‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 15 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Jean Plantavit de la Pause, évêquede Lodève. — François Bosquet est

appelé à lui succéder.

Gérard de Robin, prédécesseur de Plantavit de la Pause sur le siège de Lodève.

— Biographie de ce dernier. — Rapports des catholiques et des protestants à Béziers, au moment où Plantavit vint y exercer le ministère pastoral. — Ses controverses avec le régent des Jésuites dans le salon de sa propriétaire. — Elles ne tournent pas à l'avantage de la Réforme. — Plantavit aux prises avec le doute. — Il consulte et il étudie. — Ses hésitations. — Le coup de foudre.

— Comment il se révèle catholique dans un sermon. — Il entre dans les ordres.

— Diverses étapes de sa carrière. — Sa nomination à Lodève. — Compromis dans réchauffourée de Montmorency, il est condamné à l'exil. — Impression ineffaçable qu'il garde de cet événement, même après sa rentrée en grâce. — Il songe à se donner un coadjuteur. — Ses négociations avec l'abbé Desmarets. Bosquet, avisé de ses intentions, se met sur les rangs. — Plantavit oppose l'un à l'autre les deux candidats, en vue d'obtenir les conditions les plus avantageuses. — Il est obligé de donner sa démission et accorde la préférence à Bosquet.

— Difficultés que rencontre la nomination de celui-ci. — Situation générale des esprits. — Calme relatif en province. — La Fronde à Paris. — Dangers courus par Séguier. — Impressions de Bosquet à la suite de cet événement. — Il s'occupe encore des intérêts du Languedoc. — Curieuses mœurs du temps. — Nécessité pour l'Eglise d'avoir de saints évêques. — Sacre de Bosquet à Narbonne.

^1 EAN Plantavit de la Pause, dont François n&jcrs JSJ j Bosquet était appelé à recueillir l'héritage, compf^H ^ ' tait, en 1646, vingt et un ans d'épiscopat sur le "^ * ' • siège de Lodève. Il y avait succédé, en 1625,

à François de Lévis, disons mieux : à Gérard de Robin ; car, en réalité, depuis la mort de celui-ci, arrivée en 161 1,

Téglise de Lodève étaitrestée sans premier pasteur. François de Lévis, par un de ces abus d'ancien régime dont la religion eut tant à gémir, avait été nommé évèque à seize ans (i), et, jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge canonique, des vicaires généraux avaient été chargés de la direction spirituelle du diocèse et de l'administration de ses intérêts. Mais, en 1625, le jeune élu avait trompé les espérances de tous. Ne se sentant plus aucune vocation pour les ordres, il avait abandonné la carrière ecclésiastique et suivi celle des armes. C'est alors que le Roi avait disposé de son évêché en faveur de Jean Plantavit de la Pause, un des esprits les plus cultivés de cette époque.

Celui-ci était né, en 1^76, de Christophe Plantavit de la Pause et d'Isabelle d'Assas de Marcassargues, tout près de Mende (2). Elevé dans l'hérésie calviniste, que son père et sa mère professaient, il s'était engagé dans le ministère pastoral, et, après avoir soutenu brillamment les actes de la licence et du doctorat devant la Faculté de théologie protestante de Nimes, il était venu s'établir à Béziers en qualité de ministre.

Il n'en exerça pas longtemps les fonctions.

Catholiques et protestants faisaient à Béziers, paraît-il assez bon ménage en ce temps-là. Rien des animosités ni des haines qui, en d'autres endroits, avaient creusé entre les uns et les autres un infranchissable fossé. On se rencontrait souvent dans les salons de la ville. Volontiers on abordait, au cours de la conversation, certaines questions de controverse religieuse. On s'animait parfois, on s'échauffait ; mais on savait rester courtois toujours, et si, somme toute, au sortir de ces causeries théologiques, on ne pouvait se flatter dans

(i) Fisquet, France pontificale.

(2) Id., ihid.

aucun camp d'avoir attiré à soi des prosélytes, du moins l'on se retirait avec la satisfaction réciproque de ne s'y être fait aucun ennemi.

Le propriétaire de la maison où Plantavit de la Pause avait retenu son logement était un protestant zélé, et des plus estimés dans son parti : on l'avait élu président du consistoire. Il s'était marié pourtant à une catholique, et il semble bien que, pour cette raison, orthodoxes et dissidents ne se sentaient nulle part ailleurs plus à l'aise que dans ce foyer mixte, où tous pouvaient se considérer également comme chez eux. La société qui s'y rendait était naturellement fort mêlée. Plantavit, à peine arrivé, ne demanda pas mieux que d'y paraître. Avec une érudition pleine d'éclat, une éloquence entraînante et le tour brillant qu'il savait donner à sa parole, le jeune ministre ne tarda pas à devenir le grand et principal attrait de ces réunions intimes.

C'était aussi un adversaire dangereux. Profondément convaincu de la légitimité de sa mission, persuadé d'ailleurs — ce qui, en soi, était très juste — que l'on n'aimait bien la vérité qu'à la condition d'employer toute son influence et tout son talent à la répandre, il mettait à exposer la dogmatique protestante une ardeur et une force capables de faire impression sur beaucoup. La conscience de la maîtresse de maison s'en alarma.

Appeler chez elle pour la défense de sa foi des théologiens plus sûrs que les laïques qu'elle recevait, tel fut le projet que conçut cette excellente femme et qu'elle réalisa aussitôt. En conséquence, elle pria les Révérends Pères Jésuites, et notamment le régent du collège, homme du plus grand savoir, de venir prendre part aux discussions religieuses qui, chaque soir, défrayaient les conversations de ses hôtes.

Le régent du collège accepta cette invitation avec empressement. Les choses, dès lors, changèrent de face. Devant

Targumentation serrée et incisive du docte Père, Plantavit sentit diminuer son assurance. Les objections qu'il avait crues les plus sérieuses étaient fortement battues en brèche, et c'était en vain qu'il faisait appel à son érudition : il se reconnaissait impuissant à les soutenir. Décidément, ces controverses de salon tournaient d'une façon trop visible au désavantage du protestanisme : on les supprima.

Mais un rude coup n'en avait pas moins été porté aux convictions de Plantavit. Désormais il fut travaillé par le doute. Trop sincère pour accepter de s'y renfermer, il prit résolument le parti de contrôler l'enseignement de ses maîtres. En préconisant le principe du libre examen qu'ils avaient opposé à la .1 tradition, ceux-ci s'étaient privés du droit d'imposer leurs vues à leurs disciples, et les discuter, c'était rester fidèle encore à leurs leçons.

Le jeune ministre se mit donc à l'œuvre avec ardeur. Non content de lire tous les ouvrages de controverse qui avaient îparu jusque-là, il voulut remonter aux sources, et voir, dans f.

les premiers Pères, la véritable explication de l'Evangile (i).

Le résultat de tant d'études, si sérieusement et si obstiné- i ment conduites, ne pouvait rester longtemps incertain. Les idées de Plantavit s'étaient complètement modifiées au bout de quelques mois. Il se disait à lui-même qu'on lui avait fait faire fausse route, et, arrivé à ce point, il se vit dans la nécessité, quelques avantages qu'il pût y perdre, de renoncer

(i) Un de nos confrères du diocèse de Nimes, M. l'abbé Ballivet,à qui les circonstances et un séjour de plus d'une année chez les descendants de Plantavit de la Pause ont permis de recueillir sur le compte de celuici de nombreux documents, nous a montré une copie d'une liste autographe où Plantavit avait inscrit, puis rayé après lecture, les auteurs qu'il consulta à cette époque. Cette liste est vraiment considérable. M. l'abbé Ballivet, dont les indications nous ont fourni les détails qui précèdent, a projeté d'écrire une Vie de Plantavit, à laquelle nous ne pouvons que souhaiter une prompte publication.

à un ministère qui n'avait plus l'approbation de sa conscience.

Et toutefois, au moment de prendre cette détermination décisive, il hésitait. Que de colères il allait soulever ! 11 lui faudrait rompre avec tous ses amis et — perspective autrement terrible — encourir peut-être la malédiction de ses parents, dont sa conversion, en froissant leurs vues, leurs intérêts, leurs préjugés surtout, allait désoler et désespérer la vieillesse.

