‹ François BaconChapitre 59 sur 120 · N. 0. 1. II · texte numérisé non relu

N. 0. 1. II

(2) Rabier, Logique f c. viii, p. 131.

conserver de la table de présence ; chaque négative serre la vérité de plus près jusqu'à ce qu'enfin on arrive à déterminer les limites exactes de la nature en question. Par ce moyen on obtiendra Taxiome véritable qui doit se composer de deux parties : 4° exprimer une nature constante, c'est l'affirmative qui reste; 2*^ déterminer cette nature constante par la limitation d'une nature plus commune, ce sont les négatives qui opèrent cette détermination.

Bacon nous montre lui-même par l'exemple de la chaleur (1) comment il entendait l'usage des tables et la formation de l'axiome. Il faut remarquer seulement qu'après avoir dressé une table des degrés de la chaleur, il n'en fait aucun usage dans la conclusion. Tout ce que les expériences contenues dans la table d'absence ont nié de la nature de la chaleur lui est enlevé, il ne reste que la portion des expériences affirmatives qui n'a pas été atteinte par l'opposition des négatives. Ce sont ainsi les négatives qui ont exclu de la chaleur tout ce qui n'était pas elle> qui ont précisé et déterminé sa nature, ce sont elles qui ont joué le principal rôle et

(1);Y. 0.1. II, 18, t. i,^p. 258.

-sont véritablement la cause de l'axiome ou, ce • qui revient au même ici, de la définition de la chaleur. Cet- axiome énonce que la chaleur est un mouvement, non pas un mouvement quelconque, mais un mouvement déterminé, un mouvement expansif, réprimé en partie et accompagné d'effort, qui a lieu dans les parties moyennes (1).

Mais nous ne sommes qu'au seuil et, pour ainsi dire, au vestibule de la science. L'axiome que nous venons de formuler n'est que provisoire, c'est un raisin à peine mùr qui a besoin de passer sous le pressoir et de fermenter avant de donner du vin, aussi Bacon appelle-t-il ce genre d'axiomes une première vendange, Vmdemiatio prima (2).

Le mouvement inductif est commencé, nous avons le pied sur le premier barreau de l'échelle, mais il nous reste encore à franchir neuf échelons. Ce sont : l*' les prérogatives d'instances ; 2o les appuis de l'induction ; 3^ la rectification de l'induction ; 4» la variété des recherches; 5" les exemples pris dans la nature; 6^ les

(1) N. 0. 1. II, 20, t. I, p. 208.

(2) Ibid.

Bacon. — 13.

bornes de la recherche ; 7«» la déduction régulière ; 8« les modèles de la recherche ; 9® Téchelle ascendante et descendante des axiomes. A chacune de ces étapes, on peut appliquer la méthode des tables (1); les axiomes de vendange première suggèrent de nouvelles expériences ; on leur applique les tables, et de là sortent de nouveaux axiomes, on arrive alors à un échelon supérieur, et on continue ainsi jusqu'à ce qu'on soit arrivé à l'unité delà science, jusqu'à ce que l'esprit puisse monter jusqu'aux axiomes les plus élevés et redescendre aisément de ces axiomes aux expériences particulières, comme les anges montaient et descendaient sur l'échelle mystérieuse de Jacob. C'est là le terme de la science que Bacon place à la fin de l'induction ; nous possédons alors la certitude, la liberté et la facilité qui doivent être les fruits de la méthode. Mais ces résultats ne sont obtenus qu'au terme de la recherche inductive. Nous en approchons à chaque degré nouveau que nous franchissons, mais la certitude en particulier, la

(1) Delineatio partis ii, etc. t. m, p. 553. « Ostendemus quo modo. . . chartœ sive tabulée praecedentes in chartas novellas transportandae et quoties inquisitio sit repetenda. — Cf. N. 0., 1. II, 21, 52, t. I, p. 268, 364.

preuve véritablement nécessaire de la vérité de l'axiome ne se montrera qu'à la fin. Montons donc au second degré.

Il eût été intéressant de voir Bacon nous expliquer sa méthode en continuant de se servir de l'exemple de la chaleur. On eût vu clairement alors comment les axiomes donnaient naissance à de nouvelles expériences et comment les prérogatives des faits faisaient suite dans son esprit à la Vindemiatio prima. Nous sommes réduits aux conjectures à cet égard.

