CHAPITRE Xll
Bosquet, évêque de Lodève
SOMMAIRE
Le comté de Montbrun apanage des évêques de Lodève. — Entrée de Bosquet dans sa ville épiscopale. — Il assemble un synode. — Ses visites pastorales. — Triste situation de la plupart des paroisses. — Mesures qu'il prendpour les relever. — Un évêque apôtre. — Sa charité. — Son dévouement pendant la peste.
— Rôlepolitiquedesévèquesau XVIFsiècle. — Réunion des Etatsà Montpellier.
— Ils demandent la révocation de l'édit de Béziers. — Mécontentement des députés, augmenté par les procédés du favori du duc d'Orléans, l'abbé de la Rivière. — Bosquet contribue à calmer les esprits. — Son appréciation sur l'édit de Béziers.
— Le Gouvernement consent à supprimer cet édit. — Troubles en Provence. — Bosquet, négociateur de la paix. — Il tombe malade. — Sescollègues aux Etats le nomment député en Cour. — Rentré à Lodève, il écrit la Vie de saint Fiilcran.
— Un mot sur cette Vie. — Bilan des deux années i6^i et 1652. — Toujours la Fronde. — En Languedoc, agissements des protestants, et provocations du Parlement de Toulouse. — Résistance des Etats contre ce dernier. — Bosquet défend leurs intérêts à la Cour. — Le Parlement se soumet. — Différend de Bosquet avec les prêtres de Saint-Sulpice établis à Clermont. — Ce qu'il faut penser de l'accusation de jansénisme portée contre lui par l'auteur de la Vie de M. Olier.
E devait être un événement considérable au XVir siècle, et dans une petite ville de huit à dix mille âmes surtout, que l'arrivée d'un nouvel évêque. Prince de l'Eglise, les fidèles ne pouvaient manquer de se porter avec enthousiasme à sa rencontre, pour acclamer en sa personne l'envoyé de Dieu. Prince temporel, il devait voir se presser autour de lui ses nombreux vassaux.
Les évêques de Lodève étaient comtes de Montbrun depuis plus de quatre cents ans.
Ruiné aujourd'hui, l'antique manoir de Montbrun, d'oii venait aux évêques ce titre de comte, conservait encore en 1649, malgré les meurtrissures dont les guerres civiles avaient récemment criblé ses murailles, l'aspect sévère et imposant d'un véritable chàteau-fort. Assis sur la dernière des petites collines qui bornent Lodève du côté du sud, et qui dominent la vallée de la Lergue, il dressait fièrement au dessus de la ville ses hautes tours et ses remparts surmontés de créneaux.
Il avait appartenu à l'origine aux comtes de Rodez. Le comte Hugues, pressé un jour par le besoin d'argent, avait consenti, en 1 167, à en partager la propriété avec l'évêque Gausselin de Montpeyroux. Les clauses de cette transaction étaient pourtant assez singulières. L'évêque et le comte, seigneurs de Montbrun au même titre, n'en pouvaient exercer les droits que successivement, de six mois en six mois, à tour de rôle. Le successeur de Gausselin, Raymond de Madières, avait simplifié les choses en achetant au comte Hugues, toujours besoigneux, la possession entière du château et des biens qui en dépendaient. Depuis, par la grâce des Rois, cette seigneurie, érigée en comté, avait acquis une importance de premier ordre. Les évêques de Lodève avaient obtenu de Philippe-Auguste le droit de battre monnaie. Ils étaient devenus hauts justiciers, et, suzerains de tout le pays lodevois, ils commandaient aux vicomtes de Nébian, de Cabane et de Bosc, en même temps qu'aux baronnies de Clermont, de Saint-André, du Castellas et de Montpeyroux (i).
L'entrée de Bosquet dans sa ville épiscopale s'effectua donc, pour toutes ces raisons, au milieu du plus nombreux
(i) Paris, Hist. de Lodèi>e, passim.
concours de clergé et de peuple que Lodève eut vu depuis longtemps dans ses murs. Les usines lodevoises, déjà célèbres, et auxquelles le Gouvernement, depuis Louis XIII, avait confié la fabrication du drap destiné à l'habillement des troupes, restèrent fermées, et les manifestations de la joie publique vinrent ajouter, ce jour-là, à l'éclat des pompes par lesquelles l'Eglise a voulu, dans sa liturgie, qu'on procédât à l'intronisation de ses pontifes.
Il est vrai que, pour beaucoup de ses nouveaux diocésains. Bosquet n'était pas un inconnu.
Au mois d'août précédent, lors du voyage que certains intérêts de famille l'avaient obligé à faire à Narbonne, il avait tenu à visiter au passage, et le prélat dont il allait être le successeur , et le troupeau qu'il aurait prochainement l'honneur et la mission de conduire ; et il avait pu constater déjà avec quelle faveur sa récente promotion était accueillie dans ces contrées. « J'ay veu en passant, écrivait-il à Séguier » à cette époque, j'ay veu en passant Monsieur l'évesque de » Lodève, quy a beaucoup adjousté à ma joye par celle que )) luy et tout son diocèze m'ont tesmoigné de ma nomination ; » et comme c'est, Monseigneur, l'ouvrage de vostre bonté, » il est bien juste que je vous en renouvelle mes très-humbles » remercimens. » (i)
Bosquet n'exagérait certes point en parlant ainsi au Chancelier des sentiments de ses futurs diocésains.
