‹ François BaconChapitre 58 sur 120 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Échelle de la perfection intellectuelle. — Retour sur le but poursuivi. — Opposition des idoles et des idées. — Idoles dela tribu. — Idoles de la caverne. — Idoles du forum. — Idoles du théâtre. — Bacon entre le dogmatisme et le scepticisme. — VEucatalepsie. — Résultats que nous promet la mé^ thode. — La nouvelle alchimie. -— Latens processus. — Latens schematismus. — Certitude, facilité, liberté.— Idenlitéde la science et de l'art. — La logique, moyen de la science^

— Les axiomes. *— Division de la méthode. — Point de départ. — L'expérience lettrée. — Les tables. — L'interprétation de la nature ou Induction. — L'induction des anciens d'après Bacon. — La méthode des négatives. — Vindemiatio^ prima. — Les hypothèses. — Les prérogatives d'instances.

— L'axiome n'est pas plus généralisé. — Arrêt brusque de laméthode. — L'induction n'est pas achevée. — Elle ne pouvait pas l'être. — L'ésotérisme de Bacon. — La méthode est impraticable. — Provisoire perpétuel. — L'induction dans Âristote. — L'empirisme de Bacon. — L'induction chez les logiciens antérieurs à Bacon. — L'expérience au XVI® siècle.

— Influence du Novum Organum.

Les auteurs mystiques, ceux qu'on appelait les maîtres de Ja vie spirituelle, au temps où il y avait une vie spirituelle, distinguaient trois degrés de la perfection : la vie purgative, la vie illuminative, la vie unitive. Dans le premier, l'âme se convertit, se débarrasse de ses défauts et se purifie avant d'entrer dans la véritable et nouvelle vie ; dans le deuxième, l'âme s'offre tout entière et sans réserve aux ravons de la vérité ; ainsi illuminée, elle comprend l'excellence de la voie qu'elle a choisie et se prépare à monter plus haut . Arrivée au troisième degré, l'âme est unie à la source de toute lumière et de toute vie, elle participe vraiment à la vie divine et universelle, elle voit toutes choses du point de vue éternel qui est le seul vrai, elle jouit d'une paix sereine et d'une tranquillité achevée.

On dirait que Bacon s'est formé une idée analogue de la perfection intellectuelle. Pour l'acquérir il faut commencer par se débarrasser des erreurs et des vains préjugés, puis il faut présenter l'œil de l'âme à la lumière des faits et enfin s'élever à la contemplation de l'unité de la nature (1). De là deux doctrines qui contiennent

(1) ... ut per veros et nunquam intermissos gradus scalœ

toute la méthode de Bacon 1® la doctrine des idoles ; 2» la théorie de l'induction qui conduit à pénétrer le secret de l'unité de la nature. Avant d'exposer ces deux théories, il nous faut rappeler une fois de plus le but poursuivi par Bacon (1). La méthode n'étant qu'un moyen pour arriver à la fin, il est clair que le but de Bacon étant différent de celui de ses devanciers, sa méthode devra être aussi tout autre. Or, avant lui on cherchait à comprendre, à expliquer, à satisfaire l'orgueil de l'esprit ; lui veut, avant tout agir, augmenter la puissance humaine, travailler au progrès. Aussi ne cherche-t-il pas des arguments, mais des cjioses, non des mots, mais des réalités, non argumenta sed res. Il ne vise qu'aux découvertes utiles et non aux inventions verbales et spécieuses, il veut trouver des arts dont le fruit soit bien positif et bien défini et non des spéculations brillantes mais creuses. Tout son effort ne tend qu'à l'action et, s'il fait de la théorie, il n'en fait qu'à regret et parce qu'elle est indispensable pour la pratique.

adsccnsoriœ ad unitatem naturœ perveniatur. Partis secundae ctc t. m, p. 555.

(i) Cf. Introduction du présent travail.

