CHAPITRE VI
Bûsqiieiinleiidaiil deLaii(jiiedoc(si]iie). — 1643
SOMMAIRE
Mort de Richelieu. — Jugement sur son œuvre. — Caractère de Mazarin. — Mort de Louis XIII et ses dernières volontés. — Comment elles sont obéies. — Mazarin, d'abord exclu du conseil par Anne d'Autriche, y est rappelé par cette princesse. — Inquiétude du pays. — Vœu patriotique de Bosquet. — Le règne de Louis XIV inauguré par d'éclatantes victoires. — On croit au retour de l'âge d'or. — Les Etats de Languedoc assemblés à Montpellier. — Beau discours du jeune intendant. — La loi du changement et des vicissitudes des choses. — En France elle n'a frappé que les hommes; elle a laissé debout les institutions.
— Avantages et dangers de la monarchie. — Malheur des interrègnes. — Eloge d'Anne d'Autriche. — Nécessité de l'union de tous les Français pendant la minorité du prince. — Espérances permises. — Louis XIV comparé à Salomon.
— Plaintes des Etats. — Blâme infligé à Bosquet. — Sa candidature à l'évêché de Pamiers.
'Assemblée de 1642 achevait à peine ses travaux, lorsque la nouvelle de la mort de Richelieu fut annoncée à la province.
!^ Atteint depuis longtemps d'un mal incurable, le premier ministre s'était déguisé à lui-même et avait réussi à déguiser aux autres les défaillances grandissantes de ses forces et la proximité de sa fin. On l'avait vu, jusqu'à ses derniers jours, s'occuper des affaires de l'État et présider aux destinées de l'Europe. La mort, en quelque sorte, le prit debout.
C'était le 4 décembre.
On donna peu de larmes à sa mémoire.
S'il s'était rendu nécessaire au Roi par l'éclat et la puissance de son génie, il était devenu odieux à tous par son despotisme. La reine-mère, la reine régnante, le frère du Roi, le Roi lui-même, avaient été obligés trop souvent de plier devant sa volonté tyrannique (i). Les plus illustres familles du royaume ne lui pardonnaient point d'avoir décimé leurs rangs et annihilé leur influence. Dans les provinces, en Languedoc surtout, que de fois les bourgeois et le peuple l'avaient maudit pour avoir amoindri leurs privilèges et porté atteinte à leurs libertés !
Jamais ministre, il faut bien le dire, n'avait conçu de plus vastes desseins et n'avait pu se croire au même degré le favori de la fortune.
Grâce à lui, le rôle de la France était prépondérant en Europe; les conseils et les résolutions de son gouvernement dictaient aux autres puissances la ligne de conduite qu'elles avaient à suivre; au dedans, l'autorité de la Couronne était raffermie, l'épargne royale reconstituée, la noblesse enchaînée et réduite à n'être plus qu'un décor au milieu des autres splendeurs de la cour, les droits des assemblées parlementaires devenus lettre-morte en ce qu'ils avaient de restrictif
(i) S'il faut en croire les récits du temps, la mort de Richelieu fut considérée par Louis XIII comme une délivrance. Celui-ci, disent les mémoires de Montrésor, « ne fut jamais si content d'aucune chose arrivée sous son règne. » Aux courtisans qui étaient accourus pour lui apprendre que le Cardinal avait rendu le dernier soupir, il s'était contenté de répondre : « Voilà un grand politique qui n'est plus. » Il ne lui accorda pas d'autres regrets. L'historien Le Vassor raconte lui-même le trait suivant, d'après une relation contemporaine : « Comme certains disaient, en parlant de Richelieu : « Il est mort comme un saint » — « Si l'âme du Cardinal est au ciel, s'exclama Trois-Villes en son patois gascon, que le Roi entendait fort bien, par ma foi. Sire, le diable s'est laissé dévaliser en route. » Et Louis XIII toléra cette petite méchanceté. — {W. Le Vassor, Hist. de Louis XIIL t. VI, p. 6^6. — Amsterdam, ijv).
