‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 13 sur 49 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Bosqnel intendant de Languedoc (suite). — Une émeute à Montpellier

SOMMAIRE

Réunion des Etats à Narbonne (164)). — Dispositions peu favorables des députés. — Discours habile du maréchal de Schomberg. — Bosquet appuie ses conclusions. — Le Languedoc n'a qu'à se féliciter d'être gouverné par un prince du sang. — Il doit montrer sa reconnaissance en accordant au Roi les impositions demandées. — Ce qu'il faut penser des louanges de Bosquet à l'adresse du duc d'Orléans. — Réponse de l'archevêque de Narbonne. — On se prononcera sur la demande de subsides après examen. — Plaintes des députés au sujet du monopole des grains. — Concussions et violences des gardes des gabelles. — Levée arbitraire de taxes pour la décharge du ban et de l'arrière-ban. — Les traitants. — Insupportables vexations des rogneurs de monnaie à Nimes, à la suite d'une ordonnance de Balthazard en leur faveur. — Protestation de Jean de Rouvéric, seigneur de Cabrières, consul de Nimes. — Vote des fonds des étapes. — L'Assemblée refuse de voter la somme réclamée pour l'entretien des quartiers d'hiver. — Projet d'accommodement avec la cour. — Résistances du Tiers. — Lettre de Bosquet à Séguier. — Il est tenu en suspicion par le maréchal de Schomberg. — Considération dont il jouit dans la province. — Opposition faite par les Etats à la nomination de Richer de Belleval comme l'^r consul à Montpellier, le duc d'Orléans l'ayant imposée au conseil de ville.

— Richer de Belleval n'en est pas moins maintenu. — Perception trop rigoureuse du droit de joyeux avènement. — Une émeute contre les partisans h. Montpellier. — Belle conduite de Schomberg. — Bosquet lui rend hommage dans une lettre au Chancelier. — La sédition est apaisée. — A quelles conditions ?

— Sages concessions du Gouvernement.

-|E 17 janvier donc, les gens des trois Etats de Languedoc, assemblés par mandement de Sa Majesté, se réunirent dans la grande salle des récollets de la ville de Narbonne. En l'absence

du duc d'Orléans, le maréchal de Schomberg, duc d'Halwin, pair de France, et lieutenant-général de la province depuis que le duc d'Orléans l'avait remplacé dans la charge de gouverneur, vint en faire l'ouverture au nom du Roi, assisté de Messire Hector de Gelais de Voisins, lieutenant-général comme lui, des deux intendants : François Bosquet et Jean de Balthazard, et des sieurs de Marion et d'Espagne, trésoriers-généraux de Montpellier et de Toulouse (i).

Bien peu de sessions furent aussi remarquables que celle-là. Il en est peu aussi qui offrent autant d'intérêt pour l'histoire du Languedoc.

L'année 1644 avait été féconde en abus. Dégâts commis par les troupes de passage, du consentement de leurs chefs, réquisitions forcées, vexations inouïes des traitans, mesures fiscales exagérées, rien n'avait été épargné au pays, et sur tous les points des protestations s'étaient produites dont MM. les représentants, évèques, barons et consuls, entendaient se faire énergiquement les interprètes.

Jamais députés, en effet, n'étaient arrivés aux Etats avec une résolution plus ferme de défendre leurs privilèges, avec une volonté plus arrêtée de s'opposer aux envahissements progressifs de l'arbitraire.

Les commissaires royaux ne se dissimulaient point la difficulté de leur rcMe (i). A cette Assemblée mécontente devant laquelle ils se présentaient, ils avaient ordre de demander de nouveaux subsides ; ils venaient lui proposer l'imposition des quartiers d'hiver, dont l'éditde Béziers avait sanctionné pour-

(i) Procès-verbaux. Année 164^ .

(i) Le gouvernement, non plus, ne se faisait pas illusion. Il avait réuni les Etats à Narbonne, de préférence à Montpellier, parce qu'il craignait une émeute dans cette dernière ville. Même, il avait muni Narbonne d'une forte garnison pour le cas où les résistances des Etats provoqueraient celles delà rue. (V. HisL de Languedoc^ t. X).

tant la non-application à la province. Cette imposition, il est vrai, avait été votée l'année précédente parles Etats, mais sans conséquence. Les Etats avaient entendu réserver l'avenir, et il était douteux qu'ils consentissent à l'accepter cette année. Donc, la situation était tendue. De part et d'autre on s'observait.

Le Maréchal de Schomberg prit le premier la parole.

Son discours fut habile. Il parla de son amour pour la province, de son dévouement à ses intérêts, des intentions particulièrement bienveillantes dontla Régente et le duc d'Orléans étaient animés.

« Tous ceux qui ont un peu sceu les nouvelles du temps, » dit-il, n'ont peu ignorer que je n'aye préféré aux plus beaux » establissements du Royaume quy m'ont esté offerts la dou-

» ceur de vivre et mourir avec vous

» Sa Majesté m'acomandé de vous asseurer de son affection » et du désir qu'elle a de vous soulager. . . .

» Quant à son Altesse royale. Elle m'a chargé très expres- » sèment de vous asseurer qu'Elle vous regarde désormais » avec des yeux et un cœur de père ; et, comme son pouvoir » s'estend également sur toutes les provinces du Royaume, » par sa naissance et par la place qu'Elle tient aujourd'huy » dans l'Estat, vous jugez bien qu'Elle n'a pas eu besoin de » prendre le titre de gouverneur de Languedoc pour s'acquérir » un nouveau caractère d'autorité sur vous qu'Elle a déjà toute » entière par Elle-même, mais que c'est seulement pour » vous témoigner qu'Elle vous aime et qu'Elle vous veut » prendre plus particulièrement que les autres pays du » Royaume sous l'honneur de sa protection.

» Mais, messieurs, les mesmes bouches quy m'ont comandé » devons donner ces assurances m'ont aussi enjoint de vous » demander les mesmes sommes des années dernières (i)...»

(i) Procès-verbaux.

Evidemment, tout tendait là. Les représentants du pays savaient bien à quoi s'en tenir. On ne multipliait à ce point les avances bienveillantes et les promesses que parce qu'on avait besoin de leurs votes. Disons-le aussi, pour forcer la générosité de la province, les raisons spécieuses ne manquaient pas ; et le Maréchal, qui maniait la parole aussi bien que l'épée, sut en tirer parti avec adresse. Il surexcita, autant qu'il le put, l'orgueil national; il s'étendit sur les succès de nos armes dans les Flandres et en Italie ; il commenta surtout nos revers en Catalogne : de ce côté, il y avait un inconnu tout plein de menaces et la sécurité du Languedoc était compromise.

Nous verrons tout à l'heure quelle fut la réponse des Etats. Bosquet vint appuyer les conclusions du duc d'Halwin. Sa harangue, toute courte qu'elle est, et peu soignée, mérite cependant qu'on s'y arrête. Les théories politiques qu'il émet sont toujours puisées aux mêmes sources : beaucoup de sagesse humaine ; un plus grand fonds encore d'idées religieuses. Les gouvernements de ce monde ne font jamais rien de meilleur que quand ils se rapprochent le plus des formes du gouvernement de Dieu. Dieu, par exemple, a établi les Principautés, les plus élevés de ses anges, pour diriger les empires. Quoi de plus enviable pour les peuples que d'être conduits par des princes du sang, qui sont les premiers après le souverain dans un royaume ? Tel était l'heureux sort du Languedoc.