168 IL — LE S<YSTÈME

Le progrès de rhumanité, l'empire deThomme sur la nature, ne peut être réalisé que par la connaissance même de la nature. Or, on ne peut connaître la nature qu'en se mettant à son école, en l'étudiant avec une docilité enfantine. Il faut pénétrer l'idée que Dieu a imprimée comme un sceau sur les créatures et ne pas se laisser séduire par les fantômes créés par l'entendement humain (1). Il faut donc purger l'esprit (2), exorciser les fantômes qu'il se forge, débarrasser l'œil de l'âme de l'humidité des passions humaines X3), pour qu'il puisse refléter ensuite dans sa pureté la vérité tout entière.

Bacon oppose les idex aux idola, comme s'opposent les représentations vraies aux représen-^ tations hallucinatoires, les réalités aux fantômes* Ces fantômes il les divise en quatre classes selon la source d'où ils émanent ; les uns viennent de la constitution même de l'esprit humain, ce sont les fantômes de la race humaine, idola tribus (4) ; les autres sont engendrés par chaque esprit individuel ; ils lui apparaissent com-

(2) Expurgalio mentis. — Ihid. 69, p. 179.

.(3) Ihid., 49, p. 167 et passim.

{Î)N. 0.1. II, 41, 1. 1, p. 163.

me apparaissaient les ombres dans la caverne de Platon, ce sont les fantômes de la caverne, idola specus (1) ; d'autres encore viennent du langage, ce sont les fantômes du langage ou de la place publique, idolafori(2) ; les derniers enfin sont forgés par les philosophes pour donner plus de consistance apparente aux systèmes qu'ils débitent comme des acteurs "Sur un théâtre, ce sont les fantômes du théâtre, idola theatri (3).

Dans cette classification, Bacon va de l'inné à l'acquis, de l'intérieur à l'extérieur. Les fantômes de la tribu tiennent à la nature même de l'homme, ils sont le produit des dispositions natives de l'esprit. L'esprit en effet, loin d'être un miroir exact, est un miroir faux, et nos perceptions sont des relations à l'homme plutôt* que des relations à l'univers (4). Bacon se montre ici relativiste et la connaissance lui paraît un produit de deux facteurs, l'un véridique et objectif qui provient de l'univers, l'autre trompeur et

(1) N. 0. ib. 42, p. 164. — De Augm. 1. v, c. 4, 1. 1, p. 645.

(2) Ibid. D. 43, p. 164.

(3) Ibid. D. 44, p. 164.

{A) Ibid. D. M, p. 163.

nçTTçn

subjectif qui nous vient de nos propres dispositions. Il faut donc, pour avoir une connaissance véritable, éliminer le premier facteur pour ne conserver que le second. C'est le rôle que Bacon assigne à Texpérience. C'est elle qui doit contrôler Texactitude de nos pensées. Quelles sont donc les principales eî^reurs qu'engendre la nature propre de notre esprit? L'esprit est une subs- ^tance égale (1), homogène ; de même qu'un miroir parallèlement rayé montrerait tous les objets striés de raies parallèles, de mêrpé l'esprit doit tendre à trouver partout une homogénéité, un parallélisme qui enlève à la nature l'infinie vaçiété de ses formes et de ses arrangements pour la réduire à une monotone platitude. C'est ainsi que Kepler a imaginé que les astres décrivaient des figures géométriques parfaites, et que les anciens ont cru que la densité des éléments devenait de dix en dix fois plus forte (2). L'esprit se plaît à de certaines idées et est disposé à les retrouver partout, il est plus frappé

(1) N. 0. 1. 1, 52, p. 169. Cf. pour toute la doctrine des idoles De Au(jm. 1. v, c. 4, t. i, p. 643-646 et la note G de la Pr»3face fie Ellis aux œuvres de Bacon, 1. 1, p. H3-117, où il est établi que tous les textes de Bacon ne s'accordent pas entièrement.

(2) /ft. 45, p. 165.

par les preuves affirmatives que par les négatives (1), il se laisse prendre à ce que son imagination peut aisément lui représenter (2) ; de plus il est sans cesse agité, inquiet, il ne peut s'arrêter (3), et c'est ainsi qu'il enfante ces vaines idées de l'éternité et de l'infini qui ne sont que des mots incompréhensibles et vides de signification. Il se fie à ses sens qui le dupent pourtant et le trompent en mille manières (4), il aime à se forger des abstractions auxquelles il donne créance et qu'il prend pour des réalrtés (5).