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de ceux du Pouvoir : telle était son œuvre; et cette œuvre, on l'estimait grande.
Nul n'était assez prophète alors, il est vrai, pour reconnnître que tous ces triomphes étaient factices; qu'on n'aurait pas à se louer beaucoup dans l'avenir de la solution donnée à la politique extérieure; que l'affaiblissement de la noblesse et des corps intermédiaires préparait à courte échéance, et fatalement, l'isolement de la Monarchie ; qu'un jour sinistre se lèverait, où le peuple, privé de ses défenseurs et de ses protecteurs naturels, ferait impitoyablement remonter jusqu'au trône la responsabilité de ses maux.
La Révolution, dorénavant, était en germe au cœur du pays. Son histoire, en effet, commence là, et c'est Richelieu qui, à son insu, sans doute, mais de sa main de premier ministre, venait d'en écrire la première page.
Le Cardinal eut pour héritier de sa politique un autre cardinal : Mazarin. Mourant, il l'avait recommandé à Louis XIII comme le plus digne de le remplacer; et ce prince, décidé à s'incliner jusqu'au bout devant le génie qui, pendant tant d'années, avait été l'âme de son gouvernement, consentit à recevoir de ses mains le successeur qu'il lui désignait.
D'un caractère doux, affable, modéré, presque timide; ni vindicatif ni cruel; ferme cependant et courageux, propre à un coup hardi et capable de surmonter les plus grandes difficultés par la patience; doué d'une rare pénétration et d'un esprit fécond en ressources et toutefois impénétrable luimême dans ses desseins; fin, adroit, dissimulé, astucieux peut-être, allant à son but sûrement, quoique par des voies détournées, Mazarin était né avec toutes les qualités propres à former un grand ministre.
Il arrivait au pouvoir à une heure critique et dans des circonstances d'une exceptionnelle gravité.
Le Roi ne devait pas survivre longtemps à Richelieu.
Depuis que le mauvais état de sa santé l'avait mis dans l'obligation de confier à l'un de ses généraux les opérations du siège de Perpignan (juin 1642), il avait vu ses forces décliner de jour en jour. Contre le mal qui le minait, toutes les ressources de la médecine étaient restées impuissantes. Après avoir traîné, l'espace de quelques mois encore, sa vie brisée, il s'éteignit, le 14 de mai, dans la 43° année de son âge et la 32*" de son règne, laissant la couronne à un enfant de cinq ans.
Or, il ne s'était fait aucune illusion sur la nature des dangers que l'autorité royale et la nation pouvaient courir si la direction des affaires était abandonnée, pendant la minorité de son fils, aux mains d'une femme. Les mécontents ne manqueraient point de relever la tète. Le désordre et les factions apparaîtraient de nouveau dans l'Etat, tandis que l'ennemi, profitant de nos querelles intestines, sentirait se ranimer son espérance d'humilier notre drapeau et d'infliger à nos armes d'irrémédiables échecs.
Louis XIII voulut, avant de mourir, prévenir tous ces malheurs. Il écrivit une déclaration, dont il fit promettre à la reine et au duc d'Orléans de garder religieusement les ordres. C'était son testament de Roi.
Par cette déclaration, Anne d'Autriche était nommée régente, et Gaston d'Orléans, lieutenant-général du Roi mineur ; au dessous d'eux, et pour les assister dans l'administration du royaume, Louis instituait un Conseil souverain, sans l'avis duquel il leur était défendu de rien entreprendre, et où figuraient, au dessous de Condé, Mazarin, premier ministre, Séguier, chancelier et garde des sceaux, Bouthellier, surintendant des finances, et Chavigny, secrétaire d'Etat.
Mazarin devait être l'âme de ce Conseil. Mais ce qu'il y a de moins obéi souvent en ce monde, c'est la volonté des princes quand ils ne sont plus là pour l'imposer. On venait
à peine de rendre les derniers devoirs au défunt, que la Réirente obtenait du Parlement de Paris un arrêt annulant la déclaration et nommait un nouveau Conseil, d'où le Cardinal était exclu. Pur caprice de femme, à vrai dire, et qui devait durer ce que durent les caprices ! A quelques heures de là, Anne d'Autriche, revenant sur sa décision, proposait ellemême à Mazarin de l'associer à son gouvernement, et elle lui confiait le soin de veiller aux intérêts de la France.
