CHAPITRE Vil
Bosquet iiileiulant do Languedoc (suiie). — Sa candidature à rcvôclié
de Pamiers
SOMMAIRE
L'évêchc de Conserans dispute à M. de Marca par l'abbé de Marmiesse. — Bosquet intervient dans cette alîaire et fait prévaloir les droits de son ami. — Henri Sponde, évêque de Pamiers, choisit Bosquet pour son successeur et héritier. — Lettre de Bosquet à Séguier pour que les dernières volontés d'Henri Sponde soient respectées. — Révélation d'une belle âme. — Difficultés créées à Bosquet par des intérêts rivaux. — Opposition qui lui est faite par un prélat, favori de la Cour. — Ses fondés de pouvoir même le trahissent. — Il est évincé. — Autres épreuves. — Sa modération. — Réveil de ses espérances. — Nouvelle lettre à Séguier. — Eloge de Bosquet par Mgv de Rébé, archevêque de Narbonne, dans une lettre à Mazarin. — Bosquet écrit lui-même au Cardinal. — Il est trop tard. — François-Etienne de Caulet, candidat de 'Vincent de Paul pour l'évêché de Pamiers.
NTRÉ dans les fonctions civiles, avec l'intention formelle de n'y point rester, les considérant comme une sorte d'étape, de stage forcé, en attendant mieux, notre intendant n'aspirait à rien tant
qu'à en sortir. Déjà (c'était en novembre ou décembre 1642 son ami Pierre de Marca avait été appelé par le Roi à l'évêché de Conserans (i), et Bosquet avait eu depuis la bonne
(i) Pierre de Marca succédait, dans ce siège, à Bruno Ruade, qui l'occupait depuis 1624, et qu'une attaque de paralysie venait de contraindre à se démettre de ses fonctions. « Rcx Ludovicus XIII ad episcopalum
fortune de contribuer à lui en assurer la possession. Un abbé toulousain, M. de Marmiesse, s'était présenté comme compétiteur de de Marca pour cet évéché. Ayant fait valoir, à ce titre, un traité et des actes passés avec le dernier titulaire de Conserans, M. de Marmiesse avait ensuite — le droit, à son sens, étant pour lui — entrepris de poursuivre l'annulation en cour de Rome et du brevet royal qui le lésait et de la nomination qui avait été faite à son détriment.
La lettre où Bosquet rendait compte à Séguier des péripéties de cette affaire est entre nos mains, et en vérité les détails qu'elle contient sont assez piquants pour mériter d'être reproduits. Ils mettent en lumière, relativement à la transmission des bénéfices, certains usages fort heureusement disparus depuis longtemps, et qui, pour singuliers qu'ils nous paraissent, n'en étaient pas moins très fréquents à cette époque.
Voici cette lettre :
(( Monseigneur,
» Estant venu en ceste ville pour exécuter l'arrest du
» Conseil obtenu par M. de Marca, j'ay veu messieurs de
» Marmiesse père et fils, qui m'ont témoigné d'estre extrê-
» mement surpris de se voir engagés en une affaire en laquele
)) vous avez des sentiments contrères à leurs intérêts. Ils
» m'ont faict voir par le menu et par une longue suite d'actes
» les grands soins qu'ils ont pris, durant plusieurs années, à
» cultiver l'amitié de ce bon prélat, qui, pendant la fermeté
» Conseranonim, cui tune oh paralysim reniiniiaveral Bruno Ruada, eoruni » episcopus, Marcam animo prudeniissimo nominapil ac gaudenii. » ( Vie de P. de Marca, par Baluze, en tête de l'ouvrage de P. de Marca: De concordia sacerdoiii ci imperii ; 2"'^ édition, publiée par Baluze, 1669).