Il attendait donc, pour se manifester, une occasion favorable, lorsque, un jour, une impulsion plus forte de la grâce l'obligea à se rendre, dans une circonstance que de lui-même il n'eût certainement pas choisie, et avec un éclat qu'il était aussi éloigné que possible de prévoir.

C'était en 1604 et le 8 septembre, fête de la Nativité de la Sainte-Vierge. Ce jour-là, il y avait assemblée à Boujan, où était sis le temple huguenot (i). Les protestants y étaient accourus de tous les environs, poussés autant cette fois par la curiosité que par l'attrait ordinaire de ces réunions religieuses. On savait qu'un prince étranger, de passage à Béziers (2), heureux d'assister à une prédication du jeune pasteur, dont l'éloquence et la science étaient célèbres dans tout le pays, devait venir à Boujan avec toute sa suite.

Plantavit avait préparé pour cette assemblée un discours habile. S'enfermant très probablement dans une thèse générale, il avait trouvé le moyen de contenter ses coreligionnaires et d'éviter soigneusement toute attaque contre le culte et les cérémonies catholiques, qu'il était plus que disposé intérieurement à respecter.

Mais voici que, à peine monté en chaire, l'orateur se trouble. Le discours qu'il avait appris par cœur échappe

(i) On sait que, sauf de très rares exceptions, les réunions protestantes, dont les sièges étaient d'ailleurs fort limités par les édits royaux, ne pouvaient avoir lieu qu'en dehors des villes.

(2) Très probablement le duc de Bouillon.

entièrement à sa mémoire. En même temps une voix secrète lui reproche amèrement ses atermoiements et ses lenteurs, et les misérables faux-fuyants auxquels il a recours pour éviter de se prononcer. Alors, éperdu, ne voulant point rester muet devant cet auditoire, que son silence d'un moment a rendu anxieux, il n'écoute plus que sa conscience, et, cédant aux inspirations de sa foi qui déborde, il se laisse aller, dans une improvisation magnifique, à parler des grandeurs de Marie, en une langue et avec une précision de doctrine dont un prêtre catholique se fût fait honneur (i).

On comprend bien que, après un tel éclat, aucune considération humaine ne pouvait plus être capable de le retenir. Le soir du même jour, Plantavit se retirait chez les Pères Jésuites de Béziers, et, à quelque temps de là, malgré les objurgations pressantes de ses maîtres et de ses amis, malgré les supplications de sa famille, il abjurait solennellement le protestantisme, dans la cathédrale de Saint-Nazaire.

Apôtre de l'hérésie, il voulut l'être désormais de la vérité qu'il embrassait : il entra dans les ordres.

Après avoir étudié la théologie catholique au collège de la Flèche, et le droit canon, probablement à Toulouse, au col-

(i) M. Poitevin-Peytavi, ancien avocat et secrétaire perpétuel des Jeux floraux à Toulouse, publia, en 1817, à Béziers, un mémoire où la conversion de Plantavit de la Pause, racontée d'après une tradition écrite que la famille Plantavit possédait dans ses archives, et qui doit se trouver aujourd'hui encore entre les mains de ses héritiers, a tous les caractères d'un fait absolument miraculeux. Suivant cette tradition, Plantavit de la Pause se serait converti du protestantisme au catholicisme, brusquement et sans préparation, par un coup subit, à peu près comme saint Paul sur le chemin de Damas. Le récit que nous donnons, appuyé sur les documents qu'on nous a fournis, nous paraît beaucoup plus conforme à la vérité. Nous sommes loin, certes, d'écarter l'action de Dieu ; mais ne suffit-il pas de la montrer éveillant l'action de l'homme, se combinant avec elle et la complétant par les influences décisives de la grâce ? Et n'est-ce pas là la marche ordinaire de la Providence ?

lège de Foix, qui devait le revoir un jour à côté de ses protecteurs, les Montchal, les Sponde, les Marca, devenu comme eux l'admirateur et l'ami de Bosquet, Plantavit de la Pause était parti pour Rome. Son absence avait duré plusieurs années, et ces années, il les avait mises à profit pour enrichir son érudition. Très versé déjà dans la langue hébraïque, il avait appris à Rome les autres langues orientales : le chaldéen, l'arabe, le syriaque, préparant ainsi les matériaux de l'œuvre immense à laquelle il devait, trente-cinq à quarante ans plus tard, attacher avec tant de gloire son nom d'évôque(i). Il avait fait également, en Italie et en Allemagne, plusieurs voyages. Entre temps, le pape Paul V, qui l'avait distingué, l'avait chargé d'une mission diplomatique des plus délicates auprès de la République de Venise (2). Homme de tact et de grandes manières, autant qu'érudit de premier

(i) Son dictionnaire hébraïque composé de trois parties : 1° Thésaurus synonymicus hebraïco-chaldaïco-rabbinicus ; 2° Florilegium biblicum ; 3° Florilegium rabbinicum. Il n'y a guère cependant que la première partie qui soit, à proprement parler, un dictionnaire : dictionnaire très complet, du reste, où chaque mot hébreu est accompagné de ses synonymes, de sa traduction latine, chaldaïque et syriaque, et des mots correspondants employés par les rabbins. Quant aux deux autres parties, elles sont un recueil en hébreu, en grec et en latin, de proverbes, de sentences, et de paraboles, tirés soit de l'Ancien et du Nouveau-Testament, soit des livres du Talmud et de ceux des rabbins. Cet immense ouvrage en trois volumes in-fol. parut en 1644-164=;. Il fut imprimé par Arnaud Colomies, habile imprimeur de Toulouse, que Plantavit avait fait venir tout exprès à Lodève, avec ses presses, ses caractères et ses ouvriers. (V. Fisquet, France pontificale). Et, puisque nous parlons des écrits de Plantavit de la Pause, mentionnons encore ici sa Chronologia prœsulum Lodovensium, publiée en 1634, monument précieux de notre histoire locale, que les auteurs de la Gallia Christiana ont reproduit à peu près intégralement, en le corrigeant quelquefois, dans leur histoire de l'église de Lodève.

(2) Le pape Paul V avait eu avec le gouvernement de Venise des démêlés fort vifs, à la suite desquels une excommunication lancée contre

ordre, il s'était, dès son retour en France, imposé en quelque sorte à l'attention de la Cour. Aumônier de Marie de Médicis d'abord, puis d'Elisabeth de France, épouse de Philippe IV, roi d'Espagne, qu'il avait suivie à Madrid, il occupait les hautes fonctions de vicaire général du cardinal de la Rochefoucauld, dans la grande aumônerie du royaume, lorsque la volonté de Sa Majesté l'avait appelé à l'évêché de Lodève.

Il n'y avait pas été heureux.

Attaché aussi étroitement que possible à son église, et s'efforçant d'y faire le bien, il avait vu sa tranquillité, sa paix, brisées tout à coup par les événements déplorables qui s'étaient accomplis, en 1632, dans le Languedoc. On sait que la province presque tout entière s'était soulevée, pleine de confiance en Montmorency : un héros, dont le duc d'Orléans avait exploité les sentiments chevaleresques et qu'il n'avait que trop réussi à mettre dans ses intérêts. Or, tandis que le premier se disposait à combattre avec des troupes insuffisantes l'armée royale, Gaston, lui, venait tranquillement prendre possession de villes dont la soif de l'indépendance et l'amour jaloux de leurs privilèges avaient poussé les habitants à se jeter entre ses bras. Il s'était présenté ainsi devant Lodève, qui lui avait en toute hâte ouvert ses portes. Quant à Plantavit, les circonstances l'avaient placé de force, et comme à l'improviste, dans une impasse sans issue. Il n'avait rien pu pour empêcher cet événement : d'un côté, Gaston, impétueux et violent, irascible à l'excès, et qui recourait bien sûr aux moyens extrêmes, si l'on tentait contre lui la moindre résistance ; de l'autre, les exigences de l'opinion universellement favorable au duc d'Orléans, en qui l'on se plaisait à voir le libérateur de la pro-

la République était venue consommer la rupture. Les envoyés du Souverain-Pontife, chargés de rouvrir les négociations après cet éclat, ne devaient pas être les premiers venus.

vince, et, au point où en étaient venues les choses, un mouvement, une effervescence, un enthousiasme, auxquels le pauvre évêque se rendait bien compte qu'il était également dangereux de s'opposer. Il laissa faire, s'exposant ainsi à encourir la terrible colère de Richelieu.