Les prérogatives d'instances nous paraissent cependant des expériences suggérées par le désir de serrer d'aussi près que possible la définition ébauchée par la Vindemiatio, Ainsi ces axiomes seraient des hypothèses que les instances auraient mission de vérifier. Les vingt sept classes d'instances seraient donc dans notre opinion autant de méthodes d'expérimentation et de vérification des axiomes premiers. Si, comme il le semble et comme nous le supposons, les Appuis de Vinduction qui viennent ensuite doivent servir à contrôler encore les résultats obtenus par les Prérogatives d'instances, ces résultats seraient à leur tour de nouvelles hypothèses. Ainsi Bacon n'aurait pas été aussi ennemi de

l'hypothèse qu'on le dit, et les seules hypothèses qu'il a résolument condamnées sont celles qui ne servent de rien à la pratique, qui ne peuvent servir à aucune invention utile, qui ne peuvent donner lieu à aucune œuvre nouvelle capable de leur servir.de caution, — c'est à dire qui ne peuvent être expérimentalement vérifiées (1). Alors même qu'elles s'accorderaient avec les phénomènes observés, comme le font la plupart des systèmes astronomiques, les hypothèses ' n'ont aucune valeur et doivent être bannies de la science, parce qu'on ne peut en déduire aucune expérience réelle ( opus et res ) qui établisse leur vérité (2). Mais tout cela n'empêche pas Bacon de reconnaître expressément que, pour chercher, il faut déjà avoir une notion an- ' ticipée de ce que l'on cherche, « d'où il suit que plus cette notion anticipée aura d'étendue et de certitude, plus la recherche sera directe et expéditive » (3).

Les prérogatives d'instances ont deux fonctions distinctes : elles doivent vérifier d'abord l'hypothèse énoncée par le premier axiome et arriver

(2) Ibid. 116, ib. p. 212.

(3) De Augm. 1. v, 3. ib. p. 635.

ensuite à serrer de plus près la réalité. Bacon nous explique assez bien comment elles remplissent la première. Les vingt sept classes d'i?2stances qu'il énumère se ramènent en dernière analyse aux méthodes que Stuart Mill a énumérées dans sa Logique. Bacon a très bien vu l'importance de la méthode de différence. Il ne suffit pas que la nature en question se soit toujours trouvée unie à certaines particularités pour qu'on puisse dire qu'elle en dépend, il faut encore que, lorsque ces particularités disparaissent, elle disparaisse aussi (1).

Parmi ces instances, les instantix crucis sont particulièrement célèbres. Pour qu'une hypothèse soit expérimentalement vérifiée, il faut trouver une expérience telle que si elle réussit d'une certaine manière l'hypothèse soit vérifiée, et que si elle réussit autrement l'hypothèse soit au contraire définitivement rejetée. Ainsi pour savoir si la pesanteur est causée par l'attraction du centre de la terre, on observe si une horloge à poids marche plus vite dans une mine qu'au sommet d'une tour.. Si sa marche est accélérée, la pesanteur est plus forte et c'est la proximité

(1) iV. 0. 1. II, 22, t. I, p. 268.

du centre de la terre qui en est cause, si au contraire sa marche reste la même, l'attraction n'est pas la cause de la pesanteur (1). Ce n'est là qu'une application de la méthode des variations, mais la méthode cruciale peut aussi bien mettre en œuvre une autre quelconque des méthodes de Mill.

Il n'y a guère qu'à louer Bacon pour le détail de l'exposé qu'il nous fait de toutes ses instances. On peut seulement lui reprocher de se trop abandonner à l'abondante facilité de sa plume qui finit par se perdre dans des minuties, et de n'avoir pas cherché à mettre plus d'ordre et de suite dans son énumération.

Mais les instances devaient non seulement prouver l'axiome provisoire recueilli par la première vendange, mais l'élever d'un degré en généralité, lui faire serrer de plus près le fond même de la nature. Bacon ne nous explique nulle part comment cela peut se faire. Au lieu de continuer de se servir de l'exemple de la chaleur, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, il se sert d'une foule d'autres exemples. Aussi ne voyons-nous pas l'axiome s'avancer par degrés continus {gra-

(2;iiV. 0. 1. 11,36, p. 298.

datim et continenter ) vers la généralité qu'il doit atteindre. Il semble bien arriver par une vérification poussée plus loin à une certitude plus grande ; mais la liberté de sa direction qui ne peut être augmentée que par l'augmentation de son universalité (d), nous ne la voyons s'accroître en aucune façon. Bien plus, Bacon nous parle des instances de la lampe (2) qui n'ont d'autre but que de venir au secours des sens et d'augmenter le nombre des faits sur lesquels porte l'investigation. Mais il semble que Bacon ne fait ici que répéter sous une autre forme ce qu'il avait déjà dit au ch. ii, liv. v du De Augmentis quand il parlait des Expérimenta, et il serait facile de le montrer.

