‹ François BaconChapitre 91 sur 120 · III. — l'influence philosophique · texte numérisé non relu

III. — l'influence philosophique

-rie des erreurs. Puis c'est Malebranche. Il cite en effet Bacon dans la Recherche de la vérité, de façon à prouver non seulement qu'il Ta lu, mais encore qu'il l'a étudié et médité. Car les passages qu'il cite ne sont pas de ceux qui frappent immédiatement un lecteur superficiel. A la fin du chapitre ii, de la 2® partie du livre II (1), il cite l'aphorisme où Bacon compare l'entendement à un miroir faux; plus loin, au chapitre VHP (2), il cite un passage d'ordinaire fort peu remarqué sur les dangers qu'il y a à laisser porter à l'erreur les livrées de la vérité (3). Enfin, toute la critique des erreurs qui forme le principal objet de la Recherche de la vérité porte la trace de l'étude approfondie de la doctrine des idoles (4).

(1) Édit. Charpentier, p. 234.

(2) Ibid. p. 272.

(3) Une autre citation peu importante se trouve encore L iv» c. 2, t. II, p. 22.

(4) Citons seulement : « Quand un chimiste veut raisonner de quelque corps naturel, ses trois principes lui viennent d'abord à l'esprit, etc. » ïbid. 1. ii, 2» part. c. 2, p. 225. — Ibid, p. 233 . « Un auteur s'appliqua à un genre d'étude, etc. — Gilbert et plusieurs autres, après avoir étudié l'aimant et admiré ses propriétés, ont voulu rapporter à des qualités magnétiques^ un très grand nombre d'effets naturels, n'y ayant pas le moin-

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On peut remarquer aussi la définition que donne Malebranche des expériences « qui sont des espèces de demandes que Ton fait à Fauteur de la nature », il ne me semble pas douteux que ce soit le mot instantia dont se sert Bacon qui ait inspiré cette définition.

Quoi qu'il en soit de ce dernier point, il semble prouvé par là que Malebranche est redevable à Bacon de certains points de détail de sa doctrine et en particulier de quelques-unes de ses remarques sur les causes de nos erreurs.

L'influence de Bacon sur Leibnitz n'a pas été à notre sens moins réelle. Nous avons vu précédemment (1) que Leibnitz avait étudié Bacon au point de tracer le plan d'un nouveau de Aug~ mentis. Or, sans parler de Vantitypie de la matière où Leibnitz emploie le mot même de Bacon, il y a dans le système de Leibnitz trois doctrines qui nous paraissent porter les traces d'une influence baconienne. Sans y insister autrement puisque les doctrines des deux philosophes sont connues, disons seulement 1» que

drc rapport » . — Ibid. c. viii, p. 275, tout ce que dit Malebran-, che de « ceux qui font des expériences » est la reproduction de ce que dit Bacon sur les empiriques.

(1) L. III. c. 1.

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la différence que Bacon établit entre le sens et la perception (1) est la différence même que Leibnitz a établie entre la perception et Taperception (2) ; 2« Bacon dit que la divination est possible à cause du pressentiment confus que l'âme possède de sa liaison avec le reste de la nature (3), Leibnitz dit-il autre chose quand il avance que par ses perceptions sourdes chaque monade constitue un miroir vivant de l'univers (4)? 30 Enfin Leibnitz reconnaît lui-même que sur la constitution des corps il est plus près de la doctrine de Bacon que de celle de Descartes (5).

On pourrait encore faire beaucoup d'autres rapprochements. Ainsi Bacon demande qu'on fasse une science des caractères et des passions pour contribuer aux progrès de la morale (6) et nous voyons tout de suite après La Bruyère écrire ses Caractères, Descartes le Traité des passions, Spinoza le III^ livre de VEthique et Male-

(1) De Augm. 1. iv, c. 3, t. i, p. 620-61 1.

(2) Monadologie. 19 — Erdmann. , p. 706, b.

(3) De Aufjm. ibid. p. 608.

(4) Monad. 60, Erdmann., p. 709 b.