Qu'on le voulût ou qu'on ne le voulût pas, le Cardinal était pour le moment l'homme nécessaire. On était trop avancé maintenant pour reculer. La Régence allait d'ailleurs se trouver aux prises avec des difficultés inouïes. On ourdissait déjà des intrigues : on formait des cabales ; l'esprit frondeur de la nation n'entendait pas perdre ses droits : un je ne sais quoi était dans l'air qui annonçait des troubles prochains.
a Dieu, qui a voulu affliger la France de la perte du feu » Roy, écrivait Bosquet au Chancelier, remplisse vostre âme » des grâces et des consolations nécessères en une rencontre » si funeste ! Que sa sainte Providence veille à la conser- » vation de cet Estât et que sa lumière esclaire ceux qui en » ont la conduite ! » fi
Le patriotisme des meilleurs esprits était en éveil.
Et toutefois, la gloire naissante du duc d'Enghien, les brillants faits d'armes accomplis par lui à Rocroy et à Thionville, la prise de Trin et du Pont de Sture dans le Milanais, les succès du maréchal de la Mothe-Houdancourt en Catalogne et en Aragon, la défaite de la flotte espagnole en vue de Carthagène par l'amiral de France duc de Brézé, vinrent faire une diversion heureuse à ces inquiétudes. L'éclat dont
(i) Lettre au Chancelier Séguier, du 28 mai 164]. (Biblioth. Nationale, loc. cit.).
tant de triomphes entouraient les commencements du règne de Louis XIV empêchait qu'on ne remarquât les quelques points noirs qui se formaient à Thorizon,
Le peuple attendait la paix et croyait au retour de l'âge d'or. Telle était la situation du pays et le courant d'idées qui y dominait, lorsque les Etats de Languedoc ouvrirent leurs séances, le 21 du mois d'octobre, dans la grande salle de l'hôtel de ville de Montpellier, en présence du maréchal de Schomberg, duc d'Halwin et gouverneur de la province^ des deux intendants : François Bosquet et Jean de Balthazard, et des deux trésoriers de France : de Grefeuilles et Donnault, tous commissaires députés par Sa Majesté auxdits Etats (i).
Les discours prononcés à l'ouverture de cette session furent très remarquables. Jamais, il faut en convenir aussi, depuis la fin malheureuse de Henri IV, les orateurs du gouvernement ne s'étaient vus amenés à traiter des sujets plus dignes d'intérêt, plus capables de remuer toutes les fibres d'une grande assemblée.
Un prince ravi à son peuple dans la maturité de ses années et dans l'éclat des plus beaux triomphes ; l'héritage de ce prince passé aux mains d'un enfant dont l'avènement au trône était salué à l'envi par la gloire et par la fortune ; l'avenir souriant maintenant à la nation et lui permettant l'espoir d'un dégrèvement prochain des charges publiques : il n'était question que de cela dans la province, et c'était répondre aux plus intimes sentiments des députés aux Etats que de leur parler de ces choses.
On donna des regrets à Louis XIII. Le maréchal de Schomberg et l'archevêque de Narbonne firent son éloge.
Bosquet, chargé cette fois encore de haranguer l'assemblée,
(i) Archiv. départ. Procès-verbaux des Etats. Année 164^-44.
Tcntretint surtout du nouveau règne, qui devait ramener celui de la paix.
Le Roi n'était plus ; mais un Roi vivait. Toutes les fidélités et toutes les espérances devaient se grouper maintenant autour du berceau où reposait le fils des Bourbons.