Nous avons trouvé, dans un registre du fonds des récollets de Lodève, une note qui en rend évidemment témoignage. Ecrite en latin, avec cette recherche de l'effet, des antithèses et des jeux de mots qui étaient dans les goûts littéraires du
(i) Lettre du 24 août 1648. — Autog. (Biblioth. nat. Mss. français. n° 17390, folio 1 37).
temps, cette note mérite qu'on lui conserve ici sa physionomie originale (i).
Electio successoris fuît optima^ y est-il dit, quia optiini et ab optimo, non elegit eiun ex onini carne, sed ex onini spiritu. Et^ quia caro et sanguis non revelavit^ ideo idem spiritus qui funduni abstutit obtulit funduruni . A Deo datus creditur, non ab homme, quia electus ex mitlibus, quia elector intendens fuit in cœlum dum eleo-it. Intendens in cœlum vidit Intendentem. Interea vidit
et gavisus est, utque gaudium esset plénum, ipsum quem vidit elegit Episcopum, hoc est Superintendentem.
Ce qui signifie, en traduisant aussi littéralement que peut le permettre la concision du texte : a Le choix du successeur [de Plantavit] fut bien le meilleur [qu'on pût espérer], pour cette raison qu'il s'adressait au meilleur sujet et qu'il était fait par le meilleur des hommes. En désignant Bosquet, Plantavit n'agit pas indifféremment. Il n'obéit pas à des vues humaines, mais à des considérations plus élevées que celles qu'inspire la nature. En réalité, la chair et le sang furent étrangers à ce choix. Le même esprit qui poussait un vieil évêque à se démettre des fonctions qu'il était impuissant à remplir proposait en même temps à ses préférences celui qui pouvait mieux que tout autre en accepter le fardeau. Ainsi, le nouvel élu nous vint, non pas de l'homme, mais de Dieu. Il vint de Dieu, et parce qu'il avait été choisi entre mille, et parce que celui qui l'avait choisi avait les yeux fixés au ciel en le désignant. Regardant le ciel, celui-ci y vit un Intendant. Il le vit et son cœur tressaillit de joie, et, pour que sa joie fût complète, celui qu'il avait vu, il le fit évêque, c'est-à-dire Surintendant. »
A peine installé dans le gouvernement de son église,
(i) Archives départ. — Fonds des récollets de Lodève, folio 1 12.
Bosquet se mit à travailler sans retard aux réformes que les circonstances et le manque de vigueur de l'administration précédente, durant les dernières années de Plantavit, n'avaient rendues que trop nécessaires. Le diocèse de Lodève, nous l'avons dit, laissait à désirer sous bien des rapports. Du moment qu'une main ferme n'avait plus été là pour tenir les rênes, de graves abus n'avaient point tardé à se produire. Les revenus de l'évèché avaient été dilapidés ou détournés par des fermiers malhonnêtes ; le nerf de la discipline s'était partout détendu ; dans le clergé, un peu à tous les degrés de la hiérarchie, et chez ceux-là même que les sévérités de leur règle ou du cloître devaient éloigner davantage, ce semble, des pires écarts, un relâchement déplorable avait succédé à l'austérité professionnelle, et plusieurs s'étaient laissé aller à ne plus connaître, dans leur conduite, aucune réserve.
Le premier soin de Bosquet, pour mener à bien l'entreprise si laborieuse et si délicate qui sollicitait son zèle, et où il ne se dissimulait pas qu'il était appelé à rencontrer plus d'un obstacle, fut d'inviter ses prêtres à se réunir en synode. Le Concile de Trente avait, comme on le sait, mis les synodes en grand honneur, et engagé vivement les évêques à en tenir un, autant que possible chaque année, dans leurs diocèses. Le Concile pensait à bon droit que, pour établir entre les membres d'un même clergé l'entente et les vues communes, sans lesquelles le bien est impossible ou ne s'opère que difficilement, on ne saurait trouver rien de mieux que les assemblées de ce genre. Les liens de solidarité qui unissent les prêtres entre eux y ont nécessairement plus de force. Les bons s'y ressentent de l'influence des meilleurs et s'imposent à leur tour à l'imitation des tièdes. L'action de l'évêque, d'autre part, y est plus directe, plus immédiatement efficace.
Qu'il donne des ordres ou des conseils, ces conseils ou ces ordres, consacrés aussitôt par l'obéissance du plus grand nombre, y prennent le caractère d'une de ces lois d'autant plus difficiles à enfreindre qu'elles cessent d'être l'expression de la volonté d'un seul homme pour devenir celle de l'opinion.
Bosquet n'eut qu'à se féliciter des résultats de son synode. Il eut la joie de voir les règlements qu'il proposa universellement acceptés, et tous les prêtres placés sous sa juridiction, — les relâchés se trouvant emportés eux-mêmes dans le mouvement, — disposés à se soumettre aux salutaires exigences de la discipline ecclésiastique.
Ce fut alors que, pour achever par le détail l'œuvre commencée, il voulut visiter une à une toutes les paroisses de son
diocèse.