Quoi qu'il en soit, la hiérarchie que Bacon prétendait établir entre les diverses classes d'expérimentations dont il nous donne des exemples, ne nous paraît nullement établie. Il nous paraît simplement avoir entrevu confusément une hiérarchie systématique des axiomes, plutôt qu'avoir eu de cette hiérarchie une conception bien nette. De tout cet appareil si bien ordonné en

(t) Valerius Terminus, c. H, t. m, p. 239.

(2) N. 0. 1. II, 38, 1. 1, p. 306.

apparence, nous dirions volontiers ce que Leibnitz disait de la méthode géométrique de Spinoza: Phalcras ad populum.

Les instances ne nous conduisent donc pas à raxiome du second degré. Nous savons comment nous devons nous préparer à poser le pied sur le deuxième échelon de la science, mais Bacon ne nous dit pas où nous devons le poser. Il nous abandonne ainsi

Stantes pede in uno.

Mais il va du moins nous tirer de cette désagréable position et, nous laissant franchir ce degré sans y appuyer, nous entraîner après lui sur les huit autres échelons? — Point du tout. Il nous laisse là, nous promettant seulement de nous enseigner plus tard à gravir les autres degrés (l). L'exposition de la méthode est ainsi interrompue presque à son début, et le Novum Organiim a été publié sans être achevé.

l^acon ne nous a donc pas donné la méthode qu'il nous promettait, celle qui devait nous conduire ^^er^/radws continuas et niisquani intermis^ SOS, gradathn et continenter des faits aux axiomes premiers, de ceux-ci aux axiomes moyens,

(1) N. 0. 1. II, 52, t, I, p. 36-i.

de ces derniers enfin aux axiomes lefe plus généi-aux où se manifeste et s'achève Tunité de la nature. Le peu que nous en avons ne nous donne (jue (les axiomes flottants et vagues, qu'il appelle lui-même Mobiles, aussi précaires que ceux qu'on, découvrait avant lui.

Si donc nous nous demandons quelle était cette Induction^ cette méthode merveilleuse, ce No non Organum qui devait mettre aux mains de l'homme les secrets de la nature, rendre égaux tous les esprits et démontrer nécessairement la vérité de ses découvertes, nous sommes réduits à avouer que nous ne la connaissons point. Bacon a été cruel; il nous avait fait espérer de nous rendre la clef, du paradis perdu, il nous laisse sur nos espérances.

Avait-il donc véritablement découvert la méthode universelle, dont il parle avec tant d'amphase? Il faut bien avouer encore que nous n'en avons pour garant que sa parole. Un courtisan d'filisabeth ou de Jacques l^'', un contemporain de Bacon eût trouvé que c'était peu. — Pourquoi d'ailleurs, si réellement Bacon a possédé cette méthode, ne l'a-t-il pas fait connaître? Pourquoi a-t-il publié en 1620 le Novum Organum inachevé? A prendre pour termes de com-

paraison le nombre de pages consacrées aux Prérogatives d'instances, les huit autres parties de la méthode auraient exigé environ huit cents pages, Bacon aurait eu certainement le temps de les écrire avant sa mort qui n'arriva que six ans plus tard.

Dira-t-on que plusieurs passages de Bacon semblent indiquer que c'est à dessein qu'il n'a pas publié la vraie formule de sa découverte, qu'il la réservait à des lecteurs capables et intelligents et ne voulait pas la livrer au vulgaire public? C'est une raison bien faible. L'éditeur anglais de Bacon établit fort bien que Bacon n'a voulu parler que du public qui n'avait pas lu ses ouvrages (1). Cependant les expressions sont remarquables : C'est la formule même de l'interprétation (formula mterpretaiionisj qui doit être tenue secrète. Peut-être hanté par tout ce qu'on racontait des sociétés secrètes et des Rose- Croix, Bacon a-t-il eu le rêve de fonder aussi quelque société de ce genre, et il semble bien en décrire une dans la Nouvelle Atlantide, L'Institut de Salomon ressemble singulièrement à la Franc-Maçonnerie. Ce serait alors aux adeptes

(1) Notes à la préface de N. 0. Note B. 1. 1, p. 107.

de cette société, aux membres de Tlnstitut de Salomon, qui sont capables de garder tous les secrets et de s'en servir pour le bien, qu'il aurait réservé sa formule.

