‹ François BaconChapitre 93 sur 120 · III. — l'influence philosophique · texte numérisé non relu

III. — l'influence philosophique

avons besoin, pour arrivfer à la connaissance des corps, de procéder autrement que pour Tanalyse de nos idées abstraites, il nous faut alors procéder par expérience (1), mais cela peut nous proeurer des commodités (en quoi il semble bien faire allusion à Bacon) et non une connaissance générale. « La Physique n'est donc pas capable de devenir une science dans nos mains » (2). Or, bien loin que Locke fasse des inventions utiles « aux commodités de la vie » le but de la science, il ajoute, tout de suite après, que « notre véritable occupation consiste dans ces recherches et dans cette espèce de connaissance qui est la plus proportionnée à notre capacité naturelle et d'où dépend notre plus grand intérêt, je veux dire notre condition dans l'éternité. Je crois donc être en droit d'inférer de là que la Morale est la propre science et la grande affaire des hommes en général » (3). La découverte des vérités physiques n'est l'affaire que de quelques particuliers.

Il semble impossible de trouver plus de con-

(1) Ess. sur Ventend., I. iv, c. 12, § 9, ib. p. 160.

(2) Ibid. § 10, ib. p. 163 ; Cf. c. 3, § 26. t. m, p. 344.

(3) Ibid. c. 12, § 11, ib.p. 164.

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tradictions entre deux systèmes. Le but de la science pour Bacon est l'augmentation des commodités de la vie, Locke répudie cette conception et donne la Moralp pour but à la science, La méthode scientifique est rinductio|i,dit Bacon ; au contraire, c'est la déduction, dit Locke. Les Mathématiques sont dangereuses, la Physique est la science véritable, dit Bacon, et la Morale s'en tire ; la Physique n'est pas une science, répond Locke, le type de la science se trouve dans les Mathématiques, la Morale peut s'adapter à ce type et donner à ses démonstrations la forme même des démonstrations mathématiques.

Je ne nie pas que Locke paraisse préciser une vue de Bacon quand il dit que la raison ne saurait démontrer la spiritualité de l'âme et que Dieu aurait pu donner à la matière la faculté de penser (1), mais qu'est-ce que cet accord accidentel à côté des contradictions que noos' venons de signaler ? Et ces contradictions s'expliquent aisément si l'on veut bien considérer combien l'empirisme de Locke diffère de celui de Bacon. Pour Bacon nous pouvons recevoir di-

(1) Ess. sur l'entend. 1. ii, c. 27, § 27, t. il, p. 317 ;1. iv, c. 3, § 6, t. IV, p. 301, 309.

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rectement par les sens rimpression des objets, pourvu que nous puissions nous débarrasser des idoles et nous faire tout passifs, son empirisme est un réalisme, aussi saisissons-nous directement la vérité des choees, et ainsi la Physique est à la fois la science-mère et la science-type. J^our Locke au contraire, nos sensations ne sont que des signes des choses (1), nous ne connaissons rien au delà de nos idées (2) et nous ne pouvons savoir si elles correspondent aux choses. L'essence intime des réalités nous échappe (3). Nous ne saisissons que des rapports (4). Aussi toute notre science se borne-t-elle à des constructions idéales, les Mathématiques fournissent le type de la science véritable et, comme nous ne pouvons rien atteindre en dehors de nos idées, le but de la science est le gouvernement des pensées, c'est-à-dire la Morale. Ainsi l'empirisme sensationiste de Locke aboutit à un véritable idéalisme.

Si nous avons le droit de dire que Locke, grâce

(1) Ess. sur l'entend. 1. ii, c. 21, § 3, t. 2, p. 106, 1. iv, (î. A, § 4, t. IV, p. 4.

(2) [bid. c. 3, § 1,t. III, p. 298; ib. c. 4, §3, t. iv, p. 4,

(3) Ihid. c. 3, § 6, t. m, p. 300.

(4) Ibid. § 2, ib. p. 298.

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au caractère relativiste et idéaliste de son empirisme, est bien plutôt un contradicteur qu'un continuateur de Bacon, à plus forte raison avonsnous le droit de dire la même chose de Hume.

Le caractère idéaliste de l'empirisme est ici encore bien plus nettement accusé. Aussi n'insisterons-nous pas sur ce point. Nous n'avons trouvé Bacon cité que cinq fois dans les œuvres philosophiques de Hume (1), et toutes ces citations sont sans intérêt. Enfin, dans son Histoire d'Angleterre, Hume a eu l'occasion de s'expliquer sur la valeur scientifique de Bacon. Tout en reconnaissant sa valeur littéraire, il n'a pas l'air de faire grand cas de sa valeur scientifique, il le met bien au dessous de Galilée et n'a même pas l'air de le prendre pour un philosophe (2).

Ainsi l'influence de Bacon sur le développement intérieur de la philosophie reste aussi pro-

(1) Dialog. surlarelig. nat. part, i, A Treatise ofhuman nature^ éd. Green et Grose, 2 vol. in-8, Londres 1874, t. i, p, 388. Essays moral, political and literary. Essay xxi éd. Green et Grose, 2 vol in-8, Londres 1882, t. i, p. 253. Essai surlecomm. ib. p. 29. Essai sur l'entendement humain^ art. X, part, ii ; t. ii, p. 107. Recherche du pHncipe de la Morale^ sect. v ; part, ii, ib. p. 207.

(2) 1 vol. in4o, Paris, 1837, p. 527 b.

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blématique que son influence sur le développement de la science, et en Angleterre même^ nous voyons de très bons esprits adopter cette conclusion et considérer au contraire Descartes comme ayant eu la plus vive influence, non seulement sur la philosophie européenne mais encore sur la philosophie anglaise (1). C'est Locke, en effet, qui a été le maître du sensualisme français au XVIII® siècle, et si Locke n'est pas un produit de l'influence de Bacon, tous nos écrivains sensuaiistes échappent aussi à cette influence. Ceux mêmes qui le citent tirent leurs idées d'ailleurs que de ses ouvrages, c'est une autorité qu'ils allèguent, un patron vanté dont il se parent, ce n'est pas un maître qu'ils étudient et dont ils reproduisent les opinions. De même donc que nous ne -ferons pas honneur à Bacon de Condillac, nous ne mettrons à sa charge ni Saint-Lambert, ni d'Holbach, ni Helvétius, ni La Mettrie. Seul peut-être Diderot a tiré delà lecture de Bacon des id.ées purement philosophiques, e»core n'est-il pas sûr que les emprunts qu'il lui fait ne se bornent pas à la classification

(1) Cf. The influence of Descartes on metaphysic spéculative in England. — by. Rev. Cunningham, in-8 Londres, 1876.

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