CHAPITRE Vlll
Bosquet iiitciidant de Languedoc (suite). — Ses démêlés avec Baltliazard
SOMMAIRE
Les prédécesseurs de Bosquet à l'intendance de Languedoc. — Excellents rapports de notre intendant avec son collègue, le sieur de Grimonville. — Ce dernier est remplacé par Balthazard, esprit mesquin et jaloux. — Balthazard revendique la préséance. — Bosquet en appelle à Séguier. — Sa courtoisie : éloge qu'il fait de Balthazard dans son discours aux Etats. — Il en est mal récompensé. — Mauvaise administration de Balthazard pendant une absence de Bosquet. — Sa mauvaise foi et sa méchanceté. — Retour de Bosquet. — Balthazard l'évite. — Lettre à Séguier, où Bosquet se plaint d'une friponnerie de Balthazard. (^ Par cet échantillon, il vous plaira, Monseigneur, de juger de la pic ce. — Balthazard prétend être seul chargé de l'administration de l'armée et des finances. — Bosquet relève cette nouvelle impertinence. — Gaston d'Orléans gouverneur de la province. — Balthazard est soutenu par ses favoris. — Séguier, protecteur de Bosquet, l'envoie en mission à Toulouse. — Le Parlement de Toulouse refuse de reconnaître le nouveau présidial de Limoux et casse ses arrêts. — La création de nouveaux offices, moyen pour l'Etat de battre monnaie. — Les magistrats de Carcassonne, dont les intérêts sont lésés par l'établissement d'un présidial à Limoux, se mettent sous la protection des Etats. — Abolition du présidial. — Balthazard ne désarme pas. Il accuse Bosquet d'avoir réglé arbitrairement certaines étapes. — Bosquet se défend; mais il est las de toutes ces luttes. — Autres ennuis. — Le Trésor le paie mal. — Il tombe malade à Privas. — Sa vie est en danger. — En convalescence, à Sallèles, prèsde Narbonne, il ne laisse pas de s'occuper de l'administration de la province. — Il est désigné pour prendre la parole, au nom du Gouvernement, à la prochaine assemblée des Etats. — Méchants propos de Balthazard. — Bosquet s'en plaint, dans une nouvelle lettre à Séguier.
osQUET avait succédé, dans la charge qu'il occupait, à deux fonctionnaires distingués : Charles de Machault, auquel sa qualité d'intendant militaire avait permis de jouer un rcMe des plus importants
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durant les trois années qu'avait duré son mandat (i), et Hercule de Vauquelin des Yveteaux, le modèle des intendants civils (2). Un troisième intendant, le sieur André de Tanze de la Perche, était passé inaperçu dans la province. On Tavait remplacé, depuis quelques mois, par le sieur de Grimonville dont Bosquet était devenu ainsi l'unique collègue.
Ce Grimonville devait séjourner peu en Languedoc (3). Nommé en 1642, nous le voyons figurer à côté de Bosquet dans les comptes rendus des Etats de cette même année ; mais, en 1643, le Roi lui avait donné une autre destination et substitué Jean de Balthazard, (( maître des requêtes ordinaires de son hôtel » (4).
Très simple d'allures et s'effaçant toujours, homme de tact surtout, ne prenant jamais aucune décision sans l'avis de son
(i) Charles de Machault figure dans les procès-verbaux avec les qualifications suivantes: conseiller du Roy en son conseil d'Etat, intendant de la justice, police et finances près la personne de Ms^" le Prince et armées de Guienne et de Languedoc. Ce fut lui qui prit la parole au nom du gouvernement dans l'Assemblée des États de 1640. — Voir procès-verbaux (Arch. départ.).
(2) Hercule de Vauquelin descendait d'une famille très noble et très ancienne, établie près de Falaise, en Normandie. Il était petit-fils de Jean de Vauquelin, sieur de la Fresnaie et autres lieux, magistrat et poète, prédécesseur détrôné et oublié de Boileau, et qui avait composé un Arl poéliquC;, des satires, des épigrammes. Son père, Guillaume de Vauquelin, était magistrat. Son oncle. Nicolas de Vauquelin, sieur des Yveteaux, poète et littérateur, est resté célèbre par l'originalité de sa conduite. Hercule prit à ce dernier le nom des Yveteaux. Il eut lui-même du goût pour les lettres, la poésie, et n'en fut pas moins un magistrat très attaché à ses devoirs et très considéré. ^— V. Les Intendants du Languedoc, par M. Florentin Astre ; Mt^mo/r^s de U Académie des sciences de Toulouse, <)" série, t. IV, page 420 etseq.)
{}) Nicolas Bretel, sieur de Grimonville, fut appelé l'année suivante à l'intendance de l'armée d'Italie.
(4) Jean de Balthazard, sieur de Malherbe. On ne sait rien de son origine. fArch. départ. Procès-verbaux des Etats, année 164].)
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collègue dans les affaires qui étaient de leur commune compétence, rendant sans effort à ce dernier toute la déférence et tout le respect qui lui étaient dus en raison de la priorité do son titre, Bosquet n'avait pas eu de peine à bien vivre avec Grimonville.
Il ne devait rencontrer chez Balthazard ni les mêmes égards, ni la même délicatesse.
Si nous avons bien su lire entre les lignes, dans la correspondance de Bosquet avec Séguier, depuis le mois d'octobre 1643 jusqu'en janvier et février 1645 — correspondance très réservée d'ailleurs, quoique piquante parfois, et où il est visible que la charité du chrétien imposa souvent silence aux légitimes colères de l'intendant — ce Balthazard était un fat, d'esprit médiocre et sans noblesse d'âme , que de hautes influences, on ne sait lesquelles, avaient seules pu pousser aux emplois publics.
Il arrivait à peine dans la province que déjà se trahissaient les côtés mesquins de sa nature.
Bosquet ayantreçu, par l'entremise de Séguier, la commission qui lui donnait le droit de siéger aux Etats en qualité de premier Intendant et d'y prendre la parole au nom du gouvernement de la Régence, Balthazard s'offensa de cette distinction accordée à son collègue. Mettant en avant son titre de maître des requêtes (i), il revendiqua hautement la préséance.
Bosquet, on le pense bien, ne se laissa pas dépouiller d'une prérogative qui lui eut appartenu à l'ancienneté, alors même
( I ) L'institution des maîtres des requêtes {a libellis siipplicibus) était déjà fort ancienne. Primitivement ils étaient chargés de recevoir les plaintes et les requêtes qu'on adressait au Roi. Sous Henri II, on leur confia la mission de faire des inspections dans les provinces, comme autrefois les Missi Domlnicl de Charlemagne. Sous Louis XIV, leurs attributions furent plus étendues. Rapporteurs au Conseil d'État, juges aux requêtes de l'Hôtel du Roi, et en cette qualité ayant à connaître des causes des princes, des officiers de la couronne, des comm.ensaux de la maison du
que rautoritc supérieure ne la lui eut pas confirmée par lettrespatentes. Il défendit son bien et ce qu'il avait quelque raison d'appeler son a honneur » : Balthazard avait trouvé son maître.
Voici en quels termes Bosquet rendait compte à Séguier de ce différend, pour lequel il crut devoir réclamer l'arbitrage de son chef hiérarchique :
a Monseigneur,
» Il s'est rencontré une difficulté en l'ajustement que » Monsieur Balthazard et moy avons voulu faire de toutes les » choses qui peuvent entretenir la bonne intelligence que » nous avons résolue de garder pour le service du Roy dans » ceste province. C'est que le dict sieur Balthazard a pré- » tendu avoir la préséance sur nous pour les raisons qu'il m'a » dict vous avoir déclarées au long, Monseigneur^ avant son » départ de Paris.
» Comme je veux estre fondé dans un plus juste titre, j'ay » dict mes raisons au contraire, et nous avons tombé acord » que je demeurerois dans la possession de la préséance que » vous m'avez déjà donnée, Monseigneur, dans les lestres » patentes et arrests qui ont été expédiés pour ceste pro- » vince, et que je ne crois point me devoir estre contestée » en aucune façon; et, cependant, que nous vous rendrions » compte, Monseigneur, de ce qui s'est passé entre nous, » comme je fais par ceste-cy.
Roi, c'était dans leurs rangs qu'on choisissait de préférence les fonctionnaires chargés de représenter l'autorité centrale dans les provinces. Nos maîtres des requêtes actuels sont loin d'occuper une aussi grande place dans nos institutions. Leur rôle consiste à présenter le rapport de certaines affaires sur lesquelles le Conseil d'Etat doit statuer, et ils n'ont voix délibérative que pour les affaires dont ils ont fait le rapport. (V. Çhéruel, Dictionnaire des Inslilutions de la France).
ni —
» J'espère, Monseigneur, que vous approuverez nostrc » procédé, et affin qu'il ne puisse arriver à Tadvenir aucune » occasion de rupture pour ce regard, vous nous ferez la » grâce de nous ordonner ce que vous jugerez raisonable, » comme le dict sieur Balthazard m'a dict que vous lui avez » promis avant son départ. La bonté qu'il vous a pieu, Mon- » seigneur, d'avoir pour moy en toutes rencontres me faict » voir que vous ne souffrirez point que la dignité que j'ay » reçu de vous soit diminuée en aucune façon entre mes » mains, et que je sois marqué de ceste flétrissure qui ne » pourroit estre attribuée qu'au peu de mérite de ma per- » sonne, et porteroit de la confusion en quelque façon au » jugement qu'il vous a pieu faire,
)) Monseigneur, » De vostre-très humble, très-obéissant, » très-fidèle et très-obligé serviteur.
