CHAPITRE X
Bosquet intendant de Languedoc (suite). — Assemblée des Etats à Pézenas (1645-164G). — Bosquet renonce aux fonctions civiles et entre dans l'Eglise.
SOMMAIRE
La popularité de Bosquet se maintient. — Le Gouvernement s'en offusque. — Attaques et calomnies nouvelles de Balthazard. — Le surintendant des finances M. d'Emeri. — Il s'en prend à Bosquet de l'insuccès de ses mesures. — Bosquet est sacrifié ; mais on y met des formes. — Ses pouvoirs lui sont continués jusqu'après la session des Etats, malgré la nomination de son successeur, M. de Breteuil. — Singulière justice des gouvernements despotiques. — Lettre de Bosquet à Séguier: Dejectus suin duin allcvarcr. — Surexcitation des esprits en Languedoc et appréhensions du Pouvoir. — Les Etats à Pézenas. — On veut peser sur leurs délibérations par la terreur. — Discours et reproches du maréchal de Schomberg. — D'Aligre demande des subsides pour l'entretien des quartiers d'hiver. — Menaces qu'il adresse à la province. — Réponse de l'archevêque de Narbonne. — Impuissance du Languedoc. — Saisissante peinture des exactions et des violences des Partisans. — Vidiiain et acivcnam intcrfeccrunt, et piipillos occiderunt. — Les Etats refusent l'impôt de j.ooo.ooo auquel on prétend les contraindre. — D'Aligre fait de nouvelles menaces. — Délégation des Etats auprès des commissaires de Sa Majesté. — Ceux-ci s'adoucissent. — Les députés votent une imposition de 600.000 livres, payable en deux annuités. — Sentiment de Bosquet sur ce vote. — L'impuissance de la province est manifeste. — Brutalité des gabeleurs à Nissan. — On parle de transférer les Etats à Tournon. — La sagesse et la modération paraissent devoir l'emporter. — Nouvelles vicissitudes. — Des catastrophes sont à craindre. — Enfin l'on transige.
— Les Etats consentent à donner un million. — Bosquet, rentré en grâce, n'en résigne pas moins ses fonctions. — Candidat pour l'évûché de Lodève, il revient à Paris, où il est ordonné prêtre au bout d'un an. — Ses mérites et ses vertus.
— Espérances qu'il autorise. — Un dernier mot sur Balthazard.
'ES derniers événements survenus à Montpellier in'avaient point nui à la popularité de Bosquet idans la province. Comme on le savait notoirement jhostile à toutes mesures vexatoires, les séditieux
n^avaient pas eu un instant la pensée de s'en prendre à lui des misèreset des exactions des agents du fisc, bien que ceux-ci se couvrissent du nom des intendants, apposé au bas de quelques ordonnances, pour autoriser leur arbitraire. La réputation de Balthazard était tout autre, et, nous l'avons vu, le peuple l'avait poursuivi jusqu'à la citadelle, en poussant contre lui des cris de mort.
Une manière d'être si différente des émeutiers contre deux hommes agissant dans le même ordre, avec une autorité égale et qui auraient du, pensait-on, être confondus aux yeux de la foule dans une responsabilité commune, parut suspecte au Pouvoir en ce qui concernait Bosquet. Les gouvernements despotes ont de ces façons d'entendre la justice. On ne les sert bien qu'à la condition de se faire les instruments aveugles de leurs caprices, et d'assumer sur soi les colères que leurs violences ont soulevées. Etre populaire, quand ils ne le sont plus, c'est plus qu'une faute, c'est presque un crime.
Certes, nul ne s'était employé avec plus d'intelligence que notre intendant à la sauvegarde des intérêts du Roi en Languedoc. Sous ce rapport, il avait laissé bien loin derrière lui son collègue. Mais Balthazard, flatteur, insinuant, cauteleux, exécutant à la lettre et sans aucune espèce de tempérament les ordres reçus, les exagérant même par affectation de zèle, avait fini par acquérir à la Cour, auprès du surintendant des finances surtout, une certaine influence. On n'appréciait pas son talent : il était nul ; mais on était sûr de son servilisme. Or, en regard de ceci, quand c'est le bon plaisir qui fait la loi, les talents honnêtes et les fidélités consciencieuses comptent peu.
Balthazard, que nous avons vu si acharné contre Bosquet, profita habilement des avantages que les circonstances lui donnaient pour renouveler toutes ses attaques. Menacé par
l'émeute, il pouvait impunément prendre le beau rôle et attribuer à la faiblesse ou à l'impuissance du premier intendant la responsabilité des événements dont il avait failli être la victime. A ces allégations, fausses de tous points, il ne craignit pas d'ajouter des calomnies autrement outrageantes pour l'honneur et la réputation de Bosquet, et dont le surintendant, pour des motifs que nous allons dire, ne devait pas manquer de se faire à la Cour l'écho complaisant.
Le poste de surintendant des finances était occupé alors par un étranger, d'origine italienne comme Mazarin, et qui, par son intelligence des affaires, son ardeur au travail et la fermeté de ses résolutions, avait su capter la confiance du Cardinal. C'était d'Emeri, — Porticelli de son vrai nom.
Fier, arrogant, d'une dureté excessive pour le peuple, mais d'une souplesse extrême à l'égard des princes, des grands et des favoris du Pouvoir, d'Emeri était bien l'instrument le plus précieux qu'un gouvernement absolu, comme celui d'alors, pût appliquer utilement à la réalisation de ses desseins : dépourvu d'honnêteté, d'ailleurs, n'ayant le sens ni de l'équité, ni de la justice; satisfait de lui, pourvu qu'il fût arrivé par un moyen quelconque à fournir aux dépenses d'une Cour qui employait à payer son luxe une bonne partie des sommes qu'on imposait dans les provinces pour les frais de guerre; capable même de tout entreprendre et de tout risquer dans ce but, sans s'embarrasser des conséquences, une de ses maximes favorites était qu'il fallait laisser la bonne foi aux marchands. Quant aux maîtres des requêtes, aux intendants qui voulaient qu'on y eût égard dans les affaires de Sa Majesté, ils méritaient, à son avis, d'être punis comme de vulgaires prévaricateurs (i
(i) Cf. Histoire de Louis XIV, par Reboulet, t. 1°'", p. ii8. Avignon, François Girard, 1744.
On comprend que, avec de pareilles maximes, d'Emeri n'éprouvât qu'une sympathie médiocre pour Bosquet.
Auteur de tous les traités conclus avec les P artisans , au sujet de l'impôt de joyeux avènement, qui avait si peu réjoui les contribuables, il n'avait tenu aucun compte des conseils et des observations d'un fonctionnaire universellement estimé, cependant, pour ses grandes lumières et sa sagesse. Il était allé de l'avant, comme toujours, sans sourciller; et maintenant que l'affaire avait tourné à sa confusion et à la confusion du ministère, révélant à tous la maladresse des mesures prises, il devait faire tous ses efforts pour se couvrir, en reprochant à notre premier intendant d'avoir, par trop de réserve, trop de faiblesse, par une condescendance voisine de la complicité, encouragé les Montpelliérains dans leur révolte et contribué ainsi pour une bonne part à l'insuccès du Gouvernement.