De bien tristes surprises l'attendaient au cours de cette première tournée pastorale. Les guerres de religion, qui avaient si longtemps agité les Cévennes, s'étaient signalées, dans le territoire de Lodève surtout, par des excès et des violences dont Bosquet devait retrouver à tout instant le souvenir. Ici et là, quelques pans de murs calcinés marquaient seuls la place occupée jadis par d'antiqueséglises, dont l'origine se rattachait, pour quelques-unes du moins, à l'établissement même du Christianisme dans le pays. De modestes granges, hâtivement appropriées aux besoins du culte, des constructions sans caractère et restées le plus souvent inachevées, remplaçaient maintenant ces sanctuaires vénérés des premiers âges. Quant aux églises que le fer ou le feu des huguenots n'avaient pu détruire, elles attestaient, par les traces demeurées visibles des assauts qu'elles avaient subis, qu'elles ne tenaient encore debout que parce que le temps avait sans doute manqué aux démolisseurs. Depuis, on avait bien essayé de réparer le plus possible les dégâts commis par
les protestants ; mais les crises incessantes de la politique, les troubles dont avait souflert la province, le défaut de ressources, avaient contraint les bonnes volontés à se réduire aux restaurations les plus urgentes. On était allé au plus pressé, et encore, en quelques endroits, le zèle de certains bénéficiers ecclésiastiques n'étant pas ce qu'il devait être, le plus pressé même n'était pas fait. Qu'on se figure des voûtes en partie défoncées laissant pénétrer l'air et la pluie par de larges crevasses, des fenêtres sans vitrage et dépourvues de châssis, des portes dont les ais mal joints tenaient à peine, un sol tout nu, que ne recouvrait plus aucune dalle ; puis, en guise d'autel, une table de pierre surmontée d'un gradin, où de misérables chandeliers de bois étaient alignés ; dans le vestiaire une pauvreté, un dénûment presque absolus, des ornements dépareillés et usés, pour tous vases sacrés, un ostensoir et un calice du plus vil métal. C'était tout ce qu'on peut imaginer de plus navrant (i).
Il appartenait à l'évêque de mettre un terme à tant de misère. Bosquet y employa toute son énergie; ses ordres, sous ce rapport, furent d'une rigoureuse sévérité. Aux bénéficiers infidèles il prescrivit, sous peine de poursuites devant les tribunaux et de châtiments exemplaires, l'accomplissement intégral des obligations de leur charge ; il leur enjoignit de pourvoir sans délai, et de la façon la plus convenable, atout ce que commandaient et la dignité du saint-sacrifice et du ministère ecclésiastique, et la majesté de nos églises. Il fit à la charité de tous un appel chaleureux, et, sûr d'avoir été entendu, il entrevit le jour prochain où le diocèse de Lodève se relèverait de toutes ses ruines.
( I ) On ne s'étonnera pas de ce que nous disons ici de quelques églises du Lodevois quand on saura ce qu'étaient devenues, pour les mêmes causes, certaines églises de notre diocèse de Montpellier.
Trois mois après sa prise de possession, il en manifestait l'espoir dans une lettre qu'il écrivait à Séguier. C'était au lendemain des négociations que le Chancelier avait engagées à Rueil, au nom du Roi, avec les délégués du Parlement et de la Fronde. Ces négociations, habilement conduites, avaient eu d'excellents résultats qui, malheureusement, devaient peu durer. Le Parlement et la Fronde, acceptant les conditions de la Cour, avaient déposé les armes, et le Roi, la Reinemère et le Cardinal étaient rentrés à Paris.
(( Monseigneur, écrivait Bosquet, vous avez trop de part )) dans l'heureux succès des troubles de Paris et du rétablis- » sèment de l'autorité du Roy dans cette ville, pour ne pas )) vous témoigner la joye que j'en ressens et pour l'intérêt » public et pour le vostre particulier. Je suis attaché, Mon- » seigneur, à ce dernier par tant de liens que je vous assure » que pendant toute cette obscure nuit je n'ay pu jouir du » moindre repos en mon âme, vous sachant engagé par vostre » dignité et par vostre rôle au service du Roy dans des tra- » vaux insuportables à tout autre esprit que le vostre. Bény » soit Dieu, Monseigneur, qui vous a tiré heureusement de » ce labyrinthe, et qui vous conservera, si mes vœux sont » exaucés, dans votre prospérité et dans les grâces abon- )> dantes dont il vous a prévenu. C'a été mon seul recours » dans le récit que l'on me faisoit de toutes ces calamités » passées, ma condition présente m'ayant privé du moyen » de vous rendre aucun service, mais m'ayant mis en estât r, d'offrir à Dieu pour vous les prières de plus de quarante » mil âmes qui sont sous ma conduite. Elles n'ont point » cessé, durant tous ces troubles, de se présenter à son » throne pour obtenir la tranquillité de cet Estât et vostre )) félicité. Et je puis vous protester. Monseigneur, que dans ); toutes les fonctions de ma charge, auxquelles j'ay vaqué
» incessamcnt depuis mon sacre, soit dans mes visites, soit » dans mon synode, vos intérêts ont esté à la teste de ceux » que j'ay présenté, et ne cesserai point de le faire tous les » jours de ma vie.
» J'attens la convocation des Estats de cette province, » Monseigneur, pour partir après pour la Cour, et s'ils diffè- » rent d'estre tenus, je différerai mon voyage jusqu'au mois » de septembre et d'octobre, pour avoir l'honneur de passer » l'hiver auprès de vous. Je profite cependant de ce délay, » ayant du temps pour restablir le spirituel et le temporel de » mon diocèse que j'ay trouvé perdeu entièrement en l'un et » en l'autre, et j'espère de la miséricorde de Dieu qu'il me » faira la grâce de le laisser en bon estât avant mon départ. » Je le suplie de tout mon cœur. Monseigneur, de vous conn tinuer ses grâces et à toute vostre famille et demeure avec » respect, Monseigneur,
» Vostre très-humble, très-obéissant, très- » obligé et très-fidèle serviteur.