» Bosquet.
» A Montpellier, le 5 octobre 164^. »
A cette lettre était joint leposl-scripluin suivant :
(( Monseigneur,
» Despuis que j'ay escrit mes lettres. Monsieur Balthazard
» me fait voir celle qu'il vous escrit, où j'ay remarqué que
» l'exemple de M. de Grimonville ne peut pas tirer à consé-
» queiice pour les raisons. Monseigneur, qui vous sont
» mieux conues qu'à moy, outre qu'il y avoit quelque pré-
» texte sur ce que M. de Grimonville estoit plus ancien que
» moy, ce que M. Balthazard n'est point. Celuy de M. Fa-
» vier, en cas qu'il soit véritable (de quoi l'on doute en ce
» pays) est en une autre hypothèse, d'autant que M. le Pré-
') sident Faure (i) estoit seulement conseiller d'Estat hono-
) raire et officier en une compagnie souveraine ; que si ceste
0 raison estoit considérable, il faudroit que je cédasse à une
) légion de conseillers d'Estat codicillaires auxquels je ne
0 céderois point le pas, quand il ne vous auroit pas pieu,
') Monseigneur, de m'honorer de la séance du Conseil. Au demeurant, Monseigneur, j'ay reconu que M. Balthazard ne veut mourir que d'une belle mort, et sauver la défaite
') de la prétension que quelqu'un luy a faict avoir par l'hon-
) neur qu'il aura de vous obéir, et qu'il ne seroit pas marry
•) qu'elle n'eust pas esté conue ; mais que, quand il vous
) plairra luy ordonner de la quiter, il consentira très-agréa-
i) blement à la Présidence dont il me donne d'hors et déjà la
) possession. Vous estes, Monseigneur, le mestre et l'arbitre
') souverain de mon honneur et de mon bien (2) ».
Bosquet, ayant tous les droits du monde en cette affaire, eut raison, cela va sans dire, au tribunal du Chancelier. Celuici décida qu'il n'y avait pas lieu de lui contester la préséance et invita Balthazard à se contenter modestement du second rang.
(i) Le président Faure figure dans les procès-verbaux des Etats tenus à Beaucaire en 1622. Il y porte le titre de Conseiller du Roy et de Commissaire de Sa Majesté. (Dom Vaissette, t. IX, p. ^^^}). Il dut garder longtemps sa charge; car, en 1628, il assistait aux Etats réunis à Toulouse et y prenait la parole en qualité d'intendant fV/^/ii., p. 374). — Favier, conseiller d'État, fut nommé en 1623 commissaire spécial pour l'exécution, en Languedoc et au pays de Foix, del'édit de pacification donné en 1622 (Ibid., p. 3^)); et il est possible que, vu le caractère extrêmement délicat et temporaire d'ailleurs de sa mission, il ait eu alors le pas sur le président Faure et les autres intendants. C'est probablement à ce fait que Balthazard faisait allusion dans sa lettre à Séguier pour justifier ses prétentions. Seulement, nous ne voyons pas trop la parité qu'il pouvait établir entre lui et le conseiller Favier.
(2) Biblioth. Nation. Mss. fr. 17377, fol. 180 et 181. — Lettre et postscript, autographes.
Balthazarci s'attendait à cette solution. Quelque déplaisir qu'il en eut, il dissimula. Il se déclara heureux de souscrire, en cette occasion, h la volonté du Garde des sceaux, protesta de rexcellcnce de ses dispositions à l'endroit de Bosquet, et ce dernier, qui ne demandait pas mieux que de vivre en paix avec un collègue, lui tendit cordialement la main. On s'engagea alors, de part et d'autre, à se soutenir en suivant exactement la même ligne de conduite. Le bien du service du Roi et de la province nécessitait cette entente.
Bosquet, lui, était sincère. N'ayant point et ne voulant point avoir d'arrière-pensée, c'était avec la persuasion intime d'être vrai qu'il disait aux Etats, à la fin du discours dont nous avons reproduit ailleurs quelques passages :
(( Que sy mes services. Messieurs, dont je sens la petitesse, » n'ont pas esté inutiles en quelques rencontres pendant le » cours de ceste année, j'oze vous les promettre. Messieurs, » beaucoup plus profitables à l'advenir, tant qu'il plaira au » Roy me commander de le servir en ceste province, puisque » Sa Majesté, recognoissant ma foiblesse et scaichant vos » besoings, vous a envoyé un personnage d'une grande vertu, » d'une longue expérience, et d'une ancienne cognoissance » de vos affaires, aux forces duquel joignant mes foibles » efforts, j'espère que l'union de nos soins rendra nos » employs plus vigoureux et que le Ciel, bénissant nos des- » seings, quy n'ont autre fin que le service du Roy et le » soulagement de ceste province, nous aurons ceste joye de » voir affermir dans vos espritz et au milieu d'une ferme » paix ceste union et ceste intelligence dont je vous ay si » longuement entretenu avec tant d'ennuy et si peu de
» grâce ( i
(i) Procès-verbaux des États. Année 1643. Discours de Bosquet, in fine.
C'étaient là, certes, de bonnes paroles, et l'on ne pouvait mettre plus de courtoisie à présenter un collègue jaloux de n'être point effacé aux yeux du public. Malheureusement, celui à qui s'adressaient de tels éloges en était peu digne. Incapable de comprendre le sentiment d'exquise délicatesse qui les avait dictés à Bosquet, il ne devait guère tarder à les démentir.
Dans le pays, du moins, on apprit bientôt ce qu'il valait.
Bosquet avait du se rendre à la Cour pour la défense de ses droits à l'évêché de Pamiers. Balthazard, resté seul chargé de l'administration de la province, ne résista pas au désir de se poser en maître, et il prit dès lors une attitude qui fit regretter plus d'une fois aux Languedociens le départ de leur premier intendant.
Celui-ci se guidait, dans tous ses rapports, d'après les principes d'une modération à laquelle nous avons vu qu'on se plaisait universellement à rendre hommage. Juste, on ne pouvait pas l'être plus que lui : on louait son habileté, son adresse à adoucir les mesures les plus rigoureuses, et l'esprit de conciliation dont il était animé dans les cas fréquents où les exigences du bien général de l'Etat ne s'accordaient pas avec celles du bien particulier delà province.
Balthazard avait hâte d'établir sa réputation sur d'autres bases. Dur, cassant, plein de morgue, il entendait s'imposer ainsi au respect. On le vit, en même temps, sous prétexte de zèle, se multiplier en des affaires où son incapacité fut manifeste, se lier imprudemment avec des financiers spéculateurs, et conclure avec eux les marchés les plus onéreux. Le Languedoc n'avait jamais été aussi mal administré.
On haïssait Balthazard et, en vérité, il ne s'en souciait guère. Il lui importait peu qu'on l'aimât, pourvu que son autorité fut redoutée. Il est des natures ainsi faites.
Et, comme s'il ne témoignait pas par ses actes d'une hosti-
lité assez grande à l'égard de celui dont l'influence et la popularité le gênaient, il répandit partout la nouvelle que le premier intendant, tombé en disgrâce, ne reviendrait plus dans le Languedoc.
En cela, il se trompait fort. Bosquet pouvait bien, pour des raisons qui nous échappent aujourd'hui, n'avoir pas eu gain de cause dans l'affaire de Pamiers. Ce n'était pas la preuve absolue d'une défaveur à laquelle les manœuvres déloyales et les intrigues d'un collègue jaloux n'eussent peut-être pas été étrangères, si elle se fut produite. Somme toute, les hommes comme lui étaient rares, et l'on savait encore apprécier ses services. Notre intendant revint donc, à la grande surprise et au grand déplaisir de Balthazard, après trois mois d'absence, pendant lesquels les amis nombreux qu'il avait conservés en province s'étaient fait une obligation de le tenir au courant des procédés indignes de son rival.
La rentrée de Bosquet en Languedoc eut lieu dans les premiers jours de mai. Balthazard se garda bien d'aller à sa rencontre. Il l'évita au contraire le plus possible, fuyant avec soin un tête-à-tête qui lui paraissait extraordinairement dangereux. Comment eût-il pu se défendre ? Ne venait-il pas, tout récemment encore, de se permettre une de ces indélicatesses qui attestent chez celui qui s'en rend coupable une absence absolue d'honnêteté? Sottement orgueilleux et incapable, jaloux et méchant, il ne lui manquait plus que d'être fripon. On pouvait lui appliquer, maintenant, cette flétrissure. Bosquet se plaignait de lui, en ces termes, à son protecteur, dans une lettre indignée :
» Je reprendray mon employ dans ceste province, après » avoir reconu l'obligation que je vous en ay, et vous avoir » renouvelé mes très humbles devoirs et mes respectz. Je
n'ay point trouvé M. Balthazard en ceste ville, d'où il est parti le jour que j'y suis arrivé, comme il avait faict à Beaucaire et a Nismes, où je V ay pesché [sic) entrant dans la province.