Spéculativement, et en thèse générale, tout cela était fort beau ; en pratique, et dans l'application actuelle de ces principes, le bonheur du Languedoc était contestable. Le passé du duc d'Orléans ne légitimait que de très médiocres espérances. Ces espérances même ne furent pas réalisées. Mais n'anticipons pas et laissons parler notre intendant.

(( Ce scroit, disait-il, un grand soulagement à mes forces ) alîoiblies par les violentes secousses et les accidans mortels ) d'une maladie de six mois, de n'estre pas obligé à un ) discours dont Tissue ne me peult estre que difficile, d'autant ) plus que la volonté de Leurs Majestés vous est desja assés cogneue par la lecture des commissions et par ce grave et éloquent discours quy vous a représenté avec tant de grâce et d'ornement le glorieux estât des affaires présentes du Royaume et vous a puissamment persuadé la nécessité qu'il y a de le maintenir par vos contributions. » Mais... le nom auguste et couronné de lauriers de M^''" le Duc d'Orléans, quy esclate cette première fois à la teste de ceste Assemblée, ce nouveau soleil quy vient dissiper les brouillards de cette province, influe de nouvelles forces dans mon esprit et l'esclaire de nouvelles lumières ; de sorte que, quelque foiblesse que je sente en faveur de mon silence, la nouvelle chaleur de cest astre m'excite et me force à parler. Quelque dure et inanimée que soit la statue de Memnon, elle ne peult estre muette, estant frappée par les rayons de ce soleil. »

Puis, après avoir démontré par l'histoire à quels périls sont exposés les peuples éloignés du siège de leur gouvernement,— témoin, au temps de l'Empire romain, les provinces d'Orient, qui (( furent le théâtre ordinaire des guerres des Parthes et des Perses », et plus tard, celles d'Occident, qui devinrent la proie des Barbares lorsque Constantin, (( blessant l'Empire du môme coup mortel dont il l'avoit » voulu guérir », transporta son trône des rives du Tibre aux bords du Bosphore — il établissait la nécessité pour les rois et l'utilité pour les sujets que le pouvoir central fît toujours sentir son action dans les provinces.

Les rois, qui « sont des dieux, mais seulement par la

communication de quelques rayons de la puissance divine», — Dieu agissant partout, « non seulement par puissance, mais par présence », tandis que «les roys, estant compozés d'une » nature limitée, ne peuvent agir par présence qu'en un lieu » et ez autres par puissance et représentation... » — a envoyent » en leur place des gouverneurs quy à proportion de la liaison » qu'ilz ont avec les Roys en reçoivent des biens et des grâ- » ces et les dispensent aux peuples dont la conduitte leur » est comise. Ce sont les Anges et les Archanges quy por- » tent les commandements de Dieu aux hommes, quy les » défendent contre leurs ennemys et quy, recevant leurs » prières, les représentent au throsne de la Divinité ; ou plus » tost, suivant le livre de la céleste hiérarchie, le gouver- » nement des provinces est donné à des espritz quy sont » plus élevés que ces seigneurs ordinaires de la cour céleste, » à quy l'impression et la lumière du gouvernement qu'ils » ont receue à leur naissance ont [fait] donner le nom de » Principautés, comme s'il faloit que les gouverneurs des » Provinces ayent le charactère de noblesse et de puis- » sance plus élevée, qu'ils soient liés de plus près au Roy, » qu'ils ayent créance et autorité et dans la cour et parmi » les peuples...

» Et certes si ces médiateurs des peuples et des Roys » ont besoing eux-mesmes d'autres intercesseurs et média- » teurs envers le Prince pour leurs intérêts, quel soula- » gement peuvent attendre les peuples sur les plainctes » qu'ils leur mettent en main pour les faire entendre aux » Roys...

» C'est la raison pour laquelle ceste province a reconnu » tousjours pour une loy fondamentale de ces Estats et pour » le plus avantageux de ses privilèges d'estre g^uivernée » par des princes du sang, lesquels sont les plus vives et » plus naturelles images de la puissance des Roys. Et s'ils

» ne sont Roys cux-mesmes ils ne recognoissent que les » Roys au dessus d'eulx.

» C'est aujourd'huy, Messieurs, que vous rentrés en la » possession de cest honneur et de ccst advantage, après » l'interruption de plus d'un siècle. »

« C'est aujourd'huy qu'au millieu des calamités que la »> guerre cause vous pouvés ouvrir vos cœurs à la joye, et » vos yeux et vos mains aux bonheurs qui vous arrivent de » ceste faveur extraordinaire de la bonté de Leurs Majestés. »

(( Et... considérés, messieurs, de grâce, ce chef d'œuvre ) de la bienveillance et des inclinations de Son Altesse ) royale en vostre endroict quy a esté le commancement ) de ses faveurs. Elle avoit des puissantes raisons pour > obtenir le gouvernement d'autres provinces plus comodes ) et plus advantageuses à ses intérests que la vostre. Néan- ) moins elle vous a choisy par dessus toutes et vous a com- ) blés d'un honneur après lequel toutes les autres soupirent.

» Quels biens ne debvés vous pas espérer de la suitte de ) ce choix qui n'a point esté faict par ce grand prince pour ) en recevoir de vous, mais bien pour vous en donner, comme ) il le peult largement sans espuiser sa puissance ; semblable ) en cela à ces causes supérieures et universelles quy n'ont ) point d'action, de mouvement, de chaleur et de lumière ) pour elles mesmes, mais seulementpour le bien de l'homme,

pour produire dans le sein et dans les entrailles de la terre

l'abondance des fruicts et la richesse des métaux.

» Mais aussy. Messieurs, quelles recognoissances ne » debvés vous pas rendre à ceste faveur extraordinaire ?...

» Il me semble que j'entre dans vos pensées. Il me semble

) que je vois vos cœurs ouvertz à mesme temps que les por-

) tes de vos villes à l'entrée de ceste puissante authorité. Il

) me semble que je vois vos respectz aux piedz de ce

) prince quy, estant fils, frère et oncle de nos roys, mérite

) beaucoup plus d'honneur que tout le reste des testes cou-

) ronnées de la terre. Il me semble que je vois vos biens et

) vos contributions entre ses mains pour estre présentées à Leurs Majestés et employées aux nécesités de l'Estat, en

) l'administration duquel il a une si bonne part et un si

) grand intérest. Je vous parle encore de contributions,

) Messieurs, parce que les intérests généraux du Royaume,

> dans lesquelz les vostres particuliers sont engagés, forcent ) les résolutions de vostre soulagement que Leurs Majestés ) ont prinses et exigent encore de vous les levées ordinaires ) et extraordinaires que vous avés contribué agréablement ) les années dernières. Elles ne font nul doubte que vous ) n'ayés assés de lumière et de sentiment pour le bien ) public et pour le vostre particulier, et que, recognoissant la ) grâce que vous recevez aujourd'huy de leur bonté, vous ne

continuiés avec la mesme affection et fidélité les mesmes

> contributions. Aussy estes-vous asseurés qu'il ne viendra ) désormais ny ordre de la Cour, ny arrest du Conseil, ) quy ne soit advantageux à vos affaires ; et, comment en ) doubteriés-vous. Messieurs, puisque rien ne sera résoleu ) qu'en la présence et par l'advis et authorité de ce prince ) qui se rend aujourd'huy le protecteur de vostre intérest, ) prenant en main vostre gouvernement .^

» Et si quelque cause domestique et intérieure à vostre ) province n'en vient troubler la tranquillité, vives contents, ) Messieurs, vives en repos; car vous estes assés heureux ) d'estre soubz la protection de Son Altesse royalle (i). »

(i) Arch. départ. — Procès-verbaux, 1644.

