CHAPITRE III
LA METAPHYSIQUE DE BACON
11 y a une métaphysique chez Bacon . — Pyramide des sciences d*après Bacon.— Histoire naturelle. — Physique et Métaphysique. — La Philosophie première. — Le déterminisme universel. — La Métaphysique. — Étude des formes. — La forme suprême. — Les Causes fmales, — Preuve baconienne de l'existence de Dieu. — Caractère hypothétique de cette existence. — Psychologie de Bacon. — Bacon est-il matérialiste ? -— Cosmologie de Bacon. — Le système de Bacon doit logiquement aboutir à un matérialisme athée. — - Hésitations et contradictions de Bacon.
Bacon s'est constamment défendu, nous l'avons vu, d'avoir voulu fonder une secte métaphysique nouvelle. Il paraît donc étrange de consacrer un chapitre à étudier un système qu'il n'a pas eu l'intention de construire. Cependant comme il est impossible, malgré qu'on en ait, de n'avoir pas sur les objets métaphysiques au moins des pensées de derrière la tête, et que ces pensées ont sur la conduite entière de l'esprit
Bacon. — 15. 225
une influence qui, pour être cachée, n'en est pas moins décisive, il est permis de rechercher quelles furent les idées de Bacon sur les questions essentielles de toute philosophie. Lui-même d'ailleurs, en disant qu'il n'aspirait pas à fonder une secte nouvelle, ne prétendait pas renoncer à toute opinion sur les objets métaphysiques, puisqu'il reconnaît au contraire formellement que la métaphysique est une science ; il voulait dire seulement que, docile aux enseignements de la nature, il lui laissait le soin de constituer elle-même le système scientifique de ses pensées. Mais que ce soit la nature qui l'ait dicté à Bacon ou Bacon qui Tait dicté à la nature, il y a toujours un système exposé ou impliqué dans les ouvrages de Bacon. C'est ce système que nous avons à rechercher.
Le savoir humain forme, d'après Bacon, une sorte de pyramide. A la base se trouve l'Histoire naturelle, recueil immense des faits accumulés par les observations et les expériences. Au dessus vient la Physique dont l'induction a formulé les lois. Montant toujours on rencontre la Métaphysique (1). Vers le sommet de la pyramide se
(1) De Augm. 1. m, c. 4 — 1. 1, p. £67.
découvre une science plus générale encore que Bacon appelle la Philosophie première. Enlin il est très facile de glisser plus haut encore que le sommet du cône et d'arriver à la cause premiè*^ re de la nature, c'est-à-dire à Dieu(l). Mais alors nous dépassons les bornes de la nature sinon celles de la raison, nous allons jusqu'à la Théologie, et c'est une question de savoir si Bacon a cru pouvoir en faire une science véritable.
Nous avons déjà expliqué (2) ce que Bacon entend par la Philosophie première ou science des axiomes. C'est l'ensemble des lois générales qui sont communes aux diverses scien-^ ces. Ces lois sont de deux sortes et expriment 1« les conditions nécessaires ; 2» les conditions accidentelles de l'existence des êtres. Ces axiomes tirés par induction des axiomes propres à chaque science particulière sont plus élevés à la fois en généralité et en certitude. Ils laissent par suite à l'esprit une liberté plus grande pour produire les effets qu'il veut. Ils se hiérarchisent eux-mêmes les uns au dessus des autres jusqu'à ce qu'ils se réunissent tous pour former le
(1) Ibid. 1. II, c. 4, î6. p. 525.
(2) Liv. II, c. 1, p. 149.— De Augm. 1. m, c. 1 ; t, i, p. 539.
sommet du cône, « Tœuvre que Dieu opère du commencement jusqu'à la fin », cette loi souveraine de la nature (1), que M. Taine devait plus tard décrire avec éloquence. De là doit résulter évidemment un déterminisme universel dont Bacon reconnaît d'ailleurs expressément l'existence. « L'ensemble de la nature renferme dans son sein toute espèce d'événements, le plus grand comme le plus petit, et elle le produit dans son temps d'après une loi dont reflfet est certain » (2). Malgré la force de ces expressions il ne semble pas que Bacon ait voulu nier l'existence du libre arbitre auquel il déclare croire dans sa Profession de foi (3), et en faveur duquel il admet la restriction ordinaire des astrologues : a Astra inclinant potius quani cogunt y> (4) . Mais il affirme l'existence d'un fatum corporel, d'un déterminisme physique, etc'est de cet ordre immuable de la nature qu'il nous paraît avoir voulu parler quand il a dit que le Verbe divin avait sans doute agi avec ordre quand il avait formé la nature (5).
