I. — DE VARIA VERULAMII FORTUNA
quand Antoine Lasalle entreprit de donner une traduction de Bacon, il put se dire a chargé par le vœu général , et en quelque manière par le gouvernement, d'interpréter les ouvrages de ce grand homme » (1). Dans cette traduction Lasalle avait modifié bien des passages afin de faire de Bacon un libre-penseur et un athée.
Déjà Deleyre dans son Analyse de la philosophie de Bacon (2) avait attribué à Bacon toutes les idées chères à la Philosophie du XV IIP siècle. Ce sont ces écrits qui motivent l'ouvrage de l'abbé Émery intitulé le Christianisme de Bacon (3), où le pieux auteur s'efforçait d'enlever aux libres-penseurs l'autorité du philosophe. Ainsi pour les uns, Bacon était un libre-penseur, un déiste, peut-être un athée ; pour l'abbé Émery Bacon fut un vrai chrétien qui n'eut rien tant à cœur que dé procurer la gloire de Dieu "par la contemplation de ses œuvres. Mais les uns et les
(1) Œuvres de Fr. Bacon, 15 vol. in-8. Dijon-Paris, an VlII. Préface du traducteur, t. i, p. 53.
(2) 2 vol. in-12. Paris, 1755.
(3) 2 vol. in-12. Paris, 1799. Sur le christianisme de Bacon, voir un passage où la religion est mise au même rang que la contemplation abstraite. Part. Instaurât, ii*, etc., t. H, p. 550.
324 III. — l'infj:.uence de bacon
autres s'accordaient dans leur admiration pour le génie de Bacon.
Il faut se souvenir de toutes ces circonstances si l'on veut apprécier équitablement l'ouvrage que Joseph de Maistre laissait dans ses papiers quand il mourut en 1821. V Examen de la philosophie de Bacon ne fut publié qu'en 1836 (1), et n'était, dans la pensée de son auteur, qu'un moyen de combat contre le XVIII« siècle. Puisque Bacon était reconnu par les philosophes comme leur véritable maître, de Maistre devait l'attaquer. Il ne veut voir en lui que le Bacon de Lasalle et de Deleyre. Il croit que l'abbé Emery s'est laissé égarer par les inspirations de sa charité. De Maistre n'est pas charitable, c'est un politique et un polémiste. Il va droit à l'adversaire, le démasque et l'attaque sans pitié. Il frappe souvent plus fort que juste, il dédaigne toutes les conventions polies et les formules académiques, mais s'il est parfois injuste envers Bacon, il faut avouer qu'on ne l'a guère été non plus envers lui. Ce n'est pas seulement un pamphlet que V Examen de la philosophie de Bacon ^ c'est une critique par endroits assez profonde.
(1) 2 vol. in-8o, Paris-Lyon.