> de son jugement, a eu des pensées de reconnoissancc pour ) eux, qu'il a expliquées par la résignation de son évéché
> en faveur de M. l'abbé de Marmiesse, et qu'ils croient ) avoir esté confirmées par le dernier acte public que le dit ) sieur Evesque a faict dans sa maison joignant la Chartreuse, ) le dix-septicsme du mois d'octobre dernier. Et, voyant ) maintenant que le fruit qu'ils espéroient de cueillir de leurs ) travaux et de leurs dépenses leur estoit enlevé par le ) brevet que le Roy a accordé à M. de Marca, ils ont ) envoyé à Rome procuration pour s'opposer à l'expédition
des bulles. Mais dès lors, Monseigneur, que vostre nom a paru, et qu'ils ont apris certainement par ma bouche la protection que vostre bonté départ en ceste rencontre au dit sieur de Marca, ils ont mis les armes bas et m'ont témoigné un si grand respect pour tous vos désirs et toutes vos pensées que j'aycreu. Monseigneur, devoir assoupir ceste affaire sous vostre bon plaisir, et vous porter de la part des dits sieurs de Marmiesse tous leurs intérests qu'ils m'ont mis en main pour vous les présenter, afin qu'il vous plaise leur ordonner ce qui sera de vostre bon plaisir. Ils m'ont promis de ne porter pas plus avant leur opposition dont monsieurl'avocat-général (i), qui aune vénération particulière pour tout ce qui a quelque rapport à vous, vous en ) doit asseurer par ses lettres. Je suis obligé de vous dire, ) Monseigneur, en ceste occasion, que je n'ay point veu une ) obéissance plus respectueuse que celle du dict sieur de ) Lussan, advocat-général. Il vous la rendra, Monseigneur, ) par ses lettres et par ses actions, et je n'entreprendray pas ) de l'expliquer davantage, de crainte de luy faire tort en ) disant beaucoup moins qu'il y en a en vérité.
(i) C'était l'oncle de l'abbé de Marmiesse, M. de Lussan, avocat général au Parlement de Toulouse.
» Je ne puis aussi vous taire, Monseigneur, qu'il y a eu » beaucoup d'intrigue en ceste affaire qu'il sera beaucoup » meilleur d'estoufer que de faire esclater, et que quelque » point d'honneur et ressentiment du mespris que les dits » sieurs de Marmiesse croient avoir receu les ont portés si » avant dans leur poursuite, de laquelle un compliment et » une civilité faicte à propos ou la seule connoissance de vos » intentions les ont facilement détournés.
» J'espère, Monseigneur, que vous recevrezfavorablement » les soubmissions qu'ils vous en rendront, et, en attendant » que je vous envoie par le courrier prochain la procédure » que j'ay faicte, je continueray à prier Dieu pour vostre )) prospérité en qualité de
» Monseigneur, » Vostre très humble, très obéissant, » très fidèle et très obligé serviteur,
» Bosquet.
» A Tolose, le 24 mars 164,^ (i).
(i) Autographe. (Bibliothèque Nationale, fonds français. N° 17378, folio 1 3). — Les bulles à l'envoi desquelles MM. de Marmiesse père et fils avaient eu le dessein de faire opposition ne furent pas expédiées plus vite à de Marca après leur désistement. On tenait rigueur à Rome à l'auteur du livre de Concordia, qui ne fut sacré qu'en 1648. De Marca ne devait néanmoins prendre possession de son siège que le 3 août 16) i. De 1646 jusqu'à cette date, il fut visiteur général et intendant de la Catalogne. — V. la notice publiée par M.Tamizey de Larroque, en tête des Lettres inédites de Pierre de Marca. Paris, Champion, 1881.
Cet abbé de Marmiesse (Bernard), docteur de Sorbonne et chanoine de l'Eglise de Toulouse, auquel Sa Majesté avait préféré de Marca pour l'évêché de Conserans, en 1642, fut néanmoins nommé à ce même évèché onze ans plus tard, le 28 mai 165 3, lorsque de Marca fut transféré à l'Archevêché de Toulouse. La Gallia christiana lui décerne les plus grands éloges. Son épiscopat, qui ne dura pas moins de 27 ans, fut rempli de bonnes œuvres et signalé surtout par son extraordinaire charité à l'égard des pauvres. Il mourut le 22 janvier 1680.
Bosquet avait donc roussi, par son influence, par son habileté et son dévouement intelligent, à garantir à de Marca le maintien de sa nomination. N'en devait-il pas résulter en son âme, avec une impatience plus vive du monde et des affaires, un désir plus grand de se réfugier aussi dans l'Eglise ? Ce rcve, que de Marca et lui avaient, on peut bien le croire, caressé ensemble et qui se réalisait maintenant, en partie du moins, pour de Marca, Bosquet n'était-il pas amené à se demander s'il ne le serait pas bientôt pour lui-même ?
Et il y comptait fermement, comme sur une chose sûre, la Providence ne pouvant manquer à sa vocation.