(1) ÛeAugm. 1. m, 4, t. i, p. 567.
(2) De Augm. 1. ii, c. 13, ib. p. 524.
(3) T. VII, p. 220.
(4) De Augm. 1. m, 4, 1. 1, p. 556.
m. — LA MÉTAPHYSIQUE DE BACON 229
Cette croyance à une loi suprême qui unifie la nature et conditionne à la fois tous les axiomes et tous les événements, est la seule idée véritablement métaphysique que nous rencontrions dans la Philosophie première. Les axiomes qu'il cite, ceux qu'il doit découvrir plus tard et dont l'ensemble forme, cette Philosophie, lui paraissent devoir être tirés par induction de l'histoire naturelle, de la physique et de la métaphysique proprement dite, lesquelles sont tout entières constituées par les faits recueillis par l'expérience. Ainsi la science des axiomes ou Philosophie première n'est en somme qu'une Physique plus générale, et point du tout une Métaphysique véritable.
A plus forte raison en est-il ainsi de cette science spéciale à laquelle Bacon a donné le nom de Métaphysique. Adoptant sans plus d'examen la division traditionnelle des causes. Bacon attribue à la Physique proprement dite la connaissance de la cause efficiente et de la cause matérielle, et réserve à la Métaphysique la connaissance de la cause formelle et de la cause finale. Il est aisé de voir par là qu'il n'accorde à aucune de ces dénominations le sens qu'elles ont dans la Métaphysique de l'École. Pour lui la cause ef-
ficiente n'est nullement le moteur étranger au mouvement qu'il produit, susceptible de produire également des effets divers en des matières différentes, tel en un mot que TÉcole après Aristote rà si admirablement décrit, c'est simplement la cause physique, mobile elle-même, univoque, ce que l'École appelait l'instrument et qu'elle regardait comme un moyen plutôt que comme un principe, et que les modernes appellent la condition. De même la cause formelle n'est pas pour lui l'idée de la cause efficiente qui, réalisée dans l'effet, lui donne sa forme. La cause formelle se confond avec la forme effective. Les formes dont Bacon fait le premier et principal objet de la Métaphysique ne sont pas des formes immatérielles, extérieures à tout objet, et il raille Platon d'avoir fait de ces chimères des principes d'explication des choses (1) ; elles sont engagées dans les choses mêmes et il faut les en dégager non par le feu, mais par la raison (2), ce sont les natures des choses, leurs natures naturantes (3). Ces natures en elles-mêmes sont invariables puisque
(1) De Augm 1. m, i, t. i, p. 565.
(2) N. 0. 1. II, 1. 1, p. 234.
' (3) Ibid. 1, ib. p. 227.
la Métaphysique ne s'occupe que du constant par opposition à la Physique qui a pour objet le variable (1). C'est elles dont le latens schematismus (2) compose les objets concrets de la nature. Mais leur assemblage varie d'objet à objet, et c'est ainsi qu'elles peuvent, bien que peu nombreuses, produire l'immense variété des êtres comme les vingt quatre lettres de l'alphabet suffisent à produire les combinaisons infinies des mots (3). Ces formes ou natures sont donc les éléments généraux dont les êtres sont formés.
Les axiomes qui ont pour but de les définir énoncent donc les principes généraux des êtres. Mais puisqu'il y a une hiérarchie ascendante des axiomes jusqu'à un premier axiome a loi sommaire de la nature », il semble bien que toutes les formes doivent se ramener à une seule, toutes les natures à la Nature. Que devient alors la spécificité des formes ? C'est la question à laquelle Bacon n'a pas répondu. Il ne se l'est pas même posée. Comme Platon avant lui, comme Descartes après lui, il a cru à l'existence de
(1) De Augm, 1. m, 4, t. i, p. 550.
(2) Nr 0. 1. II, 9, 1. 1, p. 235. V. plus haut, p. 180.
(3) De Augm. 1, m, 4. ib. p. 565.