Mais qui ne voit combien ces suppositions sont vagues et peu fondées? Un homme du tempérament de Bacon n'annonce pas bruyamment une découverte pour la dérober aussitôt, s'il la possède réellement. La conclusion qtii s'impose c'est que Bacon n'avait que des vues confuses sur ce qu'il appelait la vraie méthode et, s'il n'a pas terminé le Novum Organum, c'est qu'il ne le pouvait pas. Son entreprise d'ailleurs était chimérique et ne pouvait réussir qu'à la condition que la science fût achevée.

Là-dessus tout le monde est d'accord, les apologistes aussi bien que les adversaires, Ellis, Macaulay, Wewhell, aussi bien que Joseph de Maistre et Liebig. L'induction décrite par Bacon est impraticable et son impossibilité découle des conditions qu'il lui impose. Elle doit s'élever par degrés, gradatini et continenter, du particulier à l'universel (1). Mais Joseph de

(1) Dist. oper. t. i, p. 136. N. 0. \. i, 104 : « per gradus continuos et non intermissos ». t. i, p. 205.

204 II. — LE 'système

Maistre Ta très bien vu, imposer cette condition à l'induction, c'est la ramener à l'induction per enu})ieratio7iem simplicem, que Bacon a lui-même tant combattue. Ce n'est en effet que lorsque tous les faits sont connus qu'on arrive à connaître l'universel. Si l'ensemble des faits est, par exemple, de 1000, ou s'élève gradatim et continenter de la. connaissance de 10 à celle de 11, de celle de 11 à celle de 12 et ainsi de suite jusqu'à 1000. L'induction est précaire, precario concludit, jusqu'à 999, elle ne donne une conclusion nécessaire, iiecessario concluait, que lorsqu'elle est arrivée à 1000.

Dira-t-on qu'il est impossible que Bacon se soit si grossièrement mépris et qu'il fait appel, pour établir la nécessité de la conclusion, au contrôle des expériences négatives, tandis que dans l'induction per eniunerationem on ne s'occupe que des affirmatives? Mais, encore une fois, que peut garantir une expérience négative? Elle peut sans doute montrer que ce que l'on considérait comme un caractère essentiel est un caractère accidentel, puisque ce caractère disparaît, mais elle ne prouve pas que les caractères qui restent soient des caractères essentiels. On peut dire, avec M. Rabier, que le fond de la méthode

de Bacon est la méthode des résidus (1) et que par ces exclusiones et rejectiones débitas il ne vise à rien moins qu'à laisser seule à seule la propriété cause et la propriété effet; les textes de Bacon se prêtent assez bien à cette interprétation, et c'est ainsi que plus ou moins confusément la tradition a toujours compris sa méthode ; mais M. P^abier lui-même a fort bien montré (2) que la méthode des résidus, comme les méthodes directes, ne pouvait arriver à une démonstration nécessaire. Il faudrait en effet être assuré que les deux propriétés qui restent en présence, une fois les exclusions faites, sont bien les seules et qu'aucune autre propriété cachée ne peut être la vraie cause. La méthode des résidus ne peut donner une certitude que si l'on a à l'avance fait une énumération exactq et complète de toutes les circonstances concourantes dans un événement. Voilà VEnumeratlo simplex qui reparait et l'induction ne peut pas avoir plus de certitude par le moyen détourné des négatives que par la voie directe des affirmatives. Il est vrai que nous savons que telle chose n'est pas

(1) Logique, p. 135.

(2) fbid.

cause que nous serrons de plus près la question, mais la connaissance n'est pas plus nécessaire que dans le cas des affirmatives.

Ce sont les préoccupations pratiques de Bacon qui expliquent la préférence qu'il donne aux expériences négatives sur les affirmatives. La science n'est qu'un moyen pour l'action, l'axiome qui n'est pas convertible en un opus expérimental, n*a aucune valeur scientifique. C'est un argumentum, non une res. Les axiomes théoriques sont destinés avant toute chose à devenir des canons de pratique. Or, ce qui intéresse surtout la théorie, c'est de connaître bien exactement ce qui dans la cause est producteur de l'effet, on y arrive en dégageant ce qu'il y a de constant, d'universel dans l'ensemble des cas observés, c'est-à-dire par la méthode affirmative. Mais ce qui intéresse surtout la pratique, c'est de ne pas être empêchée dans son action, par suite elle doit s'attacher à reconnaître les circonstances qui empêchent l'effet de se produire, de là ses préférences pour les expériences négatives. La connaissance adéquate de la cause lui importe peu, son but unique et la mesure de sa valeur est la réussite, le succès, par conséquent elle doit plus s'attacher à éliminer