Telles sont les erreurs qui viennent à l'esprit de sa constitution native. Il semble bien ici, à certaines propositions, que Bacon soit sur la voie qui conduit à unecritique véritable delà raison. Ses vues sur la structure homogène que l'esprit impose aux choses, la manière dont il explique la formation des idées de l'éternité et de l'infini, semblent en faire un prédécesseur sinon de Kant, au moins de Hamilton. Il va mê-.

(2) Ibid. 47, p. 166.

(a) Ihid. 48, p. 167.

(4) Ibid. 50, p. 168

(5) Ibid. 51, ib.

me jusqu'à suspecter Timagination et les sens. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce qui est chez Hamilton une idée directrice qui organise tout un système, n'est chez Bacon qu'une inconséquence. Car Bacon croit* que l'expérience peut rectifier et purifier l'esprit ; il ne voit pas que l'expérience n'arrive à l'esprit que par l'esprit luimême, que l'expérience ne peut être si elle n'est pensée, et, par suite, que le miroir de l'esprit ne doit pas être irrémédiablement faussé si l'on veut qu'il puisse se laisser rectifier par urie de ses propres pensées. Et si les sens nous trompent n'est-il pas delà prudence, comme disait Descartes, de ne plus se fier à qui nous aune fois trompés? — Mais nous ne loferons que sous caution. — Sous quelle caution? Descartes attribuait aux idées claires de l'entendement pur le contrôle des sens mensongers, mais Bacon se défie autant de la raison que des sens, il charge donc l'expérience de ce contrôle. Mais l'expérience ne nous arrive que par les sens, c'est donc le faux témoin qui est chargé de nous déclarer la sentence du juge. Et c'est bien l'écueil même contre lequel achoppe tout empirisme ; à moins d'admettre en aveugle et sans la moindre critique, ainsi que le faisait Épicure, toutes les données sensibles corn-

me la vérité même, ce qui serait se résigner à admettre toutes les contradictions, il faut bien que rerapirisme admette comme juges les té-»

moins sensibles dont il est obligé de suspecter la sincérité.

Si nous passons aux autres fantômes, nous y trouvons sans doute beaucoup de vues ingénieuses et justes, mais elles ont moins de portée. Les fantômes de la caverne viennent de la constitutiou individuelle ûe chaque esprit, de l'habitude, de Téducatioiî, des préjugés. Ils naissent tantôt d'une prédilection pour un objet d'étude particulier — Aristote a réduit toute la philosophie à la logique et Gilbert n'a vu dans le monde que des attractions magnétiques (1) — ; tantôt des facultés mêmes de l'esprit. Tel, doué pour l'analyse, se perd dans les subtilités et les finesses ; tel autre, doué pour la synthèse, veut tout embrasser d'un coup d'oeil et ramène à un seul tout la multitude des phénomènes de l'univers (2). Les uns, amis des nouveautés, ne considèrent que les idées neuves et refusent tout crédit aux vieux auteurs ; d'autres, épris des anciens, ne

(2) Ibid, 55, p. 169.

s'attachent qu'aux vieilles idées et rejettent aveuglément tout ce qui a le moindre air de nouveauté (4).

Les fantômes du langage sont les plus dangereux de tous, car les mots ont une merveilleuse puissance pour séduire et tromper l'esprit (2). Ils sont faits pour être les signes des idées, aussi croyons-nous aisément que tout mot recouvre une idée. C'est ainsi qu'on a longtemps admis l'existence de choses qui n'existent point, comme le premier mobile, ou les orbites des planètes. D'autres fois les mots représentent une idée confuse, une réalité mal observée, comme l'humidité ou la pesanteur. Dans ce second cas les noms nous trompent en nous faisant croire que nous connaissons une chose dont nous soupçonnons à peine la nature et l'existence (3).

Quant aux fantômes du théâtre, nous savons déjà qu'ils sont de trois espèces, engendrés par les trois principaux systèmes de philosophie entre lesquels se partage, selon Bacon, l'histoire antérieure de la pensée. Toute la dernière partie du 1*^^ livre du Novum Organum est consacrée

(1) JV. 0. 1. I, 56, p. 170:

(2) Ibid. 59, p. 170.