Très beau, sans contredit, très éloquent et très disert, ce discours du jeune intendant de Languedoc : trop long peutêtre et un peu diffus, mais riche d'idées et plein de choses ; émaillé de considérations philosophiques et politiques de la plus grande justesse, d'aperçus historiques vigoureusement tracés, et de main savante. Ajoutez à cela un caractère religieux, une piété d'allures, une onction qui font qu'on se demande parfois, en le lisant, si l'on est bien en présence d'un homme du monde, et si l'endroit d'où il s'adresse au public n'est pas une chaire plutôt qu'une tribune aux harangues. Il y a de l'orateur sacré chez Bosquet. Il s'est familiarisé depuis longtemps avec l'Ecriture, en prévision sans doute de l'avenir qu'il s'est plu à rêver devant Dieu, et de la mission plus haute qu'il se sent appelé à remplir. Il cite volontiers, toutes les fois que l'occasion s'en présente, les livres saints ; et c'est dans les traits et parmi les figures dont ils fourmillent qu'il choisit ses meilleurs exemples. Quelle élévation d'idées et quelle majesté dans ce début :
(( Messieurs, il n'est rien soubz le ciel quy n'ailhe à sa fin » comme il est party de son commencement. La loy de la » mort n'est qu'une exécution du décret de la vie qu'aucun » estre sensible n'a jamais receue qu'avec ceste condition de » la quitter un jour.
» Les âmes mesmes que la bonté de leur Créateur a » honorées du privilège de ne mourir point ne sauroient » s'exempter des ressemblances de la mort, des images si » naturelles de la fin et du changement les environnant dans
» le moment qu'elles cessent d'estre dans les corps, au
» commencement de ceste libre jouissance de leur immor-
» talité, [et] qu'une partie des hommes les a creu mourir,
» lorsqu'elles ne changent que de demeure et de façon
» d'agir.
Tout change. « Dieu, le maître absolu et l'autheur sou-
» verain de tout ce qui est a enfermé tout cest univers
» dans la contrariété et le changement. »
(( ... La nature sera ung jour anéantie, les républiques seront abolies, la religion sera esteinte, un déluge de feu consumera cette grande machine, les hommes ne seront plus gouvernés par des hommes, et, suivant le raisonnement du plus esclairé des princes de l'Esglize, toutes chozes passeront de l'empire du Fils dans le gouvernement du Père, à quy ce Fils esgal à luy remettra la puissance de tous les estres qu'il aura ramassé dans le temps soubz son commandement.
» Il ne faut donc pas attendre, messieurs, non-seulement que les estatz et républiques ayent un estre immortel, mais encore qu'ils persévèrent soubz une mesme conduite et que leur forme soict immuable. »
N'est-ce pas un peu déjà la manière du grand siècle ? et sous ces formes amples et cette noblesse d'accents, malgré des irrégularités et des défauts qu'il convient d'attribuer beaucoup moins à l'orateur ou à l'écrivain qu'à son époque, n'entrevoit-on point toutes les ressources d'une langue que Bossuet allait illustrer bientôt par tant de chefs-d'œuvre ? (i
(i) C'est de 1659 à 1669, c'est-à-dire pendant la seconde période de sa carrière oratoire, que Bossuet produisit ses principaux chefs-d'œuvre. Jusque-là, dans ses premiers essais, il avait payé, quoique avec modéra-
La loi du changement, des vicissitudes continuelles des choses, est donc une loi universelle, inéluctable. En France, on ne devait pas l'éviter ; mais on ne l'y a connue que dans ses manifestations les plus douces. Ce qu'elle a frappé, ce sont les hommes et parfois les races ; elle a laissé debout les institutions.
(( Les François, la plus noble nation de l'Europe, ont
» reconnu tousjours une parfaicte et véritable royauté, et
» despuis 1200 ans qu'ils ont establi leur empire dans les
» Gaules, ils n'ont pas abandonné ceste belle forme de
» commander que la nature inspire aux hommes, que Dieu
» institua en Adam, renouvela en Noé, fist esclater sur son
» peuple lorsqu'il lui communiqua sa souveraineté, et par
» laquelle luy mesme, monarque souverain de tous les estres,
» modère avec un sy bel ordre cest univers ; et, quoyque le
» sceptre des François ayt souvent changé de main et passé
» dans des familles différentes, il y a néanmoins persévéré
» tousjours soubz une mesme forme d' Estât. »
Et Bosquet s'en félicite.