les chances d'insuccès que les possibilités d'erreur. Ce qui importe au praticien ce n'est pas de savoir comment la quinine guérit la fièvre, mais de savoir ce qui peut empêcher l'action fébrifuge du .médicament. Ce qui intéresse au contraire le physiologiste, c'est de savoir comment agit la quinine «ur l'organisme. Sans doute les connaissances du praticien servent de point de départ à celles du théoricien, mais celui-ci seul connaît véritablement. Il est vrai que sa connaissance est abstraite, théorique, et ne peut immédiatement se convertir en pratique. Au contraire les axiomes que Bacon veut constituer doivent pouvoir immédiatement se convertir en canons de pratique, ils sont donc concrets et par conséquent doivent s'arrêter aux derniers éléments séparables des choses, et ne peuvent pas aller jusqu'aux éléments derniers purement intelligibles. Ainsi l'empirisme de Bacon engendre son réalisme et tous les deux à leur tour nous expliquent les préférences de sa méthode. Bacon, aussi bien que ses devanciers, recherche l'universel, non un universel théorique, intelligible, abstrait, mais un universel pratique, sensible, concret. Il ne découvrira pas ainsi des arguments mais des choses, il ne fon-

dera pas une secte, mais il inventera des arts.

Mais de toute façon on sera toujours, comme l'étaient les alchimistes, soumis à l'imitation empirique des procédés inventés par les devanciers. Sans doute, à mesure que les exclusives auront montré Tinsignifiance d'une circonstance quelconque, on aura acquis la liberté de la négliger, et la liberté de l'expérimentateur croîtra ainsi avec ses connaissances, mais il ne saura jamais s'il est arrivé au maximum de la liberté ou s'il doit pousser plus loin ses recherches. C'est que sa certitude n'est que négative, comme les expériences sur lesquelles elle est fondée. Il sait bien ce, qui est improductif, insignifiant ou nuisible, mais il ne sait jamais si tous les éléments de la recette qu'il emploie sont essentiels, quelles sont les circonstances vraiment productives et celles qui ne le sont pas. Car il lui est impossible de savoir jamais si toutes les circonstances sont apparentes et par conséquent s'il les connaît toutes.

Ainsi, pas plus que l'induction qu'il a combattue, l'induction de Bacon ne peut donner la certitude absolue. C'est qu'il tombe dans les défauts mêmes qu'il reproche à ses adversaires et qu'il croit pouvoir arriver à des conclusions né-

cessaires en s'appuyant sur des expériences particulières. Si au lieu d'attaquer aveuglément Aristote, il l'eût plus profondément étudié, cet auteur lui eût enseigné à trouver dans l'esprit la caution de la certitude que Bacon a cherché en vain dans l'expérience. Aristote a fort bien décrit l'induction. Au livre II des Premiers analytiques il ramène l'induction à un syllogisme :

L'homme, le cheval , le mulet, vivent longtemps,

L'homme, le cheval, le mulet sont des animaux sans fiel,

Les animaux sans fiel vivent longtemps.

Mais, ajoute-t-il, pour que ce syllogisme soit valable, il faut considérer l'homme, le cheval et le mulet comme représentants de tous les animaux sans fiel (1). Or, c'est précisément en cela que consiste l'induction, elle prend des types singuliers où elle découvre la loi générale. L'induction telle que la comprennent les modernes est donc véritablement contenue dans la seconde proposition du syllogisme inductif.

Mais comment pouvons-nous ainsi dire que l'homme, le cheval, le mulet équivalent à tous

les animaux sans fiel ? Aristote nous l'apprend à la fin des Derniers Analytiques (1). « Nous ne voyons pas seulement Gallias qui est homme, mais l'homme qui est en Gallias », c'est-à-dire que, tandis que le sens saisit les singularités de Gallias, l'esprit, le vovç découvre à travers les données sensibles, comme par un autre sens, les éléments intelligibles et universels qui constituent l'humanité de Gallias. Et Aristote nous explique comment s'opère cette représentation intelligible de l'universel : ce les répétitions de la sensation donnent naissance à la mémoire et l'assemblage d'un grand nombre de souvenirs constitue l'expérience, et la raison universelle s'appliquant à ces expériences en extrait ce qui est semblable dans toutes, ce qui fait leur identité et leur unité, et ainsi se forment les principes de la science et de fart, de l'art si l'on tend à produire de nouvelles choses, de la science si l'on veut connaître l'essence des choses existantes » (2).