Bosquet s'avançait beaucoup, ce nous semble ; mais son excuse est dans son rcMe môme. Il n'était qu'un écho, une voix, et les affirmations qu'il apportait h la tribune de l'Assemblée, il était autorisé à les émettre, les ayant reçues du duc d'Orléans.

Peut-être bien aussi allait-il trop loin dans les éloges personnels qu'il avait cru devoir décerner au nouveau gouverneur du Languedoc. Que Gaston se fut souvenu à temps, à Gravelines, qu'il était fils de Henri IV, c'était quelque chose, et il importait qu'on ne l'ignorât point, dans un pays où l'honorabilité du prince était contestée, où on ne lui reprochait pas sans amertume l'abandon qu'il avait fait de Montmorency, condamné à mort uniquement pour avoir été son complice.

Suffisait-il d'une victoire, maintenant, pour qu'on pût le comparer au soleil frappant de ses rayons la statue de Memnon et l'animant par sa chaleur ? Evidemment, c'était trop dire. Mais, ne l'oublions pas, la phraséologie d'alors n'avait rien des allures simples, modérées et pleines de réserve qu'un goût plus pur et plus sûr devait donner bientôt à notre langue.

L'emphase tendait à usurper le nom du beau, et l'on croyait faire grand à force d'images ; les Pascal, les Bossuet, les Fénelon, les Molière, les Racine, les La Bruyère, étaient à venir. On avait bien Corneille, pourtant, et avec Corneille le Cid^ Poinpce, le Menteur et Rodogune ; mais le génie, par cela seul qu'il devance son siècle, fait rarement école parmi ses contemporains. En réalité. Voiture, Balzac, Scudéry, Chapelain et les précieuses que Molière devait ridiculiser tenaient le haut bout. C'était le règne du bel esprit, et plus ou moins le langage de tous s'en ressentait. Il suffit de lire quelques harangues de cette époque pour s'en convaincre.

Il ne faut donc pas nous étonner si Bosquet paya parfois à

ces mœurs littéraires un tribut qui était inévitable. Nous serions injustes d'en tirer la moindre conséquence fâcheuse pour son caractère.

Et même, sur ce point, nous permettra-t-on de dire toute notre pensée ? 11 nous semble qu'il y a, jusque dans l'exagération des formes données à la louange des grands en ce tempslà, quelque chose de mieux à relever qu'un manque de goût : il y a l'attestation d'un sentiment qui tend à disparaître de chez nous, mais qui alors était vivant, profond, qui dominait toutes les classes : le respect, un respect sincère, convaincu, religieux, du Pouvoir, et ce que nous pourrions appeler le culte de l'autorité. Ce sentiment, pour s'affirmer, s'arrêtait souvent à des formules dépourvues de mesure et qui dépassaient le but ; mais il était.

Aujourd'hui, sous l'influence de la fièvre d'égalité qui nous travaille, nous nous montrons jaloux de toute grandeur, et l'on croirait vraiment, à nous voir, que nous ne savons plus nous incliner devant rien. Ce n'est pas que nous n'ayons nos maîtres aussi, et que nous ne leur prodiguions nos louanges ; mais nous les honorons sans sincérité, nous leur obéissons sans conviction, quitte à les décrier et à leur prodiguer le mépris dès que nous n'avons plus aucun intérêt à les servir. Nous ne manquons pas d'idoles ; nous nous en fabriquerions plutôt, au besoin ; mais nous nous en fatiguons vite, et nous les brisons comme font des enfants de leurs jouets.

Peut-être y avait-il autrefois plus d'humilité dans les formules. Il y avait certainement plus de dignité dans l'individu, et ceci compensait cela. Aujourd'hui, chez nous, rien ne compense plus l'absence du respect.

L'archevêque de Narbonne, président-né des Etats, répondit, comme toujours en leur nom, aux discours des deux commissaires. Lui aussi il parla du duc d'Orléans, de la gloire qu'il venait d'acquérir sur les champs de bataille, et

des qualités par lesquelles il pouvait se rendre cher aux populations du Languedoc. Puis, habilement, affectant de considérer comme certaine la réalisation des vœux du pays, et des promesses déjà anciennes que le duc d'Orléans lui avait faites, dissimulant sous les éloges de sages conseils, il ne laissa rien ignorer de ce que le peuple et ses représentants attendaient de leur nouveau gouverneur.

(( Nous sommes persuadés, disait-il, que Son Altesse » royale, agissant toujours par les mêmes principes de géné- » rosité et de justice qui luy sont si naturels, prendra pitié et » compassion de nous, de nos calamités et de nos misères et » du pitoyable et déplorable état auquel se trouve présente- » ment réduite ceste pauvre, mais autrefois si opulente pro- » vince... Son Altesse royale, donques, pour mètre fin à nos » malheurs et immortaliser sa mémoire, nous rétablira heureu- » sèment et glorieusement, aidant Dieu, dans les libertés, » privilèges, immunités et franchises que nos devanciers et » nos ancêtres avoient raisonnablement et respectueusement » stipulé de la Majesté de nos Roys, lorsque ceste province, » pour son bonheur et advantage très grand et de ce » Royaume, devint le premier, le principal et plus important » fleuron de la couronne... (i). Quant aux propositions quy

)) nous ont esté présentement faictes et exposées

» quoique la cognoissance très grande et très véritable qu'on

» a de nos misères pourroit servir d'une légitime response

» néanmoins, agissant toujours à nostre accoutumée, c'est- » à-dire après que nostre Assemblée sera formée, nous ne » manquerons pas de voir et examiner les commissions et les » propositions contenues dans icelles, et après les avoir » exactement et respectueusement toutefois discutées et

(i) Procès-verbaux.

» examinées, nous vous porterons, Messieurs, les résolutions » que nous aurons prises » (i

Un tel langage était très digne. Pour avoir couvert de fleurs le duc d'Orléans, l'illustre Archevêque, interprétant ici les sentiments des Etats, n'en était pas moins résolu à faire tout son devoir et à préférer, à l'avantage de plaire aux puissants, l'honneur de rester fidèle aux engagements qui le liaient à la province et à la défense de ses intérêts.

Le lendemain, les députés commencèrent leurs travaux. Les plaintes qu'ils formulèrent furent nombreuses, presque toutes portant sur des faits de la dernière gravité.

Les munitionnaires du Roi pour les armées de Catalogne, profitant de l'insuffisance ou de l'incurie de Balthazard et de la maladie de Bosquet, avaient réussi à introduire par surprise, dans le contrat passé avec l'intendance, une clause moyennant laquelle a nul traité de blés et autres grains nécessaires » àl'entretènement des dictes armées ne seroit permis avant » qu'ils eussent fait toutes leurs provisions » (2).

Ils s'étaient arrogé de la sorte le monopole des grains. Achetant à bas prix, ils revendaient ensuite très cher aux particuliers. Pour la province, c'était une menace de famine, et les Etats demandèrent énergiquement qu'on mît fin sans tarder à d'aussi tristes abus.

Un arrêt du 4 février 1644 avait assujéti au droit d'amortissement les obits, les tables du Purgatoire, les fondations, les couvents de religieux et généralement tous les biens des églises et des communautés sujets ou non au paiement des décimes. On fit opposition à cet arrêt.

Les gardes des gabelles s'étaient rendus coupables d'une foule de concussions. Restés impunis, ils n'avaient pas craint

(i) Procès-verbaux.

(2] Idem,

même de se porter contre les personnes à des voies de fait. A Azille, notamment, ils avaient frappé mortellement deux frères, et c'était en vain que depuis ce temps-là le père des deux malheureuses victimes invoquait contre les meurtriers la vengeance des lois. L'Assemblée, indignée de ces crimes, résolut d'intervenir au procès. Elle s'engagea aussi « à pour- » suivre devant les tribunaux la répression de tous les délits » commis par les employés des gabelles qui se croyaient » affranchis de toute subordination, et qui, par leurs excès, » avaient mérité l'animadversion des magistrats et une » punition exemplaire » (i).