Il n'y échappa pas, en effet, lorsque, la révolte vaincue et l'autorité royale partout rétablie, le Cardinal put donner un libre cours à ses vengeances.

Celui-ci n'hésita pas à voir dans la reddition de Lodève au duc d'Orléans une trahison imputable surtout à l'évêque, et il crut d'autant plus volontiers à cette trahison que Plantavit, notoirement lié d'amitié avec Montmorency, était encore ou du moins passait pour être l'ami de Gaston, qu'il avait beaucoup connu à la Cour, à l'époque où il était aumônier de la Reine-mère. L'évêque de Lodève fut donc accusé du crime de lèse-majesté, et traduit, pour ce fait, en vertu d'un ordre royal et avec le consentement du Saint-Siège, devant des juges ecclésiastiques (i). Cinq autres de ses collègues, coupables, eux, d'avoir eu un rôle vraiment actif dans la révolte, comparurent en même temps que lui devant ce tribunal. C'étaient : Alphonse Delbène , d'Alby ; PaulrAntoine de Pérault , d'Uzès ; Etienne de Polverel, d'Alet; Pierre de Fleyres, de Saint-Pons, et Claude de Caylar de Saint-Bonnet de Toiras, de Nimes (2).

Plantavit de la Pause, éloquemment défendu, obtint plus que le bénéfice des circonstances atténuantes : on le renvoya

(i j Ces juges étaient : Jean Jaubert de Barault, archevêque d'Arles ; Victor de Bouthillier, coadjuteur de Tours ; Charles de Noailles, évêque deSaint-Flour, et Achille de Harlay de Sausy, évêque deSaint-Malo. — V. D. Vaissette, Histoire de Languedoc^ t. IX, p. 427.

(2) Ibid. — Ce Claude de Caylar de Saint-Bonnet de Toiras, frère du Maréchal de Toiras, avait une sœur qui épousa un Rovérié de Cabrières, l'un des aïeux de Ms'' de Cabrières, évêque de Montpellier.

absous ; et, le lo juillet 1634, après un exil de deux ans marqué par les péripéties les plus pénibles, il put retourner dans son diocèse.

Mais cette longue et déchirante épreuve l'avait frappé en plein cœur. Il en garda une impression de mélancolie douloureuse, que le temps ne devait jamais faire disparaître (1). Retiré dans son palais, il y mura sa vie en quelque sorte, s'absorbant dans ses travaux d'érudition et ne visitant plus guère que les églises et les monastères de sa ville épiscopale. Sa santé d'ailleurs, ébranlée par tant de secousses, se refusait maintenant aux fatigues des longues tournées officielles, dans un pays montagneux, où les communications de village à village étaient souvent assez difficiles. La vieillesse l'avait saisi avant l'heure, l'accablant d'infirmités et augmentant chaque jour son impuissance.

Pendant ce temps-là, par la force des choses, la discipline ecclésiastique se relâchait. On voyait les chanoines se targuer de leurs privilèges pour faire pièce à tout propos à l'autorité d'un pontife qui ne s'imposait plus à leur respect par sa fermeté. Les moines eux-mêmes, peu scrupuleux sur les exigences de la vie claustrale, s'émancipaient. Tenant le fusil en main plus souvent que le bréviaire, ils passaient leurs journées entières à la chasse (2). Quant aux fidèles, s'ils ne se plaignaient pas trop, s'ils ne criaient pas tout haut au scandale, ils n'en tiraient pas moins pour eux-mêmes des conclusions qui ne devaient pas profiter précisément aux mœurs publiques.

(i) Voir la préface de son livre : Hisloria prœsulum Lodouensium.

(2) (( Les moines en petit nombre et hors de leurs couvents érigés en chasseurs de profession, etc. » ( Mém. de Jean Chrysostome, neveu et filleul de Plantavit.) Ce trait se rapporte dans ces mémoires à la situation du diocèse de Lodève au moment où Plantavit en prit possesion ; mais, s'il y eut un temps d'arrêt, nous verrons au chapitre suivant, par une lettre de Bosquet à Séguier, que le désordre plus tard ne fit qu'empirer.

Ainsi, le désordre était partout, et le moment vint oii la nécessité de résigner ses fonctions s'imposa fortement à la conscience du vieil évoque.

Cette résolution, par exemple, ne fut pas sans coûter beaucoup à Plantavit. On ne s'avoue pas facilement à soi-même son insuffisance. Dans les coeurs, môme les plus droits, il y a place toujours pour quelque illusion.

Puis, il faut bien le dire aussi, habitué au faste, aimant à dépenser l'argent en gentilhomme, il n'était pas insensible aux revenus qu'il tirait chaque année de son évêché.

Certes, nul n'avait su faire un meilleur emploi de sa fortune. Il avait formé à gros frais un magasin d'abondance pendant une disette, établi des ateliers publics où l'on n'avait jamais assez de bras, secourant le peuple en l'obligeant à produire, et s'efïorçant de le moraliser par le travail. Ses prodigalités s'étaient accrues encore par le besoin de donner satisfaction à ses goûts d'artiste. Il avait reconstruit magnifiquement sa cathédrale^ planté sur le terrain de Premerlet un parc merveilleux et un jardin, a un des plus beaux de son temps », dit M. Poitevin dans sa notice, et bâti tout à côté, dans des proportions splendides, son propre palais. Toutes ces dépenses remontaient, il est vrai, aux premières années de son pontificat, ses années heureuses. Depuis, il n'en avait pas moins continué sans doute à faire le bien ; mais l'installation d'une imprimerie à Lodève pour la publication de ses ouvrages avait absorbé la majeure partie de son avoir, et, quand il eut acheté à un de ses cousins, un Plantavit sans héritier (i), le château de Margon pour que ce château ne

(i) Sans héritier mâle du moins, car ce Plantavit (François), seigneur de Margon et de Villeneuvette, n'avait qu'une fille^, Félice, mariée à Henri d'Espinaud, à qui elle n'avait donné encore que des filles. Ce château de Margon n'appartenait pas depuis bien longtemps aux Plantavit. II avait été acheté en i^ 14 par Pierre de Plantavit qui, étant mort

cessât point d'appartenir à sa famille, il avait presque épuisé toutes ses ressources. On comprend dès lors qu'il hésitât à se démettre, sa démission représentant pour lui la perte d'une rente annuelle de près de cent mille livres que lui rapportaient les 800 fiefs placés sous sa juridiction ou relevant de sa mense. D'une vertu supérieure à son érudition, d'une charité inépuisable, il était tout cela assurément. Rien ne l'obligeait cependant à se ruiner.

Quand il eut reconnu la nécessité d'appeler un autre évèque au gouvernement de son église, il fit tout ce qu'il put pour n'en être pas réduit par cela même à une cession totale de ses droits. La nomination d'un coadjuteur lui paraissait être la combinaison la plus acceptable. Moyennant cette combinaison, en effet, il donnait toute satisfaction aux besoins de son diocèse, et il ne se dessaisissait que d'une partie de ses revenus.

Il avait donc engagé des pourparlers dans ce sens avec l'abbé Desmarets (i), qui s'était mis le premier sur les rangs pour recueillir sa succession, et il en avait informé aussitôt son chargé d'affaires à Paris, M. de Madières, qui était aussi un de ses parents.

(( Le sieur de Moulins, lui écrivait-il, m'est venu icy » trouver de la part de son maistre, auquel j'ay fait une si » favorable response que je ne doutte point qu'il ne soit pré- » sentement à Paris et qu'il ne vous aye donné coignoissance » de la bonne volonté que j'ay à le prendre pour mon coad- » juteur, soubs le bon plaisir de la Reyne et de M. le Car-

sans enfant, l'avait laissé à son neveu et filleul, Pierre, époux de Jeanne de Verccille de Bissan, et grand-oncle de notre évêque.