Celui-ci fut-il réellement convaincu, et eut-il la pensée, en rappelant Bosquet, de punir un coupable ? Nous pouvons affirmer que non. Séguier était là ; et puis, d'ailleurs, l'homme qu'on accusait avait fait ses preuves. On n'ignorait pas quelle haute intelligence, quel dévouement il avait apportés en toutes rencontres dans l'exercice de sa charge. Quant à sa vertu^ à son honnêteté, elles étaient trop bien assises dans l'esprit de ceux qui le connaissaient, pour que les insinuations perfides et les racontars odieux de Balthazard, Tâme damnée de d'Emery, trouvassent à la Cour un grand crédit. Mais, nous le répétons, c'est une des faiblesses des régimes autoritaires de ne point admettre facilement qu'ils se sont trompés, et, vaincus ou humiliés, de s'en prendre à ceux-là même dont les remontrances, mieux accueillies, eussent pu leur épargner un échec. Ces régimes-là ont une tendance à préférer, dans de certains cas, aux natures droites les natures d'esclave.
Bosquet fut donc sacrifié.
On y mit des formes, pourtant. On allégua son état de santé, qui ne lui permettait plus de servir efficacement la cause du Roi à la tète de l'administration d'une grande province. Et pour que son déplacement ne pût avoir, aux yeux de qui que ce fut, le caractère d'une disgrâce, pour qu'il vît bien l'estime qu'on faisait de lui, malgré tout, on lui continua ses pouvoirs jusqu'après la session des Etats qui allaient s'ouvrir, et dans laquelle un brevet de Sa Majesté l'autorisait à prendre rang, comme par le passé, parmi les commissaires et délégués du Gouvernement.
Bosquet se trouvait à Béziers, occupé à rétablir l'ordre que les vexations des gabeleurs y avaient gravement compromis, lorsque parut le décret royal qui désignait son successeur (i). (Octobre 1645.
A tout prendre, avec ses goûts, ses aptitudes, son immense désir de vie plus calme, le relever de ses fonctions si compliquées, si absorbantes d'intendant, c'était le servir. Malheureusement, les circonstances étaient fâcheuses, et son rappel, tel qu'il se produisait, pouvait bien être considéré comme le triomphe de son collègue. Après avoir tant souffert, et si longuement, d'une rivalité malhonnête, après avoir rempli avec une conscience irréprochable tout son devoir, ne ménageant ni sa santé ni ses ressources, s'appauvrissant même au lieu de s'enrichir, tandis que le Trésor mettait une négligence inconcevable à lui payer ses appointements, il se voyait préférer un rival dont la vulgarité d'âme et l'incapacité étaient notoires, et que la province tout entière méprisait.
La finesse, la rouerie, la méchanceté hypocrite^ l'empor-
(i) Le sieur Le Tonnelier de Breteuil. D'autres auteurs le donnent cependant comme successeur de Balthazard. [Histoire de Languedoc).
taient ici sur la noble simplicité, la loyauté, la bonté généreuse d'une belle âme.
Ne nous en étonnons point. Les jugements du monde sont ainsi faits, et les cas semblables à celui-là ne sont pas rares.
Bosquet, cependant, avait bien le droit de s'en plaindre.
a Par le procès-verbal que je joins à cette lettre, écrivaitil à Séguier, vous verrez ce qui s'est passé à Béziers, et la grâce que Dieu m'a fait d'y mètre le calme. J'ay estimé cette affaire si importante pour le service du Roy et pour le repos public de la ville et de la province, que je n'y ay oublié aucune chose de ce quy a dépendu de moy. » Permetez-moy, Monseigneur, de vous demander ce qu'il vous plait que je devienne après ces Estatz, puisque mon successeur est nommé et que messieurs des finances m'oublient entièrement, n'ayant point receu un denier de mes appointements d'intendant depuis vingt-trois mois ni des gages de conseiller d'Estat depuis trois ans. » J'ay toutes les obligations et recognoissances, Monseigneur, qui peuvent estre imaginées, à vostre bonté pour mon élévation ; mais, contre vostre intention et les desseins de vostre grandeur, dejeclas siim dam alkvarer. J'ay gardé mes mains nètes, par la grâce de Dieu, et me suis porté avec vigueur et fidélité à ce qui a esté du service du Roy, au hazard de ma vie, et tout le fruit que j'en retire n'est que la satisfaction de ma conscience accompagnée de mon appauvrissement. Je suis encore assez malheureux pour estre indignement calomnié à la Cour, comme j'apprends de ceux quy en viennent. Si je n'avois autant de témoins de mes actions qu'il y a d'honnestes gens en cette province, je me metrois en peine de réfuter cette calomnie, et je croy vous avoir rendu un compte assez
» exact de temps en temps qui vous a fait conoistre, Mon- » seigneur, rinnocence de mon procédé et la mesdisance de » mon calomniateur, pour n'avoir pas besoin d'une nouvelle » justification, outre que les choses qu'on a voulu inventer » sont si éloignées de la vérité et si ridicules qu'il ne faut que » voir mon visage pour les destruire. Grâces à Dieu, » despuis ma dernière maladie, je n'ay point besoin d'un soin » extraordinaire pour ma santé, et les voyages que je fais » pour le service du Roy en tout temps, de nuit et de jour, » témoignent assez si je suis délicat et inutile au point qu'on » l'a vouleu dire. Ma façon de vie a esté toujours semblable, » et je ne pense pas qu'elle ait jamais donné le moindre » soupçon du mal.
» Au demeurant, Monseigneur, mes mains sont nettes, et » si mon calomniateur avoit la hardiesse de me parler en face » je luy ferais voir l'ordure des siennes.
» Je demande pardon à Vostre Grandeur, Monseigneur, » de la liberté et de la longueur de ceste lettre ; mais à qui » pourrois-je porter mes plaintes, et faire entendre mes » raisons qu'à mon bienfaiteur et à mon protecteur ?
» Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il vous conserve en santé » et prospérité, estant à jamais. Monseigneur, etc. (i). »
Cependant, Bosquet se tenait prêt à assister à l'Assemblée générale de la province. H n'en espérait rien de bon. La Cour ne paraissait pas disposée à retrancher quoi que ce fût de ses exigences, et les esprits, en Languedoc, étaient toujours bien surexcités. Le 1 3 , il écrivait à son confident ordinaire : « Nous attendons l'arrivée de M. l'Archevêque de Nar- » bonne et de M. d'Aligre pour nos Estatz, où je prie Dieu
(i) Béziers, 7 novembre 164^ . (Bibliothèque nationale. Mss. français, n" 17386, fol. 27). — Autographe.