On avait levé arbitrairement dans la province des taxes pour la décharge du ban et de l'arrière-ban. Ces taxes, ordonnées par une déclaration du 29 novembre 1641, avaient provoqué des réclamations si générales que les deux intendants. Bosquet et Balthazard, avaient dû publier une ordonnance (2) qui en supprimait jusqu'à nouvel ordre la perception. Mais, Bosquet s'étant vu obligé, pour les raisons de santé que nous connaissons, de confier la presque totalité des affaires à son collègue, celui-ci avait fini par céder aux sollicitations des traitants. 11 avait même donné sa signature à un compromis autorisant, à l'insu de Bosquet, la levée*de ces mêmes taxes que leur ordonnance collective avait interdites. Les traitants, on le pense bien, avaient mis à profit ces complaisances d'un intendant ou incapable ou malhonnête. Ils avaient exigé l'impôt, non seulement des biens qui légalement y étaient sujets, mais encore des terres et propriétés qui jouissaient sous ce rapport d'une exemption incontestable, et cela, avec un tel arbitraire, de telles rigueurs, que le peuple, qui n'en avait jamais vu pratiquer de semblables, au dire des

(i) Procès-verbaux.

(2) Ordonnance du i""" novembre 1643.

Etats, était désespéré (i). Est-ce qu'ils n'avaient pas poussé la violence des procédés jusqu'à faire saisir par des gens de rien, « la pluspart flestris », dans les fermes et chez les boura'eois, le bétail de labour et des meubles de valeur, « sans » permettre aux propriétaires de les racheter ? » (2).

Et encore, ce n'était pas tout. Ils avaient obtenu de Balthazard, le 27 octobre 1644, un règlement qui condamnait à des frais énormes, et ceux qui se défendaient de payer les taxes parce qu'ils n'y étaient point soumis, et ceux qui ne pouvaient point les payer (3). Ces frais même s'élevaient à un tel chiffre que souvent ils dépassaient la somme que les communautés ou les particuliers contribuables avaient à fournir aux traitants, « tellement, ajoutaient les Etats dans leurs » doléances, que pour trente livres auxquelles, entr'autres, la » communauté appelée de Compertuzac, du diocèse de Thou- » louze, avoit esté taxée pour le dict ban et arrière-ban, elle a )) payé les dicts despens revenans à trente-quatre livres. »

Les représentants du Languedoc ne voulurent pas que le pays restât plus longtemps exposé à des iniquités aussi

(i) Archives départ. Fonds des Etats delà province. Cahier des doléances au Roy pour l'année 1645.

(2) Ibidem.

(}) « On les [ces taxes] a faictes payer pour des choses qui n"y sont » aucunement sujettes, et avec de si grands frais qu'ils exceddoient de » beaucoup la plupart d'icelles, dont on a même obtenu règlement du » dit sieur Balthazard du 27 octobre 1644, scavoir: d'un sol sept deniers » pour livre, de quarante sols pour le droict de quittance et contrôle, » dix sols pour l'assistance du procureur du Roy aux taxes, quarante » sols pour le verbal d'affiche, quinze sols pour l'extraict du rôle des » taxes, dix sols pour la contraincte, quinze sols pour la signiffication, » trois livres pour la journée d'un sergent à pied, vingt-quatre sols pour » le premier et second commandement, dix-huit livres pour les dépenses » de deux exécutions et amendes pour n'avoir découché dans le temps, » etc. — (Archives dép. Fonds des Etats de la province. Cakicr des doléances au Roy, pour Tannée 164^).

nonstrueuses. Apres en avoir délibéré, ils adressèrent éner- ^iqi'.cment leurs plaintes au Roi.

« Veu qu'une oppression sy publique et escanda-

/ leuse mérite d'estre punie exemplairement, disaient-ils, ) plairra de vos grâces, Sire, ordoner qu'il en sera informé ) par vos officiers ordinaires de vostre dicte province, chas- ) cun dans l'estendue de sa charge, ou |par] tels autres juges ) qu'il plaira à Vostre Majesté commettre et députer pour, ) les informations veues et rapportées en vostre Parlement ) de Thoulouze, y estre faict droict comme il appartiendra, ) et les sommes indeuement exigées de vos dicts subjectz ) leur estre restituées; et néantmoins, attendu Testât déplo- ) rable de vostre dicte province réduicte à non plus, la des- > charger de ce quy reste à faire de la dicte recherche (i). »

Traitants et partisans, c'était la grande plaie, et l'on ne pouvait réussir à s'en défaire. Dans le système financier d'alors ils étaient une puissance. Seuls, ils étaient connus du pouvoir, aux yeux de qui ils représentaient et personnifiaient les contribuables. Et, pourvu qu'ils versassent au Trésor le prix convenu, on ne s'inquiétait pas des moyens qu'ils mettaient en œuvre pour réaliser, indépendamment du capital engagé, de gros bénéfices. Les provinces leur étaient vendues et livrées. Nous n'exagérons pas. C'était à la lettre.

La ville de Nîmes, depuis quelque temps surtout, avait eu particulièrement à se plaindre d'eux, à propos de faits auxquels rimprudence, sinon la sottise, de Balthazard n'était pas restée étrangère. On se rappelle la lettre où Bosquet, écrivant à Séguier (2), reprochait à son collègue d'avoir renouvelé

(i) Registre des doléances, an. 164^. Art. x, folio 269-270. Le Roi accorda aux députés ce qu'ils demandaient. Cet article est accompagné en effet de la petite note suivante, écrite en marge : « Accordé. »

(2) Lettre du 10 juillet 1644.

le parti des Rogneurs^ contrairement à tous les privilèges du Languedoc et aux ordres royaux d'abolition qui avaient défendu tous traités de ce genre en d'autres pays.

Ces rogneurs de monnaies étaient à coup sûr des industriels peu scrupuleux, et ils méritaient d'être poursuivis; mais on n'avait pas besoin pour cela de recourir à des commissaires spéciaux. Les juges et les tribunaux ordinaires, parfaitement compétents, suffisaient.

L'ordonnance de Balthazard portait donc gravement atteinte aux prérogatives et à la juridiction des chambres de justice de la province. Ce n'était pas là encore son plus grand tort : elle ouvrait la porte à d'indignes abus.

Le droit de poursuite une fois vendu à des traitants, ceuxci s'entendaient avec des agents ou subdélégués qu'ils préposaient aux recherches. Ces agents exerçaient leur mission sans contrôle. Ils dressaient eux-mêmes les actes d'accusation; ils percevaient les amendes, au besoin, à main armée; et dès là que le représentant de la justice du Roi fermait les yeux, que les tribunaux étaient réduits au silence, l'avidité, la méchanceté, l'esprit de haine et de vengeance pouvait se donner libre carrière; il n'est genre de vexations et de violences que les particuliers, môme les plus innocents et les plus honnêtes, n'eussent à souffrir.

Et c'est ce qui était arrivé à Nimes, précisément .

Le traité concernant les Rogneurs y avait été conclu par Balthazard avec des huguenots, lesquels, coupables euxmêmes et notoirement convaincus du délit qu'ils voulaient poursuivre, ne s'étaient mis ainsi en avant que pour en éviter la punition. Leurs parents les plus proches, ou des personnes intéressées dans le traité, leur servaient d'agents.