(i) Un fils ou un neveu peut-être de Desmarets de Saint-Sorlin, mais qui a si peu fait parler de lui que nous n'avons pu nulle part découvrir ses traces.

» dinal, ayant jugé plus à propos de traiter avec luy par voie

» de coadjutorie {sic)^ plus tost que par celle de démission :

» sur quoy il est bon que vous vous roidissicz, en cas il vous

» feroit pressentir, ou quelqu'un pour luy, qu'il ne peut point

» obtenir la coadjutorie^ ayant esté informé qu'il a asses de

)) crédit pour obtenir la dite coadjutorie, mais que, la démis-

» sion luy estant plus favorable, il pourra faire semblant de

» n'y pouvoir point arriver. Ainsy l'avons-nous résolu avec

)) le sieur de Moulins et les lettres que je leur ay escriptes

» ne parlent que de la coadjutorie, où je trouve mieux mon

» compte qu'en la démission (i) »

Mais où Plantavit de la Pause trouvait son compte, suivant son expression, il est plus que probable que l'abbé Desmarets ne devait pas également trouver le sien. Il ne se sentait apparemment aucune aptitude pour aller tenir un sous-rôle dans un diocèse où la présence de l'évèque titulaire ne pouvait laisser au coadjuteur qu'une mense restreinte et une autorité amoindrie. Il n'en avait pas moins accepté les négociations avec Plantavit sur le terrain où celui-ci avait voulu se placer, candidat coadjuteur au gré du prélat, dans sa correspondance avec ce dernier, mais bien résolu, dans son for intérieur, àtenter le moins possible pour amener la Reine et le Cardinal à ratifier une combinaison qui ne lui souriait que médiocrement, et à laquelle il les savait, d'ailleurs, très peu disposés à consentir.

Malheureusement pour lui, il ne sut pas assez cacher son jeu. Les vieillards sont méfiants : Plantavit, esprit très fin, et

( I ) Extrait d'une lettre de Plantavit de la Pause, en date du 1 9 octobre 164^, et adressée à M. de Madières, rue du Harlay, à l'enseigne de la clef d'argent, à Paris. Manuscrit inédit. Cette lettre et celle qui suit font partie d'une liasse ayant appartenu à M. de Latude, de Pézenas, et qui est aujourd'hui la propriété de M. Fabre,de Roujan. Nous en devons la copie à l'obligeante communication de M. l'abbé Ballivet,

qui avait gardé de son passage dans la diplomatie l'habitude de compter avec les habiletés et les ruses auxquelles le désir de faire prévaloir ses intérêts peut si facilement entraîner un homme, Plantavit, disons-nous, ne tarda pas à s'apercevoir que, par des lenteurs calculées, par la mise en avant de difficultés qu'on exprimait la crainte de ne pouvoir vaincre, on voulait l'acculer tout simplement à une démission.

L'abbé Desmarets lui ayant écrit pour le prier de ne prêter l'oreille à aucune autre ouverture touchant sa succession jusqu'à ce qu'il lui eût fait connaître le résultat définitif de ses démarches, le prélat lui répondit qu'il lui accordait volontiers tout le mois d'octobre pour mener à bien cette affaire de la coadjutorerie ; mais que, passé ce délai, il entendait reprendre sa liberté et entamer dès lors des négociations nouvelles avec tout candidat qui lui paraîtrait offrir de sérieuses chances de succès.

Or, le mois d'octobre s'était écoulé, et les choses étaient restées au même point.

Ce fut alors que Bosquet, dont le Gouvernement, on s'en souvient, avait désigné déjà le successeur à l'Intendance de Languedoc, fut avisé par deux de ses amis, l'évêque d'Uzès et l'abbé de Sauve, des intentions de Plantavit et engagé par eux à poser immédiatement sa candidature.

Dégoûté des fonctions administratives, ou il n'avait récolté que trop de déboires, se sentant d'ailleurs appelé vers l'Eglise, il ne se fit pas du tout prier. L'évêque de Lodève, de son côté, l'accueillit avec grande joie. Bosquet lui était doublement cher, et par les attaches que forment des relations déjà anciennes — ils s'étaient connus au collège de Foix — et par les liens qu'avaient resserrés entre eux certaines similitudes de leurs natures. Erudits célèbres tous les deux, tous les deux ayant l'àms grande, le diocèse de Lodève ne déchoirait pas si le siège épiscopal que Plantavit ne

comptait que partager, mais d'où sa vieillesse souffreteuse l'obligerait certainement avant peu à descendre, était attribué au jeune intendant.

Le cœur du vieil évoque, malheureusement, n'était pas libre ici de donner sa voix, en dehors de toute considération d'un autre ordre. Il ne pouvait intervenir qu'en dernière ligne, les circonstances ne permettant pas à Plantavit d'être généreux à son préjudice ; et il semble bien que, se trouvant en présence de deux candidats, Plantavit, en effet^ eut la pensée de s'en servir, opposant à l'un les chances de l'autre, pour amener celui vers lequel l'inclinaient maintenant ses préférences à lui offrir les conditions les plus avanta-

geuses

Il écrivait, le 7 novembre de cette même année 1645, à son parent, M. de Madières :

« Monsieur,

. » Vous ne devés estre en peyne que toutes vos lettres ne nous ayent esté rendues ainsy que je les ay accusées par mes précédentes. Il n'y a que celles que vous m'aurés escriptes par l'ordinaire qui arriva samedy et vers lequel nous n'avons peu envoyer à cause des pluies continueles pendant ces deux ou trois jours, et j'ay esté sur le point d'obmettre à vous escripre pour ce seul esgard. Mais j'ay franchi ceste difficulté sur l'apréhantion que j'ay eue que, ne recepvant point de mes lettres, vous ne crussiés que je trouvasse bon que vous fussiés party de Paris, en cas la délibération de l'Assemblée eust esté prise sur mes libvres conformément à mes dernières ; au lieu que par celles icy je vous diray que bien que ceste affaire soict terminée, peust estre jugerés vous à propos de faire plus long sesjour à Paris pour l'autre qui est de plus grande conséquence, et pour laquelle advancer vostre présance n'y sera pas

» inutille, principalement sy nous nous attachons à la seconde » proposition, la première ne réussissant pas ; ne pouvant » quand à présant vous donner aucun ordre que je n'aye » aprins l'arrivée de M. l'abbé des Maretz et de ce qu'il » aura advancé ; car luy ayant donné parolle, il faut que » j'attende des nouvelles de ce qu'il pourra. Vray est que je » me suis restraint à la coadjutorie et ne me suis aucune- » ment engagé à la démission, et luy ay prescript le temps » qui estoit le mois d'octobre desjà passé, telement que sy je » n'apprend qu'il puisse venir à bout de ladite coadjutorie, » et qu'il ayt laissé passer ce temps sans l'avoir fait, je me » trouveray libre de ma parolle et pourray traiter avec l'au- » tre (i) : ce qu'il ne faut pas toutefois faire mal à propos. » Mais il suffira de faire entendre au dernier le pourparler » du premier et l'espérance qu'il me donne d'obtenir la coad- » jutorie, à ce qu'il sache que mon intention est de me garan- » tir de la démission, sy faire se peut, et de savoir de luy s'il » aura plus de faveur de l'obtenir que l'autre, en cas il ne » Taye peu. J'en escrips à présant à M. l'abbé de Sauve (2) » auquel je n'avois point faict de response par le dernier » ordinaire, ainsy que je vous en donnay advis, et ma lettre » se trouva conforme a ce que je viens de vous dire, remet- » tant à vostre discrétion et prudence de luy faire savoir le » nom de celuy qui ma donné ceste espérance, pourveu que » cela ne gaste point l'affaire. Vous qui estes sur les lieux et » qui verres la contenance des ungs et des autres vous y gou- » vernerés comme vous l'adviserés bon estre. Il ne faudra » point oublier de représanter au dernier les offres que le » premier me faict de donner quelques bénéfices simples pour » les miens, à quoy je veux croire il ne faira pas grand diffi-

(i) Cet autre, c'est évidemment Bosquet.