» que toutes choses se passent à l'advantage du service du » Roy (i). »
Le Gouvernement, de son côté, n'était pas sans appréhension. Un instant même il avait eu la pensée de convoquer les députés hors des limites de la province ; mais il ne s'y arrêta point. Ce moyen d'intimidation n'eût pas réussi. En usant de procédés si évidemment contraires à la constitution du Languedoc, on eût autorisé le pays à considérer comme nulles les délibérations des Etats et, partant, on lui eût fourni les motifs les plus plausibles pour refuser le paiement des impôts.
MM. les députés furent priés simplement de se rendre à Pézenas et d'y tenir leurs réunions dans la grande salle de l'hôtel de ville.
Autour d'eux, on déploya tout l'appareil de la force. Ce qu'on n'espérait pas obtenir de la bonne volonté d'une province épuisée et à bout de ressources, on se proposait de le lui arracher par la terreur.
C'était l'étranglement de la liberté.
Les Etats ouvrirent leurs séances, le 28 novembre, suivant l'usage ordinaire, à 9 heures du matin.
Y assistaient, en qualité de commissaires du Roi, et à côté du Maréchal, représentant attitré du Gouverneur, un envoyé spécial, Etienne d'Aligre (2), directeur des finances, et les deux intendants : Bosquet et Balthazard.
(i) Narbonne, 1 3 novembre 164^ (Bibliothèque nationale, folio 33).
(2) Etienne d'Aligre, fils d'Etienne d'Aligre, qui fut chancelier de France sous Louis XIII, de 1624a 1626. Né en 1 792, il occupait à cette époque (1645) une charge déconseiller au grand Conseil et était directeur des finances du roi. Sa mission extraordinaire remplie dans le Languedoc, il devait être appelé à l'intendance de Normandie, puis envoyé à Venise en qualité d'ambassadeur. En 1672, le roi lui donna les sceaux. Nommé Chancelier de France deux ans plus tard, il mourut en 1677, laissant la réputation d'un des hommes les plus intègres et les plus éclairés qui eussent honoré la magistrature de notre pays.
Les orateurs avaient reçu ordre d'être sévères.
Ils ne le furent que trop.
Le Maréchal parla le premier.
11 commença par des reproches, qui durent être faits pour les besoins de la cause, mais qu'on fut bien étonné, sans doute, de rencontrer dans sa bouche.
Rappelant aux Etats les désordres qui avaient ensanglanté la seconde ville de la province, il ne craignit pas d'avancer qu'il fallait les attribuer en grande partie à l'attitude frondeuse des députés dans la précédente session.
« La fureur a bien fourny les armes au peuple, dit-il, mais elle » n'a pas esté le bras qui les a poussés et, s'il vous plaist vous » souvenir de ce qui s'est passé aux Estats derniers, vous ne » doubterez pas que l'origine de ces maux n'ayt esté le faux » zèle pour la patrie quy parut en l'Assemblée, particuliè- » rement dans le Tiers-Estat, en desniant au Roy les » sommes extraordinaires soubs quelque nom et quelque » condition que ce put estre... »
De telles assertions n'avaient pas le tort seulement de manquer d'exactitude. Elles étaient surtout maladroites et devaient blesser profondément les députés. En vain le Maréchal les avait-il priés de prendre ses discours « comme » des enfants bien nés reçoivent les remontrances d'un père » charitable, et non comme des malades chagrins qui s'aigris- » sent contre les remèdes d'où ils peuvent tirer leurguérison.» On se fut aigri à moins que cela, et le remède proposé avait toutes les apparences d'une dérision. Les Etats, cette fois, devaient non plus délibérer, mais obéir. La Reine était profondément irritée ; Son Altesse royale ne dissimulait pas non plus sa colère. On avait tout à craindre de leur ressentiment si on ne leur accordait enfin ce qu'ils demandaient. « Combien » vaynes sont les pensées des peuples! Chacun raisonne des
» affaires d'Estat à sa mode. Ils ne considèrent que le seul » nom de minorité et de régence, parce qu'ils s'imaginent )) que la puissance monarchique n'ayant point de temps moins » affermy que celui-là, il est plus aysé de faiblir impunément » et de refuser avec audace ce qu'ils devroient donner alors » avecque plus d'ardeur, s'ils étoient capables de quelque » générosité (i). » La nation n'était gouvernée que par un roi de sept ans. Mais n'était-ce donc rien que ce roi de sept ans fut devenu redoutable aux étrangers ? Victorieux en Flandre, en Allemagne, en Espagne, il avait élevé aussi haut que possible l'honneur de nos armes. A l'heure actuelle, les plus grands sacrifices s'imposaient au patriotisme de tous. Ne fallait-il pas consolider la gloire acquise et assurer les fruits dj tant de victoires qui avaient coûté si cher au royaume ?
Le Maréchal ne s'appesantit point sur les besoins de l'Etat. Il voulut laisser ce soin à d'Aligre, a l'un des principaux du Conseil, non moins considérable par son extraction, estant fils d'un chancelier de France, que par sa vertu et par ses éminentes qualités, si généralement recogneues et estimées en sa personne (2). »
Celui-ci traita le sujet, il faut le reconnaître, avec une extrême habileté et en homme qui avait l'habitude de manier la parole.
« Les revenus ordinaires de l' Estât, dit-il, servent aux » dépenses réglées ; mais le Roy ne peut sans l'assistance » de ses subjects entretenir tant d'armées et soutenir la » dépense des diversions étrangères qui arrestent et consom- » ment ces peuples innombrables, ancienne terreur de l'Em- » pire romain.
(i) Procès-verbaux des Etats, année i64)-46. (Archives départ.) (2) Procès-verbaux des Etats, année 1645-46. (Arch. départementales. Discours du Maréchal.)
— jjfftj —
» Et comme Sa Majesté a observé par le cours de la » guerre que les passages et logemens continuels des sol- » dats rognoient ses peuples et empechoient le traficq et le )> labourage, Elle a jugé plus expédient, suivant l'usage de » vos provinces, d'en dresser les estapes pour les passages, » et, à l'exemple des Romains, de les faire hiverner sur la » frontière ou dedans les pays ennemys, en leur donnant » des moyens de subsister pendant que la rigueur de la sai- » zon les empêche de se nourrir par la guerre.
» C'est ce quy a donné lieu au changement que vous » remarquez dans les secours que le Roy vous demande.
» Mais enfin, la dépense est pareille et il vautencore mieux, » ce me semble, que le soldat esloigné reçoive vostre argent » de la main de vos officiers qu'en passant ou se logeant il le » tire de vos coffres ou l'arrache de vostre main. »
Eh ! sans doute, ce moyen était préférable ; mais ce que d'Aligre ne disait pas, c'est que la province libérée des frais d'hivernage des troupes par les stipulations antérieures n'avait rien à payer actuellement pour cette libération. Au surplus, les impôts avaient été prélevés, depuis quelques années surtout, avec tant d'injustice, il s'était commis au nom de la légalité, et avec l'appui des officiers du Trésor, tant d'exactions, de vols, de pillages, que la plupart des contribuables manquaient maintenant de ressources et se voyaient menacés de la misère ; mais il fallait de Tarifent au Pouvoir : il en fallait coûte que coûte à l'avidité de la Cour.
