‹ François BaconChapitre 61 sur 120 · III. — LA métaphysiqub: de bacon · texte numérisé non relu

III. — LA métaphysiqub: de bacon

rame humaine? C'est ce que nous allons lui demander.

A la suite de Télésio et non, comme on Ta dit, de saint Thomas et des scolastiques (1), Bacon distingue dans l'homme deux âmes. Tune rationnelle et qui nous est propre; l'autre irrationnelle qui nous est commune avec les brutes. Entre ces deux âmes il n'yapas seulement une différence de degrés mais une différence de nature. Elles forment deux substances bien distinctes. Bacon se trouve ainsi un des ancêtres du dualisme vitaliste (2). L'âme rationnelle tire directement son origine du souffle divin. C'est à peu près tout ce que nous dit Bacon de la nature de cette âme. Quant à ces questions vitales pour le spiritualisme: L'âme rationnelle est-elle innée ou adventice, c'est-à-dire naît-elle en même temps que le corps ou vient-elle s'y joindre plus tard ? Est-elle séparable ou inséparable de ce même corps?

Jouit-elle ou non de l'immortalité ? Jusqu'à

(1) Bacom opéra philosophica, éd. Bouillet, t. i, p. 531.— Saint Thomas dit au contraire : « Impossibile est in uno homine esse plures animas per essentiam différentes, sed una tantum est anima intellectiva quœ vegctativœ et sensitivae et intellectivae ofliciis fungitur ». Sum. Theol. i*, q. lxxvi.

(2) Cf BouiLLiER, Du principe vital et de l'âme pensante.

quel point Tâme est-elle soumise aux lois de la matière ou en est-elle affranchie? à toutes ces questions essentielles aux yeux d'un spiritualiste, Bacon répond que la science ne peut les résoudre et il les renvoie à la théologie inspirée, ce sont des objets de foi, non de connaissance scientifique (1). « L'homme ne peut et ne sait rien de plus que ce qu'il découvre par l'observation et la réflexion » (2). Il est donc impossible d'atteindre de l'âme autre chose que ses opérations et, par elles, ses facultés. Ces facultés sont l'entendement, la raison, l'imagination, la mémoire, l'appétit, la volonté. Elles sont innées dans l'âme, c'est-à-dire qu'elles constituent son essence, et que, si l'âme peut développer leur puissance, elle ne peut les acquérir du dehors. Elles font partie de sa nature. C'est ce qui prouve que l'âme rationnelle a pour cause autre chose que la combinaison des éléments matériels. « Il est dur et presque incroyable que d'éléments bruts et sourds aient pu sortir l'intelligence et la raison », il faut donc conclure que la providence de l'âme vient de Dieu (3). Ainsi est prouvée l'ori-

(1) De Augm. 1. iv, c. 3, t. i, p. 604-606.

(2) AT. 0.1. 1, 1, t. I, p. 147.

(3) Sapient. veter. xxvi, t. vi, p. 670.

gine divine de l'âme, ce qui explique pourquoi Bacon appelle la science de Tâme rationnelle, la science du souffle divin. Mais ce souffle divin a-t-il une certaine réalité permanente et séparable sinon séparée au sein de la matière qu'il anime ? L'âme rationnelle est-elle un esprit ? Nous avons vu que Bacon renvoie la question à la théologie. Il y a cependant un texte peu remarqué où Bacon, après avoir énuméréles différents attributs de la matière, ajoute: « Quant au sensible et à l'insensible, au rationnel et à l'irrationnel, nous le renvoyons à la science de l'homme 3) (1). La matière aurait donc le rationnel au nombre de ses attributs, et Dieu aurait pu par son souffle donner la raison à la matière.

Quant à la sensation, elle est entièrement martérielle. Bacon distingue entre la perception et la sensation. Tout corps a des espèces d'affinités, de tendances qui ne peuvent être satisfaites que par d'autres corps, c'est ce que Bacon appelle les appétits de la matière. Pour que ces appétits soient satisfaits, il faut que les corps appréhendent, d'une certaine façon, les corps qui peuvent leur donner satisfaction. Cette

(1) De Atigm. 1. m, 2, t. i, p. 560.