Si l'on songe maintenant que les dissensions religieuses avaient séparé la population nimoiseen deux camps nettement tranchés, on peut se faire une idée à peu près juste (( de.»

exactions et des voleries (i) » dont les catholiques eurent à se plaindre.

Dès le mois de septembre, les consuls avaient du se préoccuper de cette situation, et le premier d'entre eux, Jean de Rouvériéj seigneur de Cabrières, parlant, le 26 du môme mois, au conseil assemblé, avait déclaré que « diverses plainctes graves et véritables de tous les ordres de la ville [lui avaient été faites] contre les partisans des Rogneurs usant dételles vexations et oppressions sur plusieurs habitants d'icelle, surtout de mauvaises recherches, qu'il n'y a homme de bien qui puisse estre en seureté et à couvert de leur avidité, d'autant que la pluspart de leurs commissaires subdélégués sont leurs plus proches parens et leur servent

communément de conseil ; que c'est chose notoire que

la pluspart des dicts partisans sont les principaux coupables et y ont faict chascun des profits si immenses qu'ils excèdent, pour chascun, les j ou 400,000 livres; que les dicts ) principaux partisans, soit au moyen de leurs sous-traitans ) et associés, ou de ceux qu'ils ont faict condamner, ou de ) ceux avec lesquels ils ont composé, ont retiré desja de la ) seule ville de Nimes plus de 6 à 700,000 livres, ayant par ) ce moyen mis à couvert tous les principaux et plus riches ) coupables...., en sorte que les dicts partisans en ont de ) reste pour soûler leur avarice et même au delà pour satis- ) faire au prix du parti faict avec le Roy (2). »

La situation depuis lors ne s'était pas améliorée. Les députés envoyés par la ville à la Cour n'avaient pas rapporté une réponse satisfaisante. Et maintenant, devant les Etats, à la face de toute la province, Jean de Rouvérié de Cabrières venait renouveler les protestations dont il s'était fait l'écho

(i) V. les doléances, en note, à la page ci-après. (2) V. Ménard, Histoire de la ville de Nismes.

au conseil de Nimes. Les représentants du pays joignirent leurs voix à la sienne, et leur indignation se fit jour en des doléances fortement motivées qu'ils adressèrent à Louis XIV (i).

Cependant, les commissions s'étaient réunies dans leurs

(i) Ces doléances étaient ainsi conçues: « Sire, il y a depuis divers ) siècles des officiers en vostre dicte province qui y exercent vostre justice souveraine et la rendent à vos subjectz. Tous nos Roys, vos prédécesseurs de très-heureuse mémoire, ont conservé ce droict aux habitans de vostre dict païs, qui est un des plus importans qu'ils ayent de ne pouvoir estre distraictz de leur juridiction, ny leurs affaires civilles jugées par d'autres juges, sy ce n'est en cas des évoquations permises par vos ordonnances. La recherche qui se faict des Rogneurs ès-ville et diocèze de Nismes et autres de vostre dicte province destruit cet ordre et foule extraordinairement vostre peuple, d'une façon d'autant plus odieuze, qu'elle se faict à la poursuitte de quelques particuliers, lesquels coupables et notoirement convaincus de ce crime n'ont traicté de cette affaire que pour éviter la punition, et estant d'ailleurs de la R. P. R., ils tâchent par toutes sortes de voleries et de surexactions, avec la perte et ruine entière du commerce et le renversement des meilleures familles de ce diocèze, non-seullement de se rembourser du prix de leur traicté, mais aussi d'en proffiter, estendant à cet effet leur recherche au billonnement faict innocemment entre marchans à cause de la diversité des valeurs des monnoies d'or et d'argent que le négoce a toujours introduicts dans le Royaume employant mesmes à ceste condition leurs proches parens et des personnes intéressées en leur traicté, qui oppriment par leurs injustices l'innocence des plus gens de bien. A ceste cause, et veu que Vostre Majesté a révoqué par sa déclaration du troisiesme juin 1643 1^ chambre de justice establie à l'arsenal pour la punition des rogneurs et à deschargé la Guyenne et autres provinces du royaume de ceste recherche, plairra à vos grâces, Sire, en libérer le Languedoc ou du moins renvoyer la connaissance de ce crime et de ces circonstances et dépendances aux juges ordinaires de vostre dicte province. » On lit en marge de ce document la réponse faite par le Roi : <( Sa Majesté, y est-il dit, se fera représenter Testât des advances et paiements faicts aux traitans, pour iceluy veu et examiné, estre ensuitte pourvu au contenu du présent article, ainsi que de raison. » (Archives départ. Reg. des doléances. An 16)), art. XI, fol. 271 , v°, et 272.)

bureaux et avaient examiné une à une les propositions et les demandes que Sa Majesté avait fait présentera l'Assemblée.

Malgré leur résolution bien prise de refuser tout crédit afférent à des charges dont le Languedoc était exempté par ses privilèges, les députés votèrent les fonds des étapes. Ils eurent bien en cela quelque mérite, les étapes étant alors, et depuis de longues années, l'occasion des exactions les plus criantes. Leur patriotisme, néanmoins, parla plus haut que les abus, et ils se résignèrent à des sacrifices que la guerre engagée en ce moment avec l'Espagne rendait nécessaires. Ils firent plus même. La ville de Toulouse s'autorisait d'anciennes franchises pour se dispenser de loger et d'entretenir les régiments de passage. Ils la contraignirent à se soumettre à la loi commune, sous peine d'être exclue de l'entrée aux Etats et de perdre du même coup les prérogatives que lui conférait son droit de séance.

Jusque-là donc tout était bien.

Malheureusement, le Pouvoir ne sut pas modérer ses exigences. Le maréchal de Schomberg, qui avait accepté d'en être l'interprète, vint demander à l'Assemblée de voter l'imposition des quartiers d'hiver, malgré la clause expresse de l'édit de Béziers qui en exonérait la province; de pourvoir, avec les deniers des contribuables, à l'entretien des garnisons de Leucate, Salées, Opoul, Brescou, bien qu'il eût été convenu que le Gouvernement seul en serait chargé; enfin de solder le reliquat des dettes contractées par l'Etat, l'année précédente, pour l'embarquement des troupes. Le simple exposé des prétentions royales eût été déjà assez irritant. On les trouva intolérables quand le Maréchal eût osé dire que tel était le bon plaisir de Sa Majesté, et qu'il se verrait contraint, si l'on n'en tenait aucun compte, « de procéder à » l'imposition par des voyes extraordinaires et d'en ordonner

)) la levée par des moyens très-ruineux pour le pauvre )) peuple (i). »

Malgré Richelieu, malgré les empiétement^, successifs de la Couronne, on n'était pas fait encore, en Languedoc, à ces façons de l'absolutisme. La volonté des Rois, surtout en matière de subsides, restait subordonnée toujours à celle des députés de la province. Ceux-ci, jaloux de leurs droits, se sentirent piqués au vif par les allures tranchantes du Maréchal. Ils répondirent à Schomberg par la déclaration suivante, qui est, sans contredit, l'un des plus précieux monuments de nos annales :

« Les Etats, ayant reconnu que le plus important de leurs » privilèges et le plus essentiel au bien et soulagement de » cette province est de se maintenir dans ceste liberté qu'il » ne peut estre rien imposé sans leur consentement, et ayant » veu en plusieurs rencontres que, par entreprise, on avoit » procédé au département de sommes qu'ils avoient refusées » ou dont ils n'avoient pas eu connoissance, lesquelles » néantmoins avoient esté payées avec trop de facilité ; pour » remédier à un si grand mal et arrester l'exécution de cette » sorte de département, ont délibéré que ceux des diocèzes, » villes et communautez de cette province qui, soubs quelque » prétexte que ce soit, satisferont au payement des sommes » imposées par une voye extraordinaire, sans le consente- » ment de cette assemblée, seront excluz de l'entrée aux » Etats et de toutes assemblées générales et particulières » des diocèzes (2). »

Ainsi, l'on coupait les vivres au Pouvoir.