D'Aligre, renchérissant encore sur le Maréchal, fit entendre aux Etats les plus terribles menaces. Il les pria de considérer qu'ils rendraient toutes les représailles légitimes s'ils ne se décidaient enfin à obéir.
Pauvre Languedoc î on l'accusait de parti-pris. Que ne regardait- on un peu plus à son impuissance ?
L'Archevêque de Narbonne crut devoir attirer sur ce point spécial l'attention du Gouvernement. Il le fît avec une noblesse d'accents, une fermeté et un courage remarquables. En face des empiétements du despotisme, c'est ainsi qu'on aime à voir les Evèques. En défendant les faibles contre les forts, ils sont dans leur rôle, parce que tel doit être celui de l'Eglise.
(( Comme François, dit le Prélat, nous n'avons pas à la )) vérité peu ignorer que nous ne devions au Roy tout ce » que nous sommes. La raizon nous a fait cognoistre que » l'obéissance estoit l'élément et le centre des gens de » bien. L'Evangile mesme nous a instruit combien nous » sommes débiteurs aux souveraines puissances, et de ce » que nous sommes obligés de rendre à César. »
Mais les souverains à leur tour ont des devoirs à remplir envers leurs sujets. Ils sont tenus à les protéger, au point de vue civil, par la justice, au point de vue politique et contre les ennemis du dehors, par les armes.
Cette dernière protection, on ne pouvait nier que Sa Majesté ne l'eût magnifiquement accordée à la Nation. L'étranger, humilié et vaincu, avait appris à compter avec la France.
Malheureusement, tandis qu'on acquérait tant de gloire sur les champs de bataille, on avait fermé les yeux sur les maux qui désolaient les peuples dans les provinces. Ces peuples, on les avait odieusement livrés aux spéculateurs, et l'on était étonné maintenant qu'ils se plaignissent !
Certes, nulle part ailleurs on n'avait un respect plus profond pour Sa Majesté ; mais était-ce blesser ce respect que de s'élever contre ceux qui, «. soubz prétexte de quelque » traicté faict et formé à leur mode et de quelque somme » d'argent assez modique mise dans les coffres du Prince, se
» nantissoient et se rendoient les maîtres de quelques édicts
» et arrests en exécution desquelz ils dénotoient impunément
» les provinces toutes entières ? »
L'avidité de ces hommes avait été particulièrement désastreuse en Languedoc, et l'éloquent Evoque faisait en ces termes émus une peinture saisissante de leurs violences :
« Ils nous privent, par leurs procédés scandaleux, impies
» et parricides, de tout ce que la nature a destiné et libé-
» ralement contribué pour la nourriture, conservation etsubs-
» tance des hommes. Le peu ou point du tout d'attention et
» de considération qu'on a peu faire jusques à présent à nos
» justes plainctes et doléances a porté sans doute les démons
» de l'Estat, qui ne s'occupent qu'à traverser les peuples et à
)) faire souffrir le genre humain, à ne se contenter pas d'enle-
» ver impunément nos biens, nos facultés et nos fortunes ;
» mais, de plus, ils ont voulu, ce semble, combler la mesure,
» taschant, comme ils ont faict, de mettre à l'espreuve la
» patience et la fidélité des peuples, villes et communautez
» de cette province ; car il est vray de dire que, plus
» enragez et plus ennemys que le démon quy persécuta le
» bon Job a outrance, ils s'en prennent présentement à la
» vie des peuples, dont ils ont ci-devant ravi les biens, les
» facultez et les fortunes, en ne se contentant pas, comme
» le démon, de renverser les bastiments, dont ils vendent
» bien souvent les matériaux ou les convertissent à leur
» usage ; d'enlever les meubles et le bestail par leurs exé-
» cutions rigoureuses ; de tascher d'establir la clause soli-
» daire, seule capable d'atteindre et de perdre cette pro-
» vince ; de frapper et faire souffrir nos habitans par les
» emprisonnements ; mais, qui pis est, ils passent impuné-
» ment des biens au sang et à la vie des hommes, des
» concussions au fer, tuant et meurtrissant tout ce qui faict
» semblant de vouloir s'opposer à leur violence et résister à » leur avidité insatiable, quoique ces oppositions et résistan- » ces n'ayent esté faictes que par des voix plaintives seule- » ment murmurant à la vérité, mais qui provenoient d'un sexe » accoustumé à faire plus de bruit que de mal... Et néant- » moins sans considération d'âge, de sexe ni de condition, » on se sert, mal à propos, sans subject ni nécessité quelcon- » que, des armes prohibées et défendues par les ordonnances ; » et dans le milieu de nos principales villes, on tire, on tue » hommes et femmes indifféremment, et c'est ce quy a » excité tant de bruict pour et contre cette Province ; de » sorte qu'avec beaucoup de raison, nous pouvons formuler » aujourd'hui les mesmes plainctes et doléances que David » faisoit autrefois dans l'amertume de son cœur : Populum » tuum Domine^ humiliaverunt^ et hœredltatem tiiam vexaverant, » après avoir humilié les plus florissantes familles, après avoir )) mis la plus belle et la plus opulente province dans la néces- » site, après avoir rendu incultes nos champs, nos vignes, » après avoir enlevé le meilleur et le plus liquide de nos héri- » tages, vichiam et advenam interfecerunt, et piip'iltos occide- » runt; après tout cela, ils ont levé les armes, attaqué la veuve, » le pupille et l'orphe in, et, en un mot, ces ennemys du » genre humain et désolateurs des provinces deviennent les » parricides de leur patrie, et leur perfidie faict de plus » grandes désolations en pleine paix qu'on n'en doit crain- » dre des ennemys dans la chaleur de la guerre. »
Le Gouvernement ne devait-il pas se préoccuper de modifier cet état de choses, et de mettre un terme à tant d'exactions ? Et quand le Languedoc avait été condamné à tant de souffrances, quand il avait payé sa dette à la Couronne, au prix de sa ruine, le moment était-il bien choisi pour venir, contrairement à tous ses privilèges, à ses plus anciennes immunités, le surcharger de nouveaux impôts ?
(( L'histoire nous apprend que Thémistocle, voulant un » jour persuader aux Andriens de payer quelques tributs et » subsides pour subvenir, disoit-il, aux nécessités pressantes » de r Estât, adjousta à la fin de son discours que pour e^fi- » ger et faire payer l'argent et le tribut qu'il demandolt, il » leur apportoit deux puissantes déesses pour les persuader, » que c'estoient l'Amour et la Force... A quoy les Andriens » répartirent sur le champ et sans hésiter en façon quelconque
» que ils avoient aussy en leur faveur, dans leurs condi-
» tions déplorables et mizérable fortune, deux puissantes » déesses, à sçavoir : la Pauvreté et l'Impuissance. »
Et la réponse des Andriens à Thémistocle, l'illustre archevêque ne craignait pas de la faire au Gouvernement. Le Languedoc n'avait plus rien à donner, ayant tout donné. Mieux valait être généreux et s'abstenir à son endroit de toutes nouvelles réquisitions.