(3)/Wrf. 60, p. 171.

-M^-*- r 1 • 1 —■ HT -

à rénumération des erreurs engendrées par les . systèmes sophistiques, empiriques et superstitieux (1). Nous avons dans le premier livre de ce travail examiné cette polémique et nous n'y reviendrons pas. Disons seulement que Bacon a la prétention de se tenir à égale distance et des sophistes qui- bâtissent a priori tout leur système par la seule force des raisonnements, et des empiriques qui tirent le leur tout entier de quelques expériences. Selon. une comparaison qui lui est chère, il ne veut ressembler ni à Taraignéé qui tire toute sa toile de ses- entrailles, ni à la fourmi qui ne sait qu'amasser et entasser sans ordre des provisions pour l'hiver, mais à l'abeille qui puise dans les tleurs les matériaux que son indu3trie transforme. Ainsi il prétend se servir des données sensibles à l'aide de la raison et en faire quelque chose de tout nouveau qui ne soit plus « ni thym ni marjolaine » (2).

La conséquence pratique que tire Bacon de la doctrine des Idoles est que l'esprit humain doit se tenir à égale distance des sceptiques et des dogmatiques. Il ne doit ni affirmer sans examen ni

(2) Redargut: philos, t. m, p. 583. — Cogit. et vis. ib. p. 616, iV. 0.1. 1,95, t,i, p. 201.

s'enfermer dans une abstention impossible. Le scepticisme a cependant un avantage sur le dogmatisme, c'est qu'il est une bonne préparation à la science. Il faut suspendre son jugement mais provisoirement et jusqu'à ce qu'il soit mieux informé. Les sceptiques avaient le tort de jeter un discrédit complet sur les opérations sensibles. Il suffit de les contrôler par des expériences bien conduites (1) qui empêchent les erreurs de se produire. Bacon ne condamne pas les sens, mais il veut les affermir et leur assurer des auxiliaires, des serviteurs et des appuis, ce n'est pas à l'il cata^sie qu'il aboutit, mais à une Eitcatalepsie, à une suspension de jugement, à un doute qui n'est que provisoire et qui permettra l'établissement définitif de la science (2). Bacon débute ainsi, comme Descartes le fera plus tard, par un doute provisoire.

Le terrain déblayé des constructions vicieuses des anciens, nous pouvons sortir du doute, élever le temple véritable de la nature et de la vé* rite. La méthode trace le plan de ce temple et

(1) DeAugm. 1. v, c. 2, 1. 1, p. 622,

(2) Scala intellectus, t. ii, p. 687* — JV, 0. 1. 1, 126, 1. 1, p. 210.

ce plan a une telle vertu que, dès qu'on le connaît, on le suit, et le temple est édifié. Tous les esprits deviennent égaux dès qu'on connaît la méthode, elle est un instrument universel qui égalise les forces et supprime presque les différences qui séparent les intelligences médiocres des plus grands génies (4). Pour inventer la méthode il fallait un génie plus qu'ordinaire et comme un décret particulier de la Providence (2), mais la méthode une fois découverte, tous Jes esprits sont égaux et la plus humble coijime la plus haute intelligence domine la nature avec une égale facilité et peut tout ce qu'elle veut. De même que les mécanismes merveilleux del'industrie moderne permettent à un enfant qui pousse du doigt un levier ou un bouton de produire les plus puissants effets et tendent ainsi à égaliser les forces, de même le mécanisme méthodique découvert par le génie de Bacon doit nous mettre tous également à même de produire et d'inventer tous les arts.

Comme dit Platon dans lePhédon à propos de l'immortalité, ce sont là de belles espérances et il

(1) iV. 0. 1. I, 61, t. I, p. 172; ib. 122, p. 207. <2) iV. 0. 1. I, 78, 129. t. I, p. 186, 222.

Bacon. — 12.

est doux de s'en enchanter, mais il faut aussi* faire tout ce qui dépend de nous pour les réaliser. Il nous faut donc étudier par le menu les préceptes qui doivent nous mettre sur la voie d'une puissance si merveilleuse et reconstruire' par suite la théorie de la méthode.