Les circonstances, d'ailleurs, allaient prochainement autoriser chez lui cette certitude. Nous avons parlé de la grande et étroite amitié qui le liait à Henri Sponde. Cet illustre prélat venait de perdre son neveu (i), d'abord son coadjuteur, avec le titre d'évêque de Mégare, et en faveur de qui il s'était démis, depuis quatre ans, de l'évèché de Pamiers. Rétabli en sa place par décret royal du mois d'avril, Henri Sponde n'en voulut pas moins se donner encore un successeur. Il songea aussitôt à Bosquet.
Les sentiments intimes du pieux et docte intendant ne lui étaient point inconnus. Il savait bien que, en le distinguant, il ne payait pas seulement un tribut à l'amitié : il répondait surtout au vœu de l'Eglise, laquelle n'a pas de plus ardent désir que d'être gouvernée et conduite par de saints et savants prélats.
Et, en réalité. Bosquet était assez richement doué de science et de vertu pour mériter les préférences d'Henri Sponde et le choix flatteur par lequel celui-ci le constituait son héritier (2
(i) Jean Sponde, fils de son trère aîné. — V. ci-dessus, p. 90, note 2.
(2) Henri Sponde se connaissait en hommes. Sa haute vertu n'eut
point permis à son cœur de s'égarer. Précédemment, il n'avait fait
Les choses, dès lors, allèrent vite. Le vénérable évêque, pressé d'en finir, peut-être parce qu'il avait le pressentiment de sa fin, signa le ^ mai sa résignation (i). Il ne manquait à cet acte, pour avoir toute sa valeur, que l'approbation de Sa Majesté, lorsque Sponde vint à mourir le i8 du même mois. Quelques jours après, Louis XIII avait également cessé de vivre.
C'était une perte immense pour Bosquet que ces deux morts. Qu'allaient peser maintenant ses droits, la volonté expressément formulée de son bienfaiteur, au milieu des intrigues, des cabales et des compétitions jalouses qui devaient inévitablement se produire au sein d'une cour livrée à toutes les coteries et où la majesté royale n'était plus représentée que par un enfant au berceau ?
Il ne paraît pas pourtant que Bosquet ait eu conscience, au premier abord, des dangers qui menaçaient sa candidature.
Il était sûr de l'appui du Chancelier, et cela suffisait pour qu'il fût tranquille. C'est ainsi qu'il lui écrivait, le 25 mai, de Narbonne, où la nouvelle de la mort de Sponde était venue le surprendre :
(( Monseigneur,
» Il semble que la providence de Dieu, qui ne m'a donné )) de l'honneur et de l'employ que par vostre main, veuille
choix de son neveu qu'autant qu'on reconnaîtrait en lui les qualités de l'emploi. (( Eum non alia ralione régi ejusquc ministris con^niendalum » voluit quam ut is examine probaias, vel admillerelur vel rcjicerelur. » {Gallia christiana). En léguant maintenant sa succession à un de ses amis, il dut vouloir ne s'adresser qu'au plus digne. Dans ces conditions, le choix de Sponde ne vaut-il pas, à lui seul, les plus beaux éloges ?
(i) « Post nepotis mortem iterum a rege nominatus est Henricus [de » Sponde] mense aprili 1643, ^^ iterum cessit eodem anno =; maii in gra- » tiam sequentis (Francise! Bosquet), obiitque 18 ejusdem mensis. » {Gallia christiana^ ibid.).
encore que je tienne de vous seul mon establlssement dans
> l'Église, puisque, au point que je devois raisonablement ) espérer que la résignation que feu Monsieur l'Èvesque de ) Pamiers avoit fait en ma faveur de son évôché me mettroit ) avec vostre appui dans un estât que je souhaite plus tost ) par conscience que par ambition, ce bon et saint prélat ) m'a esté ravy. Le coup, à la vérité, m'a esté sensible ; mais ) j'ay adoré la main qui l'a faict, et m'y suis soubmis entiè-
> rement à ses ordres dont j'attends l'exécution de vous seul, ) Monseigneur, à qui je remets entièrement mes intérêts. ) Si le jugement favorable que ce saint prélat a faict de moy ) pendant sa vie ; si le choix de ma personne qui lui estoit
> connue familièrement depuis son retour de Rome (i) ; si le
> témoignage qui iuy avoit esté donné sur le point qu'il com- • mencea à penser à moy par les trois plus grands archeves- ' ques que nous ayons en France, savoir: MM. de Sens (2),
' de Narbonne (3) et de Tolose (4), l'un ne le sachant point de l'autre, et sans que j'y aye contribué en aucune façon ; si, dis-je, la mémoire d'un grand homme, l'approbation de trois illustres prélats peuvent suppléer à mes deffauts, et que vostre protection couvre mes imperfections, je ne
(i) On le voit, les relations de Bosquet avec Henri Sponde étaient fort anciennes. Converti du protestantisme, Sponde était parti pour Rome, où il avait fait ses études théologiques et pris les ordres. A son retour en France, il vint à Toulouse, et c'est là, comme nous l'avons dit, qu'il connut le jeune savant, auquel il devait vouer une amitié inaltérable.