» Ses actions, Monseigneur, me seroient une ample matière pour ceste lettre ; mais son ancien procédé et sa manière de vie en mon absance m'obligent à me taire pour ne pas paroistre intéressé, et j'ayme mieux, Monseigneur, que ses actions vous soient escrites par autre voye que par mes lettres. Je ne puis pourtant pas obmettre, Monseigneur, une haute friponnerie qu'il m'a faicte. C'est que Testât des garnisons de la province est chargé de la somme de six cents escus pour l'intendant, laquelle est payée à celuy quy a servi pendant le cours de l'année començant et finissant aux Estatz de la province. Or, quoique j'aye servi seul durant toute l'année 43, j'ay trouvé, demandant au receveur ceste somme, que M. Balthazard, qui n'est dans la province que depuis les Estats de l'année 1644 (i), en a retiré le payement.
» Par cet échantillon^ il vous plaira ^ Monseigneur^ de juger de la pièce^ et si cet homme quy m'a enlevé mon bien, qui avoit publié ma perte dans la province, qui fuit ma vue et ma rencontre, est en estât d'agir d'intelligence avec moy. J'iray néanmoins. Monseigneur, mon grand chemin, et, après l'avoir exhorté dans l'ordre de la charité chrétienne, je ferai de ma part ce que je jugeray raisonable. Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous conserve en santé et prospérité et suis avec respect. Monseigneur,
» Vostre très-humble, très-fidèle et très- » obéissant serviteur,
A MontpeUier, ce lo mai 1644 (2). ^^ oOSQUET. »
(i) Les États de 1644, tenus en novembre et décembre 1643. (2) Biblioth. Nat. Mss. fr. 17378, fol. 44. Autographe.
Après un court séjour à Montpellier, notre intendant s'était rendu dans le Narbonnais, où il avait mission de surveiller rembarquement de nouvelles troupes à destination de la Catalogne. Dans l'intervalle, bien des révélations lui avaient été faites, bien des détails fâcheux lui avaient été rapportés touchant l'administration de son collègue. On avait formulé devant lui, au sujet de celui-ci, quantité de plaintes. La province recommençait à s'agiter : déjà se montraient les signes précurseurs de troubles prochains. Bosquet, voulant dégager sa responsabilité, crut devoir informer de la situation celui des secrétaires d'État qui avait le Languedoc dans son département, Philippeaux de la Vrillière. En même temps, il écrivit à Séguier et lui adressa un mémoire que nous n'avons plus et dont nous ne saurions trop déplorer la perte. C'eût été un document précieux pour l'histoire de la province à cette époque. La lettre de Bosquet au Chancelier, pleine de réticences, nous paraît en dire très long en peu de mots. La voici :
a Monseigneur,
» Toutes les revues de Catalogne ont passé heureusement » la mer.
» Je suis obligé, Monseigneur, d'escrire un mot à
» Monsieur de la Vrillière des procédés de M. Balthazar. » Vous jetterez les yeux, s'il vous plaict, sur la copie de la » lettre que je luy envoie. Si je n'avois eu aucuns desmélés » avec luy, Monseigneur, j'escrirois au long Testât de la » province sous son administration ; mais les vérités que je » dirois pouvant estre rendues suspectes en ma plume, je lais- » seray à la province la liberté de se plaindre et l'entière » gloire de l'avoir faict corriger. Néanmoins, à vostre égard, » Monseigneur, ne devant avoir aucune chose de cachée, je » joins un petit mémoire à ceste lettre qui est le commence-
» ment des désordres de la province et que je continueray
» quand il vous plairra me le comander. Je conois bien,
» Monseigneur, que je ne fais rien d'avantageux pour mes
» interests, donnant occasion d'esloigner une personne dont
» l'ignorance extrême, la vanité, la malice, me donnent quel-
» que petit esclat, et qu'à sa place sans doute on en envoiera
)) un autre qui pourra obscurcir ce jour ; mais il sera homme
» d'honneur, et en tout cas, je vous dois, Monseigneur, un
» compte exact de toutes choses, et j'eusse peu vous taire
» celles-cy, si je n'estois, avec l'atachement et la passion que
» je dois,
» Monseigneur,
» Vostre très-humble, très-fidèle et
» très-obéissant serviteur,
» Bosquet. »
Narbonne, 2^ mai 1644 (i).
L'autorité conférée à Bosquet et à Balthazard s'étendait à tout ce qui avait trait à la justice, à la perception ou à l'emploi des finances et à l'administration militaire, et n'avait d'autres limites que celles même de la province. Le Languedoc comprenait bien deux généralités (2) ; mais cette division du territoire, vu les circonstances où l'on se trouvait, n'avait pas été admise en haut lieu pour servir de base à une division correspondante des juridictions entre les deux intendants.
Un tel arrangement de choses ne devait être que très médiocrement du goût de Balthazard. Partout effacé, écrasé par la supériorité de celui qu'il détestait, obligé néanmoins
(i) Biblioth. Nation. Mss. fr. 17378, fol. 68. Autographe.— Cette lettre est suivie du post-scriptum suivant : «Je vous envoie le catalogue » des livres du sieur Petit, et vous demande pardon si la haste du cour- » rier ne me permet point de mettre ceste lettre au net. » Il y a, en effet, quantité de ratures.
(2) Toulouse et Montpellier.
de se concerter avec lui, de prendre son avis et de lui demander le mot d'ordre, soumis à son contrôle dans toutes les affaires qu'il traitait, son amour-propre était au supplice au moins autant que sa conscience facile et peu délicate était gônée. Il ne faut donc pas être surpris s'il fit tout ce qu'il put, soit auprès du Gouvernement par de nombreuses démarches, soit auprès de son collègue, en essayant de peser sur sa volonté par toute sorte d'avanies, pour provoquer une entière et complète séparation de pouvoirs, laquelle eut laissé les deux intendants libres d'agir à leur guise dans leur ressort respectif ou dans des fonctions déterminées et absolument indépendantes les unes des autres. C'est mû par ce désir qu'il alla publiant partout que Bosquet n'avait rien à voir dans l'administration de l'armée et des finances, et que lui seul était chargé de pourvoir aux approvisionnements des troupes et de régler leurs étapes.
Bosquet était alors à Limoux, où le Roi l'avait envoyé établir un sénéchal et un présidial (i) de création toute récente. En même temps, il surveillait le passage des troupes de cavalerie qui se rendaient en Catalogne, et déterminait si bien l'ordre de leurs journées et la direction qu'elles devaient prendre que ces troupes, « que jusques icy on avoit faict marcher par sept à huict estapes inutilement et à la foule de la province », étaient remises par lui dans la ligne droite qui les devait conduire à destination en trois jours (2).
(1) Les présidiaux furent institués par Henri II, en 1=1)1, pourabréger la longueur des procès et débarrasser les Parlements d'affaires sans importance. Ils se composaient de neuf magistrats, ayant à leur tête un sénéchal, et ressemblaient assez à nos tribunaux de première instance. Ils avaient double juridiction, civile et criminelle. Il n'y avait primitivement que trente-deux présidiaux. Dans la suite on les porta à cent. (V. Chéruel, Dict. des Insl. de la France).
(2) Lettre autogr. de Bosquet à Séguier, datée de Limoux, le 6 juin 1644. (Biblioth. Nat. Mss. fr., n" 17381, fol. 100).
Il ne voulut pas, néanmoins, laisser passer la nouvelle impertinence de Balthazard sans la relever, d'autant plus que, ne recevant aucun ordre de la Cour relativement à l'armée de Guyenne, il ne pouvait raisonnablement s'en prendre qu'aux intrigues et à la perfidie de son collègue.
(( Monseigneur, mandait-il à Séguier, j'ouvris les audiences » du nouveau sénéchal de ceste ville vendredy dernier, » après avoir receu les officiers en nombre suffisant pour » exercer la juridiction présidiale.
» M. de Marca m'escrit de Barcelonne, Monseigneur, » qu'il attend l'armée de Guienne dont, n'ayant receu aucun » ordre de la Cour pour faire préparer les estapes^ non plus » qu'aucune response aux lettres que j'ay escrit par tous les » courriers, j'appréhende avec raison les artifices de M. Bal- » thazard, d'autant qu'il publie hautement que je n'ay nul » pouvoir pour la guerre et pour les finances. Je suis bien » honteux. Monseigneur, que toutes mes lettres vous entre- » tiennent de ces bagatelles, et que je sois obligé de me » plaindre de quelqu'un. Mais les adresses ordinères d'une » personne qui s'est déclarée mon ennemie, Monseigneur, » me réduisent à ceste nécessité, et à vous demander, Monsei- » gneur, la continuation de vostre protection, sans laquelle » je renonce d'hors et déjà à toutes les affaires. La seule » obéissance. Monseigneur, que je dois à vos comandements » m'y a attaché jusques à présent, et la bonté qu'il vous » plaict avoir en agréant mes services m'y entretient encore.
» Je continuerai. Monseigneur, suivant vostre volonté, et » en quelque estât que je sois je ne cesseray d'estre,
» Monseigneur, » Votre très humble, très fidèle » et très obéissant serviteur.