Quant aux châtiments que les orateurs de la Couronne avaient fait entrevoir aux Etats s'ils persistaient dans leur refus, le courageux prélat osa déclarer que lui et ses collègues se laisseraient peu toucher par cette perspective.
« Les commandemens de Leurs Majestés quy ont été por-
» tés jusqu'icy à leurs subjects de ceste province ont toujours
)) esté accompagnés de beaucoup pieu de douceur et d'amour
» que d'aigreur et de menaces », dit-il. a Néantmoins... après
» avoir exactement et scrupuleusement discuté vos propo-
)) sitions, nous vous porterons. Messieurs, les résolutions
» que nous aurons prises (i
Les résolutions des Etats étaient prévues. On leur demandait à titre de secours extraordinaire 3 .000.000 de livres, dont
(i) Arch. dép. Procès-verbaux. — Le continuateur de Dom Vaissette publie également ce discours (Hisl. de Languedoc, t. X, p. 22 et 23).
1.500.000 en vue d'indemniser le Roi de ce qu'il avait été contraint d'emprunter, sur le refus des Etats, pour subvenir aux besoins de l'armée de Catalogne pendant l'année 1645, et 1.500.000 pour aider Sa Majesté à entretenir cette même armée durant l'année 1 646. — 3 .000.000, dans la situation plus que précaire où se trouvait la province ! c'était franchement exorbitant. Les députés répondirent par une fin de non-recevoir des plus motivées à ces prétentions de la Couronne.
Et néanmoins, le jeudi 7 décembre, le maréchal de Schombers: et d'Alio:re vinrent renouveler à l'Assemblée leurs propositions, cette fois dans un langage que les parlementaires du Languedoc durent trouver bien inconvenant. MM. les députés étaient habitués à plus de respect.
(( Messieurs, dit d'Aligre, ne vous portez point à des refus » comme ceux que vous avez faicts ; ne forcez point le Roy à » une troisième demande , n'en venons point ad trinam deniui- » ciationem. Ces résistances si opiniastres ne sont point effects » d'une impuissante pauvreté, mais d'une affection (si je ne » dis perdue) beaucoup diminuée.
» Le Roy a appris par la lecture de vostre cayer et par la » remonstrance de vos députés les plainctes que vous faisiez » de quelques édicts trop violemment exécutez en plusieurs » lieux. Il les a révoquez, vous a soulagez par ce moyen de » plus de 2.000.000 de livres et s'est chargé par sa bonté de » plus d'un million de dédommagement que des traictans et » des partizans luy demandent.
» Ne vous rendez pas indignes de cette grâce.
» Ne forcez point un Roy irrité à s'approcher de vous et » à vous faire sentir les effets de sa colère. »
Ainsi, c'était toujours la même affectation d'incrédulité à l'endroit de la pauvreté de la province. On la déchargeait, pour la forme, de quelques taxes trop criantes, mais en en
laissant subsister d'autres non moins injustes, et contre lesquelles les Etats avaient réclamé. Puis, ce qu'on retranchait d'une part, on s'arrangeait de façon à le rattraper par une autre voie. En définitive, les soulagements annoncés étaient illusoires. Le Languedoc restait écrasé sous sa misère, que la suppression de quelques malheureux édits n'enlevait pas, et avec l'obligation, si ses députés cédaient aux menaces du Pouvoir, de payer dans l'année une somme de trois millions au Trésor.
Mais les députés ne cédèrent point.
Ils prirent le parti seulement d'envoyer aux commissaires du Roi une délégation chargée de les éclairer sur les véritables sentiments de l'Assemblée et de leur faire connaître, avec les raisons qui avaient déterminé leurs décisions antérieures, les graves motifs qui autorisaient leurs résolutions actuelles.
L'idée de cette délégation fut suggérée aux Etats par l'archevêque de Narbonne , dans la séance du 9 décembre, et ceux-ci élurent immédiatement à cet effet les évêques de Castres, de Viviers et d'Agde et les consuls de Montpellier, de Carcassonne, de Narbonne, de Nimes, du Puyetd'Uzès.
Les explications fournies par les délégués aux commissaires furent des plus nettes et appuyées sur des preuves irréfutables.
Si les Etats avaient, dans la dernière session, refusé impitoyablement l'octroi des quartiers d'hiver, il ne fallait s'en prendre qu'à l'impuissance de la province. Le Languedoc était grevé d'immenses charges. Les troupes, incessamment de passage, l'avaient épuisé. La seule dépense des étapes était montée, l'année précédente, à 900.000 livres. Et l'on ne comptait pas dans cette somme ce qu'avait pu coûter « le logement effectif d'un grand nombre de gens de guerre venus du Piémont pour le siège de Rozes. »
Ceux-ci avaient logé à discrétion dans la plupart des dio-
cèses du Languedoc et y avaient fait plus d'un mois de séjour. Or, les plus larges calculs établissaient que la dépense qu'ils y avaient occasionnée s'était élevée pour chaque diocèse bien au-dessus de la quotité exigée maintenant de chacun d'eux par le Roi pour l'imposition des quartiers d'hiver. Quant aux désordres dont la ville de Montpellier avait été le théâtre, des procès-verbaux dignes de foi attestaient qu'ils n'avaient pas eu d'autre cause que les mauvais procédés des traitants. Ces derniers, non contents d'opprimer le peuple, s'étaient portés è des voies de fait contre un certain nombre d'habitants et les avaient mis ainsi dans le cas et l'obligation de se défendre (i).
Le résultat de ces explications fut d'adoucir un peu les commissaires. Ils convinrent que le Languedoc avait assez souffert pour mériter maintenant quelque pitié, et ils promirent d'écrire à ce sujet à la Cour.
En attendant, les Etats continuèrent leurs travaux.
Le :; janvier, « délibérant sur la demande extraordinaire qui leur avait été faite au nom du roi», ils prirent la résolution suivante :
(( Les Estats, après avoir meurement considéré le déplorable estât de la province, que l'excessivité des impositions, le continuel passage des gens de guerre etles ravages horribles des Partisans ont réduit dans une manifeste impuissance, néantmoins, pour secourir Sa Majesté en la nécessité présente de ses affaires et luy témoigner son zèle et sa passion à son service, luy ont accordé la somme de 600.000 livres, payables en deux années consécutives, à commencer en la présente 1646, et supplient très humblement Sa Majesté de leur vouloir accorder les demandes
(i) Procès-verbaux. (Arch. dép.)
» contenues (i) au cnycr qui a esté de leur part présenté et » remis à MM. les commissaires. »
Des 3,000,000 exigés par le Gouvernement pour l'année courante aux 600,000 payables en deux annuités qu'on lui offrait, il y avait loin. Comment la Reine et son conseil accepteraient-ils cette décision ? Un conflit était peut-être imminent. On le redoutait. Les députés, pour leur part, se tenaient prêts à tout.