.T^»aF'
principes généraux des choses ; ces principes, Platon les appelait des idées, Descartes les nommait des natures simples et absolues ; comme euÀ aussi il a été conduit à ramener ces principes généraux à d'autres de plus en plus généraux ; comme Platon aboutit à l'idée du Bien, comme Descartes arrive à la Substance et par là prépare Spinoza, ainsi Bacon arrive à la Nature. Mais Descartes et Platon sont instruits à l'école des mathématiques, ils n'ont pas peur des abstractions, habitués qu'ils sont à tout expliquer par ell^s. Bacon, au contraire, les repousse de tout son pouvoir. Les natures ne seront donc rien en dehors de la matière. J^e concret seul existe et il n'y a de science que du concret. Platon et Descartes peuvent être idéalistes, Bacon ne peut l'être. Que sera-t-il donc? Pour le savoir il faut continuer l'exposition de sa métaphysique.
En outre des causes formelles. Bacon donne les causes finales pour objet à la métaphysique. Il reconnaît que l'univers a été fait en vue de l'homme (1). Il admet l'existence d'une intention non seulement dans les actes et les opéra-
(1) Sapient. veier, xxvi, t. vi, p. 670.
m. — LA MÉTAPHYSIQUE DE BACON 233
lions des hommes (1), mais encore dans le ^ monde tout entier, il admet donc l'existence des causes finales. Il en condamne cependant vivement l'usage dans la spéculation. Il blâme Aristote, qui les a employées en physique et loue au contraire Démocrite qui les a bannies (2). Il dit que leur recherche est non seulement inutile, mais corruptrice de toutes les sciences (3). Il faut leur substituer la recherche du mécanisme par lequel les choses se produisent. Au lieu de se demander quel est le but des cils, par exemple, il faut rechercher comment les cils sont formés (4). C'est que les causes finales ont à ses yeux deux graves défauts. D'abord elles sontanthropomorphiques", elles découlent de la nature de l'homme bien plus que de celle de l'univers. C'est l'impuissance où l'esprit se trouve de s'arrêter aux choses les plus universelles, le mouvement inquiet qui le porte à chercher toujours des causes plus hautes quand il devrait s'arrêter, qui le fait glisser jusqu'aux causes fina-
(2) De Augm. 1. m, 4, ib. p. 569.
(3) N. 0. 1. II, 2, ib. p. 228.
(4) De Augm, 1. m, 4, id. p. 570.
les (1). Ainsi la cause la plus universelle, la cause première et fixe où Ton doit s'arrêter (positiva) est une cause efficiente. Les causes finales doivent donc être rangées parmi les fantômes naturels à l'esprit de Thomme. Leur premier défaut consiste donc en ce qu'elles sont illusoires, vaines, fantastiques.
. Mais elles ne sont pas seulement fausses ; alors même qu'elles seraient véritables, elles seraient dangereuses. En effet, l'étude de ces causes, semblable à la vierge consacrée à Dieu est stérile et ne produit aucun fruit (2). Dans la langue de Bacon, nous l'avons vu, cela veut dire que, quand bien même nous connaîtrions très exactement le but des choses, nous n'en pourrions déduire aucune invention, aucune expérience. Par suite, le but de Bacon étant de réduire à des faits toutes les idées, et la science ne lui paraissant constituée que par la convertibilité des axiomes théoriques en canons de pratique, le fruit étant la mesure de la vérité, il est clair qu'il doit bannir de la science toutes les théories finalistes. Ces théo-
2) De Augm. 1. m, o. 5, t. i, p. 571.
ries offrent encore un autre danger , c'est qu'elles sont très faciles à imaginer et qu'elles favorisent la paresse de l'esprit. On se satisfait par la représentation d'un but imaginaire, et on ne cherche pas à se rendre compte des causes efficientes et productives beaucoup plus importantes. Qu'importe de savoir que les cils ont pour but de protéger les yeux ? on n'en tirera aucun moyen pour faire repousser les cils à ceux qui les ont perdus. Au contraire si l'on, sait comment se forment les cils on peut trouver des moyens qui aident à les reconstituer (1). Bien plus il peut arriver qu'on refuse d'admettre une vérité physique, ou parce qu'on n'en sait pas le but, ou parce qu'elle paraîtrait contraire à une finalité imaginée par avance. Les Causes finales forment alors un obstacle immuable au progrès des sciences, et jouent vis-à-vis d'elles le rôle des fabuleux rémoras (2). Ainsi les causes finales sont reléguées hors de la- science. Elles sont fausses la plupart du temps; seraientefies vraies, elles ne donnent lieu à aucun axiome, elles ne peuvent servir à des opérations re-
(1) De Augm, 1. m, c. 4, t. i, p. 570.