» Limoux, ij juin 1644 (i). » » BoSQUET.
(i) Biblioth. Nat. Mss. fr. n° 17381, fol. iio. Autogr.
Il y a dans cette lettre l'expression d'un commencement de fatigue et de découragement qu'on n'a nulle peine à s'expliquer.
Le caractère de Bosquet, nous le savons, n'était point fait pour les longues luttes; sa douceur native s'accommodait mal du ressentiment, bien légitime après tout, où l'entraînaient les agissements déloyaux d'un méchant collègue. Et, disons-le aussi, peut-être n'était-il pas sans éprouver une douloureuse surprise de voir maintenu dans les fonctions d'intendant un magistrat malhonnête et qui montrait si peu d'aptitude à les remplir. Après toutes les maladresses et toutes les sottises dont il s'était rendu coupable, pour que cet homme conservât encore quelque crédit, il fallait qu'il fut bien adroit ou que ses protecteurs et ses amis fussent bien puissants.
L'un et l'autre étaient vrais. Le gouvernement du Languedoc venait alors de passer des mains du maréchal de Schomberg à celles du duc d'Orléans, frère de Louis XIII et lieutenant-général du Royaume. Prince sans élévation d'esprit et sans grandeur d'âme, conspirateur sans courage, prêt à s'humilier, une fois découvert, devant ceux dont il avait juré la perte, ne s'épargnant même pas la honte de dénoncer ses complices, comme il fit plus tard de Bouillon et de Cinq-Mars, ou de les abandonner au ressentiment du Pouvoir, comme il avait fait déjà de Montmorency, Gaston d'Orléans, dont les succès à Gravelines, à Courtrai et à Mardick, ne sauraient compenser aux yeux de l'histoire les lâchetés, se laissait guider par d'indignes favoris et ne s'inspirait que de leurs conseils. Ceux-ci donc étaient les vrais maîtres^ et il suffisait de leur plaire pour être assuré de la bienveillance du Gouverneur.
C'est parmi eux, apparemment, que Balthazard avait du trouver ses appuis. Toutes les petites infamies qu'il avait
commises le laissaient bien tranquille. 11 était sûr de l'impunité, et même — ainsi va le monde parfois — dans la lutte qu'il avait engagée contre Bosquet, ce dernier eût essuyé peut-être une défaite, si à ses mérites exceptionnels, aux services incontestables qu'il avait rendus au pays, ne se fût ajoutée pour le défendre la haute et inébranlable amitié du Chancelier.
Séguier veillait comme un père sur l'honneur de son protégé. Il n'entendait pas que l'autorité dont il l'avait investi au nom du Roi dans la province fût diminuée en quoi que ce fût par les prétentions inconvenantes de son collègue.
C'est ainsi que, en réponse à la dernière lettre que Bosquet lui avait adressée de Limoux, il lui manda expressément de partir pour Toulouse, et de se concerter dans cette ville avec MM. de Villeroy et d'Ambres, au sujet de quelques régiments qui devaient passer tout prochainement par le Haut-Languedoc, l'engageant toutefois, en vue de prévenir toute surprise du côté de Balthazard, à notifier le plus tôt possible, par un courrier, à ces deux messieurs l'ordre royal qui le désignait. Balthazard comptait-il être chargé de cette commission ? Avait-il fait des démarches pour l'obtenir ? C'est probable. La lettre suivante de notre intendant nous le montre tout saisi du choix de Séguier, et, de dépit sans doute, se décidant à aller à Montpellier, sous prétexte d'affaires ursrentes, au moment même où il avait résolu de se rendre à Toulouse.
(( Monseigneur, disait Bosquet, je vous rends très humbles » grâces de la lettre dont il vous a pieu m'honorer. J'ay » exécuté aujourd'huy ponctuellement vostre comandement, » ayant trouvé M. Balthazard en ceste ville, d'où il devoit » partir ce matin au poinct du jour pour Tolose.
» Mais à mesme temps que je luy ay dict que j'avois escrit
» à MM. de Villcroy et d'Ambres que je me rendrois au dict » Tolosc, le 2 2 de ce mois, pour conférer avec eux sur le » passage des troupes qui vont en Catalogne par le Haut- » Languedoc, il en a esté surpris extrêmement ; et estant » revenu à luy il m'a dict qu'il en estoit bien aise et qu'il » avoit aussi à faire à Montpellier. 11 a voulu entrer dans » l'antière confidence, et j'ay usé du peu de prudence que » Dieu m'a donné. Il est donc parti aujourd'huy pour Mont- » pellier et je parts aujourd'huy pour Tolose. Ses amys m'ont » dict. Monseigneur, que tout son desseing s'estoit réduit à » me donner le choix de la généralité que je voudrois, ce que » pourtant je ne juge pas utile au service du Roy ni à la )) province. Son mal de cœur est de ce que, par des voyes )) bien contrères à son faste extérieur, je règle les affaires » sans bruit, et que l'on ne croira jamais qu'il ait grand part » à une action quand nous la rendrons conjoinctement. Nous )) nous sommes séparés avec civilité , sans nous être » approchés tant soit peu de nos intérêts. Mais ses amys » savent que si le receveur qui dict luy avoir baillé mes » appointements ne me les paye pas avant mon retour, je le » feray mener prisonnier à ma suite. 11 porte encore son habit » gris couvert de broderies d'argent (i).
(i) Pour bien comprendre la portée de ce trait lancé par Bosquet à l'adresse de Balthazard, il convient de se rappeler les efforts tentés par les rois, depuis quatre siècles, pour arrêter la marche envahissante du luxe. Depuis Philippe-le-Bel, qui avait publié, en 1294, une ordonnance outrant les mesures restrictives jusqu'à limiter non seulement le nombre des vêtements que chacun pouvait posséder dans sa garde-robe et la qualité des étoffes qui devaient servir à les confectionner, mais encore le nombre des plats qu'un simple particulier pouvait offrir à sa table ; depuis PhiHppe-le-Bel, disons-nous, les lois somptuaires avaient été multipliées en France, et les registres du Parlement de Paris sont tr>l'S curieux à consulter à cet égard. Le roi Jean en i})0, Charles Yen i ^67, Charles VII en 14=^0, Charles VIII en 148^, François P' en i ^ 32 et M43, Henri II en 1^47, M 49 et 1^)0, Charles IX en 1^61, 1763, 1^73
» J'escris, Monseigneur, à Monsieur le maréchal de )) Schomberg la lettre dont je joins la copie à celle-cy (i).
» Monsieur Balthazard m'a dict qu'il vous avoit pieu luy » envoler un ordre pour vérifier Testât du collège de Foix en » Tolose. Sur quoy je vous suplie, Monseigneur, de consi- » dérer le mémoire que je joins à ceste lettre.
» Monsieur d'Aubijoux a pris la peine de passer en ceste » ville pour me voir. Il a donné une lettre de M^»' le duc » d'Orléans à M. Balthazard, de laquelle il triomphe et la )) monstre à un chacun.
et 1)74, Henri III en 1^76 et i ^8}, Henri IV en 1606, Louis XIII en 1620, 1633 et 1634, avaient entendu régler la dépense de leurs sujets par rapport aux vêtements et aux objets mobiliers pour lesquels toute matière précieuse était rigoureusement interdite. Louis XIV, marchant sur les traces de ses devanciers, venait d'inaugurer son règne par une défense semblable : il avait donné à Paris, le 31 mai 1644, une ordonnance contre le luxe et la superfluité des habits, où nous lisons, entre autres articles, ce qui suit : « Faisons très expresses inhibitions et défenses » à tous nos subjetz, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de » porter es habitz aucunes estoffes d'or et d'argent ou barrées, ou » meslées d'or et d'argent fin ou faux, à peine de confiscation des dictes » estoffes et habitz, et de 1,^00 livres d'amende applicable, le tiers à » l'hospital des lieux, l'autre tiers aux Filles de la Magdeleine, establies » à Paris, et l'autre tiers aux officiers qui auront faict les captures.') (V. les Registres du Parlemeniet Histoire de la vie privée des Français, par Paul Lacroix, t. X, p. 89). — Au moment où Bosquet écrivait à Séguier, l'ordonnance que nous venons de citer remontait à peine à une vingtaine de jours. On voit que Balthazard ne s'en inquiétait guère. Rendonslui cette justice : il n'était pas le seul. Le luxe a des entraînements contre lesquels toutes les ordonnances royales devaient se briser. Les résultats des lois somptuaires édictées par les prédécesseurs de Louis XIV furent à peu près nuls: elles n'endiguèrent pas le torrent. Ce n'en est pas moins chose digne de remarque que cette proscription du luxe, renouvelée d'ailleurs à plusieurs reprises, par un prince sous le règne duquel le luxe devait être porté en quelque sorte aux derniers excès et ruiner plus d'un gentilhomme jaloux de faire bonne figure dans la plus brillante des cours et sous les regards du plus grand des rois. f i) La copie de cette lettre manque dans la collection des manuscrits.