» François, év. de Lodève (i). »
Pour « rétablir le spirituel » de son diocèse, comme il le disait. Bosquet avait pris de tous les moyens celui qui pouvait le moins manquer de réussir. Il payait largement de sa personne et prêchait d'exemple.
Négligeant tout faste et toute pompe, oubliant volontiers sa qualité de seigneur pour ne plus voir dans les diocésains qu'il visitait que des fils, dont la grâce de Tépiscopat l'avait fait le père, il n'avait point hésité, malgré les ménagements auxquels l'obligeait une santé qui ne s'était jamais bien remise, et que des crises aiguës devaient souvent compro-
(i) Lettre du 2^ avril 1649. — Autog. (Biblioth. nat. Mss. français, n'^iy^ô}, folio, 123.)
mettre, à parcourir à pied la plus grande partie de ces montagnes (i). Chemin faisant, on l'avait vu s'arrêter avec des villageois, écouter complaisamment leurs doléances, compatir à leurs besoins en leur ouvrant sa bourse, et les laisser ravis de la bonté et de la générosité de son cœur, autant que de la simplicité de ses manières.
C'est ainsi qu'il préparait les voies à son apostolat. Car, dans chaque commune, dans chaque bourgade, l'évêque ne dédaignait point de descendre au rôle de simple missionnaire. Il catéchisait, et, comme le dernier des prêtres de sa suite, il acceptait d'entendre en confession les fidèles qui ne craignaient pas de s'adresser à lui. Et ceux-ci, on peut bien le penser, étaient nombreux. Le confessionnal du pauvre évêque était souvent envahi ; mais, quelque importun que dût lui paraître parfois l'engouement dont il était l'objet, il ne laissait pas que de céder, avec la meilleure grâce du monde, à ses exigences. Il se disait que, la popularité a beau être une récompense, elle ne procure pas que des douceurs. Par les devoirs nouveaux qu'elle impose, par les obligations qu'elle crée, elle est aussi un fardeau. Donc, absorbé par un ministère incessant, Bosquet, loin de trouver la charge trop lourde, bénissait Dieu, au contraire, de ce qu'il lui permettait d'être utile. Et, en effet, la peine qu'il se donnait portait ses fruits. Partout, sur ses pas, la religion des catholiques s'affermissait. Là où des groupes protestants s'étaient formés, nombre d'entre eux, remplis d'admiration pour sa vertu, demandaient à rentrer dans le giron de l'Eglise, et l'Evêque, consolé et encouragé, ne pensait plus à ses fatigues.
La charité et le dévouement de Bosquet, du reste, ne devaient jamais se démentir. Ainsi, l'année suivante, un grand jubilé fut promulgué. Les conditions en étaient assez dures,
(i) Fisquet, France pontificale (diocèse de Lodève).
et Bosquet, pour s'y conformer, ordonna à ses diocésains de venir prier au moins une fois dans sa cathédrale.
Qu'allaient faire maintenant les pauvres gens disséminés dans toutes les paroisses du diocèse ? L'insuffisance de leurs ressources ne les obligerait-elle pas à rester chez eux et à renoncer par cela même au bénéfice des indulgences ? Et s'ils se rendaient à Lodève, comme il était bon qu'ils y vinssent, comment trouveraient-ils à se nourrir ?
Le cœur de Bosquet s'émut à cette pensée. Aussitôt, il commanda à son intendant d'acheter des provisions le plus qu'il pourrait. En même temps, un peu partout, les indigents furent prévenus qu'ils n'avaient qu'à se présenter au palais épiscopal, où tous les jours on leur distribuerait des vivres (i). Et de vrai, tant que dura le jubilé, le palais épiscopal, devenu l'hôtellerie des pauvres, leur resta ouvert. Cite-t-on beaucoup de traits de charité plus beaux que celui-là dans la vie des plus saints évoques ?
En 1652, la peste, qui avait fait tant de victimes dans le haut Languedoc, vingt ans en deçà, apparaissait pour la première fois dans les Cévennes, après avoir ravagé la Provence, le Comtat-Venaissin et les deux cités de Beaucaire et de Nimes (2). L'air si frais ^t si pur des montagnes n'en préserva pas Lodève, ni la ville de Clermont, sa voisine. Celle-ci fut particulièrement frappée par le fléau, et la mortalité y atteignit bientôt un chiffre effrayant.
Dans cette extrémité. Bosquet donna plus que jamais la mesure de sa grande àme. Obligé de compter avec sa santé toujours chancelante, il ne songea pas un instant à s'éloigner du foyer de l'épidémie. On le vit à Clermont, à la tète de son clergé, porter des consolations aux mourants (3), raffermir les
(i) Fisquet, France pontificale.
(2) Dom Vaissette, ///s/, de Languedoc, t. IX, p. )^.