En vain Schomberg fît-il acte d'abandon du reliquat de la

(1) Arch. dép. — Procès-verbaux, 1645.

(2) Arch. dép. — Procès-verbaux, an. 164^.

dette el des sommes qu'il avait demandées pour les quatre garnisons de Leucate, Salées, Opoul et Brescou, suppliant les députés d'octroyer au moins à Sa Majesté les impositions des quartiers d'hiver ; en vain, il employa les menaces ! Tout fut inutile : les représentants du Languedoc restèrent inébranlables.

Il semble bien, toutefois, que les députés du clergé et de la noblesse essayèrent d'en venir à un accommodement avec la Cour, pour éviter, autant que possible, les malheurs qui eussent résulté pour le pays de la réalisation des menaces du Maréchal. Ils déléguèrent à cet effet un des leurs, le comte de Castries, auprès du duc d'Orléans et de la régente. Le comte ne mit aucun retard à s'acquitter de sa mission. Il partit en poste le jour même. C'était le 14 février.

Le surlendemain, Bosquet écrivait au Garde des sceaux :

« Monseigneur, enfin l'intrigue de nos Estatz a éclaté et l'on

» a veu que ceux qui estoient contrères au quartier d'hiver

» dans les premiers ordres s'accomodoient aux sentiments

)) du peuple pour le préparer à donner quelque secours au

» Roy, et obtenir de Sa Majesté quelques soulagements

» par l'auctorité et la protection de Son Altesse royale, vers

» lequel ils ont député le comte de Castries, un de leurs

» barons. J'espère que cette voye pourra réussir en quel-

» que chose, ne pouvant m'assurer du peuple qu'il consente

» à tout ce que l'on voudra... » (i)

Le peuple.^ en effet, c'est-à-dire les députés du Tiers, qui étaient les plus nombreux aux Etats, ne devait point céder. Ceux-ci avaient, pour persister dans leur refus, des raisons dont Bosquet ne méconnaissait point la gravité. La province,

(i) Lettre de Bosquet à Séguier, du 16 janvier 1645. — Biblioth. nat. Mss. fr.,n" 17383, fol. I2).

pressurée de toutes parts, écrasée par le fisc, livrée aux traitants, pillée par les soldats, n'avait plus assez de ressources pour suffire à tant de dépenses (i). Et ce que Bosquet s'avouait à lui-même, peut-être avait-il essayé de le faire entendre au Maréchal. Il en était résulté à son endroit une suspicion que Schomberg, excité sans doute par Balthazard, ne craignait pas de lui manifester.

« Monsieur le Maréchal », disait Bosquet à Séguier dans la même lettre, « a envoie un courier extraordinaire à la Cour, » et je ne sçay par quel mouvement il n'a point voulu que je » le sceusse, non plus que ses autres affaires qui regardent » le service du Roy pour lesquelles il se cache de moy. » M. Balthazard faict expédier des ordonnances au nom de » mon dict s. le Mareschal et les vise; quoy que ce soit » pour choses qui nous sont comises en particulier, je dissi- » mule mon desplaisir, Monseigneur ; et quoy que toute la » province en soit le témoing, je tache de me tromper moy- » mesme en ne voyant pas ce que je vois. Il est vray que » Dieu me donne cette consolation que l'on ne déclame pas » contre moy dans les Estatz pour des choses que je n'ay » point faictes... »

Effectivement, nul ne se plaignait de Bosquet en Languedoc. On savait son désintéressement, on se félicitait de sa bienveillance, on rendait hommage à la parfaite correction de ses manières dans les mesures même les plus rigoureuses dont le Gouvernement pouvait lui prescrire l'exécution : on louait surtout sa loyauté et l'esprit de justice qui le poussait, alors que

(i) « Les Etats ne peuvent changer la résolution qu'ils ont prise de » ne point consentir aux quartiers d'hiver... à cause de la pauvreté de « la province. » Réponse des Etats à Schomberg. (Arch. dép.— Procèsverbaux, 164-^ .)

son zèle pour les intérêts du Roi n'était inférieur à aucun, à ménager et h sauvegarder autant qu'il le pouvait de son influence les intérêts de la province.

Et plût à Dieu que, en haut lieu, on eut toujours suivi ses conseils ! Mais le duc d'Orléans entendait gouverner à sa guise et n'obéissait qu'à l'inspiration de ses flatteurs. C'est ainsi qu'on le vit, agissant avec sa légèreté habituelle, prendre les mesures les plus vexatoires, et prouver par là aux yeux de tous combien étaient loin de sa pensée maintenant les promesses qu'il avait faites autrefois au Languedoc de maintenir ses privilèges et de respecter ses franchises.

Le r'mars, tandis que les membres de la municipalité de Montpellier étaient assemblés dans l'hôtel de ville pour procéder à l'élection des consuls (i), le sieur de Villespassans, lieutenant de la citadelle, et le sieur de Genton, gentilhomme du vicomte d'Aubijoux, gouverneur de la place, vinrent remettre à ces magistrats une lettre de cachet de Sa Majesté et une lettre du duc d'Orléans, leur intimant l'ordre de nommer premier consul le chancelier de l'université de médecine,

(i) Voici comment on procédait pour les élections consulaires à Montpellier. Elles se faisaient le i*"" mars. Les six consuls en exercice, assemblés dans l'hôtel de ville, commensaient par nommer 3^ électeurs pris parmi les habitants de toute condition. Cette liste était divisée en 7 séries de ^ noms chacune, que Ton appelait les 7 échelles. On mettait chaque nom dans une boule ou balotte de cire, et les cinq boules de chaque série étaient jetées dans une boîte distincte. Arrivaient alors six enfants en âge d'innocence, expressément choisis pour cet office. Le plus jeune tirait au hasard un nom de chaque boîte, et de cette façon se trouvait constitué un corps de 7 électeurs qui, après avoir prêté serment entre les mains d'un consul armé de la baguette de viguier, composaient une liste de 18 candidats éligibles aux charges consulaires. On divisait encore cette liste en six échelles de trois noms chacune, et un nouveau tirage au sort, opéré de la même façon que le précédent, amenait six noms qui étaient ceux des consuls définitifs. (Voir les Eludes hisloriques sur la propincc de Languedoc. — Hisloire générale de Languedoc, t. XIII, p. 21^. Toulouse, Edouard Privât, 1877),

Richer de Belleval, contrairement à toutes les formes observées jusque-là dans les élections de ce genre. Et comme si ce n'était point assez d'une injonction aussi arbitraire, l'hôtel de ville avait été envahi aussitôt par des soldats. En vain, les consuls avaient-ils protesté de toute leur énergie contre de telles violences ; en vain , quittant leurs robes consulaires et leurs baguettes, avaient-ils déclaré qu'ils ne voteraient que lorsqu'on leur aurait rendu la liberté de leurs suffrages, les soldats les forcèrent, la dague sur le cou, à donner leurs voix au candidat du Gouvernement.

Ces faits, rapportés aux Etats le 9 mars par le sieur de Girard, consul dépossédé (i), mirent en fureur les représentants du pays. Séance tenante, ceux-ci décrétèrent qu'il serait fait défense absolue au nouveau consul d'exercer sa charge, et à quiconque de lui obéir. En môme temps, ils écrivirent à leurs députés en Cour pour qu'ils fussent auprès de la régente et du grand Conseil les interprètes de leur légitime indignation.