« J'escris à Monsieur de la Vrillière les résolutions que les Estats ont pris [sic) sur les affaires du Roy, comme il vous plaira de voir par la copie de la lettre cy-jointe, écrivait Bosquet au Chancelier, le 8 janvier. J'apréhende extrêmement que, le Roy n'en estant pas content, il en vienne au chastiment auquel l'esprit des provinciaux est entièrement préparé. L'impuissance générale de la province les a résolus à celle obslinalion, laquelle il sera impossible de vaincre. Dieu, par sa sainte grâce, donne les mouvemens nécessaires pour le bien de l'Estat au Mestre et aux subjects!... (2) ».
Souhait d'un homme sage, derrière lequel il est facile de lire le conseil discret que la modération et la justesse d'esprit de notre intendant lui faisaient donner au Pouvoir. Celui-ci n'aboutirait que par une voie pacifique et en rabattant beaucoup de ses premières exigences.
La situation, au reste, se tendait chaque jour, et les rapports communiqués à l'Assemblée sur les abus et les violences dont le peuple de la province avait eu à souffrir, n'étaient pas de nature à modifier les résolutions de ses membres,
(i) Procès-verbaux (Arch. dép.).
(2) Blblioth. nat. Mss. fr., n° 17383, fol. 23.
Le 16 janvier, notamment, le syndic général La Mamye vint à parler des vexations innombrables que, sous le prétexte de la recherche des faux-sauniers, les visiteurs et gardes des gabelles se permettaient un peu partout dans le pays.
Ainsi, il y avait à peine trois jours que des scènes d'une brutalité révoltante, ayant pour auteurs des gabeleurs, s'étaient produites au lieu de Nissan, dans le diocèse de Narbonne, et le syndic en faisait aux Etats le récit ému.
Le sieur de Rivages, visiteur-général des gabelles, le procureur Deuilla, le fermier de Gazais, le sieur Martin de Vendres, et quarante à cinquante hommes environ, tant à pied qu'à cheval, tous armés de fusils, de pistolets ou d'épées, étaient arrivés à l'improviste à Nissan. Là, sans appeler les consuls ni aucun officier de justice, ils avaient brisé les portes de quelques particuliers et étaient entrés de force dans leurs maisons. Nulle part ils n'avaient trouvé des faux-sauniers. (Il n'y en avait pas dans le village.) Ils n'en avaient pas moins battu un certain nombre de personnes coupables, non de s'être défendues, ce dont elles eussent eu le droit, mais simplement d'avoir protesté contre la violation de leur domicile. Ils en avaient même blessé plusieurs avec leurs armes. Une jeune femme de 25 ans, nommée Marie Lautier, enceinte de 4 à 5 mois, avait été tellement saisie en entendant tirer des coups de feu à sa porte, que la nuit suivante elle avait fait une fausse couche, des suites de laquelle elle était morte le lendemain. Il était temps, ajoutait le rapporteur, de mettre fin à des abus aussi tyranniques ; il importait à la dignité de TAssemblée de protéger les populations contre leurs oppresseurs et de poursuivre, au nom et aux dépens du pays, devant les tribunaux, ceux qui s'étaient rendus coupables de pareils excès (i).
(i) Arch. dép. — Procès-verbaux, 1646.
Cependant, les deux commissaires principaux dissimulaient mal l'irritation qu'avait fait naître chez eux la décision prise par les Etats, le 5 janvier.
Vint un jour môme où le Maréchal, après avoir vainement tenté d'arracher aux députés une résolution plus conforme aux désirs et aux besoins de la Couronne, menaça les Etats, au nom du Roi, de transférer le siège de leurs séances à Tournon, où Son Altesse royale le Prince Gouverneur, qui viendrait les y rejoindre, saurait bien, disait-il, se faire obéir (i).
De tels oublis de langage n'intimidaient pas beaucoup l'Assemblée ni ne l'émotionnaient outre mesure.
Somme toute, Bosquet avait vu plus clair que personne dans la situation. Au point où étaient les choses, on n'arriverait à rien par la force ; et sur ce sujet aucune illusion n'était plus permise à la Cour.
Celle-ci, en effet, était parfaitement renseignée. Les lettres de Bosquet au secrétaire d'Etat de la Vrillière l'avaient régulièrement et exactement informée de ce qui se passait dans la province. Le mécontentement des esprits y était général ; elle le savait. La fermeté des députas, tous unis, même les évêques, dans une opposition qu'elle devait renoncer à briser, lui donnait sérieusement à réfléchir. Derrière les députés, il y avait tout un peuple, un peuple chaud, ardent, terrible dans ses colères, et qu'on risquait de soulever en masse par trop de raideur.
Il fallait en venir à une transaction.
Le 3 mars, le Maréchal et d'Aligre se présentèrent aux Etats pour leur faire connaître les termes de l'accommodement auquel Sa Majesté avait consenti.
La colère du Roi n'était plus à craindre et les deuxcommis-
(i) Arch. dép. — Procès-verbaux, 1646.
saires se disaient heureux d'en apporter la bonne nouvelle à l'Assemblée. <( Vous auriez subi les effects de ceste colère, » ajoutait d'Aligre, si la Reyne n'avoit retenu la main de son » fils. Elle a cédé pour la troisiesme fois aux prières de » vostre généreux et trop affectionné gouverneur S. A. R., » et à la modération de ce sage Ministre qui, quoyque » estranger de nation, s'est tellement converty en l'humeur » Françoise qu'il ne peult qu'à toute extrémité souffrir l'exé- » cution des résolutions violentes contre aucune province » du Royaume (i). » . '
(( Sa Majesté révoque l'édit des commis-gardes des rôles, » dont le party estoit faict à 400,000 livres.
» Elle vous descharge des taxes du ban et arrière-ban, » réduites à 100,000 livres.
» Elle accorde la descharge des taxes pour lerestablisse- » ment du quartier et demy, retranché sur les deniers des » communautez, dont le traité estoict faict pour ceste pro- » vince à 600,000 livres.
» Elle accorde la descharge pour les amortissements, reve- » nans dans le Languedoc à 400,000 livres.
» Elle accorde la descharge des taxes du joyeux advène- » ment à la Couronne, à l'exception des officiers, dont il » revenoit au Roy 400,000 livres.
» Elle révoque l'édict du canal du Rhône, l'édict concer- » nant les roigneurs des monnoyes, dont le traicté estoit faict » à deux millions de livres et revenoit au Roy pour le Lan- » guedoc à 900,000 livres.
» Mais Sa Majesté trouve insuffisante la somme de » 600,000 livres pour les quartiers d'hiver. »
(i) Arch. dép. — Procès-verbaux, 1646.