(3) Fisquet, loc. cit.
courages abattus, et, le Ciel aidant, obliger le terrible fléau à reculer devant son héroïsme. Ce qu'il opéra de conversions dans des circonstances aussi critiques, nous n'avons malheureusement plus de documents certains qui nous l'apprennent; mais on peut affirmer sans crainte qu'elles furent nombreuses. La foi des peuples ne perd jamais rien à constater, aux heures dangereuses, comment leurs évêques et leurs prêtres se sacrifient, et comment, au besoin, ils sauraient mourir.
Tout en s'imposant ainsi, par sa charité et son zèle, à la vénération et à l'amour de ses diocésains. Bosquet avait pris sa place d'emblée au premier rang dans les Assemblées de la province, en attendant que les circonstances, qui n'allaient pas tarder du reste, lui permissent de jouer un rôle plus important sur un plus grand théâtre et de devenir également un des premiers dans l'épiscopat de son pays.
Le clergé qui, suivant un mot déjà ancien et bien connu, avait fait la France a comme les abeilles font leurs ruches », était resté investi du droit de s'occuper de ses affaires. Il était le premier corps de la nation, le plus instruit, à coup sûr, et le plus habile, et la prospérité du royaume n'avait pas eu précisément à souffrir de son influence.
De cet état de choses, il ne subsiste plus rien aujourd'hui. D'autres idées, d'autres opinions et d'autres mœurs ont remplacé les idées, les opinions et les mœurs d'autrefois. La société nouvelle s'est fondée sur d'autres assises. La Religion a vu la Politique se séparer d'elle en un divorce éclatant ; et la Politique, par le fait, est devenue pour le clergé une arme à deux tranchants dont il vaut incontestablement mieux, pour toutes sortes de bonnes raisons, qu'il ne se serve pas. Mais, alors, l'ingérence du clergé dans les affaires publiques, universellement acceptée d'ailleurs, était un bienfait. Nous en demandons pardon aux hommes à préjugés qui pourront nous lire. Ce passé, qui est bien mort et qui, à tant de points
de vue, hélas ! méritait de mourir, n'était cependant pas aussi noir sous toutes ses faces que d'aucuns l'ont voulu prétendre. Par exemple, dans un pays d'Etats comme le Languedoc — nos registres locaux en font foi — et à une époque où le despotisme et l'arbitraire de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, ouvrant la porte aux pires abus de ce qu'on est convenu d'appeler l'ancien régime, battaient en brèche toutes les immunités de la province et aggravaient incessamment les charges des contribuables, on vit nos évêques résister courageusement aux prétentions de la Cour, et se faire, avec une éloquence souvent couronnée de succès, les avocats du pauvre et les défenseurs de la liberté.
Les Etats, dont Bosquet disait dans sa lettre au Garde des sceaux qu'il attendait la convocation, s'ouvrirent le T' juin 1649, ^ Montpellier, dans la grande salle de l'hôtel de ville.
Il était d'usage que les députés, avant de commencer leurs travaux, envoyassent quelques-uns d'entre eux saluer au nom de l'Assemblée ceux des hauts fonctionnaires du Gouvernement admis aux séances. Bosquet, le dernier promu des évèques du Languedoc, mais que tous se rappelaient avoir vu siéger aux Etats en qualité d'intendant, fut désigné par le suffrage unanime de ses pairs pour présider une double délégation chargée d'apporter le témoignage des respects des représentants de la province au lieutenant-général du gouverneur, Scipion Grimoard de Beauvois, comte de Roure, et à l'intendant M. de Breteuil (i).
Le dimanche 6 juin, il célébra la messe du Saint-Esprit (2).
Le pays traversait en ce moment une phase singulière-
(i) Il était accompagné : dans sa visite au comte de Roure, del'évêque d'Uzès et des barons de Rieux et de Ganges ; dans sa visite à M. de Breteuil, du baron de Ganges et des députés de Lodève et de Narbonne. (Arch. dép. — Délibérations des Etats. Année 1649).
(2) Ibid,
ment critique. La Fronde, malgré la paix de Rueil et l'amnistie générale qui en avait été la principale clause, continuait à tenir le ministère en échec. Mazarin, contre qui on avait excité à Paris les colères du peuple, était sorti de nouveau de la capitale, et la Reine-mère et son fils, obligés de soutenir leur premier ministre, s'étaient retirés avec lui et la Cour, dans une sorte d'exil, à Compiègne.
Pendant ce temps, les provinces ne cessaient pas de s'agiter. La Provence et la Guyenne étaient en feu. Peu ou prou, tous les Parlements s'étaient laissés entraîner à l'esprit de révolte, et, ce qu'il y avait de plus regrettable en tout cela, c'est que les prétextes ne faisaient pas défaut pour légitimer cette opposition et lui donner, aux yeux même des plus timorés, toutes les apparences d'un devoir.
En Languedoc, où l'on avait dCi si longtemps courber la tête sous la main de fer de Richelieu, on aspirait à une revanche. Les circonstances étaient évidemment favorables, et l'on se prenait à revendiquer bien haut maintenant les libertés et les privilèges dont l'édit de Béziers, donné en 1632, avait prononcé l'abolition.
Cet édit avait été on ne peut plus funeste à la province. Il est vrai que le Roi, par des déclarations postérieures, en avait annulé quelques articles, et que le grand Conseil, dans plusieurs de ses délibérations, avait dérogé à certains autres ; l'édit n'en subsistait pas moins comme une menace. Or, on ne voulait plus tenir de la condescendance du Pouvoir, à titre de grâce ou de faveur, ce qui était, somme toute, le droit ancien du Languedoc, celui-ci n'ayant été réuni à la Couronne que sous la clause expresse qu'on respecterait ses immunités.