G'est donc par une analyse positive oii l'on met à part les qualités accidentelles, qu'on ar-

(I)ir 19; 100 b, 1.

(2) Ibid. a, 3.

rive aux qualités universelles, qui constituent l'essence et la vérité intime des choses. Si Ton eût demandé à Aristote quelle preuve il avait que les notions ainsi formées étaient bien véritablement universelles, il eût répondu qu'un moment arrivait où l'esprit se sentait assuré d'être en présence de l'universel, et qu'aucune démonstration extérieure ne valait pour lui ce sentiment particulier, car le vcj^ est comme un sens, mais un sens qui saisit l'universel. Or, de même que l'œil ne peut se tromper quand il sent qu'il voit, ainsi l'esprit ne peut se tromper quand il appréhende l'universel. L'esprit agit comme un sens en face de son objet. Sa seule garantie est la certitude intime de la valeur de son appréhension. Aussi peut-il arriver dans la théorie d'Aristote qu'une seule expérience suffise pour nous donner la certitude de la loi. Ainsi l'induction d'Aristote, loin d'être inférieure en certitude à celle de Bacon, lui est au contraire supérieure, et c'est précisément parce qu'elle se fie moins aux expériences qu'à l'esprit. C'est aussi pour cela qu'elle est plus d'accord avec la pratique ordinaire des savants qui mesurent leur confiance bien moins à la quantité qu'à la qualité des expériences.

Il est vrai que Bacon distingue son induction de celle d'Aristote et de ses devanciers par un autre caractère. Aristote soutenait que seule Tinduction donne les principes, aussi bien les prin* cipes communs ou les axiomes, que les principes propres ou les définitions. L'induction ancienne s'appuie sans doute sur un certain nombre de faits particuliers, mais s'élance d'un bond aux lois générales et universelles, ne connaissant pas de milieu entre quelques et tous. Bacon veut que l'induction découvre des vérités intermédiaires et moyennes qui permettent de s'élever comme par degrés aux vérités les plus hautes et les plus générales (1). Il y a, selon lui, une hiérarchie des axiomes et c'est l'induction seule qui permet de la découvrir. Mais il ne voit pas que c'est une théorie de la probabilité qu'il énonce et non une théorie de la certitude. C'est d'ailleurs la conséquence de son empirisme. Il est obligé de dire avec le positivisme contemporain que chaque expérience nouvelle augmente la probabilité de l'axiome. Mais à lui comme'au positivisme on peut objecter que la probabilité est un rapport entre le nombre

(1) N. 0. 1. II, 104. 1. 1, p. 205.

des cas favorables et le nombre des cas possibles, et que, si le nombre des cas possibles est indéterminé, ce qui est précisément ici le cas, le nombre des cas favorables a beau augmenter, la probabilité reste la même et mathématiquement égale à zéro. Il faut donc, à l'exemple d'Aristote et de ses successeurs, faire reposer l'induction sur un principe métaphysique si Ton veut donner à la science la certitude que l'empirisme lui enlève. Bacon semble, par instants, avoir entrevu cette vérité. C'est sur la raison éternelle, sur l'ordre suivi par le Verbe divin qu'il fait reposer la certitude de la méthode (1). Mais il n'a pas vu que la forme véritable que revêt alors la science, c'est la déduction et non l'induction. S'il s'en était aperçu, tous ses anathèmes contre le syllogisme devenaient immédiatement caducs.

Bacon est allé plus loin : il a prétendu appliquer partout l'induction, et il dit en particulier que le syllogisme est impuissant à fournir les axiomes inférieurs, c'est-à-dire les canons singuliers qui doivent fournir des axiomes de pratique dans des circonstances données. Il lui semble que

(l)iV. 0.1. 1,81, 1. 1, p. 190.

214 II. — LE STSTÈME

l'induction active peut seule égaler en subtilité les opérations de la nature (1). Aussi voyonsnous l'échelle descendante des axiomes, la partie pratique et opérative de la méthode, former la dernière étape de l'induction. Mais il est malaisé de savoir quelle était au juste l'idée de Bacon et comment, sans faire un syllogisme^, il pouvait d'axiomes généraux tirer des canons de pratique particulière. Quel que fût le nom qu'il voulût donner à une telle opération, ce ne pouvait être qu'une déduction, un syllogisme par conséquent et nullement une induction.