Gomment arriver à donner à l'homme l'empire de la nature ? En le mettant à même de produire les phénomènes à volonté. « Enter sur un corps donné une nature nouvelle » (4), c'està-dire produire à volonté telle ou telle propriété dans un corps quelconque, tel . est l'art suprême. Le but pratique de la science est donc la; transmutation des corps. Bacon élargit le problème des alchimistes. L'or n'est pas le seul corps utile.; il est telle occurrence où un corps beaucoup moins brillant et moins précieux est d'une bien plus grande grande utilité. Ce n'est donc plus seulement l'or qu'on doit pouvoir produire à volonté, mais une propriété quelconque dans un corps quelconque.

Le but de la science étant d'enter de nouvelles natures sur une base matérielle, la science

(I) Superdatum corpus novam naturani generare et superinducere, opus etintentio esthumanœ Potentiœ.A''. 0.1. ii, 7, t. i, p. 27.

sera constituée par une double connaissance:

1® par la connaissance de la nature naturante d'une propriété ou d'un être ; 2** par la connaissance de la manière dont se produit cet être ou cette propriété. La science se propose pour but en effet de transformer un corps en un autre, comme, par exemple, de changer l'argent en or ; elle doit alors revêtir l'argent de la nature naturante, ou forme, ou différence de l'or. Il lui faut donc connaître comment le corps est constitué, sa constitution intime, ce que Bacon appelle son schématisme latent, lalens schematisnius(i). Mais elle a besoin aussi de connaître l'ordre dans lequel la nature produit Tune après l'autre les différentes natures dont l'ensemble constitue un corps, l'action progressive et continue par où les corps se constituent, ce que Bacon appelle le progrès caché, latens processus (2). il y a donc deux sortes de lois ou causes que doit découvrir la science, 1'» les lois formelles qui régissent la constitution intime des êtres une fois produits, 2» les lois qui président à la production des êtres. Les premières sortes de lois sont les causes for-

Ci) iV. 0.1. 11,7, t. I, p. 233.

(2)iV. 0. 1. II. 6, 1. 1, p. 232

melles qui constituent, comme nous Tavons vu au chapitre précédent, l'objet de la métaphysique. Les deuxièmes lois montrent comment la cause efficiente agit sur la matière, elles régissent donc les causes efficientes et les causes matérielles et constituent la physique. La métaphysique a donc pour objet de découvrir les axiomes formels du schématisme latent ; la physique doit formuler les axiomes du processus latent. Et tout axiome théorique étant une loi de la pratique, les axiomes formels, termes de la métaphysique, sont les principes de la magie, et les axiomes efficients et matériels, termes de la physique, forment les principes de la mécanique (1).

Mais l'empire deThomme ne sera complet que si les moyens dont l'homme dispose en magie et en mécanique sont infaillibles, s'ils peuvent s'adapter à toutes les circonstances, et enfin s'ils sont faciles à employer. Plus de recettes minutieuses et compliquées, comme celles du grand (Buvre, qui ne permettent pas de mener à bien une expérience, il faut des recettes simples, des moyens faciles pour réussir. Il faut de plus qu'on

puisse opérer en toute occurrence, et par conséquent il faut que la même propriété puisse librement se greffer sur différents corps, pour que rhomme ne soit pas enchaîné et limité dans sa puissance par Tinsuffisance de ses moyens d'action. Il faut enfin qu'on soit assuré de réussir toutes les fois qu'on voudra. Certitude, liberté, facilité, tels sont donc les trois caractères que doivent posséder les résultatsdela méthode (1).

Pour atteindre pleinement ces résultats il faut arriver avec certitude à des propositions générales qui, par leur universalité même, laisseront la liberté de les appliquer après à tous les cas particuliers. Il faut donc connaître très exactement l'essence et le mode de production des natures ou propriétés des corps. — Cette connaissance est la condition nécessaire de la reproduction des propriétés. Ainsi la science est l'antécédent de l'art, la contemplation se confond même avec l'action (2). Savoir c'est pouvoir.