La Monarchie est de tous les gouvernements le meilleur et le plus parfait : il est vrai qu'elle a aussi ses dangers.
« Le plus redoutable et presque le mortel accident qui » peut survenir à une royauté bien establie, c'est la mort du » prince quand il ne laisse point de successeurs.... » Heureusement, (( la loy de la succession que les François ont
tion, son tribut au faux goût du temps. « Ni l'art, ni la nature, ni Dieu » même ne produisent pas tout à coup leurs grands ouvrages ; ils ne » s'avancent que pas à pas ; on crayonne avant que de peindre : on des- » sine avant que de bâtir, et les chefs-d'œuvre sont précédés par des » coups d'essai. » (II« sermon pour le i"' dimanche de Carême).
» establie dès le commencement empêche que nos roys ne » meurent jamais : le mort saisissant le vif, le trosne royal » n'est jamais vuide, et, quelque observation qu'ayent voulu » faire deux sçavants hommes de ce siècle, ils auroient » peyne à me persuader qu'il y ayt eu un interrègne vérita- » ble dans cest Estât ; et, quand bien mesme Thierry der- » nier seroit mort sans laisser aucun successeur, comme ils » escrivent, c'estoit au temps que le maire du Palais estoit » desjà investy de l'authorité royalle, c'estoit pendant les » derniers souspirs de la première race de nos roys, c'es- » toit dans le désordre général de cest Estât pour la sécu- » rite duquel il importa au bien public que la couronne » royalle fust transférée sur la teste de Pépin, quy la » recueillit comme une pierre délaissée et abandonnée par » la fénéantise des derniers Mérovingiens, ses légitimes » possesseurs.
» Le second accident quy frappe dangereusement les » royautés, est la minorité de leurs princes.
» Il arrive souvant que, les roys mourantz, leurs succes- » seurs montent bien sur le trosne ; mais ne le remplissent » pas. Leur condition et leur naissance les font roys ; mais » leur eage et leur foiblesse les interdizent de fonctions » royales. Et quoyque le bien public ayt avancé leurs
» années, il fauct néanmoins qu'ilz obéissent à la loy de
» la nature et que, jusqu'à ce qu'elle les ayt rendus capa- » blés de commandement, ils le déposent entre les mains )) d'autruy.
» Pandant ce temps, sy ce n'est pas un véritable interrè- » gne il en porte pour le moins les images, et souvant il est » suivy de semblables évesnementz. C'est un temps doup-- » teux auquel le prince agit et n'agit point. Il est roy sans » faire le roy. 11 est sur le trosne sans commander, sa puis- » sance est comme suspandue. C'est une espèce d'éclipsé
» quy n'oste pas à la véritté au peuple son soleil, mais quy
» le prive pour quelque temps de sa lumière, et pendant ces
» infortunées ténèbres, les monstres affreux de l'Estat pren-
» ncnt leur naissance, la violance des puissans, rambition
» des grandz et la licence de tous les ordres partagent alors
» l'empire et jettent les Estats dans des pareilles calamités
» à celles qui accompagnent les royaumes eslectifs pendant
» les interrègnes... »
Voilà, certes, un tableau vigoureux et de forte touche. Et comme il est vrai ! On l'avait bien vu en France quelque trente ans en deçà et à d'autres époques. Or, pour pacifié que parût le royaume en ce moment, on était bien exposé aie revoir encore... Les jours de la Fronde, somme toute, étaient prochains, et Bosquet faisait par avance la peinture de maux dont son cœur de Français devait tant souffrir.
Ce n'était pas qu'il eût alors la moindre prévision de ces maux. Chez lui, les craintes de la première heure étaient passées.
(( Nos histoires, dit-il, sont les fidelles témoins des » bénédictions que le ciel a versé sur le gouvernement des » Reynes qui, dans les rencontres du bas eage de nos » Roys, ont soustenu, avec un courage et une prudence » digne des plus grandz princes, les affaires de l'Estat. Telle )) feust Blanche, fille d'Alphonse, Roy d'Espagne, veufve » de Louis huitième...