(2) L'abbé de Sauve, alors à Paris, était dans cette affaire l'agent de Bosquet, que ses fonctions d'intendant retenaient en Languedoc,

» culte, scachant que son frère et luy en ont plusieurs (i). Il » est vray que quand il insisteroit à n'en point donner présen- » tement on pourroit passer outre avec la coadjutorie, mais » non pas avec la démission, laquelle me seroit par trop pré- » judiciable sans cella. J'attens avec impatience le retour » du laquay qui va à Montpellier porter ceste despeche à » l'ordinaire pour recepvoir la vostre, et par icelle appren- » dre la résolution de l'Assemblée, et continue de prier Dieu » pour l'heureux succès de vostre voyage et retour en vos- » tre maison où tout vostre petit monde jouit d'une parfaite » santé aussy bien que moi qui suis, Monsieur,

» Vostre très affectionné cousin et serviteur, » Jehan, évêque de Lodève.

» De Lodève, ce 7 novembre 1645. » (2)

La coadjutorerie devait rencontrer apparemment des difficultés insurmontables. Aussi bien que Tabbé Desmaretz, Bosquet s'avouait impuissant à les vaincre. Force fut donc à Plantavit de se résigner à donner purement et simplement sa démission. Bosquet, au reste, lui accorda, à titre de compensation, tout ce qu'il voulut. Il s'engagea à céder à l'évêque démissionnaire deux abbayes, et à lui acheter, un prix qui resterait à débattre, sa terre de Premerlet, sa bibliothèque et sa chapelle (3).

(i) Le gouvernement, qui rétribuait fort mal ses fonctionnaires, les dédommageait parfois en leur octroyant des bénéfices ecclésiastiques. Les revenus de l'église servaient ainsi à payer les dettes de l'Etat. Ce fut là un des pires abus de l'ancien régime. Bosquet fut-il pourvu, à cette époque, des bénéfices dont il est question dans cette lettre ? Est-ce au cours de sa magistrature en Languedoc, et après la perte que certaines intrigues lui avaient fait faire de l'héritage de Sponde ? Cette supposition est assez probable. Quoi qu'il en soit, nous n'avons trouvé aucune trace de ces provisions, ni la moindre pièce qui les mentionnât, parmi les nombreux manuscrits que nous avons eus entre les mains.

(2) Même source que la précédente.

(3) Mém. du neveu de Plantavit.

— ÎIO —

Dès les premiers jours de janvier 1646, l'acte de résignation de Plantavit était signé et remis, nous l'avons vu (i), entre les mains de Bosquet. Malheureusement celui-ci n'en avait pas fini avec les épreuves, et sa nomination par le Roi ne devait pas mettre moins de deux ans à lui arriver. Bien des intrigues se formaient alors autour des évèchés disponibles, et les meilleurs et les plus dignes, quand ils n'étaient pas de grande lignée, risquaient souvent d'être arrêtés en chemin par les influences que des médiocrités de haut rang ne réussissaient que trop à employer à leur service, jalouses qu'elles étaient d'occuper, dans l'Eglise comme dans l'Etat, les premières places. Il est possible aussi que l'abbé Desmaretz ne fut pas absolument étranger à cette opposition vigoureuse que rencontrait l'exécution du traité conclu entre Plantavit et Bosquet. Il n'avait pas dû, cela va de soi, voir sans chagrin écarter sa candidature, et l'évêché de Lodève cédé à un rival de la dernière heure, après des pourparlers de quelques jours seulement et aux conditions qu'il avait lui-même posées et auxquelles il eût été si heureux de l'obtenir. Ses amis, qui ne manquaient pas de crédit, se mirent donc très probablement en campagne, et Bosquet, instruit par ses mécomptes antérieurs, fut longtemps à se demander si les arrangements de Plantavit n'allaient pas être cassés en cour, comme on y avait cassé, six ans au deçà, et à la suite d'intrigues semblables, le testament d'Henri Sponde.

L'affaire en était là encore au commencement de 1648. Mais Sés^uier défendait avec acharnement les intérêts de son protégé, et Mazarin, répondant aux pressantes instances de Plantavit, venait de l'assurer enfin de ses bons offices :

« Monsieur, écrivait le Cardinal au vénérable Evêque,res- » time que je fais du mérite de Monsieur Bosquet, jointe au

(i) Au chap. précédent, p. 249.

» désir de contribuera vostrc satisfaction, m a porté aisément

» à m'employer pour le bon succès de l'affaire dont vous

» avez traité par ensemble. Vous aurés peu scavoir d'ailleurs

» comme il s'y rencontre quelque difficulté ; mais j'espère

» de la surmonter. Au moins y feray-je de bon cœur tout ce

» que vous pouvés souhaiter de moy, estant bien ayse de vous

» tesmoigner, en une chose que je vois qui importe si fort que

» celle-là à vostre contentement, que je suis avec respect,

» Monsieur, etc. (i). »

La solution ne pouvait plus être bien éloignée maintenant. Effectivement, trois mois après environ paraissait le décret royal qui nommait officiellement Bosquet à l'évèché de Lodève.

Cependant, la situation générale des esprits en France était inquiétante pour le Pouvoir. Le Parlement, après avoir cédé bien des fois aux volontés du Ministre, et enregistré quantité d'édits fiscaux où s'affirmaient de plus en plus les prétentions de la Couronne à l'absolutisme, ne dissimulait plus maintenant son intention d'organiser, avec l'appui des mécontents delà Cour et du peuple, une vaste résistance. Le peuple et les bourgeois de Paris, surexcités par les discours de Broussel et de Pothier de Blancmesnil, ne subissaient pas sans colère les impôts auxquels la guerre avec l'Espagne servait de trop facile prétexte. On n'ignorait pas qu'une grande partie des sommes perçues par le fisc était employée par la Régence à acheter les services de ceux dont elle redoutait l'opposition. La corruption était devenue déjà un puissant moyen de gouvernement. La Cour était pleine de grands seigneurs qui, non contents de cumuler les charges les plus importantes du royaume, acceptaient volontiers d'être les pensionnés du

(i) Lettre du 6 mars 1648. (Bibliothèque nationale. Fonds Baluze, ann. IV, reg. 121, folio 622), — Communiquée par M. Germain.

Trésor. Encore, parmi ceux-là, tous n'étaient-ils pas satisfaits. Les moins favorisés aspiraient à l'être davantage. La jalousie, des haines violentes même, naissaient chaque jour de tant d'intérêts rivaux entrés en lutte, et certains, qui ne pardonnaient pas au Pouvoir de n'avoir pas su mieux faire à leur profit les parts égales, se tenaient prêts pour les jours de révolte, que tout le monde, sauf le gouvernement de la Reine, voyait venir (i).

Au reste, l'exemple du Parlement de Paris avait été contagieux. Presque toutes les autres Assemblées parlementaires étaient décidées à le suivre dans la voie d'opposition qu'il avait ouverte. Bosquet, que ses intérêts avaient obligé à partir pour la province aussitôt après sa nomination, l'avait constaté à demi dans son voyage ; mais, parce que le Languedoc était relativement tranquille, parce qu'il avait vu, à Montpellier notamment, les manifestations de la reconnaissance publique causée par la réunion de la Cour des aides à la Cour des comptes, il était tout disposé à traiter de fables les nouvelles alarmantes qui commençaient à circuler dans le Royaume.

« J'ay trouvé la province en grand repos, écrivait-il

» au Chancelier, attendant néantmoins quelque soulagement

» pour les tailles, à l'exemple des autres provinces, et je

» crois que les députés des Estatz, qui sont partis depuis mon

» arrivée et dont Monseigneur l'Archevêque de Tolose est le

» chef, vous en feront instance. La jeunesse du Parlement de

» Tolose s'émeultextraordinairement et je ne scay sy elle se

» reposera après les déclarations que vous leur devez envoier .

» Il est vray que j'estime, par ce que j'en ay peu desja

» conoistre, et dans cette province et dans les autres où

» j'ay passé, que le premier moteur est le Parlement de

(i) V. HisL du règne de Louis XIV, par Reboulet, t. i*^', aiin. 1648, passim.