La méthode active se ramène donc à une mé-

(1) N. 0. 1. 11, 4, 1. 1, p. 229. Cf. Valenus Terminus, cil, t. III, p. 235-240.

(2) N. 0. 1. I, 124, ib., p. 218 ; ir, 4, ib.p. 230 -- Part. inst. II delin. et arg. t. m, p. 554, et passim.

thode théorique, puisque Tart se ramène à la science, la méthode pour inventer les arts n'est plus qu'une méthode de découverte scientifique, la technique devient une logique. Le procédé dont Bacon nous promet de si merveilleux effets 5e ramène donc à un procédé de découverte ou d'invention scientifique.

Or^ le but de toute science est de découvrir des propositions vraies. A la suite de Ramus et de son école. Bacon appelle les propositions scientifiques des axiomes, La logique doit nous apprendre à découvrir des axiomes, à établir des propositions scientifiques. C'était bien aussi le but logique d'Aristote, bien qu'il ne donnât pas au mot axiome le même sens que Bacon, mais Aristote partait des propositions les plus générales pour établir la vérité des particulières et procédait par voie de déduction, à l'aide du syllogisme. Bacon au contraire veut partir de l'expérience, des observations sensibles, et arriver ainsi comme par degrés à la connaissance des axiomes les plus généraux, jusqu'à ce qu'il parvienne à l'axiome suprême en qui se trouve renfermée et comme condensée l'unité de la nature. La méthode logique préconisée par Bacon, où se trouvent les germes de notre empire à venir

5ur la nature, est donc Tinduction, l'induction vraie et légitime, la seule qui puisse donner aux -opératlcms de Tart la certitude, la liberté, la facilité dont celui-ci a besoin pour s'asservir la nature et en faire un instrument de la félicité de rhomme.

La méthode inductive ou Ars indicii, préconisée par Bacon, se compose essentiellement de deux parties : 4® L'expérience lettrée, experientia literata; 2*» l'interprétation de la nature ou Novum Organum. La Méthode est essentiellement •empirique et passive. Elle doit s'attacher à laisser parler la nature et à empêcher que nos moyens de connaître ne substituent leurs fantômes à la place des réalités véritables. Or, toutes nos connaissances viennent des sens, se conservent par la mémoire et s'élaborent par la raison. La méthode doit donc fournir des secours et comme des garde-fous aux sens, à la mémoire et à la raison. L'expérience lettrée comprend les deux premiers genres de secours. C'est le Novum Organum qui doit fournir le dernier.

L'expérience lettrée ne fait guère que préparer la matière à laquelle l'induction véritable et légitime doit s'appliquer. Le Novum Organum enseigne le détail du procédé inductif qui est la

clef de rinterprétation de la nature. L'expérience lettrée ne fournit aucun axiome. Seule, rinduction proprement dite parvient à les énoncer (1). Nous allons exposer par ordre la suite de la méthode en tâchant de faire concorder les divers passages où Bacon Ta exposée.

L'âme purgée par l'expulsion des fantômes se trouve dans cet état d'acatalepsie que nous avons décrit plus haut, elle est sans préjugés et sans parti-pris, son œil eèt net et peut réfléchir avec pureté les rayons de la nature. Point d'hypothèses, point d'idées préconçues, rien que la naïveté et la simplicité de l'enfant.

Bacon, quoi qu'on en ait dit, n'a pas condamné à toutes les étapes de sa méthode l'emploi des hypothèses, et nous verrons plus loin qu'il les recommande et les prescrit, mais il les proscrit absolu ment au début de la recherche. Il ne faut laisser parler que la nature et faire faire silence à toutes les autres voix. Ce silence obtenu, l'âme se trouve dans un état favorable à l'acquisition de la science. L'élève écoute et son esprit est docile, le maître peut se faire entendre. Or, le seul maître c'est la nature.

(1) be Aufjm. 1. v, 2. 1. 1, p. 622.— N. 0. 1. ii, 10, ib. p. 235. — Part, //e délia, t. m, p. 550 et seq.