Au mois de mai 1649, ^^ Parlement de Toulouse avait donc rendu deux arrêts, ordonnant d'une part qu'il fut sursis dorénavant à toute exécution de l'édit de Béziers, et défendant
d'autre part aux receveurs des tailles d'exercer aucune contrainte envers les débiteurs du Gouvernement, pour des impôts levés dans la province, aux termes de ce môme édit.
On pense si des arrêts de ce genre furent accueillis partout avec enthousiasme. Le Parlement, par son initiative, s'était fait l'écho de l'opinion, et il fut bien facile aux commissaires royaux de s'en convaincre, lorsque, dès l'ouverture des Etats, ils constatèrent que, sur cette question de la révocation de l'édit de Béziers, il n'y avait pas un écart dans les suffrages.
(( Monseigneur, — écrivait Bosquet à Séguier, le8juin(i) — l'arrest que le Parlement de Tolose a donné pour faire raporter l'édict de l'année 1632 a tellement eschauffé les esprits de cette province que je voi une conjuration universelle dans nos Estatz pour se remettre en Testât où l'on estoit auparavant cet édict ; de sorte que si cette chaleur continue, je n'estime pas. Monseigneur, qu'il soit en la prudence de tous les hommes d'éviter ce coup. Tout ce que l'on pourra faire en ce cas-là sera de présenter des moyens ) si difficiles pour parvenir a ceste fin que le peuple s'en ) dégouste, ou de le porter à recourir au Roy, affin que par ce ) moyen son auctorité soit conservée, et que, par autre ) voye, il tire de la province le secours qui lui est nécessère. ) Il est vray. Monseigneur, que les temps sont si calami- ) teux que je ne voy pas comment l'extrême pauvreté du peu- ) pie pourroit lui permettre de donner des contributions > extraordinaires ; et les esprits si animés par l'exemple des ) autres provinces que, leur pauvreté cessant, on auroit de ) la peine à les persuader. Je vous rendrai compte, Mon-
(i) De Montpellier, le 8 juin 1649. Signature seule autog. (Biblioth, nat. Mss. français, n° 17392, folio 5^.)
» seigneur, de ce qui se passera digne d'estre sceu de vous » et serai toute ma vie avec respect, Monseigneur,
» Vostre très humble, très obéissant, » très fidèle et très obligé serviteur,
» François, évèque de Lodève. »
Point n'était besoin, malheureusement, de l'exemple des autres provinces pour animer les esprits en Languedoc. Le mécontentement et l'irritation qu'on y rencontrait avaient des causes plus directes, et qui devaient exercer sur le pays une influence autrement profonde. Le duc d'Orléans, toujours insouciant et léger, avait laissé peu à peu son autorité passer aux mains de son conseiller intime, l'avide et ambitieux abbé de la Rivière. Celui-ci ne s'était point gêné pour en abuser de la façon la plus odieuse. On l'avait vu se moquer effrontément de toute justice, employer à plaisir les procédés les plus yexatoires, imposer ses candidats pour la députation aux Etats généraux que la Reine régente avait résolu de convoquer à Orléans, entraver par tous les moyens en son pouvoir la liberté des élections consulaires et des délibérations des conseils de ville ; attentat extrêmement grave que celui-là dans une province comme la nôtre, où les communautés se montraient jalouses à l'excès de leurs franchises, et contre lequel le député de Toulouse devait protester aux Etats avec une telle violence qu'on put se demander un instant si le feu n'allait pas, séance tenante, être mis aux poudres.
Ajoutez à cela que les personnages les plus recommandables de l'Assemblée, notamment les archevêques de Narbonne et de Toulouse, avaient été aussi maltraités que possible par l'indigne favori du gouverneur. Un gentilhomme nommé de Sourques, entièrement dévoué à la Rivière, n'avait pas craint, dans son zèle à obéir aux instructions qu'il en avait reçues, de bafouer publiquement le vénérable archevêque de Tou-
louse. Quant à rarchevôque de Narbonne, coupable d'avoir défendu à la Cour les droits de la province contre les tentatives d'une tyrannie qui semblait ne plus vouloir connaître de limites, la Rivière l'avait grossièrement insulté et menacé même, en plein palais du Luxembourg. Puis, profitant de l'absence de ce prélat, il avait envoyé l'ordre au sieur de Fromond, secrétaire des commandements du duc d'Orléans, de réunir toutes les troupes qui se trouveraient dans le Languedoc et de les conduire dans les terres de l'archevêque pour les dévaster (i).
On peut se faire une idée de l'émotion causée dans l'Assemblée par le récit de tels méfaits.
Etant donnée la situation générale du pays, avec l'impuissance du Pouvoir et les dispositions plus qu'équivoques d'un Parlement hésitant entre la soumission et la révolte, avec l'effervescence surtout qui régnait en Guyenne et en Provence, dont une prise d'armes du Languedoc eût merveilleusement servi toutes les colères, et où celui-ci eût été sûr de ne trouver que des alliés. Dieu sait à quels excès les propositions incendiaires du député de Toulouse auraient pu porter les esprits, s'il y avait eu dans les Etats moins de sagesse! Il s'y rencontra heureusement quelques modérateurs, comme Bosquet. Grâce à eux, les résolutions inspirées par le ressentiment furent écartées, et l'on conclut à la nécessité de ne point ajouter aux troubles du royaume par une insurrection qui ne pouvait profiter qu'aux ennemis de la France.