» Le régiment de Béarn, composé de 350 hommes, et » celui de Cambriges, composé de 422, tous deux de » 14 compagnies, partent aujourd'hui de Carcassonne pour » s'embarquer à Agde. Celuy de Vaissieux, composé de » 800 hommes, entrera dans Perpignan le 23 de ce mois. » Nous ferons passer le reste de l'armée de Guienne par les » Pyrénées, suivant les advis de M. de Marca.
» J'ay receu. Monseigneur, les procurations pour les » mines (i) par ce mesme courrier. J'y agiray comme je » dois.
» Les poudres de senteur ne peuvent pas estre empac- » quetées qu'à ma présence, de peur d'estre trompé. Voilà » pourquoi. Monseigneur, je vous prie de me pardonner, si » je ne vous les envoie si tost (2).
(i) Les mines du Vivarais.
(2) Les poudres de senteur ont eu leur importance, comme article de modes, sous l'ancien régime.
L'usage en fut aboli sous la Révolution, parles coiffures à la Titus et à la Caracalla. On en faisait à Montpellier un très grand com.merce. « Dans la grande rue des Parfumeurs, par où l'on entre d'abord, écrivaient plus tard Chapelle et Bachaumont, l'on croit être dans la boutique de Martial. » Martial était un parfumeur en vogue à Paris. « Ft cependant, ajoutent les deux malicieux voyageurs.
Bien que de cette belle ville Viennent les meilleures senteurs, Son terroir en muscat fertile Ne lui produit jamais de fleurs.
( Voy. de Chapelle et de Bachaumont, p. 39-40. — Amsterdam, mdccli).
Quelques auteurs attribuent l'introduction en France de ces poudres à des Italiens, venus dans notre pays avec Catherine de Médicis.
L'écrivain deïEiicxclopédie du XI X"" siècle (i. XX, p. 241, c. 2) affirm.e, cependant, que ce n'est guère que vers l'an 16^0 que l'on voit la poudre commencer à prendre faveur. La lettre de Bosquet à Séguier lui donne tort. Nous avons relevé d'autre part, dans une vieille chronique de 161 3, un récit fort drôle qui semblerait indiquer que la mode de se poudrer était, sinon générale, du moins très répandue dans la haute classe, en France, dès les premières années du XV IL siècle.
» Je prie Dieu, Monseigneur, de vous garder en santé et » prospérité et suis, Monseigneur,
» Vostre très humble, très fidèle, très » dévoué et très obéissant serviteur.
» Bosquet. »
De Narbonne, 20 juin 1644 (i).
Bosquet se rendit à Toulouse, conformément aux instructions qui lui avaient été données. Les résultats de sa mission nous ont paru consignés dans une lettre qu'il envoya de Castelnaudary à Séguier, le 2 juillet. Nous transcrivons cette lettre avec d'autant plus de plaisir que, outre les détails intéressants qu'elle contient relativement aux affaires d'Espagne et au mouvement des troupes, elle atteste chez Bosquet un soin jaloux d'épargner le plus de charges possible à la province.
(( Monseigneur,
» Monsieur le marquis de Villeroy a receu ordre de M. le » Maréchal de la Motte de passer par le Foix en Catalogne, » Geste route, Monseigneur, soulage extrêmement ce haut
« Des filles de village de la Marche se voulurent trouver à une feste » de paroisse, il n'y a pas long-tems, et à ces festes Ton y danse solem- » nellement, chose que les filles aiment naturellement. Et une douzaine » d'un village, à l'imitation des damoiselles, pour estre trouvées plus » belles, s'avisèrent de mettre sur leurs cheveux de la poudre blanche ; » mais elles ne sçavoyent le moyen, et n'avoyent la matière ; néantmoins » aucunes asseurèrent que sans doute les filles et femmes de villes » n'usoyent que de farine de pur froment, par quoy les autres en mirent )) sur leurs cheveux. Et avint qu'en allant au lieu où se faisoit la solemnitè » de la feste, il pleut un peu, qui leur mouilla-la farine et se réduisit en
» pastc : chose qui les rendit ridicules » [Exlrail des diverses leçons
de Lors Gtij-on, sieur de h Marche. — Histoire de la vie privée des Français, par Paul Lacroix, t. X, p. 214-21^).
(i) Bibliothèque nationale, manuscrits fr., n° 17 381, folios 129 et 1 30. Autog.
» Languedoc ; et si Ton vouloit faire passer les troupes dans » le Foix en sortant de la Guienne sans passer par le Lan- » guedoc, ou seulement par une estape, elles seroient dans » Tarmée de Catalogne huit jours plus tost que si elles sui- » vent la route ordinère du Languedoc.
» M. Biercin, qui a porte à M. de Villeroy les ordres de » M. de La Motte, dit que Lérida tiendra jusques au 20 de » ce mois et nos troupes y arriveront le 16 ou le 17. Il dit » encore que les Catalans sont bien animés pour le service » du Roy, que M. de La Motte est à la portée du mosquet » des ennemis, mais qu'il doit se retirer à Balaguer, où il » attendra le secours. Sa cavalerie est fort bonne, et au nom- )) bre de 1 500 à 2000 chevaux ; mais son infanterie est bien » petite. Le Roy d'Espagne a 1200 hommes de pied et près » de quatre mil chevaux. Le siège va lentement ; mais la » ciconvallation est fort bonne.
0 M. le Marquis de Villeroy est parti ce jourd'huy pour » Mazères. De là, il passera par: T Foix, 2° Tarascon, )) 3° Acqs, 4" l'Espitalet, 5° Canill, qui est en Espagne, d'où » il y a 6 ou 7 journées jusques à Balaguer. Les régiments de » Nérestan et Tavannes suivront ce jourd'huy, 2 du mois ; » ceux de Vervins et Valleu, demain 3 ; le régiment de cava- » lerie de la Ferté sur Sène, le 4 ; les cavaliers d'Arnaud, de » la compagnie des gendarmes écossais, le 5 ; la compagnie » des gendarmes de M. de Villeroy attendra dans la province » le retour du dict sieur Marquis, qui n'ira qu'à l'entrée d'Es- » pagne et remétra les troupes entre les mains du maréchal » de camp qui lui viendra au devant.
» J'attendray en ceste ville jusqu'à ce que toutes les troupes » aient passé en Foix, où l'on n'a pas voulu recevoir un » subdélégué q'je M. de la Fernière y a envoyé sans me rien » dire ; mais les estapes y ont esté dressées par la diligence » et le soin de M. le baron de Durbay, à qui M. de Villeroy
avoit escrit par mon advis et qui a conféré dans ceste ville avec nous de tout ce qu'il faut faire. Ces troupes ont receu assez docilement ces ordres dans ces lieux, mais elles ont commis des voleries aux champs que j'ay faict réparer, à toutes les plaintes que j'en ay eu, sans avoir peu trouver les coupables qui sont la pluspart des soldats desbandés. Il eust falu avoir un prévost pour chaque soldat, si grande a esté la licence qui leur a esté donnée sur les chemins de Limosin et de Picardie et qu'ils ont eu peine de quitter en Languedoc. Après qu'ils auront passé en Foix, je m'en iray au Bas-Languedoc pour achever ce qui restera de l'embarquement des troupes. Je rencontreray sans doute M. Balthazard, et je suis bien en peine de retenir la dissimulation de ses sottises. J'attendray pourtant, Monseigneur, le comandement qu'il vous plairra me faire là dessus, et jusque là je feray amas de patience et de verteu chrestienne, car, à moins que cela, Monseigneur, je ne puis souffrir ses vanités et ses insolences. Ceste mesme verteu, Monseigneur, m'interdit de vous escrire la bonne réputation qu'il a acquise à Tolose. Je ne lui en porte nullement envie et souhaicte que le bon Dieu le comble de ses
grâces.
» Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous donne une parfaite » santé et prospérité, et demeure,
» Monseigneur, » Vostre très-humble, très-fidèle, » très-dévoué et très-obéissant ser- » viteur,
» Bosquet.
» De Castelnaudary, le 2 juillet 1644(1). » (i) Biblioth. Nat. Mss.fr., 17381, fol. 177 et 178. Autogr.
La haute Cour de Toulouse, considérant comme non avenu rétablissement d'un présidial à Limoux, avait fait opposition à tous ses actes et les avait impitoyablement annulés. Pour Bosquet, c'était un ennui nouveau et dont il n'avait pas besoin en ce moment. 11 en avisa le Chancelier et réclama son intervention par ces quelques mots ajoutés en post-scriptum à sa dépêche :
(( Monseigneur, despuis que j'ay faict l'establissement du
» présidial de Limoux, le Parlement donne tous les jours des
» arrests qui cassent mes procédures et décrètent contre les
» officiers et procureurs du Roy que j'ay pris d'office. Je vous
» suplie. Monseigneur, d'apuier de vostre justice ce que
» j'ay faict, afin que l'autorité que j'ay en main ne soit point
» affoiblie à l'advenir par des semblables entreprises du Par-
» lement. »
Le Parlement, en effet, outrepassait ses pouvoirs et sortait de ses attributions. Il faut bien convenir pourtant qu'il n'agissait pas par pur caprice. Dans des questions de ce genre il était sûr d'avoir avec lui toute la province. Ces créations de nouveaux offices avaient, aux yeux de tous, un caractère essentiellement odieux, et plus d'une fois elles avaient provoqué les réclamations les plus vives. Le Gouvernement ne les avait pas moins multipliées. Il venait d'établir un présidial à Limoux ; passe encore. Demain il en établirait un autre à Gignac (i) et ce serait absurde ; mais cet absurde-là était trop fréquent pour ne pas exciter les colères des contribuables.