Et passant au point essentiel, au vote des subsides considérables que le Gouvernement voulait obtenir des Etats généraux de la province : <( Je ne m'explique point absolument » sur la somme, disait-il, pour ne point borner le zèle ou » l'affection de vostre Assemblée envers son Roy. Il est » vray que, me confiant en la bonté de la Reyne et au désir » qu'ellea de soulager ceste province, j'ay proposé cy-devant, » à quelques uns d'entre vous, de divertir les orages prêts » à tomber sur vos testes et leur ay conseillé d'offrir » 1 ,500,000 livres. >^ • ••••••••• ,
« Que sy vostre puissance n'est assez grande pour fournir
» ceste somme en un an, suivez le sage conseil des aréopages
» qui, ne pouvant, pour le grand nombre des morts, accom-
^) plir le vœu de sacrifier à Minerve autant d'hosties qu'ils
» auroient tué de Perses en la journée de Marathon, s'obli-
» gèrent à un certain nombre pendant quelques années.
» Donnez en deux ce que vous ne pouvez en une, et satis-
» faites par ce moyen à ce que vous devez au roi, au général
» du royaume et à sa réputation publique dans l'Europe, qui
» est ce à quoy je vous invite. Messieurs, pour la dernière
» fois (i). »
Au cours de sa harangue, d'Aligre n'avait pas négligé d'appuyer ses demandes de beaucoup de menaces. Il avait même cru de bon goût, espérant sans doute par là frapper davantage l'esprit des Evêques, défaire appel à l'Ecriture et de citer des textes où l'auteur sacré parle des châtiments que Dieu réserve aux peuples mutins. Ces citations étaient pour le moins inopportunes. La sécheresse de ton et les allures autoritaires affectées par l'orateur à la fin de son discours furent une faute.
(i) Arch. dép. — Procès-verbaux.
L'archevêque de Narbonne lui répondit.
11 était difficile de mettre plus de dignité à se défendre contre d'injustes accusations, plus de respect, de soumission même dans l'aveu d'une désobéissance qui était commandée par la misère, plus de modération et de calme dans une parole qui aurait pu s'échauffer et s'animer sous l'insulte :
(( Messieurs, dit le Prélat, ceste province a toujours bien » recogneu que nos Roys portent avec grande justice le » nom et le titre de pères du peuple.
» Nous souhaiterions que les Traitans nous eussent laissé y> les moyens et facultés qu'ils nous ont ravy par des voyes » injustes et pleines de violences. Nous serions en estât de » satisfaire à nos désirs, à nos obligations, à nos devoirs et » à nos inclinations respectueuses en accordant libéralement » ce que vous, Messieurs, nous demandez de la part de » Leurs Majestés.
» Mais pourtant, en quel estât et dans quelles incommo- » dites que nous puissions nous rencontrer, nous conser- » verons toujours inviolablement le respect, la fidélité, la » soumission et l'obéissance que nous sommes obligés de » rendre à nostre Prince en toute sorte d'occasions et de » rencontres » fi).
Trois jours après^ le 6 mars. Bosquet écrivait à Séguier :
(( La lettre que j'escris à M. de la Vrillière vous dira Testât » de nostre Assemblée, de laquelle je n'espère aucun bon » événement. Les causes en sont assez claires à ceux qui les » voient de près, et qui se remettent devant les yeux toute » la comédie qui s'y est jouée depuis quatre mois, laquelle » Dieu veuille qu'elle ne se termine en quelque tragique » catastrophe. J'auray l'honneur, Monseigneur, de vous en
(i) Arch. dép. — Procès-verbaux.
» déduire le détail dans 15 jours, avec Tayde de Dieu, me » mettant en estât de partir aussitost après la fin de ces » Estats » (i
Comédie ! C'était peut-être en effet le mot de la situation. On s'était démené; on avait prononcé quantité de discours, répandu à profusion les menaces, multiplié des démarches de tous genres pour aboutir à l'humiliation de la Couronne.
Les représentants de la province, blessés des façons hautaines de d'Aligre et plus encore de la pression violente que le Gouvernement avait tenté d'exercer sur leur délibération et sur leurs votes^ avaient donné à la réponse si digne de M"'' de Rébé une confirmation éclatante en maintenant purement et simplement leurs résolutions antérieures.
600,000 livres, en deux annuités, c'était tout ce qu'ils déclaraient pouvoir accorder au Roi. En l'état, un dénouement tragique paraissait à tous inévitable. L'horizon devenait noir^ affreusement noir, du côté de la Cour, et l'on s'attendait d'un instant à l'autre à voir éclater la foudre.
Disons-le bien vite, il n'en fut rien. Les esprits sages s'interposèrent. On engagea des pourparlers. Les commissaires de Sa Majesté se firent plus doux ; les députés, calmés, un peu plus souples. De part et d'autre on apporta dans la discussion des termes de l'accommodement la plus grande modération. On s'entendit.
C'était finir par où l'on aurait dû commencer.
Les députés consentirent à imposer un million sur la province (2).
Eu égard à l'épuisement presque complet du pays, cette imposition était énorme ; mais l'intérêt de la paix la rendait
(i) Bibl. nat. — Mss. fr. 17383^ fol. 168. De Pézenas, le 6 mars 1646. Autogr.
(2) Arch. dép. — Procès-verbaux.
nécessaire : ils se résignèrent à l'accepter. La Couronne, de son côté, eut le bon esprit de ne pas exiger davantage, et les Etats se séparèrent vers le milieu de mars, sans qu'aucun incident fâcheux fut venu troubler les derniers travaux d'une session qui n'avait été que trop orageuse.
Ce fut alors que Bosquet partit pour Paris.
Peut-être n'eût-il dépendu que de lui, à ce moment, de garder ses hautes fonctions dans le Languedoc. Si le Gouvernement avait paru céder un instant à des influences qui lui étaient hostiles, tout nous porte à croire que depuis il s'était produit, à l'avantage de notre intendant, un de ces heureux retours des choses qui consolent des peines passées et dédommagent de bien des injustices. La main de Séguier n'y avait sans doute pas été étrangère, et Bosquet, dans une lettre qu'il écrivait le 29 janvier à son protecteur, s'excusait déjà auprès de lui de ne point rester plus longtemps en une place qu'il tenait de sa munificence, mais dont les circonstances lui imposaient la résignation. « Je vous demande pardon par » avance. Monseigneur, lui disait-il, sy je me retire d'un » employ qui estoit un témoignage public de vostre bonté en » mon endroit ; mais mes affaires sont en cet estât que je ne » puis y demeurer davantage ; et j'espère que, sans diminuer » ceste mesme bonté, vous me souffrirez dans Paris, dans » une vie moins occupée et plus attachée à vostre personne. » Ma seule gloire estant de luy plaire, je ne demande point » un plus glorieux employ que celuy d'estre creu, comme je » suis, avec tout le respect que je dois. Monseigneur, vostre » etc., etc. (i).
La position de Bosquet à Paris était toute faite. Il alla siéger au Conseil d'Etat.
(i) Biblioth. nation. — Mss. fr. n° 17383, fol. 121. De Pézenas, le 29 janvier 1646. Autogr.
D'autre part, une existence moins en dehors, et plus calme, devait lui laisser le temps et la liberté nécessaires pour réaliser enfin le rêve tant caressé de son âme pieuse.