(2) Octave de Saint-Laryde Bellegarde, né en 1587, mort en juillet 1646. D'abord, évêque de Conserans, il fut transféré de ce siège à l'archevêché de Sens, en 1621. Prélat pieux, zélé, défenseur ardent des immunités du clergé et des droits de l'épiscopat.
(3) Claude de Rébé.
(4) Charles de Montchal.
» doute point, Monseigneur, que vous n'acheminiez Tou- » vrage que Dieu a commencé.
» J'emploie le nom de Dieu en ceste occasion^ et parce que » V œuvre le regarde^ et parce que si je voyois que ce ne fût pas » dans l'ordre de sa providence et de ses décrets sur mo)% je » naurois aucun mouvement pour vous prier d'y emploier vostre » autorite' et vostre crédit. J'aimerois mieux me remettre dans » Fobscurité dont vous niave^ tiré et vivre tout le reste de mes » jours dans la poussière, inconnu et affligé, que d'avoir la » moindre pensée de m'apeler moy-mesme au ministère qui » n'est point légitime s'il n'est ordonné de Dieu.
» Dieu donc. Monseigneur, vous inspirera en ceste occa- » sion ce que vous avez à faire pour sa gloire et me don- » nera les moyens de pouvoir témoigner par mes services » les sentiments véritables que j'ay des obligations dont je » vous suis déjà redevable. Je le prie de vous donner ses » bénédictions et de vous conserver en santé et prospérité à
» Monseigneur, )) Vostre très humble, très obéissant, » très fidèle et très obligé serviteur,
)) Bosquet.
» A Narbonnc, le 2> mai 1645 (i). »
» J'ay creu devoir joindre à ceste lettre les extraits de » deux lettres que feu M. de Pamiers escrivit après la mort » de son neveu et qu'il m'eut faict la proposition de me nom- » mer son successeur. Je vous supplie. Monseigneur, de les » lire. Ensemble, l'acte de la résis^nation. »
(i^ Lettre autographe (Bibliothèque nationale, Mss fr., n° 17)78, fol. 97).
N'est-ce pas que cette page intime est délicieuse et que les sentiments qu'elle exprime méritaient d'être soulignés ? Bosquet y met à nu toute son âme avec une sincérité qui n'est pas douteuse : une belle âme ! vraiment, et que nous admirons bien, et à laquelle nous pardonnons volontiers, en raison de son élévation et de sa noblesse, de n'être point restée inaccessible au désir des honneurs et des dignités, môme dans l'Eglise. Magistrat distingué de bonne heure, appelé jeune encore par le Roi dans ses conseils, intendant de province, habitué par conséquent à commander aux hommes, pouvait-il prendre rang, une fois prêtre, ailleurs qu'à la tète d im diocèse ? Vouloir ce que Dieu veut, et désirer en même temps d'être à sa place, ne sont point choses incompatibles. Se rendre compte de ses goûts, de ses aptitudes, de ses talents, de sa supériorité même, et ambitionner le milieu où l'on pourra se produire avec plus d'avantage pour la cause qu'on entend servir, ce n'est point être condamnable. Se refuser des qualités que tout le monde constate, qui sont évidentes pour tous, et qui dès lors ne peuvent échapper à celui qui les possède, et à celui-là moins qu'à tout autre, car enfin :
Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous : (i)
ce peut bien être la perfection de l'humilité évangélique ; mais cette perfection-là, on n'est point coupable de ne l'avoir point à ce degré. Et, s'il en était autrement, qu'il y aurait donc de coupables à tous les sommets de la hiérarchie î Combien qui ont souhaité l'épiscopat, en s'inspirant sans doute des vues de l'apôtre, mais qui l'ont souhaité ! Qu'il y en a peu, au contraire, à qui on a dû l'imposer malgré eux et comme un fardeau ! Or, Dieu merci ! nous avons eu et nous
(i) Pierre Corneille.
aurons toujours de grands et saints évoques, alors même qu'on ne va plus les prendre au désert.