» Paris, et que son exemple, autant qu'aucune mauvaise » disposition des esprits, en cause l'altération. Les nouvelles » qui en viennent sont si extravagantes et si fausses que je » m'estonne que le feu ne soit pas plus grand dans les pro- » vinces éloignées, où l'on publie le secret des affaires bien » contraire à Testât où elles estoient à mon départ.

» Les officiers de la Cour des aydes sont rentrés dans » Montpellier avec la joye et l'aplaudissement de toute la » province. La ville est sortie d'elle-même à leur rencontre à » plus d'une lieue, et l'on ne vit jamais une telle feste

» publique J'espère que l'union des corps achèvera

» de réunir les espritz (i). »

Le Gouvernement n'en avait pas moins fait ici et là des concessions, se réservant de terroriser plus tard le Parlement de Paris par un coup d'éclat. Il venait de supprimer les intendants dans plusieurs provinces ; mais il avait excepté de cette mesure le Languedoc, dont l'importance nécessitait, à ses yeux, le maintien de ces fonctionnaires. Le Parlement de Toulouse ne négligea point cette occasion de manifester son hostilité. Il faussa la déclaration du Roi, et, dans la publication qu'il en fit, il ne craignit pas de prêter à l'arrêt de suppression un caractère général que le Gouvernement n'avait jamais entendu lui donner.

(i) Suite de la lettre du 24 août, précédemment citée. — La Cour des aides, exilée de Montpellier, comme nous Tavons vu, à la suite de la sédition contre les partisans, venait d'y être rétablie, en effet, par ordre du Roi. Ce fut un acte de bonne politique. On ralliait ainsi les meilleures familles de la ville qui, presque toutes, comptaient des représentants dans la compagnie. L'effet de cette mesure ne devait pas tarder à se faire sentir, et d'Aigrefeuille (t. I, p. 422) nous apprend que la reconnaissance qu'on en garda au Gouvernement ne contribua pas peu, dans la suite, à maintenir les Montpelliérains dans le devoir.

Le fait était grave. Et toutefois, à la distance oia il était de Paris, n'apprenant ce qui s'y passait que par les lettres de quelques amis complètement illusionnés eux-mêmes sur le véritable état des esprits dans la capitale, préoccupé d'autre part de régler au mieux de ses intérêts le paiement des frais occasionnés par l'expédition de ses bulles, Bosquet n'était pas éloigné de ne voir en tout cela qu'une boutade sans conséquence, et dont il ne fallait pas s'inquiéter outre mesure.

11 écrivait à Séguier, le 3 1 août :

(( Monseigneur,

» La province ne me fournit aucune nouvelle qui » mérite d'être escripte à Vostre Grandeur ; car la publi- » cation qui a esté faicte, ces jours passez, de l'arrest du » Parlement de Tolose, pour le registre de la déclaration » du Roy du 1 3 juillet, ne vous sera pas une chose nouvelle, » ayant desjà veu l'arrest. Il est vray que j'ay observé que la » copie de la déclaration collationnée par le greffier du n Parlement, et qui a esté envoiée par les sièges imprimée, » ne contient point la clause des intendans estendue, mais » seulement que le Roy a révoqué les intendans en aucunes » province, [ce] qui est une altération au texte de la décla- » ration qui liera les mains à M. de Breteuil, puisque l'arrest » du registre l'a expliquée pour ceste province contre la » teneur de la véritable déclaration.

» J'ay des nouvelles de Rome, du dixiesme, que Monsieur » de Périgueux et moy devions estre préconisez le dix- )) septième de ce mois, que l'on espéroit y devoir estre tenu » consistoire.

» Quand je n'aurois eu autre utilité en mon voyage, » Monseigneur, que d'espargner trente pour cent de remise » de mon argent à Rome par le moyen de mes marchans, et

» donner quelques ordres à mes aiïaires domestiques, je » Testimerois bien entrepris (i). »

Les événements vont vite aux heures de crise. Sans que Bosquet s'en doutât, ils avaient marché à Paris.

Se prévalant du gain de la bataille de Sens, la considérant comme une de ces occasions uniques qu'un Pouvoir qui veut être fort ne doit point négliger de mettre à profit, le cardinal Mazarin, d'accord en cela avec tout le conseil de Régence, s'était décidé à frapper un grand coup, capable, prétendait-

(i) Bibliothèque nationale, manuscrits français 17390, folio 161. Nar-

bonne, 3 1 août 1643 . Autog. — Ce voyage de Bosquet en Languedoc et à

Narbonne n'avait pas eu, paraît-il, que des interprètes bienveillants.

Certains, dans l'entourage de Séguier, s'étaient livrés à ce sujet à des

commentaires dont nous ne connaissons pas la nature, mais qui devaient

être particulièrement désobligeants pour le protégé du Chancelier.

Bosquet s'en indignait dans la même lettre : « Je puis vous assurer,

» Monseigneur, et Vostre Grandeur en est pleinement esclaircie, que

» les motifs que l'on a voulu vous dire sont faux. A Dieu ne plaise,

» Monseigneur, qu'il y ayt rien dans mon cœur de couvert à vos yeux.

» Hors de mes péchés, qu'il vous seroit fâcheux de regarder, il n'y a

» point de pensée qui vous soit cachée. Je dois cette sincérité à tant de

» bonté que vous avez toujours eue pour moy, aux grâces dont vous

» m'avez comblé, et à mon devoir et à mon honneur qui ne peuvent pas

)) souffrir que je déguise aucune chose à une personne à qui je dois tout.

» Jugez, Monseigneur, s'il vous plaît, de la candeur et de l'amitié que

» peuvent avoir pour moy les personnes qui vous ont approché pour vous

» suggérer une telle calomnie par laquelle je supplie très humblement

» Vostre Grandeur de discerner celles que l'on pourroitavancer contre

» un absent qui n'a pas moyen de se deffendre. J'espère pourtant en

» vostre bonté et en la protection du Ciel qui ne m'ont point délaissé en

» toute la suite de cette affaire, et qui ont surmonté glorieusement les

» obstacles que les hommes y auroient opposé.

» Bien que de Rome l'on ne me fasse aucune difficulté en mon affaire, » néantmoins, Monseigneur, il y a souvent des longueurs qui peuvent » estre surmontées par l'affection de Monsieur l'ambassadeur. C'est ce » qui m'oblige pour les éviter de supplier très humblement Vostre Gran- » deurdeluy vouloir réitérer mes recommandations. »

il, d'imposer au Parlement et de mettre fin à ses menées révolutionnaires.

Le 26 août donc, tandis que le peuple acclamait Leurs Majestés venues à Notre-Dame pour y assister à un Te Deiim d'action de grâces, deux officiers du régiment des gardes s'étaient présentés au domicile de Broussel et de Pothier de Blancmesnil, les avaient arrêtés en vertu de lettres de cachet et conduits prisonniers : le premier à Saint-Germain et le second à Vincennes (i).

La nouvelle de ce double emprisonnement ne tarda pas à se répandre dans la ville. Aussitôt, des attroupements nombreux se forment dans toutes les rues. On ferme toutes les boutiques, et la foule, impuissante à contenir sa fureur, se transporte jusque sous les fenêtres du Palais-Royal, demandant à grands cris la mise en liberté immédiate de ceux qu'elle appelle les Pères du peuple (2).

Pour apaiser ce tumulte et l'empêcher de dégénérer en sédition, que plus d'une violence sans doute aurait signalée, il n'y avait guère qu'une intervention efficace : celle de l'archev^êque de Corinthe. Le coadjuteur n'avait pas rompu encore avec la Cour. Sa popularité était très grande. Allant à la rencontre des émeutiers, il fit tant par ses discours et par ses promesses, que l'irritation de la foule tomba peu à peu, et le calme rentra dans Paris.

Par malheur, le Gouvernement n'était pas au terme de ses imprudences.

Le lendemain, tout semblait tranquille dans la capitale, et rien n'y trahissait plus au dehors l'effervescence du jour précédent, lorsque la Reine, disposée à ne voir dans cette effervescence qu'un de ces feux passagers qui ne se rallument

(i) Mémoires de La Rochefoucauld, t. L'", (2) Idem.

plus une fois éteints, crut pouvoir sans danger produire une déclaration qui interdisait aux Compagnies de s'assembler. Séguier reçut la mission de porter cet ordre au Parlement, et, pour que la volonté royale fût signifiée avec plus d'éclat, elle voulut que le Chancelier de France se rendît à la Haute- Cour accompagné de toute la pompe de la magistrature (i).