Gaston d'Orléans, surpris de tant de résistance, promit de mieux respecter à l'avenir les droits des municipalités languedociennes. Il refusa pourtant de revenir sur ce qu'il avait ordonné, et Richer de Belleval fut maintenu au consulat.

Comment, avec de tels abus de pouvoir, le mécontentement n'eùt-il pas régné dans la province ? Bosquet, lui, s'en rendait bien compte. Témoin attristé de tant de vexations impolitiques, il ne pouvait s'empêcher d'écrire au Chancelier: (( L'on prend des résolutions à la Cour, suivant les conseils » qui sont portés de ce païs, et ces conseils servent les » intérests et les passions de ceux qui les donnent. » (2)

(i) Arch. dép, — Procès-verbaux, an. 1643.

(2) Lettre du 25 avril. (Biblioth. nat. Mss. fr., n" 17384, f. 19.)

En attendant, la situation devenait de jour en jour plus inquiétante. L'avenir était menaçant et l'horizon se chargeait d'orages.

Ces orages, la perception trop rigoureuse du droit de joyeux avènement devait les faire bientôt éclater.

Il se produisit alors à Montpellier une émeute si terrible qu'elle faillit se propager dans la province et mettre en feu tout le Languedoc.

Le droit de joyeux avènement, comme tous les impôts de ce temps-là, avait été vendu à des traitants.

Or, ces financiers se montrèrent si âpres au lucre et si avides, ils exploitèrent si bien leur public, malmenèrent si fort les contribuables, allèrent si loin dans la prétention — qui dépassait toute mesure — de rendre les habitants solidaires les uns des autres, que l'irritation contre eux fut bientôt poussée à sa dernière limite. Les huissiers de la ville ayant refusé de prêter leur concours à des exigences qui les écœuraient, ils s'étaient adressés à un huissier étranger. Celui-ci se plia avec tant de complaisance à tout ce qu'ils voulurent, il rançonna avec si peu de ménagements le pauvre monde que, un jour, n'y tenant plus et se faisant les vengeresses de la cité, des femmes le poursuivirent jusqu'au pont de Castelnau, à coups de pierres (i).

Cette aventure n'avait l'air de rien et pouvait passer pour plaisante. Elle était grosse de conséquences, pourtant. Les esprits étaient échauffés, et, les hostilités étant ouvertes, le moindre petit incident, le plus insignifiant en apparence, devait suffire pour occasionn2r une conflagration générale. Ce fut ce qui arriva, le 28 juin, après une trêve de quelques iours.

i) D'Aigrefeuille, Histoire de Montpellier, t. I,p. 414,

(( Le 28 juin, raconte M. Germain (i), les voies de fait ) redevinrent de mode. Un marchand de laines, François ) Maduron, qui tenait chez lui, au Pila-Saint-Gély, le bureau ) de recette, ayant eu la pensée d'aller voir le feu de joie ) qu'on allumait ce jour-là chaque année devant la cathédrale, ) à l'imitation du feu de la Saint-Jean, et comm.e pour inau- ) gurer la fête patronale du lendemain, rencontra sur son ) passage une bande d'enfants qui le saluèrent de l'ironique ) appellation de Partisan. L'injure le piqua au vif, et Fran- ) çois Maduron, ne voulant pas se laisser ainsi insulter, ) châtia rudement un de ces jeunes mutins, que la tumul- ) tueuse cohorte lui fit bientôt lâcher par une grêle de ) pierres.

» Maduron parvint à se soustraire au péril ; mais à ) l'émeute enfantine allait succéder l'émeute féminine.

» Le signal en fut donné par la femme d'un tuilier. Cette ) femme, qu'on nomme Monteille, touchée des pleurs de son ) fils qui venait d'être battu, se munit d'un tambour, à l'aide ) duquel elle rassembla et harangua ses compagnes. Elles ) se réunirent nombreuses (2), pour lui prêter assistance. ) A leur tète se mit une sorte de virago, appelée Branlaire, » àla haute taille, à la mine résolue, vrai capitaine en jupons, » chez qui le cœur ne faiblissait pas plus que la main. Il

(i) Les Commencements du règne de Louis XIV et la Fronde à Montpellier {Mélanges dliistoire et d'archéologie, par A. Germain, membre de l'Institut). Nous avons donné la préférence au récit de M. Germain sur celui d'Aigrefeuille. Les sources où M. Germain a puisé lui ont permis de compléter ce dernier. Il y a du reste dans tout ce récit un charme piquant qui nous paraît manquer à la narration un peu lourde du vieux chanoine.

(2) <( 200 ou 300, dit notre mémorial consulaire, fol. 37. v° ; 400 ou )) )00, selon les lettres d'abolition du mois de mars 1647 conservées dans » nos archives du greffe de la maison consulaire. Arm. A, liasse 24, » n° 6. » — Note de M. Germain.

» fallait, dit-elle héroïquement, exterminer sans retard les » hommes qui leur ôtaient, à elles et à leurs enfants, le pain » de la bouche. Et aussitôt, elles se lancèrent sur tous les » points de la ville où elles crurent trouver des Partisans. La » maison de Maduron fut naturellement la première dévastée. » Deux autres maisons à la Canourgue — celle du pro- » cureur en la Cour des comptes, Cambacérès, notamment — » eurent le même sort. Puis, courant comme des frénétiques » au logis du Cygne, résidence de plusieurs commis qu'em- » ployaient les Paiiisans, elles .^orcèrent le maître d'hôtel à » leur ouvrir la chambre de l'un d'entr'eux dont elles brûlèrent » tous les papiers (i).

» Le logis du Cygne était situé au quartier des Etuves, et » il n'y avait pas loin de là au plan de la Tournemire. Elles » allèrent y ravager la maison de certaine dame de Falgue- » rolles, belle-mère de Dupuy, l'un des principaux /^ar/Z^a/z^. » La dame de Falguerolles, prévoyant cette visite de l'émeu- » te, avait réuni chez elle quelques gens armés pour défendre » son domicile. Cette précaution accrut le mal; car, la cohue » féminine s'étant présentée, on fit feu sur elle inconsidéré- » ment, peut-être (2), et on blessa plusieurs des émeutières.

(i) Parmi les écritures trouvées au logis du Cygne, on découvrit la copie de quelques édits bursaux et des ordonnances au nom de Balthazard, qui furent immédiatement colportées par la ville et augmentèrent rémotion. (Voir Histoire de Languedoc, édition Privât, Toulouse, 187-^, t. XIII, p. 23^).

(2) « Ce reproche d'imprudence n'est pas articulé seulement dans le » procès-verbal consulaire déjà mentionné. La minute de la lettre que » nos consuls écrivirent, le 6 juillet 164^, au duc d'Orléans pour lui » donner avis officiel de l'émeute porte de même qu'elle s'aggrava à cause » de Fattaque que les dits partisans, leurs commis et leurs adhérans, firent » imprudemment contre aucunes des dites femmes en faisant seniblant de » se deffandre dont il y en eust quelques unes et des dits hommes tués sur le » champ. » (Arch. municip. de Montpellier, armoire dorée, liasse ^^ i. :— Note de M. Germain.