(i) Le présidial de Gignac fut établi en 1645. Les États de cette année délibérèrent que (( leurs députés en cour poursuivraient l'annulation de tous les actes relatifs à l'érection d'icelui. » {Procès-verbaux, année 164^).
— ITG —
De la part de l'Etat, c'était un système. Il y voyait un moyen extrêmement efficace de battre monnaie. A bout de ressources, quand la cassette royale était par trop appauvrie, on érigeait ici et là, un peu partout, de nouveaux tribunaux dont on mettait ensuite les sièges aux enchères : et les acheteurs ne manquaient jamais. En cet heureux temps, on recevait son diplôme de juge dans un marché, comme on posait sa candidature épiscopale dans un contrat. Ces nouveaux tribunaux une fois installés, le Gouvernement ne faisait aucune difficulté de les abolir, là où ils étaient le moins utiles, si les Etats lui en adressaient la demande ; mais alors la province était condamnée à rembourser intégralement aux titulaires les sommes qu'ils avaient versées au Trésor. Le Trésor, lui, ne rendait jamais rien.
Lorsqu'avaitparu l'édit de 1643, portant création d'un présidial à Limoux, les magistrats du présidial de Carcassonne s'étaient récriés. En restreignant leur juridiction, en diminuant leur ressort, on amoindrissait par le fait la valeur de leurs charges, lesquelles avaient été payées au Roi assez cher pour n'être pas dépréciées maintenant par son bon plaisir. Ils s'étaient mis sous la protection des Etats, et ceux-ci avaient délibéré, dans leur dernière session, qu'on insisterait auprès du Pouvoir pour obtenir le retrait de l'édit, ou tout au moins un sursis à l'érection du nouveau tribunal, jusqu'au temps où les officiers du présidial de Carcassonne en pourraient poursuivre la suppression par les voies les plus convenables (i). Mais on n'avait tenu aucun compte de cette délibération des députés de la province. Bosquet, nous l'avons vu, avait dû se rendre à Limoux pour y installer les nouveaux juges : ce n'était donc pas merveille si, poussé par le désir de pro-
(i) Dom Vaissette, Hist. de Languedoc, continuée par Du Mège, t. X, p. 6 et 17. — V. Procès-verbaux des Étais, année 1643. (Arch. départ.)
tester eontre l'arbitraire, le Parlement de Toulouse refusait maintenant à ces juges le droit de siéger et cassait leurs arrêts.
Dans tout cela, rien qui eût le caractère d'une attaque personnelle dirigée contre l'Intendant. On ne pouvait le rendre responsable des fautes et des abus d'un régime, ni lui reprocher de n'avoir point fait son devoir. Son devoir, il le remplissait encore et avec fermeté, en sollicitant l'intervention du Garde des sceaux. Bosquet, du reste, ne paraît pas s'être autrement ému d'un incident qui devait se terminer l'année suivante, comme se terminaient en général tous les incidents de cette nature, par un décret abolissant le présidial (i).
Les vrais ennuis, les ennuis sérieux, douloureux, lui venaient d'ailleurs. Balthazard, on a pu s'en convaincre, ne désarmait point. Frustré dans ses espérances relativement à la commission qu'il attendait pour lui seul, ne pardonnant point à son collègue d'avoir été accrédité à sa place auprès de MM. d'Ambres et de Villeroy, il faisait tous ses efforts pour le dépopulariser dans la province. En même temps, il adressait à la cour un rapport dans lequel il accusait le premier intendant d'avoir réglé arbitrairement certaines étapes. L'accusation, à vrai dire, ne tenait pas; et il ne devait pas être difficile à Bosquet de s'en défendre. En tout cas, c'était beaucoup d'audace de la part de cet homme, que la légèreté de son administration, l'imprudence de ses démarches et la
(i) Ce décret ne devait pas avoir de suite. L'indélicatesse des magistrats du présidial de Carcassonne en fut la cause. Ils avaient traité avec ceux de Limoux et obtenu un arrêt du Conseil, par lequel la province était condamnée à payer 1^0,000 livres pour le remboursement des offices qui allaient être supprimés. Les États, indignés de cette conduite, qu'ils n'avaient autorisée en aucune façon, déclarèrent se désister de la plainte, révoquèrent toutes les déclarations qu'ils avaient faites précédemment, et les choses restèrent ce qu'elles étaient. — V. Dom Vaissette, HisL de Languedoc, t. X^ loc. cil.
violence de ses mesures avaient fait universellement détester.
(( Le sieur Balthazard ne cesse de faire tout ce qu'il peut
» dans le pays pour me destruire, écrivait Bosquet au Chan-
» celier, le lo juillet, et ses amys qui sont à Paris en sont
» venus là de dire que je ne battois que d'une aisle.... Le
» courrier qu'il a envoie exprès s'est plainct à la cour que
» j'avois changé quelques estapes pour le passage de l'armée
» de M. de Yilleroy, et l'on a menacé un de mes amys de
» porter la plainte au conseil d'en haut. Si je n'avois, Mon-
» seigneur, esté exact à vous rendre compte de tout ce que
» j'ay faict en ceste occasion, je pourrois apréhender quelque
» surprise; mais vostre bonté ne m'aura pas sans doute
» abandonné, d'autant plus que rien n'a esté faict qu'avec le
» conseil et l'ordre de M. de Villeroy.... J'ay esté surpris,
» Monseigneur, d'aprendre le nombre des commissions que
» M. Balthazard a promis pour lever des nouveaux régiments
» de cavalerie et d'infanterie, sans que j'en aye eu autre
» cognoissance que celle qui m'a esté donnée par ceux qui
» m'ont demandé de l'argent qui leur avoit esté promis par le
» dict sieur Balthazard, duquel, Monseigneur, j'aprends, par
» les lettres qui sont escrites de Paris, les efforts qu'il faict
» contre moy, et comment il a joint ses forces à celles de
» Montauron (i), sous prétexte de restablir en ceste province
(i) Pierre du Puget, seigneur de Montauron, était premier président des finances au bureau de Montauban. Immensément riche, mais généreux et libéral, il sut faire de sa fortune le plus noble usage et y gagna une popularité si grande que tout s'appelait à la Montauron, jusqu'à certains petits pains au lait. Il fut, au temps de sa prospérité, le protecteur des poètes et des comédiens du Marais. C'est à lui qu'a été dédiée la tragédie de Cinna, pour laquelle il remit au grand Corneille 200 pistoles. Montauron devait mourir complètement ruiné.
» le party des Roigneurs (i), lequel je croyois entièrement » supprimé comme en Guienne (2). »
Cette lettre, maculée et déchirée en plusieurs endroits, et que nous n'avons pu reproduire que par lambeaux, contient ici un assez long passage illisible, mais dont le sens est facile à saisir par le contexte.
Ce Balthazard ne se gênait point. Traitant les affaires sans consulter son collègue, allant de l'avant sans se mettre en peine de l'illégalité de ses actes, trop sûr peut-être qu'ils lui serviraient au besoin de certificat de zèle pour les intérêts du Trésor, il n'engageait malheureusement pas que lui seul. Bosquet, respectueux avant tout des droits de la province et de la justice, entendait décliner toute responsabilité dans des mesures qu'il désapprouvait.
Il n'en résultait pas moins, chez lui, une lassitude immense. Il avait assez de ces luttes. Celles-ci, marquées chaque jour par un incident plus pénible, lui inspiraient maintenant un vrai dégoût pour une situation où il n'était que par force et où il ne fallait rien moins que la volonté de Séguier pour le maintenir. Heureux jours d'antan, faits de tranquillité, de calme^ de sérénité dans les douceurs du travail et dans les joies d'une vie recueillie, où étaient-ils ? Le Chancelier le soutenait énergiquement, chaleureusement, c'était vrai. Mais ne devenait-il pas ainsi pour son protecteur un sujet d'ennuis ? En faisant si souvent appel à son intervention, ne lui imposait-il pas une trop lourde charge ?
Sa délicatesse s'en alarmait.
(i) C'est-à-dire les financiers qui devaient prendre à ferme la recherche des rogneurs de monnaies.
(2) Biblioth. Nat. Mss. fr. 17381, fol. 202. — Autogr.
(( Ne vaudrait-il pas mieux, Monseigneur, vous épargner ) ceste peine et me remètre dans le repos duquel vostre ) bonté m'a tiré ou me jeter dans quelque employ qui eust ) moins d'inconstance ? J'avois creu le pouvoir trouver dans ) l'Eglize; mais vous savez, Monseigneur, par quel rencontre ) la porte m'en a été fermée. De sorte que, si le peu de bien ) que j'ay pouvoit suffire (et je croy qu'il le feroit avec quel- ) que secours de mes amis), sans m'incommoder, à trouver ) un lieu plus ferme avec honneur, par le seul respect que je ) vous dois, Monseigneur, par le sentiment de la douleur que ) j'ay d'estre l'objet journallié de vos soins et l'empêchement ) ordinère de vos hautes occupations, par la passion que j'ay ) d'estre à vous sans vous donner de la peine, je me sacri- ) fierois volontiers avec tout ce que j'ay. Mais peut-estre, Monseigneur, j'entreprens sur la providence qu'il vous ) plaist avoir pour moy et je manque à la dépendance ) absolue que je vous dois et à laquelle je ne désire faillir (i) ».