Comment la nature parlera-t-elle? Par Tobservation, par l'expérience. Celui qui veut acquérir la science doit noter tous les phénomènes tels qu'il les voit, comme ils se passent, les enregistrer à mesure et conserver par écrit ses observations. De là le nom à'expéHencc écrite ou lettrée donné par Bacon à cette partie de la méthode (1).

Pour rassembler ces observations il faut fouiller l'univers en tous sens, se livrer à une véritable chasse de Pan, où l'esprit est moins guidé par la science que par une certaine sagacité native, semblable au flair des chiens bien dressés. Il ne peut être ici question de méthode, mais d'une sorte de divination (4). Cependant les sens peuvent pécher par défaut, faute de pouvoir atteindre les objets, il faut alors par des expériences ingénieuses substituer a aux objets trop subtils des objets de même espèce sur lesquels les sens puissent avoir prise », ou encore rectifier les premières données des sens par d'autres expériences. Dans toute cette première partie de

(2) DeAugm. 1. ii, 13; 1. v, c. 2 ;t. i, p. 529, 623.- N. (l 1. 1, 100, t. I, p. 203.

la méthode on va des expériences aux expéces, ce n'est que dans le Novum Organum qu'on ira des expériences aux axiomes et des axiomes à de nouvelles expériences. Ainsi les opérations que Bacon appelle expérimenta sont les auxi= liaires des sens et forment la première partie de Texpérience lettrée. Ces opérations que Bacon décrit au ch. ii du livre V du De Augmentis sont au nombre de huit, la variation de l'expérience, la prolongation de l'expérience, la translation de l'expérience, le renversement de l'expérience, la compulsion de l'expérience, l'application de l'expérience, la copulation, et enfin les hasards de l'expérience (4). Ainsi se forme une collection générale de faits assurés queles sens ont recueillis dans leur chasse à travers les forêts de l'expérience. Les sens les confient à la mémoire qui les conserve ou à l'écriture qui les conserve pour elle. Leur assemblage constitue donc le témoignage de la mémoire sur la nature. Mais nous savons que les événements confiés à la

(1) Pour l'exposé détaillé de ces eocperimenta nous renvoyons à Bacon lui-même (loc. cit.). M. Janet, (Histoire de la philosophie. Les problèmes et les écoles— iu-S®, Paris, 1888, p. 658) et M. Rabier, (Logique^ in-8o Paris 1886, p. 112), les ont Tun et l'autre très bien résumés.

mémoire constituent l'histoire, les faits de la nature confiés ainsi à la mémoire constitueront donc Vhistoire naturelle. Le recueil des observations, des expériences ou histoire naturelle constitue donc la première étape delà science.

Mais les observations dont Tensemble forme l'histoire naturelle seront sans doute décousues, sans suite et sans lien. L'écrit intitulé par Bacon Sylva sylvarum nous montre ce que devait êtredan^fe sa pensée le recueil de toutes ces expériences. Elles ne peuvent former qu'une nouvelle forêt de faits et il faut se remettre en chasse. Il faut donc fournir à la mémoire les moyens de sie retrouver au milieu de ce dédale. C'est ce que nous apprend la deuxième partie de l'expérience lettrée. En comparant entre eux les passages du plan de la deuxième partie de Vlnstauratio (4) et les passages correspondants du NovumOrganum (2) on arrive à ranger les moments de cette deuxième partie dans l'ordre suivant: 4^ constitution des histoires particulières ; 2» application des tables à ces histoires ; 3» commencement de la recherche. '

Il faut donc commencer par recueillir dans l'histoire naturelle générale tous les faits qui se rapportent à un objet de recherche particulier, c'est ce qui constitue Thistoire naturelle de ce fait. C'est ainsi que Bacon a constitué luimême Yhistoria Vitœ et Mortis, VhistoHa VeiitoruYUy Vhistoria Soni, etc.

Gela fait, chaque classe de faits une fois séparée des autres classes, il faut dresser des tablés qui sont au nombre de trois. Dans la première appelée table de présence ( tafewZa prœse7itiae) on relève tous les faits recueillis dans l'histoire naturelle particulière où se rencontre la nature ou forme, ou propriété dont on veut connaître les lois. Ainsi, comme Bacon nous le montre lui-même par son exemple, on recueille dans l'histoire de la chaleur tous les faits oh a été observée une chaleur quelconque.