sorte d'appréhension est ce que Bacon "appelle la 'perception. La sensation est quelque chose de plus, c'est une sorte de duplication de l'impression ( condupUcatio impressionis ) qui a besoin d'un certain temps pour se produire, qui n'a lieu qu'en face de certains corps et d'où résultent le plaisir et la douleur (1). Cette sensation .se trouve dans l'âme irrationnelle. Mais cette âme est entièrement corporelle, c'est une matière atténuée par la chaleur et rendue invisible par cette atténuation, c'est donc une sorte de produit de la distillation et, comme disaient les alchimistes, un esprit animal, ou plutôt un assemblage de ces esprits (2). Or, ce sont les esprits animaux qui, mis en communication avec le monde extérieur par les orifices des sens, saisissent les choses extérieures qui leur sont semblables et produisent ainsi les diverses sensations (3). La conscience est donc le produit du mouvement des esprits, des parties lés plus raréfiées de la matière. Les esprits plus grossiers des corps bruts n'onVque des perceptions, c'està-dire des déterminations passives et sans aucune

(1) De Augm. 1. iv, c. 3, t. i, p. 609.

(2) !bid. p. 606.

{S)N. 0. 1. II, 27, t. I, p. 278.

espèce de sentiment. Si donc toute connaissance vient des sens, comme l'enseigne Bacon, c'est la matière raréfiée qui nous fournit tous les éléments de notre connaissance, et la raison ne peut être que la combinaison et la mise en œuvre de ces éléments. C'est pour expliquer cette activité raisonnable et providente qu'il faut faire appel à l'intervention directe de Dieu.

Ainsi tout dans l'homme s'explique par la matière, tout, sauf les combinaisons de l'esprit. Bacon ne dit pas pourquoi il met la mémoire et l'imagination au nombre des facultés de l'âme rationnelle. L'ordre même dans lequel il range ces facultés semble arbitraire et irréfléchi. Les conséquences, pratiques qu'il tire de la psychologie, la divination et la fascination, tout en montrant quel reste des chimères superstitieuses hantait encore ce grand esprit, reposaient sans doute sur cette idée que tous les événements du monde sont liés, et que leur liaison est confusément ressentie et pressentie par des organismes prilégiés. Ce qu'il écrit de la fascination semble faire croire qu'il a eu quelque connaissance des phénomènes hypnotiques.

En résumé, on ne peut nier la tendance matérialiste de la psychologie de Bacon. Malgré la

croyance à l'existence de Dieu cette tendance se montre aussi, on ne peut le nier, dans toute sa cosmologie.

Il y a dans le monde quelque chose de constant, c'est la matière (1). Rien ne se crée, rien ne se perd (2). La matière est une cause, la cause des causes après Dieu, et rien n'a plus corrompu la philosophie que la recherche des causes de la matière. Mais la matière n'existe pas sans quahtés. Il y a en elle une force cachée, une sorte d'Éros qui fait sa causalité. Ainsi la matière est à elle-même le principe de son mouvement, eJle a une force propre, et le plus petit morceau de matière a son stimulus particulier (3). Cette force se manifeste surtout dans la propriété que tout corps possède, d'exclure les autres corps de l'espace qu'il occupe, ce que Bacon appelle Vantitypie (4). C'est aussi de cette force que résulte la forme, la nature naturante du corps, qui le fait être tel ou tel, sa différence spécifique. Ainsi les eorps sont tou-

(1) Phssnom. univers, t. m, p. 689.

(2) !bid. — Hist. densi et rari^ t. ii, p. 243, et passim.

(3) Deprinc. atq. orgin. t. m, p. 86 — Sapient. veter, xvii, t. VI, p. 655.

(4) De Augm. 1. m, c. 4, t. 1, p. 560.

jours composés de deux choses: 1® de la matière, 2<» de la forme. L'essence de cette forme est la force, ainsi que Ta très bien vu M. Ch. Lévêque dan^ son article sur Bacon Métaphysicien (1). Nous arrivons par là à un hylozoïsme analogue à celui des anciens stoïciens, La T:oioTf)ç et Vovgùx composent le monde, la Tïoiorchç est un effort, une force, et Vovatoc n'est que le support de la noiothç. Ainsi Bacon est amené à dire: Point de force sans matière, point de matière sans force, ce qui est le principe même que le matérialisme moderne le plus avancé a voulu essayer de démontrer. Et Bacon dit expressément que la matière .abstraite . n'existe pas (2); il dit encore que la forme n'existe que matérialisée dans les concrets (3). Hobbes serait par là l'héritier direct de Bacon et Bûchner avait raison de le considérer comme un de ses devanciers.

Une différence importante sépare sans doute Bacon de ces philosophes. Il a soin toujours de poser Dieu comme le principe de la matière, et,

quelle que soit l'audace de ses expressions ( au-

(1) Revue philos, t. m, p. 112-144.