Non, certes, il ne voulait pas désobliger le Chancelier. Malgré tout, s'il lui en faisait un devoir, il resterait à son poste. Mais Dieu ! que sa situation était dure ! Tandis que Balthazard le poursuivait de sa haine, l'Etat ne s'empressait guère de lui payer ses services. Il n'avait reculé devant rien pour remplir aussi consciencieusement que possible les obligations de sa charge ; il avait multiplié les voyages et dépensé dans ces divers déplacements une somme d'au moins 15000 livres; et maintenant, après tant de sacrifices, il n'avait encore touché ni son traitement de conseiller de l'année précédente, ni ses appointements d'intendant de cette année. Et ces appointements même, qu'ils étaient mesquins !
(i) Môme lettre de Bosquet à Séguier, du 10 juillet, fol. 203.
6ooo livres ! alors que les intendants de Provence, avec moins d'occupations, de responsabilité, avec une juridiction moins étendue, en percevaient 8000, auxquels venaient s'ajouter d'autres gains légitimes interdits aux intendants de Languedoc (1).
Triste et malheureuse année pour Bosquet, en vérité, que cette année 1644. Et tout cela n'était rien encore. Au moment où il se débattait contre tous ces ennuis, il plut à la Providence de le soumettre à une autre épreuve. Une fièvre épidémique faisait en ce moment dans la province beaucoup de ravages ; il en fut atteint.
C'était au commencement du mois d'août.
Envoyé à Privas par un ordre du Conseil qui l'avait chargé d'y installer une chambre du présidial (2) et d'y signer une transaction, au nom de l'Etat, avec les concessionnaires des mines du Vivarais, il venait d'arriver à peine dans cette ville quand il se sentit saisi par la contagion.
Et néanmoins, dominant énergiquement les premières violences du mal, gardant sa tète libre, alors qu'il n'avait déjà plus la force de tenir la plume, il voulut profiter des intermittences de repos que la fièvre lui laissait pour accomplir toute sa mission.
(( Monseigneur, écrivait-il au Chancelier par l'entremise » de son secrétaire, je vous demande pardon si je me sers » d'une autre main que de la mienne, la fièvre dans laquelle » je suis présentement ne me laissant pas assez de liberté » pour vous escrire moy-mesme. J'ay trouvé en ce lieu, où je » suis arrivé despuis quelques jours. Monseigneur, les
(i) Même lettre de Bosquet à Séguier, du 10 juillet, fol. 203.
(2) La ville de Privas était du ressort de Nimes. On la plaçait maintenant sous la juridiction du présidial de Valence. Les États, en 164^, devaient réclamer contre cette mutation.
» officiers du présidial de Valence, avec lesquels je feray » restablissement de la Chambre, qui a esté ordonnée par » arrest du Conseil, aussitost que la fièvre me donnera » quelque peu de relâche.
» Les intéressés à l'ouverture des mines de ceste province » se sont rendus en ce lieu et nous passerons la transaction » pour laquelle il vous a pieu. Monseigneur, m'envoyer vos- » tre procuration, aussitost après que l'accès dans lequel » je suis aura passé, ce que j'espère devoir estre dans ce » jour.
» Je prie Dieu^ Monseigneur, qu'il vous conserve en santé » et prospérité, demeurant,
» Monseigneur, » Vostre très-humble, très obéissant, » très obligé et très fidèle serviteur,
» Bosquet.
» De Privas, le lo août 1644 (i). »
Nous avons eu occasion de le dire déjà, dans la première étude que nous avons faite de son caractère. Bosquet était une volonté. L'âme, chez lui, était maîtresse. Il avait habitué le corps à lui obéir, et la nature à s'incliner toujours devant le devoir. Mais le devoir, ici, ne commandait pas l'héroïsme. La mission dont on l'avait chargé n'était pas de si grande importance, après tout, qu'il dût se refuser les ménagements que réclamait son état. En négligeant de se soigner, il commit une de ces imprudences, qu'on paye toujours fort cher, quand elles ne sont pas irréparables. Sa maladie s'aggrava, et prit une allure si violente qu'il fut, quinze jours durant, entre la vie et la mort. La mort eut pitié de lui.
(i) Biblioth. Nat. Mss. fr. 17380, fol. 76. — La signature seule est autographe.
(( Monseigneur », disait-il dans une lettre qu'il s'empressa de dicter pour son bienfaiteur, dès qu'il fut sorti de la crise qui avait failli lui être fatale, « vous avez assez de bonté pour » moy pour ne pas me demander une longue lettre : aussy, » mon esprit ne pourroit poinct y suffire. Je reviens, par la » ij^rkcc de Dieu, d'une très dancfereuse et fâcheuse mala- » die. Les médecins m'assurent de ma vie, et si Dieu s'ac- » corde avec eux, j'ay grande joie de la recevoir de sa main » pour l'employer pour votre service.
)) Vous verrez, Monseigneur, par les coppies cy jointes, » Testât des affaires publiques de ce lieu, et, par la transac- » tion que je vous envoyé, ce que j'ay faict concernant les » mines.
» Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous comble de santé » et prospérité et demeure toute ma vie,
» Monseigneur, )) Vostre très humble, très obéissant, » très fidelle et très obligé serviteur,
» Bosquet (i).
') De Privas, 24 aoust 1644. »
Quelques jours après, n'ayant plus que des intermittences de fièvre et se sentant mieux, il voulut aller demander sa guérison à l'air natal, dont l'influence lui avait été si bienfaisante, une quinzained'années auparavant, à sa sortie du collège de Foix. Il se fit transporter àSallèles, dans les environs de Narbonne, où sa famille possédait une propriété.
« Monseigneur » , écrivait-il à Séguier de sa nouvelle résidence, « après quinze jours de ceste fièvre populaire qui » ravage la province dont il a pieu à Dieu me visiter et qui
(i) Biblioth. Nat. Mss. fr.,n" 17 380, fol. 96.— La signature seule est autographe.
') m'a réduit à Textrémité de vie, j'ay esté accueilli d'une fièvre quotidienne intermitante, laquelle m'a permis de par- ') tir de Privas, où j'ay laissé toutes chozes en bon estât : la ') chambre du présidial establie, les audiances ouvertes et ') les habitans très contans de cest establissement. J'ay esté ') porté ou par eau, ou en brancard, ou en litière en ceste ') maison de champs, à une petite lieue de Narbonne où j'es- ') père, avec l'aide de Dieu, chasser ceste fièvre qui me tient ') au lict despuis vingt-sept jours. Vous me permettrez, Mon- ') seigneur, que, pendant le temps que je travailleray à ') recouvrer ma santé, je me dispense un peu des affaires. Aussy, Monsieur Balthazard, que j'ay veu à Beaucaire, m'a ) promis de m'en soulager.
» Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous donne santé et » prospérité parfaite et demeure inviolablement,
» Vostre très humble, très obéissant » et très fidelle serviteur,
)) Bosquet.
» De Sallelles, le ^ septembre 1644 (i). »
Les natures généreuses ont l'oubli facile. Notre intendant malade tenait compte à son collègue de la bonne volonté qu'il paraissait mettre à le remplacer dans son emploi, et il ne lui vint pas à l'esprit un seul instant que ce dernier ne se montrait aussi empressé que parce qu'il obéissait à un calcul é2:oïste.
Relégué jusque-là au second plan, Balthazard allait pouvoir enfin prendre sa revanche. Il l'espérait, du moins. En tout cas, de son côté, la paix n'était point faite.
(i) Biblioth. Nat. Mss. fr., n° 17380, fol. 120. — La signature seule est autographe.
Bosquet ne devait se remettre que lentement. Sa maladie traîna, impitoyablement tenace, et signalant sa présence à plusieurs reprises par les crises les plus dangereuses. En novembre, une de ces crises faillit l'emporter.
Et toutefois, dans l'intervalle, il n'avait pas voulu rester condamné à ne rien faire. Plus que son mal, le repos forcé l'eût tué. Autant qu'il le pouvait, de sa chambre, de son lit même, où la fièvre souvent le clouait, il s'occupait des intérêts de la province, concluait des marchés ou des traités, expédiait des ordres de police, dictait une volumineuse correspondance. A tout prix, il fallait de l'activité à cette nature.
Ce fut pour ce motif, sans doute, et peut-être aussi à cause de certains bruits répandus dans le public par la malveillance de Balthazard, lequel affectait de représenter son collègue comme un homme perdu, réduit à l'impuissance d'agir, qu'il sollicita l'honneur d'être maintenu à son rang aux prochains Etats et d'y prendre la parole, comme par le passé, au nom du Conseil.