Nous devons conclure que l'induction telle que la comprend Bacon ne saurait donner la certitude absolue et nécessaire que ce philosophe voulait atteindre. Les garanties dont il veut environner la science Tempéchent de se mouvoir. C'est qu'il a voulu chercher dans les expériences des garanties extérieures à l'esprit, tandis que c'est l'esprit qui est le garant des expériences. Bacon s'est trop défié de l'esprit humain et son système en porte la peine. II a voulu donner aux choses le rôle dévolu à la pensée. Mais les choses ne peuvent être comprises sans

{!) De Aurjm. 1. v, c. 2, t. i, p. 026.

la pensée, et la science en particulier ne peut être l'œuvre que de l'esprit, De là vient aussi la défiance où il tient les mathématiques. Elles ne doivent servir qu'à calculer et à appliquer les lois physiques à des expériences nouvelles, aussi n'en fait-il que des appendices de la physique. Il ne peut admettre qu'elles dominent la science. Par là il est en opposition avec toute la science moderne.

Descartes eut une vue plus juste et plus haute quand il dit que tout dans la nature se ramenait à l'étendue et au mouvement, c'est-àdire aux mathématiques, et Aug. Comte Ta renié pour le maître du savoir positif quand il a fait des mathématiques les sciences qui résument toutes les autres.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les logiciens postérieurs à Aristote et antérieurs à Bacon eussent méconnu la nature de l'induction jusqu'à en faire une simple énumération des cas particuliers. Tous ont au contraire reconnu qu'un certain nombre d'expériences bien faites ou même une seule suffisaient à donner l'assurance de la vérité d'une proposition. Voici sur ce point un passage d'un logicien dont la clarté n'est pas sans mérite, mais qui n'a point d'opi-

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nion particulière et qui ne fait qu'expliquer les opinions les plus ordinairement reçues. Keckermann, après avoir exposé la nature de l'induction qui consiste à tirer du particulier l'universel, examine les objections qu'on peut opposer à l'induction et y répond ainsi : « On peut dire qu'il est impossible de faire toutes les expériences, par exemple : personne n'a goûté tous les vins qui se font sur la terre. Par suite, la conséquence de l'induction n'a pas de valeur. — Cette objection ne porte pas sur la véritable définition de l'induction, car induire c'est tirer l'universel de cas singuliers suffisamment énumérés. — Mais on peut insister et dire : personne ne peut énumérer suffisamment tous les cas singuliers. On ne peut donc former une conclusion universelle dans l'induction. A cela il faut répondre : puisque la nature non empêchée agit d'une seule et même façon, c'est à bon droit que d'un petit nombre d'exemples ( reste ex paucis exemplis) on tire une proposition universelle. Aristote a dit avec beaucoup de vérité : La nature est déterminée à une seule chose, la nature agit toujours d'une seule et même façon, à moins qu'elle ne soit empêchée ; le feu chauffe toujours, brûle toujours, brille toujours, à moins qu'on

ne Tempêche. Il nous suffit donc d'avoir deux exemples d'effets naturels (ergo satis est te hahère unum et alterum exemplmn ), puisque deux individus montrent toute la nature de l'espèce. . . . Mais si l'on argumente ainsi : De propositions particulières il ne s'ensuit rien ; or, l'induction rassemble des particulières ou des singulières, on ne peut donc tirer aucune conséquence ferme et valable dans l'induction. Je réponds à la majeure: j'accorde la majeure : « il ne suit rien de propositions particulières », pourvu qu'on ajoute : « insuffisantes en nombre ». Je réponds ensuite à la mineure par la définition de l'induction. Bien que l'induction parte des singulières, elle arrive cependant à des universelles de façon à ce qu'on ne puisse lui opposer aucune instance. On ne peut me montrer du vin qui ne réchauffe pas. J'ai donc le droit de conclure que tout vin réchauffe» (1). On voit par cette citation que les logiciens antérieurs à Bacon ne prétendaient nullement tirer la force probante de l'induction d'une simple

(1) Systema log. minus 1. i. Opéra omnia in f» Genève. 1614-. I, p. 259, 260. Cf. Melanchton Dialectices, 1. ni. 1 vol. in-12. Lyon 1534, p. 100,101.

