I. — DE VARIA VERULAMIT FORTUNA
J. de Maistre a lu Bacon, mais il Ta lu vite ; il ne le comprend pas toujours en détail, mais il a très bien saisi les tendances antichrétiennes de sa philosophie. Bacon est un adversaire déclaré, l'inspirateur des idées chères au XVIII« siècle, il n'a donc eu aucune véritable philosophie. On peut dire que de Maistre est partial, qu'il ne veut pas voir ce qui mérite de subsister de la philosophie de Bacon, mais à part les endroits où il a commis des erreurs de sens, on n'a pas le
droit de dire qu'il l'a complètement méconnu.
Et si l'on néglige la violence des expressions, si l'on réserve la question de la bonne foi de Bacon dans les passages où il proteste de ses sentiments religieux, bonne foi d'ailleurs que de Maistre n'attaque pas (1), on sera étonné de remarquer que les conclusions générales de J. de Maistre sont les conclusions mêmes d'à peu près tous les historiens contemporains de la philosophie. J. de Maistre soutient que Bacon n'a pas plus inventé un Organum nouveau qu'une oc nouvelle jambe » (2). Sauf le burlesque de l'expression, que disent autre chose Wewhell, Macaulay et
(1) T. I, p. 325, note i.
(2) T. II. c. VIII, p. 331.
328 III. — l'influence de bacon
inusat, déclare souscrire à ces conclusions (1). Mais dès 1866, le chimiste Liebig écrivait un ouvrage (2) où il montrait Tincompétence de Bacon non seulement dans les sciences positives mais même dans les questions de méthodologie scientifique, et ne voulait voir en Bacon qu'un charlatan verbeux. Sans aller aussi loin, Claude Bernard proclamait aussi l'incompétence scientifique de Bacon (3) et Lange apportait à Liebig le renfort de son autorité (4). Cependant Kuno Fischer en 1875 (5), M. Nourrisson tout récemment (6) continuent à faire de Bacon un des fondateurs du naturalisme empirique. — Kuno Fischer en particulier voit en lui le père de l'empirisme et, selon lui, Hobbes, Locke, Hume forment une suite continue de philosophes qui lui doivent leurs principes et leurs principales
(1) Problèmes du XIX" siècle, 1. \\\, c. i, 2« édit. , 1 vol. in- 18. Paris, 1873. p. 223, note 2.
(2) Lord Bacon — traduit en français par M de Tchihatchef, 2e éd. 1 vol. in-18. Paris, 1877.
(3) Introd. à la médecine expérimentale , c. ii, § 6, 1 vol. in-8«, Paris, 1865, p. 89 et siiiv
(4) Histoire du matérialisme — traduction française — 2» partie, note 60 ; t. i, p. 481.
(5) Bacon et ses successeurs, in-8o, Leipzig.
(6) Les Philosophes de la nature, in-18. Paris, Didier, 1888.