Une lettre de Bosquet, écrite à Séguier le 1 5 juin, nous montre le rôle joué par lui dans ces conjonctures délicates. L'évêque de Lodève y met toutefois beaucoup de réserve, en homme bien élevé qui ne parle de soi que discrètement, pour n'avoir pas à le faire trop longuement à son avantage.
(i) Dom Vaissette, Histoire de Languedoc, t. X, p. 38.
« Une fièvre de quelques jours m'a dettenu au lict pendant )) la sepmaine dernière, disait-il, et durant ce temps-là ont » esté prises des délibérations dans les Estatz de porter quel- » ques plaintes au Roy, que MM. l'Evesque d'Albi et le » comte de Rieux., et les consuls de Narbonne et de Mont- » pellier, envoyés exprès, vous auront fait entendre avant la » réception de cette lettre, et comme c'est une affaire qui » s'est passée en mon absence je ne puis vous en rendre » compte (i).
» Hier matin, on faillit alumer le feu dans la province sur » quelques propositions que le député de Tolose vouloit » faire (2). Et sans la résistance vigoureuse de Messieurs » les Prélats et Barons, nous nous engaigions dans un pas » bien dangereux pour ne pas dire criminel ; dans laquele » résistance ayant eu quelque part sans me flater et ne » cherchant autre satisfaction que celle de ma conscience, » j'ayme mieux, Monseigneur, que vous en sachiés le détail » par la bouche d'autruy que par mes lettres.
» Aujourd'hui, sur la lecture de la response faite par Sa » Majesté au cahier de nos doléances, Messieurs l'Arche- » vesque de Tolose, le marquis de Cauvisson, le baron de » Villeneufve et moy, avec quelques-uns du Tiers-Etat, avons » esté commis pour examiner l'édict de Béziers et voir en
(i) « L'archevêque de Narbonne, celui de Toulouse, l'évêque d'Albi, » le baron de Rieux, de Rossel, consul de Montpellier, Fabre, consul » de Narbonne, et de Roux, syndic-général, furent nommés, disent les » registres des Etats, pour porter les justes plaintes des outrages et » injures que la province avait reçus de l'abbé de la Rivière. (Séance du 9 juin.)
(2) Il s'agissait, comme nous l'avons dit, de sauvegarder la liberté des élections et des délibérations consulaires. Les Etats se contentèrent de décréter que ni les gouverneurs des villes, ni leurs lieutenants ne pourraient à l'avenir assister à ces élections pas plus qu'aux réunions des Conseils. (Séance du 14 juin.)
» quoi il est contraire à nos libertés et privilèges. Vous
» jugés bien, Monseigneur, des conséquences, et j'estime
» que nous fairons beaucoup si nous pouvons sauver l'autho-
» rite royale, comme en mon particulier j'y suis bien résolu,
» quand il y iroit de ma vie ; mais c'est le malheur de ce
» pauvre Estât et de cette province misérable que l'amour et
)) le respect pour le Prince n'est plus en son ancienne
» vigueur.
» Je prie Dieu qu'il nous esclaire de ses lumières, et nous ') appuyé de sa force ; qu'il comble vostre personne de toute » sorte de bénédictions que je vous souhaite,
» Monseigneur, en qualité de » vostre très-humble, très-obéissant, » très-fidèle et très-obligé serviteur,
» François, Ev. de Lodève (i). »
Le résultat de l'enquête à laquelle Bosquet et les autres commissaires nommés avec lui étaient chargés de se livrer, relativement à l'origine de l'édit de Béziers et à l'application que le Gouvernement en avait faite jusqu'à ce jour, fut de donner entièrement raison aux réclamations de la province.
On découvrit que ce malencontreux édit avait été promulgué contre toute justice, et qu'aucune raison sérieuse ne le légitimait. On avait voulu punir le Languedoc de ce qu'on avait affecté d'appeler sa rébellion, et empêcher à l'avenir la mauvaise administration de ses deniers ; mais ce n'avaient été là que des prétextes aussi peu fondés l'un que l'autre.
En effet, le Languedoc, pris dans l'ensemble de ses habitants, s'était montré constamment fidèle à l'autorité royale, même aux heures les plus critiques. On ne pouvait citer que
(i) De Montpellier, i^ juin 1649. — La signature seule est autographe. (Archives nationales, Mss. fr., n° 17392, fol. )8.)
deux villes, Béziers et Pézenas, où cette autorité avait malheureusement été méconnue. Encore, ces deux villes étaient-elles jusqu'à un certain point excusables. Leurs gouverneurs et leurs garnisons, trahissant le prince qui les y avait établis, étaient passés au camp des rebelles, et, l'ennemi occupant la place, il leur eût été bien difficile de se défendre. Toutes les autres communautés de la province étaient restées inviolablement attachées au parti du Roi. Certaines d'entre elles même avaient donné de leur dévouement des gages dont le Cardinal eût assurément mieux fait de se souvenir. Ainsi, la ville de Narbonne, sur le seul soupçon que son gouverneur entretenait des intelligences avec les révoltés, l'avait honteusement chassé de ses murs. A Beaucaire, les habitants avaient assiégé et pris la citadelle, dont la garnison s'était déclarée pour le duc d'Orléans. Ce duc d'Orléans, qui alors conduisait la révolte, était devenu depuis lieutenant-général du Royaume et gouverneur de la province. Etait-il juste, après cela, de s'obstiner à traiter le Languedoc en coupable, de continuer à le punir d'une insurrection à laquelle il était évident qu'il s'était opposé, au contraire, de toutes ses forces ?