Fort de ses droits, et nanti de titres qui lui paraissaient incontestables. Bosquet ne s'arrêtait donc pas à la pensée qu'ils pourraient être considérés comme non avenus. Outre le siège de Pamiers, Sponde lui avait promis, dans ses lettres, de lui léguer sa bibliothèque, qui était fort belle, et tous ses biens, parmi lesquels une abbaye ; et voici qu'il apprenait à Narbonne que des intérêts rivaux s'étaient imposés à la dernière heure à la volonté affaiblie d'un vieillard mourant, et qu'il allait être privé de cet héritage. La nouvelle était des plus pénibles. Il se hâta d'en informer Séguier.
(( L'on m'escrit de Tolose, Monseigneur, lui disait-il, que » Monsieur de Pamiers est mort en opinion de sainteté et » que ses domestiques et des moines, qui l'ont obsédé » à l'extrémité de sa vie, luy ont faict faire un testament » contrère à ce qu'il m'avoit faict espérer, et qu'il avoit dict » à Monsieur l'Archevesque de Tolose. Je vous suplie, )) Monseigneur, de comander à Monsieur de Casalets, qui » vous a porté sa résignation, ce qui vous plairra, affin que » le témoignage que ce saint homme m'a voulu donner de » son amitié ne me soit pas inutile après sa mort. Il avoit, » outre l'évesché, une abbaye, si je ne me trompe, de Véze- » lay, près de Nevers, mais qui n'est pas de beaucoup de » revenu fi
Et il s'agissait bien vraiment de cette pauvre petite abbaye de Vézelay et de la bibliothèque du savant prélat, pour riche qu'elle fût, dans les compétitions que la mort de Sponde avait fait naître ! Notre intendant était menacé de bien autre chose : le principal même de la succession de son bien-
(i) Lettre autographe du 28 mars. (Bibliothèque nat. Mss fr.,n" 1737B, fol. loi).
— Ml —
faiteur, rcvcchc de Pamicrs, lui était contesté, et il arriva que ni Tamitié de Pierre Séguier, ni les magnifiques témoignages rendus en sa faveur par Bellcgarde, Rébé et Montchal, les trois plus illustres archevêques du royaume, ne devaient avoir assez d'influence pour lui épargner le douloureux ennui d'un échec.
Retenu en Languedoc par les arrivages de troupes qu'il avait ordre d'approvisionner et d'embarquer pour la Catalogne, il ne pouvait s'occuper lui-môme de ses affaires. Il s'en était donc rapporté à des amis du soin de représenter ses intérêts à la Cour et de plaider sa cause, le cas échéant, auprès du Cardinal et de la Régente. A cet effet, il leur avait confié toutes les pièces qui appuyaient ses prétentions et en prouvaient la justice.
Malheureusement, ses fondés de pouvoir le servirent on ne peut plus mal : ils négligèrent de parler quand ils le devaient ; peut-être même le trahirent-ils.
Voici comment les choses se passèrent (i) :
Un prélat très en vue (2) et très à la mode, et qui jouissait de quelque influence, avait été attaqué d'une façon assez vive dans un libelle anonyme dont il soupçonnait Bosquet, on ne sait pourquoi, d'être l'auteur, et il avait depuis lors gardé à celui-ci une profonde rancune.
Ayant eu connaissance des intentions de Bosquet et de ses démarches, il résolut d'user de tout son crédit pour l'empêcher d'aboutir. Et cela lui fut d'autant plus facile que la reine Anne d'Autriche avait déjà, disait-on, donné sa parole à son aumônier, Jacques de Montrouge. Ce dernier l'emporta.
(i) Tous ces détails sont contenus dans les diverses lettres de Bosquet à Séguier et à Mazarin,.que nous reproduisons ci-après.
(2) Probablement Gondi, le futur cardinal de Retz, qui venait d'être nommé, cette année-là, coadjuteur de son oncle, à Paris. Bosquet, dans ses lettres, ne nous fournit aucune indication précise.