(2) De princip. atq. origin. t. ni, p. 82, 85.

(3) De Augm. 1. m, c. 4.

thupostatoUy incausahilis ) (l)f, il reconnaît que la matière n*est pas éternelle et qu'elle relève de Dieu (2). Sur ce point J. de Maistre s'est incontestablement trompé (3).

Il est juste cependant de reconnaître que la question est tout entière suspendue à la réalité de l'existence de Dieu. Nous ne contestons ni les croyances, ni la bonne foi de Bacon, nous n'avons aucun intérêt à le regarder comme un athée puisqu'il n'a pas voulu l'être, mais nous sommes bien autorisé à nous demander jusqu'à quel point les principes de son système lui permettaient d'échapper au matérialisme et à l'athéisme. C'est l'accord du mécanisme et de la finalité qui prouve la providence de Dieu, mais qu'est-ce qui prouve l'existence des causes finales ? Rien ; elles résultent d'une simple vue de l'esprit, ce sont des hypothèses stériles qui ne peuvent engendrer aucune expérience capable de les vérifier. Elles doivent donc être reléguées hors de la science. Si on les affirme ce n'est que par un acte de foi. Les causes efficientes peuvent

(1) De princip. atq. origin. t. m, p. 81, 85.

(2) Ibid.ip. 80 — DeAugm. 1. i, t. i, p. AU.

(3) Examen, etc. t. ii, c. v, p. 104 et seq.

toutes se ramener à la matière. C'est donc sur une hypothèse que repose la preuve de l'existence de Dieu, laquelle à son tour ne pouvant s'expérimenter est encore une hypothèse. Bacon avait raîSon d'appeler « scintilla scientiœ y> la théologie rationnelle. Dieu n'est qu'une hypothèse greffée sur une hypothèse, il est ainsi doublement hypothétique. Et s'il est hypothétique, son souffle ne l'est pas moins et ce qu'il peut y avoir d'immatériel dans l'homme.

C'est à l'empirisme réaliste de Bacon qu'il faut faire remonter ces conséquences. Il n'y a rien de plus dans la connaissance que ce qu'il y a dans l'être; la connaissance doit égaler l'être pour être véritable (1). L'idéalisme dit: Être, c'est être connu, et il fait dépendre l'existence de la connaissance ; le réalisme dit au contraire: Connaître, c'est refléter l'être, et il fait dépendre la connaissance de la réalité des choses. C'est cette (Jeuxième opinion qui est celle de Bacon. Il le dit en cent endroits : Il faut soumettre l'esprit a^ix choses et non les choses à l'esprit. L'être envoie ses rayons et l'esprit doit les recueillir avec la passivité d'un miroir. Mais il ne les recueille

(1) De Augm. 1. i, p. 555.

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que par les sens, puisque toute connaissance a son origine dans la sensation. Or, nous venons de le voir, la sensation n'est rien autre chose qu'un mouvement de particules matérielles qui sont mises en branle par d'autres corps extérieurs. Le corps est donc le seul objet de connaissance possible. C'est de lui que la connaissance tire son origine, c'est à lui seul qu'elle peut se terminer. Une observation commence la science, une expérience réelle ( opus, res) l'achève. C'est bien là le circuit entier de la pensée baconiennç. En dehors de ce circuit il n'y a place que pour des vues de l'esprit, des hypothèses, des fantômes, des idoles, peut-être même pour des croyances, il n'y a pas place pour une science. Aussi Bacon appelle-t-il luimême sa théologie rationnelle une science séparée ( scientia abrupta ). Cela ne revient-il pas à dire qu'elle est tout à fait extérieure à son système ? ^

Mais cela pouvait aussi conduire Bacon à une autre conclusion, je veux dire à reconnaître l'insuffisance de ses principes. Et il semble bien l'avoir maintes fois senti. Il hésite, il se contredit ; sa foi de chrétien, si faible soit-elle, son instinct de penseur le conduisent au seuil du

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fmalisme. Si parfois il matérialise tout, même l'esprit, d'autres fois il spiritualise tout, même la matière, à laquelle il prête des appétits et des perceptions, ce qui en fait en quelque sorte un prédécesseur de Leibnitz. Nous pouvons conclure en disant que ce qu'il appelle sa métaphysique n'est rien autre chose qu'une physique, mais cette physique à son tour se réduit à une métaphysique d'une certaine espèce, à une métaphysique matérialiste dont Bacon a senti luimême l'insuffisance mais où l'entraînait la logique de son système.

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