C'était là une grande faute. On ne devait pas éveiller impunément à ce point l'attention d'un peuple impressionnable à l'excès, et non entièrement remis de ses émotions de la veille. Le calme régnait dans la rue ; mais l'apaisement ne s'était pas fait au même degré dans tous les esprits. En réalité, chez plusieurs parmi les plus violents, sourdissaient encore quelques restes d'une colère mal domptée. A la vue de tout cet appareil, en apprenant surtout de quels ordres le Chancelier était porteur, ils éclatèrent, et la sédition recommença, cette fois, avec un caractère plus terrible.

Peu d'instants suffisent pour grossir les rangs des émeutiers. Ils sont bientôt une multitude, chargeant d'injures le Chancelier et l'accablant de malédictions. Des cris de mort même se font entendre. Le lion populaire est déchaîné : maintenant il lui faut une victime.

Séguier voit l'imminence du péril qui le menace. Pour s'y soustraire il n'a plus qu'une ressource : chercher, s'il le peut, un refuge dans l'hôtel de Luynes, qui est sur ses pas; mais la foule se précipite à sa suite, et c'est à peine si le malheureux Chancelier a le temps de se blottir au fond d'une armoire secrète, pratiquée dans l'épaisseur d'une muraille. Pendant ce temps, l'hôtel est livré au pillage ; on parle même d'y mettre le feu si le Garde des sceaux n'est pas découvert.

Fort heureusement, la Cour est avertie de ce qui se passe. Elle envoie le maréchal de la Meilleraye avec trois compa-

(i) CL Histoire du rèo^ne de Louis XI V^ par Reboulet, 1. 1"'. Ann. 1648.

gnies des gardes françaises et suisses. Le Maréchal ordonne aussitôt une charge vigoureuse, refoule les séditieux et réussit à dégager le Chancelier, qui ne s'était jamais cru sans doute si près de mourir.

Deux heures après, il n'y avait pas moins de deux cents barricades dans Paris. On était en pleine Fronde. Le coadjuteur, à qui l'on avait montré beaucoup de froideur à la Cour, malgré l'important service qu'il avait rendu la veille, s'était brusquement tourné contre le gouvernement de la reine. C'était lui le chef de l'émeute, et il allait obliger Anne d'Autriche, le Cardinal et la Cour à compter avec lui.

On peut se faire une idée des impressions dé Bosquet lorsque la nouvelle de ces événements lui arriva à Narbonne. Son affection pour le Chancelier était extrême ; mais il l'aimait en chrétien et en prêtre, c'est-à-dire avec cette force, cette élévation de sentiments et de vues que la Religion communique aux attachements qu'elle consacre. Son cœur ne s'inspirant dans cette circonstance que des considérations de la foi, il ne vit en Séguier qu'une victime du devoir et de la justice, une àme sanctifiée et plus étroitement unie à Dieu par l'épreuve, et il lui écrivit, le 6 septembre, une lettre, la plus belle peut-être qui soit sortie de sa plume, et où se trouve le plus magnifique éloge qui ait jamais été fait du grand Chancelier.

a Monseigneur,

» Le courrier partant de cette ville aussitost qu'il y est » arrivé ne me permit pas d'escrire une juste lettre, et Testât » auquel m'a mis la nouvelle que je viens de recevoir de ce » qui vous est arrivé m'en eust osté la puissance. Et certes, » Monseigneur, l'estonnement dont ce coup de tonnerre m'a » saisi m'a gaigné si fort l'esprit que je ne saurois vous escrire )) qu'en confusion. Je ne puis dire autre chose. Monseigneur,

» sinon bénir la main toute puissante de Dieu qui vous a )) protégé au milieu du péril, et vous a retiré de la gueule du » lion, et qui vous glorifiera à la face des princes et des » peuples par dessus toute la gloire qu'il vous a donné » jusques icy. Les fréquentes agitations des peuples dans » lesquelles les emplois qu'il vous a pieu me donner m'ont » autrefois engagé me donnent une connoissance plus cer- » taine du danger qui se rencontre en semblables occasions » et une assurance plus solide de la providence paternelle de » Dieu sur ceux qui s'y confient. C'est en luy seul que nous » devons jetter toutes nos espérances, et il est à naistre » l'homme qui a espéré véritablement en luy et qui n'en a » point receu de secours. La véritable espérance en Dieu est » autant une pure affection qui nous unit à luy et nous oste » toute crainte, nous mettant dans la main du tout bon et » tout puissant, qu'un mouvement de l'esprit qui réclame son » secours et qui l'attend avec la certitude de la foy. Or, j'ay » recogneu. Monseigneur, en toutes vos actions, une si » grande union à cette Providence divine et à sa sainte » volonté que je ne doute point que ce péril ne vous ayt » trouvé en Dieu, c'est-à-dire hors de la crainte et dans la » confiance qu'un estât si assuré peut donner au milieu d'un » si grand danger. Aussy, sa bonté vous a délivré, et par la » juste reconnoissance que vous rendez à sa protection, elle » vous prépare la couronne que sa providence a toujours » donnée à ceux qui ont souffert la persécution pour la gloire » de son nom et pour le soutien de la justice. Je crois, » Monseigneur, que l'idée que j'avois conceue de vostre vertu » estoit achevée, de mesme que vostre vertu est parfaite. » Mais ce coup de la Providence divine sur vous et le juge- » ment qu'elle a donné au public de son amour en vostre » endroit, adjoustent quelque trait à cette belle image que je )) m'estois formée. Ils élèvent ma pensée de l'ordre de la

morale et de la politique en celuy de la grâce, et me font voirdes beautés en vostre âme que je n'aurois pas aperceues. Je connoissois à la vérité, Monseigneur, vostre fidélité, vostre zèle, vostre résolution, vostre prudence, vostre ardeur au service de Dieu et en celuy du Roy, la force de vostre esprit, vostre confiance dans les périls ; mais Dieu vous ayant esprouvé extraordinairement par ce feu que la fureur d'un peuple insensé a allumé, et vous ayant tiré de ce creuset plus pur et plus éclatant, vostre perfection chrestienne m'a frappé les yeux par sa splendeur, et j'ay esté convaincu en moy-mesme que tout ce que l'on attribuoit à vostre estude, à vostre vertu est maintenant un achèvement de la grâce dont vous avez fait un si glorieux usage en cette rencontre.

» Dieu soit donc bény, encore un coup, Monseigneur, qui, vous ayant fait voir jusques icy comme un ministre parfait, vous a monstre maintenant aux yeux de tout le monde comme un sainct achevé. Je le prie de tout mon cœur qu'il conserve en vostre âme les desseins qu'il a manifesté avoir sur vous pour sa gloire et pour vostre bonheur. Je va à l'autel de ce pas pour vous présenter à Luy avec cette divine hostie que nous Luy offrons, et puisque sa miséricorde vous tire de la fureur de ces enragés, et qu'elle ne veut point que vous soyez sa victime par Teffusion de vostre sang, elle fasse de vostre cœur un holocauste consommé dans son amour.

» C'est la prière,

» Monseigneur,

» De vostre très-humble, très-obéissant, très-

» fidèle et très-obligé serviteur,

» Bosquet.

» A Narbonne, le 6 septembre 1648. » (i) ( i) Biblioth. Nat. Mss. fr., 17390, fol. 189. Autographe.

Le soin de ses propres affaires et les préoccupations d'un ordre plus général, entretenues par la crise politique que traversait la France en ce moment, n'empêchaient pas Bosquet de s'occuper activement des intérêts du Languedoc et d'en plaider la cause avec cette liberté généreuse que nous avons signalée plus d'une fois déjà dans ses rapports avec le Pouvoir.

Le Languedoc lui était particulièrement cher, d'ailleurs. N'était-ce pas sa terre natale ? Et n'allait-il pas, devenu évèque, et en vertu du droit de sa charge, prendre part désormais aux délibérations de ces mômes Etats, où nous l'avons vu siéger, pendant près de quatre années consécutives, au banc des commissaires du Gouvernement ?

