III, — L INFLUENCE DE BACON
cas OÙ la loi ou forme est présente, dans les tables d'absence celle où elle disparait, et dans les tables de degrés celle où elle varie. C'est ce qui explique qu'il ne fasse aucun usage de la table des degrés, la table d'absence ne peut non plus lui donner tout ce qu'elle contient, car il opère à la fois sur les deux termes de la loi. Il a cependant entrevu qu'il lallait distinguer dans la forme deux parties ; 1" une nature plus générale, 2'> une limitation spécifique de cette nature. Ce faisant, il ne fait que reproduire la loi même des délinitions dans l'ancienne logique, mais comme, dans la réalité des choses, une définition exprime aussi une loi, la loi d'un être au lieu de la loi d'un phénomène, que le genre est cause et la différence spécifique effet, il s'ensuit que Bacon, bien que tourné vers le passé, a eu ici une anticipation de l'avenir. Il n'en est pas moins vrai qu'il a posé le problème, mais il l'a mal posé, il l'a considéré en métaphysicien, il rechei-chait la loi comme une cause formelle. Stuart MilU'a considéré en physicien et a décomposé la loi en ses éléments, l'antécédent et le conséquent.
Mais quels que soient les progrès que les modernes aient fait faire à la méthodologie des
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sciences, quels que soient les progrès que cette partie de la Logique doive faire encore, il n*est que juste de dire que c'est Bacon qui, le premier, en a conçu l'idée et en a tracé les premiers linéaments. Des trois problèmes que se pose la logique inductive : l^Quelleest la définition de l'induction ? 2» Quel est le fondement de la légitimité de l'induction ? 3® Quels sont les procédés particuliers à employer pour faire des inductions dans les divers ordres de sciences ? Aristote a résolu les deux premiers, mais c'est Bacon qui a posé le dernier. Il n'a pas la même importance philosophique que les deux autres, il n'assure pas les bases de la science, il n'a pas la vertu de suppléer au génie, comme le croyait Bacon, et de faire faire machinalement des inventions, il suit la science plutôt qu'il ne la précède, mais il est intéressant à résoudre et il est possible qu'il arrive à se préciser et qu'on parvienne à trouver les lois de l'art de découvrir les lois. Bacon n'est peut-être pas le père de la philosophie moderne, ni même de la science expérimentale , mais il est à coup sûr le père de la science des méthodes, qui constitue la partie nouvelle et vraiment moderne de la logique.
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Pour terminer cette revue de l'influence exercée par Bacon sur les philosophes il nous faudrait maintenant examiner jusqu'à quel point on peut rattacher à Bacon le positivisme. Le positivisme, tel que l'a proposé Aug. Comte, se compose de deux doctrines, l'une négative, la négation de la possibilité d'une métaphysique, l'autre positive, la constitution d'une philosophie par la classification et la systématisation des sciences. Cette dernière partie est évidemment indépendante de Bacon, le principe de la classification de Comte est tout objectif, celui de Bacon entièrement subjectif. De plus. Comte trouve dans les mathématiques l'expression la plus haute du savoir et ce sont elles qu'il investit de la domination sur toutes les autres sciences. Tout cela est directement opposé aux doctrines de Bacon. Aussi avons-nous vu Comte faire le meilleur accueil au livre de Joseph de Maistre. Mais la négation de la métaphysique, le rejet hors de la science de toute hypothèse qui ne peut se résoudre par une vérification expérimentale, en un mot la partie négative du système, tout cela est bien conforme aux doctrines de Bacon. Aussi Aug. Comte reconnaissait-il « Bacon, Galilée et Descartes pour les premiers fondateurs directs
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de la philosophie positive » (1). Le canal par où l'esprit baèonien s'est glissé jusqu'au fondateur du positivisme se trouve dans les ouvrages de Gondorcet, de Bichat, de Gall (2) et des savants du XVIIIe siècle qui étaient tous imbus des idées de leur temps et par contre-coup de celles de Bacon. Car si les philosophes de profession suivissent peu l'influence d'un auteur plus vanté par esprit de parti que par esprit de justice, il n'en est pas de même des savants qui sont peuple sur ce point, comme les philosophes sont peuple quand il est question de science. C'est ce qui explique que les philosophes aient souvent prôné le savant dans Bacon et dénigré le philosophe, tandis que les savants exaltaient le philosophe et se moquaient du savant.