» Telle est aujourd'huy ceste illustre princesse que sa » vertu héroïque, éprouvée presque durant le cours de » trente années, a porté à la régence.... Sa piété, sa force » et sa prudence, qui se sont exercées despuis longtemps » en des occasions à la vérité moins éclatantes, mais plus ^) difficilles à souffrir à un grand cœur, luy font produire
» maintenant ces actions glorieuses quy esgallent la gran- » deiir de TEstat dont elle gouverne les intérêts...
» Desja le ciel s'est déclaré pour la conduite de Sa » Majesté. Les factions que l'on eust peu apréhender, dans » les commencements, de la diversité des religions ou des » intérests, ont esté estouffées par sa prudence presque » auparavant qu'elles eussent pareu dans l' Estât, et, au » dehors, une victoire signalée ayant marqué les premiers » jours de sa Régence, et despuis, la prise de Thionville, » de Trin et d'autres places fortes en ayant confirmé le )) bonheur, que ne doibt-on pas espérer de son incompara- » ble conduite et de la Providence divine sur cet Estât ?
» Mais aussi, Messieurs il fault que l'obéissance des
» peuples envers leur prince supplée au deffaut de son
» eage L'union est principallement nécessaire pendant
» la minorité des Roys... »>
Entrant alors dans la partie principale de son sujet, Bosquet donne un libre essor à ses espérances. Son enthousiasme déborde, sa parole s'échauffe et s'enflamme jusqu'à trouver des accents qui tiennent presque du lyrisme ; et c'est sur un ton de prophète qu'il célèbre la grandeur et la gloire de ce roi-enfant, en qui il croit reconnaître le Salomon des temps nouveaux.
« La puissance souveraine [de Dieu], quy a fondé ceste » monarchie dans la chrestienté pour faire voir aux yeux du » monde ce que son conseil éternel a résolu de plus grand et » de plus auguste dans l'ordre du gouvernement des hommes, » a eslevé ce jeune prince sur le throsne pour achever par » sa conduitte les plus glorieux desseins de sa providence.
» Ne portez point vos pensées, messieurs, à des victoires )) sanglantes, h des triomphes illustres, à des conquestes la
) main armcc de l'univers. C'est assez avoir versé de larmes ;
) e'est assez avoir ruisselle de sang ; c'est assez avoir souffert
> de cruautés. Dieu ne veult plus estre appelé le Dieu des ) armées et des battailles ; et sa bonté, touchée de nos ) malheurs, ne veult recognoistre désormais autre nom que ) cellui de Dieu de la paix et du repos. Sa justice souveraine ) s'est assez vengée de nos crimes par les désordres des ) guerres dont elle nousachastiés depuis plus de vingt années, ) le nombre de nos misères a tantost adoucy sa rigueur, et, ce
> siècle de fer cessant, l'eage d'or doibt revenir sous l'em- ) pire de ce jeune monarque, et l'agréable saizon de la paix ) doibt terminer tous nos travaux.
» C'est l'ordre de ceste mesme divine Providence de ) mesler le règne des Princes et varier leurs humeurs et ) inclinations, de faire succéder leurs vertus différentes, et ) d'eslever sur le throsne la paix et la religion de Numa après ) la guerre et l'ardeur de Romulus »
La longue espérance 'des parents stériles n'a presque jamais été exaucée que pour donner à la terre des princes amis de la paix, témoins ces héros de l'Écriture sainte : Isaac, Jacob, Joseph et Samuel. Un enfant n'a été accordé « à ce
» belliqueux monarque Louis treiziesme qu'afm qu'un
» jeusne prince digne héritier de son nom, de ses vertus et » de son Royaume, couronne par une paix victorieuse la » gloire de ses triomphes.
» Ce sera luy qui confirmera par ses sainctes loix, par » l'administration d'une bonne justice, et par les ordres d'une i) police bien réglée, ce grand esclat et ceste haute réputa- » tion que les armes victorieuses de son père ont acquis à » ce royaume.