énumération de cas particuliers, on a reconnu dans les dernières objections que se propose Keckermann les objections mêmes que Bacon devait faire plus tard à Tinduction. On a vu comment y répond le logicien. Il déduit la conclusion d'un principe général, du principe de la stabilité des lois, ce qui lui permet d'aboutir à une conclusion nécessaire avec des mineures particulières. Les anciens logiciens avaient tiré des principes du péripatétisme la connaissance du fondement de l'induction, et leur théorie bien comprise n'est pas si différente de celle qu'a soutenue M. Lachelier. Ils savaient aussi que dans chaque individu ou dans chaque cas singulier se trouve la loi universelle, et que par suite le nombre des expériences importait moins que la manière dont ces expériences étaient conduites. Ils savaient enfin qu'une expérience contradictoire suffisait à ruiner une induction, mais ils disaient que l'absence de toute contradiction était la garantie de la vérité de l'induction. Ils connaissaient donc la valeur des propositions exclusives dans la méthode expérimentale.

Sans doute ils connaissaient moins bien cette méthode que Bacon lui-même. Mais M. Brochard

a montré (1) que les empiristes grecs en avaient connu l'essentiel, mais tous les savants qui ont fait des découvertes et qui ont réfléchi sur la manière dont ils sont arrivés à ces découvertes, ont décrit des procédés analogues. Pendant que les sciences expérimentales ont été peu en honneur, la méthode de ces sciences, quoique connue dans son ensemble, a été peu étudiée. Dès que les grandes découvertes du XVI*^ siècle ont commencé, la méthode a été préconisée en même temps que les découvertes. Kepler n'a-t-il pas montré que l'expérience était seule juge des hypothèses, lui qui, après avoir passé dix sept ans à calculer une position de Mars dans l'hypothèse où cette planète décrirait une orbite circulaire, rejeta résolument cette hypothèse dès qu'il eut constaté que la position réelle de Mars ne répondait pas à ses calculs ? Il calcula trois ans encore d'après l'hypothèse d'une orbite elliptique et il ne publia son ouvrage De motibus Stellœ Martis qu'après avoir constaté devlnu la concordance de son hypothèse avec les positions réelles de Mars. Galilée ne procéda pas autrement

(1) Revue philosophique. Janvier 1887. — La méthode expérimentale au //o siècle de notre ère.

dans la découverte des lois de la pesanteur ; luimême a dit expressément que c: une seule expérience suffit pour énerver mille raisonnements, et que mille raisonnements ne peuvent rendre fausse une seule expérience » (1). Gilbert demande sans cesse à l'expérience de contrôler ses idées.

Bacon n'a donc pas plus inventé la méthode expérimentale qu'il n'a inventé l'induction. Chaque découverte nouvelle a fait progresser la méthode, et tout inventeur a usé de méthodes nouvelles. Claude Bernard et Pasteur ont inventé plus de méthodes qu'il n'y en a dans tout le Novum Organum, Il serait cependant injuste de ne pas reconnaître la valeur et la portée de cet ouvrage. Bacon a plaidé éloquemment la cause de l'observation et de l'expérience ; s'il n'a pas inventé de méthodes nouvelles, encore moins un Organum nouveau^ s'il n'a découvert ni l'induction, ni la méthode expérimentale, s'il s'est même tout à fait mépris sur le but dernier et la constitution de la science, il n'a pas moins servi aux progrès des sciences par les vastes espérances qu'il a éloquemment exprimées, par la

(1) Dialog. dell Massimi Sistem. xii, 315.

vogue qu'il a donnée à la méthode expérimentaie. Il a eu des idées ingénieuses, il a essayé de faire la théorie de la méthode, et s'il n'a point fait lui-même de découvertes, il a pu susciter des vocations . Sinon directement , du moins par le branle général donné aux esprits, il a pu attirer des sectateurs à la science expérimentale et contribuer ainsi au progrès des connaissances humaines. Il le dit lui-même, il n'est ni un chef, ni un soldat, mais simplement un héraut (1), il annonce et prêche la guerre sainte contre l'ignorance et les obscurités de la nature, sa tactique n'est pas irréprochable, sa valeur personnelle n'est pas admirable, mais son cri d'appel a de l'élan, de l'enthousiasme ; il a excité les courages et formé des guerriers qui, plus savants et plus forts que lui-même, ont pu mener à bien la lutte contre les secrets de la nature, accroître, comme il le disait, l'empire de l'homme et produire les merveilleux résultats que nous expose l'industrie contemporaine.

(1) De Augm. 1. iv, cl, t. I, p. 579.

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