L'évèque de Lodève, Plantavit de la Pause, son vieil ami du collège de Foix, résolu à se démettre de sa charge, l'avait choisi pour son successeur et lui avait envoyé, dès le mois de janvier, l'acte officiel qui devait attester sa volonté sur ce point aux yeux du Pouvoir (i).
Il y avait donc urgence pour Bosquet d'entrer dans les ordres, et ce fut de quoi il s'occupa surtout, dès son arrivée dans la capitale.
A un an de là il était prêtre.
Un homme de son caractère et de sa valeur pouvait être dispensé sans crainte du stage préparatoire que les illustres réformateurs du clergé de France, les Vincent de Paul et les Olier, continuateurs de l'œuvre de Bourdoise, avaient voulu imposer à tous ceux qui aspiraient à servir l'autel. L'intégrité des mœurs, des habitudes de vie laborieuse et régulière, une piété profonde et éclairée, une grande douceur, cette douceur qui est une des formes les plus séduisantes de la charité envers nos semblables, la passion du vrai, l'amour de l'Eglise, tout cet ensemble de qualités, de dons, qui constituent une âme à proprement parler sacerdotale, mais qui ne s'acquièrent pas en un jour, qui nécessitent une éducation spéciale, une formation, un moulage de l'esprit, du cœur, de
(i) Voici ce qu'écrivait à ce sujet notre intendant dans sa lettre à Séguier, du 8 janvier: « J'ay eu l'honneur de vous escrire, Monseigneur, » il y a quelque temps, la pensée que M. l'Evesque de Lodève avoit » pour moi et depuis je vous en envoie la résignation qu'il m'a faicte de » son Evesché. J'espère de vostre seule bonté qu'elle me donnera ce » moyen de servir Dieu le reste de mes jours et luy présenter mes » prières et mes sacrifices comme je fais déjà pour vostre prospérité... » « De Pézénas, le 8 janvier 1646. >-
(Mss. fr. n" 17383, fol. 23. — Bibl. nat.).
la conscience, sous l'impulsion de la grâce, aidée de l'habile direction de maîtres pieux. Bosquet le possédait déjà à un degré supérieur par une longue pratique. On n'avait pas à redouter pour lui l'influence malsaine que peut exercer sur les natures faibles et mal assises le contact incessant d'un monde mauvais. Il sortait d'une épreuve qui avait duré bien des années ; il en revenait ferme, solidement trempé, armé de science et de plus de vertus, prêt de tous points pour le grand rôle que la Providence lui réservait, comme Evèque, au milieu des luttes religieuses, si profondément troublantes, de cette époque.
Disons-le dès à présent. Bosquet sur le siège de Lodève, puis, un peu plus tard, à la tète de l'Église de Montpellier, ne sera pas seulement la gloire de ces deux Eglises, dont le nom recevra de la renommée du sien en France et à Rome le plus vif éclat : il sera mieux encore, l'honneur du Clergé français, l'un des membres les plus considérés et les plus justement influents de Tépiscopat pendant les trente premières années du règne de Louis XIV.
Le moment est venu d'aborder l'étude de cette grande et belle vie d'Evèque. Et toutefois, tandis que Bosquet se prépare, à Paris, à la mission nouvelle qu'il va remplir, qu'on nous permette de ramener un instant nos lecteurs en Languedoc.
Aussi bien nous y avons laissé un personnage que ses différends avec Bosquet ne nous ont pas rendu précisément sympathique, et sur le compte duquel nous serions heureux de dire un dernier mot.
Le ministère, décidé à punir tous ceux qu'il tenait pour responsables, en quelque manière, de la sédition de Montpellier, avait entrepris de donner un grand exemple en frappant la Cour des aydes (i) de notre ville. Celle-ci n'avait
(i) Florentin Astre, Histoire des Intendants de Languedoc.
pas encourage l'agitation, mais elle l'avait laissée se produire. On la jugea plus coupable qu'elle n'était en réalité, et on n'hésita pas à lui infliger un châtiment. Un édit qui parut au mois d'octobre la sépara de la Chambre des comptes et lui assigna la ville de Carcassonne pour résidence. Le Présidial dut aller siéger à Lunel. Quant à la Chambre des comptes, on la maintint à Montpellier.
Le gouvernement de Louis XIV, dit fort judicieusement à ce sujet M. Germain (i), trouvait d'ailleurs dans cette séparation un autre avantage ; car il se créait du même coup un moyen de faire de l'argent — dont il avait grand besoin — par l'adjonction de nouveaux offices (2), par une crue — comme on disait — par un accroissement d'emplois judiciaires qui, convenablement vendus, contribueraient à soulager le Trésor public et permettraient d'injecter un peu de sève ministérielle à ce corps vieilli.
Seulement, les volontés du Conseil ne furent pas obéies sans de sérieuses résistances.
Balthazard, resté seul intendant en Languedoc, avait été chargé de l'exécution de l'édit.
Il le fît publier à son de trompe. Il convoqua les habitants à l'hôtel de ville, y fit relire les ordres royaux, prononça un discours impérieux et violent contre la Cour des aydes, la somma de se rendre à Carcassonne : tout fut inutile (3). Magistrat sans autorité et sans prestige, Balthazard, qu'on avait supporté dans un sous-rcMe tant que Bosquet avait été chargé de la direction des affaires, ne réussit qu'à se discré-
(i) Les Commencements du règne de Louis XIV et la Fronde à Montpellier {Mélanges d'histoire et d'archéologie, t. III).
(2) On ne créa pas moins de vingt-cinq offices pour la composition d'une nouvelle Chambre des comptes. (Voir d'Aigrefeuille, Histoire de Montpellier, p. 416 et seq.).
(]) Florentin Astre, Histoire des Intendants de Languedoc.
diter davantage. La Cour des aydes se moqua de ses colères, et resta à Montpellier.
Il fallut bien, cette fois, que le Grand Conseil ouvrît les yeux sur l'influence et la sottise de son agent. Il se hâta d'envoyer en Languedoc le maître des requêtes qu'il avait donné pour successeur à Bosquet. Le Tonnelier de Breteuil était un homme énergique ; quelques jours lui suffirent pour venir à bout de l'opposition de la Cour des aydes.
Quant à Balthazard, malgré les hautes influences qui le protégeaient, on le remercia de ses services (i).
Bosquet était bien vengé !
(i) M. Florentin Astre dit à ce sujet, dans une note : « Evidemment » Jean de Balthazard était insuffisant, pour des raisons que le laps de » temps ne nous permet pas de connaître. Il n'y a rien de surprenant à » ce qu'il ait été révoqué, et il n'y a pas à en rechercher les causes. C'en » est assez pour la place que Balthazard occupe dans la liste des Inten- » dants. » Nous sommes moins surpris encore que M. Astre de la révocation d'un pareil fonctionnaire. Seulement nous en connaissons mieux les causes, les démêlés de Balthazard avec Bosquet nous ayant permis de nous rendre compte, à peu près exactement, de sa valeur.