» Ce sera luy qui construira à Dieu ce temple de paix que
» son père avoit desseigné de bastir sur ses derniers jours ;
» mais, parce que, comme David, il avoit esté homme de
» guerre, il avoit versé le sang, Dieu a choisy ce jeusne
» Salomon pacifique quy, sans faire aucun bruit et sans don-
» ner aucun coup de marteau ny de glaive, eslevera le bas-
» timent de ce temple doré dans lequel Dieu a destiné à la
» paix une éternelle demeure. » (i).
Ce qu'il en devait être de ces espérances, l'histoire depuis nous l'a appris.
Certes, aucun règne n'a mérité davantage le titre de glorieux que celui dont Bosquet célébrait en termes si magnifiques l'avènement. Il en est peu, par contre, dont la fin ait été entourée de plus de tristesses. La grandeur incontestée et sans pareille de Louis XIV a connu plus que toute autre les amers déboires du retour des choses, cette contre-partie de la gloire humaine qui s'appelle la décadence. Malheureusement, cette décadence, quand elle vint, ne fut pas seulement celle d'un homme : ce fut celle de la Monarchie.
Et, par ce côté surtout, Louis le Grand ressembla beaucoup à Salomon. Rien n'est stable sous le soleil.
Le vendredi matin, 23 octobre, les députés des Etats commencèrent leurs travaux, après avoir décidé qu'un service funèbre serait célébré dans L'église Saint-Pierre pour le repos de l'âme du feu Roi (2).
(i) Archiv. départem. Procès-verbaux des Etats, année 1643.
(2) Ce service eut lieu le 23 novembre. Voici sur cette cérémonie quelques détails que nous empruntons au procès-verbal des Etats : «c Au milieu de la grande nef de la cathédralle, on avoit construit une chapelle ardente sous laquelle il y avoit une bierre couverte d'un grand drap de velours noir, parsemé de fleurs-de-lis d'or et enrichi d'une croix de toile d'argent. Geste chapelle estoit entourée de cent pauvres ayant des habits de deuil et portant chascun un grand flambeau de cire blanche avec les armes de Sa Majesté. Le grand autel de l'esgiize estoit orné de
Leurs délibérations, durant cette session encore, ne furent pas toutes selon les vues du Pouvoir. On leur promettait la paix : ils l'attendaient ; mais ils ne pouvaient s'empêcher de reconnaître que cette paix promise et attendue continuait à leur coûter bien cher. On accablait la province de demandes d'argent, alors que la misère y était très grande. Ils répondirent donc sur bien des points par des refus, ne voulurent s'engager à aucun prix dans les dépenses des quartiers d'hiver, et se déclarèrent impuissants à pourvoira l'entretien des ports de Leucate, de Brescou, de Hautpoul et de Salées.
On ne tenait pas assez compte non plus de quelques clauses, importantes cependant, de la convention de Béziers. C'est ainsi que, malgré cette convention, des étapes avaient été établies, aux frais desquelles la province s'était vue arbitrairement condamnée à subvenir. Plusieurs crues considérables avaient été mises sur toutes les fermes, « au grand dommaige du pauvre peuple. » Le droit de subvention, aboli en certains endroits, était maintenu en Languedoc, malgré les termes d'un contrat passé avec Sa Majesté, qui reconnaissait à la province la faculté d'en repousser les charges, le jour où l'on en aurait obtenu ailleurs l'abolition. Ajoutons à cela les vexations des commis pour la levée des taxes du ban et de l'arrière-ban, les procédés violents des visiteurs et contrôleurs des gabelles. Les députés étaient vexés, et ce
parures de velours noir, avec les mesmes armes en broderie d'or, et celles de la province en broderie d'argent. L'archevesque de Narbonne, président des Estatz, célébra la grande messe.... La messe finie, l'archevesque vint prendre place dans le banc des prélatz, et en mesme tems feust faicte, fort éloquemment, l'oraison funèbre par le Père Cazalas, prieur du couvent des Jacobins réformés de ceste ville. » (Archiv. dép.). Le 2) novembre, les députés prenaient, au sujet de cette oraison funèbre, une décision en vertu de laquelle elle devait être imprimée « à la diligence » des syndics généraux et les exemplaires envoyés en tous les diocèses » de ceste province »
furent les évoques de Viviers et de Montpellier, celui-ci surtout, qui reçurent la mission de formuler les plaintes des Etats, par-devant le gouverneur de la province (i).