(2) Ibid. p. 569.
elles, elles ne peuvent que founiir matière à des arguments, à des bavardages, à d'oiseuses discussions. Bacon ne nie pas leur existence, il se contente de la proscrire.
Cependant, il leur assigne une fonction qui paraîtrait fort importante à un philosophe moins naturaliste. Après avoir reconnu que l'explication finaliste des choses peut venir sans inconvénient doubler l'explication mécaniste (1), Bacon ajoute que c'est précisément cette coïncidence, cet accord des deux ordres de causalité qui prouve l'existence de Dieu (2). Il blâme Aristote que la considération exclusive des causes finales a éloigné de Dieu et, s'il a paru un moment louer Épicure et Démocrite de leurs explications purement mécanistes (3), à la page suivante il reconnaît que leur mécanisme athée a excité un éclat de rire universel (4). Ainsi Dieu seul peut expliquer l'accord des deux sortes de causalité. C'est la seule preuve de l'existence de Dieu que nous trouvions dans Bacon. Comme
(1) De Augm. 1. m, c. 4, 1. 1, p. 540.
(2) Ibid.
(3) Ibid. p. 569.
(4) Ibid. p. 571.
il a dit (1) que Texistence de Dieu pouvait être démontrée par la raison à Taide des œuvres de Dieu, que Dieu nous est connu par un rayon réfracté par la nature, nous sommes en droit de dire que nous avons là la preuve baconienne de l'existence de Dieu. Dieu est ainsi le principe et l'archétype des choses. Les lois véritables de la nature sont ses idées mêmes (2), et c'est travailler à connaître Dieu que de travailler à les connaître, ce La philosophie naturelle est ainsi, après la parole de Dieu, le plus sûr préservatif contre la superstition, et l'aliment de la foi le mieux éprouvé » (3).
Il ne faudrait cependant pas croire que cette preuve de l'existence de Dieu, Bacon l'ait mise sur le même pied que les démonstrations scientifiques. Il est facile de glisser du sommet de la pyramide formée par les sciences à l'idée de la divinité (4), on peut démontrer la nécessité d'une providence par la corrélation des causes efficientes et des causes finales, mais l'existence de Dieu n'est qu^une hypothèse explicative de
(1) De Augm. 1. m, 2, ib, p. 545.
(4) De Augm. 1. ii, 13, t. i, p. 525.
Tuiiité de la nature. Or, on sait que toute hypothèse qui ne peut se traduire en fait, qui ne peut donner naissance à aucune expérience doit être regardée comme sans valeur (1). L'hypothèse de Texistence de Dieu doit-elle faire exception? Bacon ne lé dit pas. Il affirme cependant avec tant de netteté qu'il peut y avoir une connaissance rationnelle de Dieu qu'il serait téméraire de contester ces affirmations. Cependant il n'ose pas donner à cette connaissance le nom de science, il l'appelle plutôt une (2) lueur scientifique (scintilla scientiœ), ou encore une admiration (3) plutôt qu'une contemplation ; or l'admiration est le germe d'où sort la science (semen scientiœ) (4) plutôt que la science même. Ainsi la connaissance que nous pouvons avoir de Dieu constitue une connaissance à part, plus scientifique que la simple croyance, mais moins démonstrative et moins claire que les axiomes convertibles en faits expérimentaux.
La confiance que Bacon accorde partout à la vérification expérimentale est telle qu'il fait
(i) Voy. chap. précédent.
(2) De Augm. 1. m, c. 2, id. p. 544.
(3) Ihid. 1. I, ib. p. 436.
(4) Ibid. p. 435.
m. — LA MÉTAPHYSIQUE DE BACON 239
reposer la preuve rationnelle de Texistence des anges et des esprits sur les récits de leurs manifestations. Nous connaissons leur essence en leur attribuant les qualités diverses bonnes ou mauvaises que la réflexion nous découvre en nous, mais c'est l'expérience directe qui seule peut être la caution de leur existence (1). Bacon d'ailleurs n'a pas l'air de douter que les esprits aient apparu plusieurs fois. Mais cela prouve bien que même en théologie rationnelle où Bacon place la connaissance des esprits, c'est toujours à l'expérience directe qu'il s'en réfère pour la vérification des hypothèses. Dieu reste donc toujours à l'état d'hypothèse invérifiable, puisqu'il ne s'est jamais fait de miracle pour convertir un athée (2). .