(5) Ep. ad. Thomas. Ibid. p. 480. Cf. de Princip. alq. Orùjin. — préfaco-de l'éditeihr de Bacon ; t. Tir, p. 71.

(6) DeAuijm. 1. v<r, c. 3, t. i, p. 732-736. .

Bacon. — 23.

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branche le livre V« de la Recherche. Je n'oserais Cependant affirmer que ces coïncidences au moins curieuses ne puissent s'expliquer sans faire appel à Tinfluence de Bacon. Je crois même que les Caractères de La Bruyère s'expliquent très bien par un mouvement d'esprit littéraire et mondain qui ne doit probablement rien au philosophe anglais. Par une coïncidence curieuse encore, bien qu'on ne puisse dire si elle est une suite de la lecture de Bacon, Descartes professe sur l'habitude la théorie même soutenue par Bacon (1) que les effets de l'habitude s'expliquent par l'inertie de la matière, théorie reprise de notre temps par Léon Dumont (2) et si vigoureusement combattue par les spiritualistes.

Mais ce sont là des détails qui ne nous font pas pénétrer au vif de notre sujet. Quand même la lecture de Bacon aurait inspiré toutes ces doctrines ,. cela manifesterait bien l'influence de Bacon, mais non l'influence de sa philosophie. Or, c'est l'action exercée par cette philosophie qu'il est surtout important de déterminer.

(1) De Augm. 1. vu, c. 3, t. i, p. 737.

(2) Revue philosophique, t. i, p. 321.

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On connaît la thèse de Kuno Fischer, qui a été d'ailleurs avant et après lui celle de nombreux historiens de la philosophie : La philosophie de Bacon est un empirisme, donc Bacon a 1 été le père de l'empirisme moderne et en particulier de l'empirisme jusqu'à Hume en passant par Hobbes et Locke. Posée en ces termes, cette proposition est certainement exagérée et il suffit de quelques réflexions et de quelques faits pour la réduire à sa juste valeur.

Hobbes d'abord a sans doute subi l'influence de Bacon puisqu'il a été son secrétaire. On retrouve plus spécialement la trace de cette influ ence dans les théories sociales et politiques de Hobbes qui donne à la société l'origine même qui lui attribue Bacon, et subordonne comme lui le droit privé au droit public. Mais peut-on dire que la philosophie de Hobbes vient de celle de Bacon ? Un examen même superficiel démontre le contraire. Toute idée vient des sens, pour Hobbes comme pour Bacon, mais comment se forme la science ? Est-ce grâce à l'induction ou grâce à la déduction ? La réponse d'un disciple de Bacon ne saurait être douteuse. Partout il devrait se servir de l'induction. C'est au contraire de la déduction que Hobbes se sert constamment. Il

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va, comme Descartes, des causes aux effets et non, comme Bacon, des effets aux causes. Bacon a en suspicion les mathématiques, Hobbes donne les mathématiques comme le type des sciences véritables (1), il appelle sa logique un calcul, Computatio sive logica. Dans cette logique il est fort peu question de Tinduction et de la méthode expérimentale, le syllogisme y occupe uneplace honorable et c'est à la forme syllogistique que Hobbes ramène tout raisonnement (2). D'ailleurs Hobbes cite peu Bacon, et nulle part il ne témoigne une grande admiration pour son génie. On peut donc conclure que, loin d'être une conséquence de la philosophie de Bacon, celle de Hobbes en a été presqu'entièrement indépendante.

Gela est -il aussi exact pour Locke? La question est moins facile à résoudre parce que Locke a su admirablement s'adapter à l'état moyen des intelligences de son temps^ Or, comme la philosophie expérimentale faisait des progrès en

(1) Traité de la nat. hum. c. xiii, § 3. — Œuvres polit, et philosoph. de HobbeSy trad. fr. 2 vol. in-S» Neuchâtel (Paris), 1787, t. II, p. 271, — Voir la Philosophie de Hobbes ^ par Georges Lyon, in-18. Pçiris, 1893, c. 1, p. 2.

(2) Ibid. c. V, § II. ibid. p. 109. •

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