Or, une des idées de Bacon qui ont eu au XVIII® siècle le plus de succès, c'est la condamnation qu'il porte contre les hypothèses. On croyait même qu'il allait jusqu'à en proscrire tout
(1) Cours de philosophie positivey t. vi, p. 301. Ailleurs ( Catéchisme positiviste^ 2" éd. p. 8), Comte appelle Bacon, Descartes et Leibnitz « les trois pères systématiques de la vraie philosophie moderne ». — Cf. Gruber, Aug. Comte, fond, du positiv.y ne part. c. 7. trad. fr. Paris, Lethielleux, 1892, p. 186.
(2) Catéchisme positiviste, ibid.
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à fait remploi. Mais, proscrire toute hypothèse qui ne peut expérimentalement se vérifier, c'est évidemment proscrire toute métaphysique, et Hacon reconnaît d'ailleurs hardiment que ce qu'il appelle sa métaphysique n'est rien de plus que la physique ordinaire. C'est en ce sens que Voltaire écrit: ce Je suis corps, et je pense, voilà tout ce que je sais ». L'âme n'est qu'une hypothèse qu'on peut et qu'on doit rejeter. C'est aussi dans le même sens que Laplace disait en parlant de Dieu : « Je n'ai pas besoin de cette hypothèse ». Cet état d'esprit est celui-là même que devait engendrer la lecture assidue de Bacon . C'est l'état d'esprit de Laplace, de Condorcet, de Turgot, de la plupart des savants, des publicistes, des économistes dont Aug. Comte a étudié les ouvrages. Il n'est donc pas étonnant que, élevé dans cet esprit anti-métaphysique qui lui avait d'ailleurs été soigneusement transmis par l'école saint-simonienne, il ait fait de la négation de la métaphysique une des pierres angulaires de sa propre philosophie^
Ainsi l'empirisme de Bacon, qui eut peu d'influence sur ses successeurs immédiats, en a beaucoup plus de notre temps qu*au XVIP siècle. Bacon était peu lu alors, ses écrits étaient
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peu vantés et peu connus. Le XVIIP siècle les vante, les répand, les traduit. Les esprits curieux se croient de bonne foi obligés d'étudier un auteur si renommé, ils le connaissent bientôt beaucoup mieux que les premiers qui, peutêtre sans l'avoir lu, l'ont si hardiment vanté, ils s'imprègnent de ses idées, les répandent et les propagent et c'est ainsi que l'influence de Bacon, à peu près nulle au XVIP siècle et au commencement du XVIII«, est très réelle à la fin de ce dernier siècle, et qu'on en constate aisément encore, malgré la réaction qui s'opère, les effets de notre temps.
C'est en effet un des traits caractéristiques de l'époque que nous traversons, que le dédain et comme le dégoût de toute tentative d'explication métaphysique des choses. Ceux mêmes que leur hauteur d'âme préserve de ce dégoût y participent comme à leur insu, ils regardent la métaphysique comme une sorte d'art ou de poésie (1), comme une. collection d'hypothèses plus ou moins plausibles, mais qui n'ont de valeur que la satisfaction momentanée qu'elles
(1) RiBOT, La philosophie anglaise contemporaine. Introduction. — 2« édit. p. 18. ,
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donnent à l'esprit. Ils s'en vont répétant avec le plus séduisant d'entre eux : « Chaque tête pensante a été à sa guise un miroir de l'univers. Chaque être vivant a eu son rêve qui l'a charmé, élevé, consolé: grandiose ou mesquin, plat ou sublime, ce rêve a été sa philosophie » (1). Quant aux rares philosophes qui osent encore se dire métaphysiciens, bien peu se permettent de revendiquer pour la métaphysique le titre de science. Ils disent volontiers: Ce qui est au dessus de la science n'est pas une science. Ils ne songent pas qu'ils livrent ainsi à l'adversaire toutes les positions. Si la métaphysique n'est pas une science, elle ne peut être qu'un rêve. Et les seuls rêves qui vaillent la peine d'être contés ce sont les beaux rêves. Platon écrivait sur la porte de l'Académie : Nul n'entre ici s'il n'est géomètre; nous devrions maintenant écrire : Nul n'entre ici s'il n'est grand poète. La métaphysique ne paraît être même pour bon nombre de métaphysiciens qu'un assemblage fragile d'hypothèses invérifiées et invérifiables. Tous ces esprits sont des positivistes inconscients, ils subissent à leur insu l'influence de Bacon. Les
(1) Renan, De l'avenir de la mélaphysique.