En face de cette première table, on doit en dresser une deuxième, celle d'absence ( tabula absentiae) où on inscrit tous les faits dans lesquels ne s'est pas manifestée la nature en question. Ainsi pour la chaleur, on note tous les cas où ne se montre aucun dégagement de chaleur.

Enfin il faut dresser une troisième table, celle des degrés (tabula graduum) où on note, par

mmaft

^ . » I r I I rai - " ■- 1 • — — —— —

exemple, les variations de la chaleur dans les diverses observations ou expériences (1).

Les tabks dressées, on peut maintenant commencer la recherche. Ici ^e termine V expérience lettrée (2). V Interprétation de la Nature va commencer par la constitution d'un premier axiome qui servira après à découvrir de nouvelles expériences, lesquelles conduiront à de nouveaux axiomes plus généraux, et ainsi de suite de manière à ce que Tesprit soit conduit par une sorte d'échelle aux axiomes les plus élevés, où se trouve condensée l'unité de la nature (Scala intellectus).

Pour former le premier axiome qui doit servir de premier échelon à l'esprit il faut appliquer aux tables le véritable procédé inductif qui consiste à employer les exclusiones et rejectiones débitas, c'est-à-dire à se servir de la méthode négative. ((Conclure, dit Bacon, de la simple énumérationde cas particuliers, lorsqu'on ne rencontre point de fait contradictoire à la proposition qu'on veut établir (ce qui est la méthode ordi-

(1) N. 0. 1. II, 11, 12, 13, 1. 1, p. 236 et seq.

(2) Ce qui nous engage à terminer là Vexpérictice lettrée^ c'est que Bacon lui-même, iV. 0. 1. 1, 103, 1. 1, p. 204, range les tables dans Vexpérience lettrée.

naire des dialecticiens), c'est tirer une conclusion très vicieuse. Et d'une induction de cette espèce, il ne peut résulter qu'une conjecture probable; car qui peut s'assurer que, tandis qu'il n'envisage que d'un seul côté favorable à son opinion les faits particuliers qu'il connaît ou qu'il se rappelle, il ne lui échappe pas quelque autre fait plus caché qui combat cette opinion? C'est comme si Samuel se fût contenté de voir ceux des fils d'Isaïe qui étaient à la maison et qu'on avait amenés en sa présence, et qu'il n'eût pris aucune information au sujet de David qui était alors dans les champs )> (1). Cette sorte d'induction qui ne fournit que des conclusions précaires (precario concludit) (2), ne saurait nous donner la certitude que nous cherchons. Il faut donc faire appel à l'induction véritable et légitime qui donne des conclusions nécessaires ( qiiœ necessario concludit) (3) et par conséquent certaines. Or, nous n'atteindrons à cette certitude que par la méthode négative; ce la faiblesse de l'esprit humain ne lui permet que de procéder d'abord par les négatives, et après des

(1) De Augrn. \. v, c. 2, 1. 1, p. 620.

(2) Partis inslaur. II etc. t. m, p. 554.

(3) Ibid.

exclusions de toute espèce, d'arriver enfin, mais bien tard, aux affirmatives. . . Nous dirons donc que le premier procédé de l'induction et la première opération tendant à la découverte des formes est de rejeter et d'exclure successivement chacune des natures qui ne se trouvent point dans tel exemple où la nature donnée est présente, ou qui se trouvent dans quelque exemple où cette nature est absente, ou encore qui croissent dans les sujets où cette nature donnée est décroissante, ou enfin décroissent dans ceux où cette même nature est croissante. Alors seulement, en seconde instance, après les exclusions ou réjections convenables, toutes les opinions volatiles s'en allant en fumée, restera au fond du creuset la forme affirmative, véritable, solide et bien limitée » (4) .

Un récent et très remarquable traité de Logique voit dans cette méthode de Bacon la méthode appelée par Miil méthode des résidus, et c'est à cette méthode qu'il ramène toutes les autres (2). Ainsi la table d'absence et la table de degrés serviront à déterminer précisément ce qu'il faut

Page 1