Quant à ceux qui avaient accepté la mission de défendre les intérêts de Bosquet, leur attitude fut déplorable.
Soit qu'ils craignissent de déplaire à ce prélat, soit qu'ils eussent été circonvenus d'ailleurs, ou par le concurrent de Bosquet ou par ceux-là même qui, ayant détourné à leur profit une partie de l'héritage de Sponde, étaient particulièrement intéressés à l'échec de l'intendant de Languedoc, ils se renfermèrent dans le silence, s'exposant par là au soupçon d'avoir poussé l'indélicatesse jusqu'à prêter la main aux injustices dont leur ami était la victime.
Bosquet fut donc évincé.
Il en apprit la nouvelle à Narbonne, alors qu'il était en instance auprès du Pouvoir pour obtenir d'être remboursé d\me somme de 5000 livres qu'il avait avancée à l'Etat, et que TEtat s'obstinait à ne lui point rendre.
Tous les malheurs lui arrivaient à la fois. Et encore il ne savait pas tout. Ce n'est que plus tard qu'on devait lui dire par suite de quelles intrigues les dernières volontés de Sponde avaient été aussi peu obéies à Paris.
Une lettre qu'il écrivit à Séguier, le 10 juin, atteste cette
Ignorance.
11 perce dans cette lettre un certain dépit, bien légitime après tout. C'est le sentiment d'un homme qui trouve que d'avoir été frustré dans ses plus chères espérances, c'était assez, et qu'il était de trop maintenant qu'on le ruinât. Très calme, très contenu d'ailleurs dans l'expression de ses plaintes. Bosquet ne se départ pas un seul instant de cette modération qui est la marque d'une éducation supérieure et où se reconnaissent toujours les gens de bonne compagnie. Chez lui, seulement, cette modération peut s'appeler d'un autre nom: c'est la résignation, c'est la patience, la vertu d'une âme vraiment chrétienne et généreuse s'appliquant à voir en toutes
choses le tioiirt de Dieu et à s'incliner docilement devant ses
arrêts.
(( Monseigneur,
» Enfin, j'ay faict partir de ceste province ce qui restoit » des troupes de Catalogne ; elles firent voile le troisiesme » de ce mois au nombre de cinq mille hommes, aussi bons » soldats que l'on ait jamais veu. Mais je ne vois pas, Mon- » seigneur, que Ton se mète en peine de me tirer de la » dépense où je me suis engagé pour le service du Roy. Il y )) a longtemps que j'en ay escrit à Monsieur le surintendant » et à Messieurs les secrétères d'Estat, et depuis ung mois » il y a un homme à la cour qui sollicite un arrest pour le » remboursement de ceux qui ont faict les avances sur les » billets et promesses de Monsieur Sudert, commissaire, et )) de moy, sans le pouvoir obtenir.
» C'est sans doute une suite de mon malheur. Après avoir » perdu l'évèché de Pamiers par un coup fatal, il faut encore » que je perde mes biens. Dieu, par sa sainte providence, » pourvoiera à tout pour sa gloire, et vostre bonté, Monsei- » gneur, ne m'abandonnera pas. Si celui à qui j'ay confié » mes intérests eust eu le soin de vous faire entendre Testât » de l'afïaire de Pamiers, je ne doute aucunement, Monsei- » gneur, que, par vostre ordre, elle n'eust été représentée à » la Reyne dans la vérité, et j'eusse eu raison d'espérer de » la piété de Sa Majesté qu'en pareilles occasions elle se fût » souvenue de la dernière volonté d'un saint homme, si sa )) parole eust esté donnée à un autre pour cet évesché. Et » quoi que ce soict un coup assomant [sic), je m'en console » néanmoins par la grâce de Dieu, avec une grande soub- » mission à ses ordres, lesquels estans que je passe de la » condition en laquele je suis dans les dignitez de l'Eglise, il
» faira naistre une meilleure conjoncture d'affaires que celle n qui a esté à présent.