L'une des principales richesses de la province consistait alors en grains recherchés, même en Italie, et dont l'exportation était pour elle l'objet d'un commerce étendu. Mais, depuis quelques années, les vaisseaux qui les transportaient n'arrivaient presque jamais à destination. Les galères chargées de la garde des côtes les retenaient (i).

L'exportation ainsi interdite, le Languedoc regorgeait de grains, produits accumulés de plusieurs récoltes, et les négociants ne trouvaient pas toujours à s'en défaire, même à vil prix. C'était, pour laprovince, une nouvelle cause de ruine, et elle devait s'y montrer d'autant plus sensible que ses ressources étaient passablement obérées déjà par les nombreuses exigences du Trésor.

a Par un arrest du Conseil, Monseigneur, écrivait Bosquet » au Chancelier, la traite des bleds a esté interdite hors du » Royaume, et les lieutenans du Roy ont estendu cette » défense hors de la province. Par ce moyen, le peuple n'a » plus de ressource pour payer la taille. Ce sont les grandes

(i) Cont, de VHist. de Lang., t. X^ p. 44, c. 2. Toulouse, édit. Paya.

» misères de cette province que les transports des bleds, » principalement dans l'abondance qu'il y en a eu cette » année dans le Haut-Languedoc, où l'on vend encore le » bled de l'année dernière. Il en a esté embarqué en cette » ville (i) plus de deux mil cestiers depuis le mois de may ; » et, au compte que j'en ay fait faire, les seuls frais des voi- » tures depuis Tolose jusques icy ont passé un million de » livres. Vostre Grandeur jugera de là et le domage que le » Roy en souffrira dans ses droits de la foraine et de l'admi- » rauté, et l'incommodité que le peuple en recevra si cette » défense continue (2). »

Le moment, d'ailleurs, était mal choisi pour mécontenter le peuple et le pousser à bout par des mesures arbitraires. Les agissements de la Fronde ne devaient pas rester absolument sans écho dans les provinces. En Guyenne, en Provence, les esprits fermentaient, violemment irrités, là par les façons hautaines du duc d'Epernon, ici par les procédés tyranniques du comte d'Alais. En Languedoc, le lendemain était peu sûr. Les huguenots tenaient des conciliabules secrets, oh ils se concertaient entre eux sur les moyens à prendre pour ressaisir, au milieu des troubles et dans le désarroi des pouvoirs publics, leur influence perdue. Et ils n'étaient pas les seuls à vouloir tirer parti de ces divisions. La Maison d'Espagne avait Tœil sur nous, et ses émissaires parcouraient le pays. Bosquet avertissait en ces termes le Chancelier :

(( Il serait bon, Monseigneur, de donner ordre secret à » Messieurs les lieutenans du Roy et intendans de prendre

(1) Narbonne.

(2) De Narbonne, 28 septembre 1648. Autogr. — Biblioth. Nat. Mss. fr., 17390, fol. 219.

garde aux déportements des huguenots, car, sous prétexte de visites, ils s'assemblent en nombre chez les principaux de la campagne. J'apprends qu'un homme venant du costé de Castres a fait mention d'une nouvelle ligue, et la qualité de la personne me rend ce discours très suspect. » Il passe tous les jours des gens inconnus, auxquels on ne prend point garde. Un homme de moyenne taille et assez maigre a passé incognito^ courant la poste à six chevaux, venant du costé de la France, homme, à ce qu'il paroit, de condition, accompagné d'un moine augustin qui conoit le pays et la langue. Je n'ay peu scavoir qui c'estoit, quoyque je l'aye fait reconoistre. Il a pris la route du Haut-Languedoc et ne scay s'il n'alloit pas prendre le chemin d'Espagne, n'ayant pas esté passer par la Catalogne. » Un provincial des capucins du royaume de Naples est passé, venant de la Cour du Roy d'Espagne, et ne peut pas estre encore à Marseille. Il m'a dit qu'il venoit de voir le général des capucins qui est en Espagne et qui est son frère. Toutefois j'ay sceu par des religieux qu'il venoit de la Cour d'Espagne pour affaires publiques.... (i) »

On n'y prenait pas garde, assurément. La police, si imparfaite et si insuffisante jusque-là, paraissait avoir totalement sombré dans le désordre de toutes choses et dans l'espèce d'anarchie où la minorité d'un Roi avait contribué à plonger la France.

Un fait curieux le devait révéler mieux encore quelques mois plus tard.

Le duc de Bouillon, frère du vicomte de Turenne, et le coadjuteur ayant ouvert à Bruxelles, par l'entremise de la duchesse de Chevreuse, qui s'y était retirée, des négociations

(i) De Narbonne, le 4 octobre 1648. Autogr. — Biblioth. Nat. Mss. fr., 17390, fol. 23^.

avec l'Archiduc, celui-ci envoyait aussitôt un émissaire chargé de ses offres de service pour les Frondeurs. Et cet émissaire, qui n'était autre qu'un religieux bernardin, nommé Arnolphini, déguisant sa profession sous un costume de gentilhomme et son vrai nom sous le pseudonyme de dom Joseph de Huescas, réussissait à entrer sans obstacle dans Paris bloqué (i).

Singulières mœurs tout de même que celles de ce temps !

Des moines appelés par leurs vœux à la vie contemplative, quittant leurs couvents, endossant librement la cape et ceignant l'épée, pour servir d'instruments à des intrigues de Cour ; un prélat de grande naissance qui sera archevêque de Paris bientôt, et cardinal — celui-là même qui, traçant son propre portrait, ne craindra pas d'écrire qu'il était l'âme la moins ecclésiastique de l'univers — entretenant la révolte, la dirigeant, et prêt à stipuler avec les ennemis de son pays les conditions de l'appui qu'il sollicite pour créer des embarras au Pouvoir ; le prince de Condé, destiné à la pourpre en sa qualité de cadet des Condé, et donnant la mesure de ses aptitudes cléricales en acceptant d'être le généralissime des armées de la Fronde ; la politique introduite dans l'Eglise par quelques ambitieux, restés mondains sous la mître ou sous la bure, alors que des laïques, usurpant à leur tour un rôle qui ne saurait leur convenir, vont écrire sur les questions les plus difficiles et les plus ardues du dogme catholique et faire la fortune du Jansénisme: tel est le spectacle auquel il nous est donné d'assister à cette époque, une des plus troublées de notre histoire.

L'Eglise a vraiment besoin de saints évêques. Ils ne lui manqueront pas, heureusement, et Bosquet sera de ce nombre.

(i) V. VHist. du règne de Louis XIV ^ par Reboulet, t. P', p. 190.

Préconisé par Innocent X, le 29 septembre, il avait eu un moment la pensée d'aller se faire sacrer à Paris. Mais Pierre de Marca, qui avait enfin reçu ses bulles après six ans d'attente, étant venu sur ces entrefaites à Narbonne demander au vénérable M"'" de Rébé l'onction qui fait les pontifes, Bosquet céda au désir manifesté par son ami, que les mêmes autels fussent témoins de leur consécration, et que leur fraternité de plus de vingt ans fût scellée à nouveau et d'une façon plus étroite par une ordination reçue, sinon en même temps, du moins des mêmes mains et à la même source.

Il fut donc sacré à Narbonne, dans l'Eglise de Saint-Just, qui peut-être avait vu son baptême. La cérémonie eut lieu le 20 décembre. Elle fut présidée par Claude de Rébé, assisté de Clément de Bonzi, évêque de Béziers, et de Nicolas Pavillon, évêque d'Alet (i), le futur champion du Jansénisme, que le nouvel élu devait combattre avec tant d'autorité et tant de zèle.

Le 6 janvier suivant, jour de la fête des Rois, François Bosquet faisait son entrée dans son diocèse, au moment même — ou à peu près — où la Reine régente, reculant devant la Fronde, quittait Paris avec le Roi et la Cour, pour se réfugier à Saint-Germain.

(i) V. Fisquet, France Pontificale. — Gallia Christiana.

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