent à la pratique de l'expérience et à l'induction. Or, on sait qu'en Suarez se résume toute la philosophie de l'École.
Roger Bacon ne faisait que donner plus de
(1) Suarez. Disput. metaphys. t, sect. vi, 24, 29.
(2) Ibid. IX, sect. il.
ni. — LES SOPHISTES. LA SCOLASTIQUE 117
force aux idées courantes quand il réclamait avec vigueur en faveur des droits de l'expérience. Il est possible que la plupart des philosophes du moyen-âge, plus métaphysiciens que savants positifs, plus adonnés à la science proptcr quid qu'à la science quia, ne se soient servis dç Texpérience que comme d'un point d'appui et avec une sorte de dédain, il est possible même qu'ils aient, faisant du positivisme à rebours, transporté trop souvent en physique, en chimie et en histoire naturelle leurs habitudes d'esprit,
mais il est injuste de dire qu'ils n'ont connu
ni l'observation, ni l'expérience, ni l'induction. Il est vrai, comme nous le verrons, qu'ils les comprenaient à la façon d'Aristote et point du tout à la manière de François Bacon. Roger Bacon est ici d'accord aveo son siècle, car tandis que le chancelier de Jacques !«•• se défie des mathématiques, le franciscain veut au contraire faire reposer sur elles l'édifice entier du savoir. Tous les deux sont conséquents. Avec tous ses contemporains, Roger Bacon vise à savoir plus encore qu'à agir, François Bacon ne vise guère qu'à produire des inventions et des œuvres utiles. Roger Bacon a vu cependant Timporlance de la science pour accroître la puissance de l'hom-
me sur la nature. Dans son écrit : De nullitate magiœ il montre le domaine de Tart s'étendant presque jusqu'à l'infini et, s'il était trop sincèrement chrétien pour admettre la possibilité de la suppression totale de la douleur par les forces de l'homme, il admet du moins que le progrès par la science est illimité. Mais il ne veut pas donner pour unique but à la science l'amélioration matérielle de la condition humaine, il veut simplement montrer qu'il n'est nullement nécessaire pour cela d'avoir recours à la magie. Pour lui comme pour tous ses contemporains, le plaisir de savoir surpasse tous les autres et un abîme le sépare du Bacon du XVII*' siècle.
Il n'est pas jusqu'aux encyclopédies tant demandées par Bacon qui ne se retrouvent au moyen-âge. C'est d'abord Isidore de Séville, au VIP siècle, Alain, au IX*', les Summx qui se succèdent, le Speculmn mundi de Vincent de Beauvais, le Trésor de Brunetto Latini, etc. Mais les ouvrages qui ont au plus haut degré le caractère encyclopédique sont les innombrables commentaires qui se succèdent sur les écrits d'Aristote et qui épuisent l'ordre entier des connaissances acquises.
S'il nous faut maintenant conclure ce trop long