» J'espère aussi qu'ayant perdu un évèché, un héritage, » une très-belle bibliothèque, et maintenant une somme de » cinq mil livres s'il n'y est pourveu, pour n'avoir pas voulu » abandonner le service du Roy et les affaires que j'avais en » main. Dieu et les hommes béniront et récompenseront mes » pertes par quelque autre voye. Et quant il me faudroit » demeurer dans la perte, j'auray la satisfaction de ma con- » science pour toute consolation ; mais alors, Monseigneur, » je vous supliray de souffrir que je me retire dans une condi- » tion privée où, si je ne sers le public, je ne me ruineray » pas pour le moing. Et si je puis estre asseuré que le trésor » de vos grâces me sera encore ouvert, je vivray aussi riche » et aussi content que les plus puissans du monde et seray » toute ma vie,
» Monseigneur,
» Vostre très humble, très obéissant, » très fidèle et très obligé serviteur,
» Bosquet.
» A Narbonne, le lo juin 164; (i). »
Bosquet, on le voit, n'avait point perdu toute espérance. Plus que jamais il ressentait au fond de son âme l'impression de Dieu ; sa vocation était certaine et il demeurait convaincu qu'un jour ou l'autre la Providence saurait bien lui ménager dans l'Eglise la situation à laquelle il se croyait fermement appelé.
Quatre grands mois s'écoulèrent ainsi sans incidents. Dans l'intervalle. Bosquet avait pu se rendre compte des
(i) Mss. fr., n° 16378, fol. 103. (Biblioth. nationale).
causes probables de son insuccès. Les circonstances lui avaient permis de s'édifier à peu près exactement sur la valji'r dj certaines amitiés et sur la sincérité de certains amis. Il avait fait là une rudj école, et il devait bien se promettre d'en retirer quelque profit pour l'avenir. Une autre fois, il ne donnerait sa confiance qu'à bon escient,
Maintenant le mal était consommé, et il ne s'en préoccupait plus outre mesure. A quoi bon ?
Les Etats de Languedoc, d'ailleurs, avaient ouvert leurs séances. Absorbé par les multiples devoirs de sa charge, aux prises avec de nouveaux ennuis, amené même à se demander s'il resterait ou ne resterait pas intendant, depuis qu'il avait su, par le bruit public, qu'un sieur Dupré convoitait sa place et se targuait de l'obtenir, il avait mieux à faire qu'à revenir sur le passé.
Or, ce fut à ce moment, c'est-à-dire au moment où les souvenirs de Pamiers étaient le plus éloignés de son esprit, qu'on vint lui apprendre que la nomination de Jacques de Montrouge restait sans effet, les bulles de celui-ci ayant été arrêtées en Cour de Rome, par ordre du Roi (i).
Les droits de Bosquet pouvaient donc revivre. Ses papiers, longtemps retenus par ceux à qui il les avait confiés, venaient enfin de lui être rendus. Il n'avait qu'à agir, et en toute hâte.
Et aussitôt il informait Séguier de ses intentions. Il lui
( I ) Jacques de Montrouge devait être appelé, l'année suivante, à l'évôché de St-Flour. La Gallia Chrisliana ne donne, sur l'arrêt de ses bulles, aucun détail. Voici, du reste, la très courte notice qu'elle lui consacre dans la nomenclature des évoques de Pamiers : « Ortu Parisinus, Jacobus, » Annœ Austriacœ reginae ab elecmosynis, doctor theologus e regia » domo Navarrea, necnon abbas sancti Volusiani Fuxensis, nominatus » fuit anno 1643. Ai huilas non asseculus, ad sedem Sancti-Flori transiit » anno 1644. » (Gallia chrisliana, loc. cit.)
adressait en même temps une copie de toutes les pièces de son dossier, y ajoutant, un mémoire détaille de tout ce qui avait été entrepris à Paris contre sa candidature, plus un extrait de deux lettres écrites en sa faveur par le gouverneur de la province et par M-'" de Rébé, lettre que l'évèque de Nimes, député des Etats à la Cour, devait remettre directement à Mazarin.
(( Monseio-neur », écrivait Bosquet, « sur l'advis certain )) que j'ay eu du dessein qu'a M. Dupré d'obtenir la place » que je tiens en ceste province aussitost que je seray à la » Cour, j'envoye exprès mon homme, Monseigneur, afin » que je puisse estre asseuré avant mon départ de vos
» volontez.
» J'apprendz aussi, Monseigneur, que les bulles de celuy » qui avoit esté nommé à l'évêché de Pamiers ont esté » arrêtées à Rome, par ordre du Roy. Cela estant, j'ose » espérer, Monseigneur, de vostre protection que mon droit » pourra revivre.