» Les maris, demeurés jusqu'ici en général simples spectateurs, s'agrégèrent alors au mouvement. Ils coururent aux armes, et leur première victime fut la dame de Falguerolles. Ayant eu l'imprudence de se montrer à une fenêtre, elle reçut un coup d'arquebuse dans la cervelle. On jeta les meubles au milieu de la rue, et on les y brûla avec une sorte de rage. Ils étaient néanmoins en si grand nombre qu'on eût risqué d'incendier tout le quartier. On en réserva une partie pour faire un feu de joie à l'Esplanade. » La maison de Falguerolles ainsi ravagée, la cohorte dévastatrice alla soumettre au même saccagement la maison du sieur Boudon, payeur du présidial, puis celle du sieur Massia, trésorier de la Bourse du Languedoc. Ameublement, carrosses, papiers, tout passa au feu. » Le vandalisme ne se produisit pas là, non plus, sans le hideux cortège du meurtre. Un fils du trésorier Massia, un chanoine de Narbonne qui cherchait, en s'enfuyant de cette maison maudite, à échapper aux vengeances des séditieux, fut assassiné en pleine rue... » (i)

Le peuple avait déjà l'ivresse du sang. Pour peu que cela durât, il ne serait bientôt plus possible de mettre un frein à sa fureur. Balthazard, particulièrement haï, fut très menacé. Poursuivi par la foule, il n'eut que le temps de se réfugier en toute hâte dans la citadelle, dont l'émeute tenta un moment de faire le siège (2).

(i) Voir pour tous les détails de ce récit : Procès-verbal des consuls de Montpellier. Archives municipales, arm. dorée, liasse SS. — Mémorial consulaire du greffier Sabalier, fol. 37 et seq. — Gariel parle aussi de ces événements dans son Epitome rerum in inferiore Occiiania pro religione geslarum, 1610-16^7, oeuvre dédiée à François Bosquet. (Voir dansles Mélano-es d'histoire et d'archéologie la loncjue étude consacrée à Gariel par M. Germain).

(2) Histoire de Languedoc, édit. Privât, t. XIII, p. 2]^.

Le Maréchal revenait d'une partie de chasse lorsqu'il apprit de quels événements malheureux la ville de Montpellier était le théâtre. Lui seul pouvait espérer d'y mettre un terme, et il s'y employa de tout son pouvoir.

En l'état où étaient les choses, il comprit bien vite que les moyens violents devaient être rigoureusement écartés; que l'emploi de la force ne ferait qu'accroître l'irritation des esprits ; qu'engager en ce moment une lutte, que tout indiquait devoir être des plus vives, ce serait s'exposer à propager dans la province une révolte, localisée encore heureusement, et facile, par conséquent, à étouffer dans son principe. Pour venir à bout de l'émeute il n'y avait donc qu'une voie à suivre : celle de la douceur. Schomberg n'hésita pas.

Après avoir défendu à ses gens de faire usage de leurs armes contre les insurgés, il affecta vis-à-vis de ceux-ci la plus parfaite bonhomie, allant au devant des groupes, les exhortant à rentrer dans le devoir, se servant de la persuasion plus que des menaces, et parlant au peuple sa propre langue, cette belle langue du Languedoc, si originale et si expressive, et qu'il possédait à ravir; et cela avec tant de simplicité et de grâce charmante qu'il se concilia tout d'abord, dit l'historien de Montpellier, tout le côté féminin de la révolte.

On raconte que, une femme ayant été prendre la bride de son cheval, et Schomberg lui ayant demandé avec enjouement ce qu'elle voulait de lui : a Mais, vous faire retirer d'ici, lui dit-elle. Vous voyez bien qu'il y a du danger. Or, nous n'en voulons qu'aux sangsues publiques ; nullement à un bon

seigneur comme vous. »

11 y avait du danger, en effet, et il avait failli en coûter cher au Maréchal. Tandis qu'il haranguait la foule, il avait été bel et bien mis en joue par un homme du peuple, et il n'avait dû son salut qu'à l'intervention d'un officier de la garde urbaine, lequel avait été assez heureux pour détourner prestement l'arme de l'assassin.

Le Maréchal n'en continua pas moins à parcourir la ville en tous sens, jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Fort de sa popularité reconquise, il sentait qu'on ne renouvellerait sur lui aucune attaque. Il allait d'ailleurs bravement au devoir, certain de réussir, du moment que les femmes, qui avaient ouvert les hostilités, consentaient à une suspension d'armes. Il profita de ces dispositions bienveillantes et du calme relatif qui en était la suite, pour faire occuper différcn' s postes, les plus importants de la cité, par les bourgeois enrôlés dans les sixams, et que ses promesses, relativement à la répression des traitants, avaient ralliés à la cause de l'ordre.

Ce même jour, 3 juillet, notre intendant, écrivant à Séguier, lui rendait compte en ces termes du beau rôle joué par Schomberg en toutes ces affaires :

« Monseigneur, Monsieur le Maréchal de Schomberg )) combat de sa teste et de son bras depuis quatre jours contre » la pétition la plus acharnée et la plus opiniastre que j'aye » jamais veue. Après avoir employé le respect qui se doit à » sa personne, la terreur que l'on a de ses armes, il tache à » ramener au devoir ce peuple irrité contre les partis et les » partisans. Les ordres qu'il a donnés aujourd'huy ont eu » telle efficace que l'on voit un autre visage dans la ville. » Les officiers de toutes les compagnies ont pris les armes » avec les bourgeois principaux de l'une et l'autre religion » et se sont rendus les mestres de la ville. Monsieur le » Maréchal a esté obligé de donner une ordonnance fulmi- » nante contre les partis et les partisans, affin d'acheminer les » affaires à une paix publique, et j'espère, avec l'ayde de » Dieu, qu'il y parviendra dans demain. J'en écris, Monsei- » gneur, plus particulièrement à Monsieur de la Vrillière, » attendant que, Dieu couronnant l'œuvre par sa bénédiction,

» je puisse rendre eompte du menu.

» Je suis, ete... (i) ».

Le lendemain, en effet, ainsi que Bosquet en avait l'espoir, les événements changèrent de face. Des pourparlers s'engagèrent. Une délégation fut envoyée au Maréchal, et lui déclara que, s'il donnait décharge des taxes, main-levée des effets saisis, s'il faisait sortir de Montpellier tous les traitants, et empêchait l'entrée en ville du régiment de Normandie dont on avait annoncé l'arrivée à Lunel, les insurgés mettraient bas les armes et recevraient ses ordres avec une entière obéissance.

Schomberg, résolu à toutes les concessions, pourvu qu'elles ne portassent atteinte ni à son autorité ni à la dignité de la Couronne, consentit à ce qui lui était demandé. Il écrivit même au ministère pour le prier d'accorder à la seconde cité du Languedoc une amnistie générale, aucune exécution sanglante ne devant, à son avis, amoindrir aux yeux des habitants de Montpellier la portée de l'acte d'abolition du grand conseil. Mieux valait laisser impunis quelques coupables que de compromettre par des rigueurs inopportunes les résultats qu'on avait eu tant de mal déjà à obtenir.

C'était aussi le sentiment de Bosquet. Il le manifesta dans un rapport adressé au sous-secrétaire d'Etat de la Vrillière, et que Balthazard signa avec lui : a II n'est pas à propos, » disaient les intendants, de prendre une vengence trop » rigoureuse de cette sédition, les esprits des habitants de » Montpellier, et même d'une partie de la province, étant » extrêmement aigris des impositions extraordinaires qu'on » exige (2). »

(i) A Montpellier, le 3 juillet 164'). (Bibl. nat. Mss. fr., n° 17384, fol. 146).

(2) HisL de Languedoc, t. XIII, p. 23^. Toulouse, 1B77. Ed. Privât.

Le Gouvernement tint compte des conclusions de ce rapport et fit le meilleur accueil à la prière du Maréchal. Le pardon s'imposait : il pardonna.

Malheureusement, il ne devait pas toujours garder la même sagesse.

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