Séguier ne demandait pas mieux que d'avoir Bosquet pour interprète. Confier cette tâche à Balthazard, c'eut été recourir au plus inhabile et au plus impopulaire des intendants, et l'on ne s'en souciait guère à Paris. Le Chancelier obtint donc sans peine pour son protégé le brevet royal qui devait l'accréditer auprès de la haute Assemblée du Languedoc.
A cette faveur en était jointe une autre que Bosquet, dans l'état de gêne relative où une maladie si longue avait pu le placer, ne dut pas accueillir avec un plaisir moins sensible. Séguier lui annonçait que le surintendant des finances, auprès de qui il s'était fait l'interprète de ses réclamations, allait enfin y faire droit et lui adresser incontinent l'arriéré de ses appointements d'intendant et de conseiller d'Etat (i).
(i) Tous les détails que nous donnons ici ne sont qu'un commentairç
C'était le premier bonheur qui vint à Bosquet depuis de longs jours. Peut-être le reçut-il comme un présage? Il allait voir sans doute la fin de ses maux.
de deux lettresadressées par Bosquet, durant cette période, au Chancelier.
La première, inachevée et sans date, nous paraît cependant avoir été écrite peu après l'arrivée de Bosquet à Sallèles, vers la fin de septembre, par conséquent, ou au commencement du mois d'octobre. La voici :
« Monseigneur,
» Je suis contrainct de me servir encore d'autre main que de la mienne » pour vous rendre mes devoirs, par la foiblesse qui me reste de ma » longue fièvre et celle dans laquelle je suis recheu depuis quelques » jours. Il est vray que celle-cy estant intermitente me laisse la moitié » du jour libre ; pendant lequel temps j'agis du lict ou hors dans les » affaires de la province. Présentement il n'y a rien de considérable » dans la province, que le passage des troupes en Catalogne. Le régi- » ment de Rumigny, qui estoit depuis quelque temps dans le pays, arri- » va hier à Agde pour passer en . . . . » (Biblioth. nat Mss. fr. 17380. fol. 181.)
La seconde lettre est ainsi conçue :
(( Monseigneur,
» Si je n'estois ce que je suis par vostre bonté, je pourrois rechercher avec soin des termes extraordinaires de remerciement pour les biens que je reçois de vous tous les jours, et présentement pour la grâce qu'il vous a pieu me faire au payement de mes appointementz, et en la commission des Estatz ; mais, n'ayant rien que de vostre main et ne désirantpoint d'en tenir d'autre, mes actions de grâce seront la réception de voz bienfaitz. Monseigneur, avec le respect et les sentimentz de gratitude que je dois avoir. Aussi, Monseigneur, mon esprit n'est pas encore assez fort pour entreprendre de grandes choses, revenant d'un assoupissement de quatre jours dans lequel le froid d'un accès de fièvre double tierce m'avoit jette, et pendant lequel, mon corps n'ayant ny mouvementny sentiment, l'on m'atenu pour mort et je ne mesuis pas senti vivre. J'en suis revenu néanmoinsdespuis trois jours, par la grâce de Dieu et par la violence des tourmentz dont on m'a assiégé, et les médecins me font espérer une entière guérison dans quelques temps. Pour moy, que la longueur d'une maladie de trois mois et davantage a disposé à tout événement, j'attendray avec patience ce qu'il plaira à
Effectivement, la fièvre, déclinant chaque jour, cessait un mois après de le tourmenter. Il lui restait encore une immense faiblesse, un sang pauvre à enrichir; mais, sous peu, il n'y paraîtrait plus.
Dieu d'en ordonner. Cependant, jagis autant qu'il m'est permis pour ) les affaires du Roy, et présentement j'achète vingt mil sacs d'avoine ) pour envoyer en Catalogne. Je trouve des personnes qui entrepren- ) nent de rendre à très bon prix cète quantité de grain dans Barcelonne ) entre les mains de Monsieur de Marca, qui en demeure très content ; ) néanmoins, la personne qui a pouvoir égal au mien veut en envoyer à ) plus haut prix et plus grands frais, quoiqu'il dise que c'est à moindre. ) Ma maladie lui donne quelques avantages qu'il ne devroit pas prendre ) après les parolles qu'il m'a données et que j'ay entretenus.
» Nous avions eu ordre de rechercher un Anglais qui traite secrète- ) ment avec leshuguenotz de ceste province, et je crois que Monsieur Baltazar, qui est sur les lieux où cest homme doit estre, y aura donné bon ordre. Néanmoins, ayant eu advis qu'un homme de cete nation passoit, je l'ay fait arrester ; mais, ayant reconnu que c'estoit un fort jeune homme qui n'avoit point les désignations portées par la lettre du Roy, et, comme par ses papiers il m'a aparu qu'il venoit d'Espagne et s'en aloit en Italie, je l'ay laissé aller en liberté. Il m'a dict qu'il avoit rencontré à Saint Sebastien, le 9"'° octobre, le nommé Gofton, Anglois qui a toutes les marques désignées dans la ditte lettre du Roy, qui a demeuré en ceste province et celle de Guienne pendant un an, et s'en va maintenant en Espagne.
» Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous conserve en santé et pros- » périté et demeure toute ma vie,
» Monseigneur, » Vostre très humble, très obéissant » très fidelle et très obligé serviteur,
» Bosquet. »
De Narbonne, le 14 novembre 1644.
(Biblioth. Nat. Mss. fr., n° 17382, fol. 39. — La signature seule est autographe.)
Le surintendant des finances ne dut pas tenir la promesse qu'il avait faite à Séguier de payer Bosquet. Nous verrons celui-ci, en 164^, et au terme de sa mission en Languedoc, se plaindre avec quelque amertume de n'avoir rien reçu du Trésor depuis trois ans.
L'année 1645 se levait pleine de sourires et de promesses, et Bosquet, tout à la joie de sa santé revenue, s'empressait d'envoyer à son protecteur, dans une lettre écrite cette fois de sa propre main, ce qu'il aurait pu appeler les prémices de sa résurrection.
(( Monseigneur,
» Je prie Dieu qu'il vous donne une année surabondante » de sa grâce et de prospérité et le remercie de ce qu'avec » ce renouveau il renouvelé mes forces et me rende » cet honneur, que j'avois perdu depuis cinq mois que je » tiens le lict ou la chambre, de vous écrire de ma main. » Agréez, Monseigneur, que ces prémices de ma santé en )) ces premiers jours de l'année soyent les assurances de mon » obéissance et de mes services pour le reste de mes jours.
» J'apprends, Monseigneur, par les lettres de quelque ami » que j'ay à Paris, que celles de celuy qui ne m'ayme point » dans les provinces et qui me voudroit voir sortir plus tôt que » luy mesme, m'y font passer pour une personne demi-morte » et tout à fait inutile dans la province.
» Il est vray. Monseigneur que je suis plus que mort pour » certaines actions, et n'ay nul mouvement pour les rendre, » et serai bien marry d'avoir tant soit peu de vie pour en » faire un si mauvais usage. Que si le commandement que je » reçus de votre bouche, Monseigneur, à mon départ de » Paris ne m.'avoit retenu dans quelque dissimulation des » misères qui me sont faites, j'aurais fait voir, tout malade » que je suis, qui sont ceux qui ne sont pas morts pour ces » actions, et le feray s'ils me pressent davantage et si vostre » commandement ne me le défend.
» Pour estre inutile, je l'advoue, Monseigneur, et n'ay pas » ceste vanité de croire qu'en un estât si florissant et rem- » ply d'un si grand nombre de personnages illustres, je puisse
» cstrc utile à quelque ehose; aussi je suis presl de me ciépar- » tir des emplois, sans murmurer, à votre premier mouvement, » n'y estant apliqué que par voslre bonté et le désir que j'ay » de vous servu' et vous plairre.
» Je puis néanmoins marquer dans ma maladie plusieurs » rencontres publiques auxquelles j'ay remédié et que j'op- » poseray quand il me sera permis par le défaut de ma maladie. » J'espère de la bonté de Dieu et de vostre protection que » cet envie crèvera et qu'à la Cour aussi bien que dans la pro- » vince on fera différence de personnes. En tout cas j'ay le » témoignage de ma conscience, et, si je ne me prêche pas » moi-mesme et n'envoyé pas de grands procès verbaux de » ce que j'ay fait et n'ay pas fait, remplis de vérités et de » mensonges, si je n'use pas d'artifice dans mes actions, si je » ne m'attribue pas tout le bien et la louange qui appartient à » autruy, je n'estime pas, Monseigneur, que vous me jugiez » plus indigne des grâces que vous me faites.
» Ces calomnies. Monseigneur, me percent l'âme si au » vif que quelque faible que je suis et accablé des restes de » fièvre et d'un catharre qui m'a tenu le gosier fermé pendant » deux jours, je me prépare pour faire l'ouverture des Estats » le douziesme de ce mois, en cete ville, avec l'ayde de Dieu » que je prie. Monseigneur, de vous combler de santé et de » prospérité, demeurant à jamais. Monseigneur,
» Vostre très-humble, très-obéissant, très » fidèle et très-obligé serviteur.
» Narbonne, le lo janvier 1645. » ^^ dOSQUET.
A quelques jours de là, le 17 janvier, les États de Languedoc entraient en séance. Nous allons y suivre Bosquet,