» Jusques icy, Monseigneur, je me suis teu, ne scachant » point Testât des affaires, et ne pouvant justifier ma préten- » tion par les actes que ceux à qui j'avois commis le soin de » mon affaire ont caché et retenu jusques à présent, pendant » qu'ils ont conjuré un prélat, qui me croyoit autheur d'un » livre qui le blessoit, pour faire tomber entre les mains d'un » autre un bien qui m'estoit si justement acquis.
» Mais maintenant, Monseigneur, que l'on m'a rendu mes » papiers et que le temps semble m'estre favorable, je vous » demande. Monseigneur, la permission de me plaindre et » de faire voir aux yeux de tout le monde l'artifice malicieux » avec lequel ceux à qui j'avois confiance m'ont lâchement » trompé. Le mémoire et les extraits des lettres et les actes » dont j'ay les originaux, et dont je joins des copies à ceste
lettre, vous feront voir, Monseigneur, s'il vous plait d'y
jeter les yeux, la perfidie avec laquelle j'ay esté traité. J'en
demanderay justice, si vous me le permetez, Mcjnseigneur,
et attendray de vostre bonté la continuation de ceste
illustre protection qui n'a point manqué jusques à présent
à celui qui est,
» Vostre très humble, très obéissant,
» très obligé et très fidèle serviteur,
» Bosquet. »
(( Monseigneur,
» Monsieur le Maréchal et Monsieur l'Archevesque de » Narbonne escrivent à Monsieur le Cardinal sur mon » affaire, à ce qu'ils m'ont dit depuis avoir escrit la pré- » sente.
» A Montpellier, le i6 novembre 164^ (i). »
Nous n'avons trouvé trace nulle part des actes et du mémoire mentionnés ici par Bosquet. La disparition de ces pièces, celle du mémoire surtout, est fort regrettable. Il devait être rempli de détails qui n'eussent point manqué de nous intéresser, et peut-être y eussions-nous vu, dans un tableau réduit, les mœurs d'une époque. La lettre du maréchal de Schomberg est également perdue pour nous. Celle de M^^' de Rébé est la seule que nous puissions produire. Elle est précieuse. Et ce qui nous charme dans ce témoignage rendu par l'illustre prélat à Bosquet, c'est que les éloges qu'il lui décerne sont si magnifiques, il fait de lui un si grand cas, il nous le montre entouré de tant de considération et d'estime dans la province, qu'il ne pourra venir à l'idée de personne que nous avons trop flatté notre héros.
(i) Lettre autographe. (Bibliot. nat. Mss. fr., n" 17375, fol. 65).
L'Archevêque de Narbonne s'exprimait ainsi, dans sa lettre à Mazarin :
« Monseigneur,
« Je prens la liberté de supplier très humblement Vostre Eminence d'agréer que monsieur l'évesque de Nismes l'entretienne d'une affaire qui regarde M. du Bosquet, intendant de la justice en cette province, homme de vertu, de mérite ) et d'une capacité qui n'est pas ordinaire. Vous, Monsei- ) gneur, recognoistrés par le récit et par les circonstances ) de l'affaire le mauvais traitement qu'a reçu le dit sieur du ) Bosquet, ou du moins le malheur très-grand qui l'aaccom-
> pagné dans une occasion qui sembloit estre née pour le ) mettre dans un employ où, de vérité, il semble que Dieu le
> destine. Au moins aura-t-il une consolation très-grande ) lorsqu'il sçaura que Vostre Eminence cognoit les particula- ) rites de tout ce qui s'est passé en son affaire, desquelles ) elle pourra estre très bien informée par mon dit sieur ) l'Evesque de Nismes.
» Seulement vous diray-je. Monseigneur, que, cognoissant ) le dit sieur du Bosquet comme je le cognois, je suis
> obligé de rendre ce témoignage à la vérité que nous
> n'avons jamais eu intendant dans cette province qui aye • agy avec plus de douceur ny avec plus de prudence, ny ' qui aye porté les peuples plus facilement à l'exécution des ' ordres du Roy et du Conseil, comme il a fait toujours très ' utilement et très advantageusement pour le service de Sa ' Majesté. Son procédé pendant le cours de l'année, et les
' doctes, éloquens et politiques discours qu'il a faits toutes les années en l'ouverture de nos Estats luy ont acquis beaucoup de crédit, de croyance et d'estime dans nos contrées.
» Enfin, Monseigneur, j'ose assurer Vostre Eminence que