Bacon affirme donc l'existence de Dieu et la prouve à sa manière. Les quelques lueurs scientifiques que la raison peut nous donner sur la théologie rationnelle se bornent à cette preuve, à la démonstration d'une loi naturelle et à la découverte de quelques attributs de la divinité par la considération de ses œuvres. BacoiTne donne pas même une esquisse des raisonnements par
(1) De Augm, I. m, c. 2, t. i, p. 543,
(2) Ibid. p. 545.
lesquels il voulait que se constituât la théologie rationnelle, il se contente d'en tracer le plan et les limites et d'indiquer ses résultats .
Ainsi Dieu existe, il est souverainement puissant, sage, prévoyant et bon, il tient en ses mains les rênes des choses et gouverne le monde par sa providence (1). Il est le principe et la fin des choses (2). Il a fait de l'homme le centre et le but du monde (3), mais Dieu a aussi égard en créant à une certaine corrélation ou harmonie entre les parties du monde. Entre deux possibles il choisit le plus harmonieux (4). Bacon ne croit pas ici, malgré les apparences, donner une explication finaliste. Par causes finales, Bacon entend toujours la disposition d'une chose en vue d'une fin à obtenir, il n'entend nullement l'ordre et la disposition même des choses. Ce n'est guère que de notre temps, depuis le
(1) De Augm. 1. m, c. 2, t. i, p. 545.
(3) Sapientia veter. xxvi, t. vi, p. 670.
(4) C'est ce que prouve un passage important d\i N. 0. 1. II, ÂSf t. 1, p. 343. Bacon se demande pourquoi le mouvement du ciel s'accomplit d'orient en occident plutôt que d'occident en orient, et il répond qu'il n'y a pas d'autre raison qu'une certaine harmonie, qu'un certain consensus du monde que l'observation n'a pas encore découvert.
XV^ siècle, qu'on a appris de nouveau, à Técole de Kant, ce qu'Aristote et la scolastiqùe avaient enseigné durant de longs siècles, que Tordre et la disposition sont des dépendances de la fin et •peuvent même être considérés comme la seule et véritable fin. Leibnitz y a insisté et Joseph de Maistre, critiquant Bacon, Fa aussi démontré dans une page profonde : « Qu'importe la question pure et simple des fins ? L'intelligence ne se prouve à l'intelligence que par la parole et par Tordre, qui est aussi une parole, puisque la parole est une pensée manifestée, et qu'il ne saurait y avoir d'ordre sans une pensée ordonnatrice. Toute symétrie est une fin par elle-même et indépendamment d'une fin ultérieure... On ne demande point si le chien, si le cheval, si le bœuf, ont été créés pour Thomme, mais si l'organisation des animaux annonce une intention. On ne demande point pourquoi le monde a été créé, mais si le monde, tel qu'il est, ressemble à une châsse de particules agitées et réunies d'elles-mêmes dans l'espace pour former, sans intelligence^ tout ce que nous voyons, et même des êtres intelligents » (1).
(1) Ëxam. de la philos, de Bacon. 2 vol. in-8. Paris, Lyon, 1855, t. II, p. 256.
Baon — 16.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs sur ce dernier -point, il reste établi que Bacon a cru à la possibilité de démontrer l'existence et les attributs de Dieu d'une façon rationnelle, mais non d'une façon expérimentale et véritablenent scientifique. L'esprit humain glisse naturellement à Dieu comme il glisse aux causes finales, mais les expressions dont se sert Bacon ( admiratiOy scientia ahrupta) (1), ont éveillé à bon droit la défiance de Joseph deMaistre. Moins affirmatif que ce dernier, nous nous contenterons de dire que le Dieu de Bacon peut bien être une réalité, mais qu'il peut tout aussi bien n'être qu'un fantôme engendré par le glissement de l'esprit. Ce qui est sûr, c'est que Bacon n'admet pas que la raison puisse nous démontrer la nécessité ou la vérité d'une rehgion. On ne peut même pas adapter à la raison les dogmes du Christianisme ( 2 ). La théologie naturelle de Bacon reste sinon négative, du moins très limitée dans ses affirmations et pour, dire le vrai, bien hypothétique et incertaine.
A-t-il été plus affirmatif sur la spiritualité de
(1) Exam. de laphil. de Bacon, t. ii, c. 1, p. 28.
(2) De Aufjm. 1. iir, 2, t. i, p. 544, 545. ,