Pas plus que le Gouvernement, les intendants n'eurent lieu d'être satisfaits.
Bosquet, spécialement chargé de rembarquement des troupes de Catalogne, s'était vu contraint, pour fournir aux dépenses de cet embarquement, de prélever dans quelques diocèses une somme de cent mille livres sur le fonds des étapes. Les représentants du pays n'hésitèrent pas à déclarer cette entreprise contraire à leurs plus essentielles libertés. Ils infligèrent un blâme à Bosquet, et celui-ci fut obligé de donner des explications sur sa conduite (2).
C'était dur.
En définitive, il n'avait fait qu'obéir aux ordres de Sa Majesté, manifestée par une décision de son conseil. Et encore, on ne savait pas tout ; car il ne pouvait pas tout dire dans sa défense.
Ce que les députés des Etats ignoraient, c'est que lui. Bosquet, avait, jusque dans les abus dont la responsabilité ne lui incombait pas, ménagé autant que possible les intérêts de la province. Avant que de recourir aux fonds des étapes,
(i) Archiv. départ. Procès-verbaux des Etats, année 1643.
(2) ù En suitte de quoy, dit le procès-verbal, le s. de Bosquet, pre- » nant la parole, auroict dict, qu'ayant receu commandement du Roy de » faire passer les troupes par eau jusques en Catalogne et n'ayant point » d'argent pour fournir à ceste dépense, il auroict esté contraint d'en » prendre sur le fonds des estapes, puisque ceste despense se faisoit » pour le soulagement de la province, que Testât d'icelle avoit esté » arresté au conseil, et qu'il le feroit voir à ceste assemblée, laquelle il » prioit de prendre ceste confiance que, en tout cela, il y avoit apporté » tout le bon ménage qu'il luy avoit esté possible. » (Séance du 23 octobre. Procès-verbaux, fol. ^6).
et « pour avancer le service du Roy » (i), il s'était engagé personnellement pour une somme considérable que, ni le surintendant des finances, ni MM. les secrétaires d'Etat, ne s'étaient empressés de lui rembourser (2). La cassette royale était vide, ou Ton jugeait à propos de ne point l'ouvrir, et on l'avait formellement autorisé à prendre, sur les crédits alloués par l'assemblée de 1642 en vue d'une autre destination, la somme de cent mille livres qui lui était nécessaire pour faire honneur à sa signature de commissaire du Gouvernement.
Parmi les députés qui le blâmaient, combien eussent agi différemment s'ils se fussent trouvés dans son cas ?
Décidément la charge d'intendant était trop lourde.
Et on venait lui annoncer qu'un sieur Dupré ambitionnait de prendre sa place ! (3).
Mais il n'y tenait guère à cette place ! et il la céderait volontiers .
Si seulement la vie qu'il souhaitait avait pu venir !
Et Bosquet avait quelque vague espoir qu'il allait enfin entrer dans sa voie.
L'Evèché de Pamiers, laissé vacant par la mort de Sponde, n'était pas encore occupé.
Il résolut de poser sa candidature pour ce siège.
Ce n'était pas sa première tentative. Une autrefois, candidat malheureux, il s'était vu rigoureusementécarté, et dans des conditions particulièrement pénibles dont nous devons faire le récit.
Que nos lecteurs nous permettent donc de revenir un peu en arrière.
(1-2) Lettre de Bosquet à Séguier, du 10 juin 1643.
(3) Lettre de Bosquet à Séguier, du 16 novembre 1643. (Bibliothèque Nationale. Mss. fr., n° 1737'^, fol. 6^^). — Nous publions cette lettre au chapitre suivant.