Quant à la gestion de ses finances, elle avait été officiellement reconnue irréprochable. Louis XIII avait fait examiner en son Conseil les comptes de vingt ans des trésoriers de la Bourse. Or, ceux qu'il avait chargés de cet examen avaient formellement déclaré, dans leur rapport, que jamais deniers publics n'avaient été administrés avec plus de sincérité et d'économie (i).
L'édit de 1632 n'avait donc pas sa raison d'être. Il était né de l'arbitraire, et l'arbitraire seul l'avait maintenu. On ne l'avait pas même fait vérifier au Parlement, formalité cepen-
(i) Voir Dom Vaissette, Histoire de Languedoc, t. X, p. 41.
dant indispensable, suivant les constitutions du Royaume, et faute de laquelle il ne pouvait être rendu obligatoire. La province, contrainte à le subir, n'avait laissé passer aucune occasion de protester contre sa teneur, et de demander qu'on en revînt aux termes du premier contrat lui garantissant la libre jouissance de ses franchises. Le Roi, de son côté, avait dû tenir compte de ces réclamations, que rien ne lassait. Il avait semblé n'attribuer lui-même à l'édit de Béziers d'autre valeur que celle d'une mesure essentiellement provisoire. S'il en avait usé, ce n'avait jamais été que timidement en quelque sorte, et sous la réserve expresse qu'il n'entendait préjudicier en rien aux privilèges de la province. N'était-ce pas avouer implicitement que cet édit était contraire à toute justice ? Et du momentqu'on reconnaissait cela, n'était-il pas plus simple de le supprimer ?
Ainsi pensèrent Bosquet et les députés chargés d'étudier avec lui cette question. Ils exprimèrent leur avis dans un rapport où les formules les plus respectueuses atténuèrent, sans la dissimuler, l'énergie de leurs remontrances. Cet acte eut une grande portée, et il n'y eut personne dans les Etats pour se faire illusion sur le sort réservé désormais à l'édit de 1632. Ce malheureux édit avait vécu.
Peut-être bien, en des temps plus calmes, le Gouvernement eût-il opposé, comme il l'avait fait si souvent d'ailleurs, une fin de non-recevoir absolue aux réclamations de la province. Mais, en présence ' des troubles qui agitaient la Provence et la Guyenne, la Provence surtout, il ne se dissimulait pas que mécontenter le Languedoc serait un acte particulièrement impolitique et maladroit en ce moment. On avait tout à gagner à maintenir celui-ci dans les dispositions pacifiques où il se trouvait. L'exemple de sa fidélité et l'influence de ses représentants pouvaient être d'un grand secours pour apaiser, l'effervescence des peuples voisins.
Lui refuser dès lors ce qu'il demandait, quand ce qu'il demandait était si légitime, c'était vouloir le pousser à bout, et courir à des aventures dont les conséquences étaient extrêmement redoutables. Le Gouvernement n'avait plus assez de force pour imposer ses prétentions. Il céda; et ses commissaires durent venir déclarer à l'Assemblée, en son nom, que le Languedoc n'allait plus tarder à être remis en possession de ses privilèges (i).
Ils n'eurent qu'à se féliciter de cette démarche. Déjà quelques villes languedociennes, confinant à la Provence, commençaient à s'animer. Le peuple provençal ayant, d'après les ordres du Parlement d'Aix, pris les armes contre son gouverneur, le comte d'Alais, celui-ci avait obtenu du duc d'Orléans, par l'entremise du prince de Condé qui le protégeait, l'autorisation d'emprunter des troupes aux régiments de Languedoc pour combattre les rebelles (2). Ces troupes, tirées d'un peu partout, devaient se concentrer sur la limite des deux provinces et y établir leurs casernements.
Or, c'était là, pour quelques villes voisines du Rhône, une perspective passablement irritante. Elles n'admettaient pas que, pour réprimer la révolte en Provence, on les soumît à d'aussi lourdes charges ; et Beaucaire, plus particulièrement menacé, venait d'envoyer une délégation aux Etats pour les prier d'empêcher la réalisation d'une mesure par suite de laquelle les intérêts majeurs de plusieurs communautés, et peut-être même la paix du pays, pouvaient être sérieusement compromis.
(i) L'édit de Béziers ne devait être définitivement révoqué, et sa révocation enregistrée au Parlement, que le 9 novembre.
(2) Le comte d'Alais était fils du duc d'Angoulème, lequel était fils naturel de Charles IX. Par sa mère, il était cousin-germain du prince de Condé. Sa naissance et ses alliances l'avaient bien vite poussé à un orgueil excessif. En Provence^ il ne tarda pas à trouver insuffisante l'autorité attachée à sa charge. Il voulut jouer au souverain absolu et se
Effectivement, il y avait de ce côté un péril. On avait eu si souvent à se plaindre des excès des soldats et des désordres qu'ils occasionnaient, qu'on devait se montrer désireux d'en préserver à tout prix le Languedoc, Mais par quelle voie y arriverait-on ? On s'emploierait de son mieux à faire cesser les causes qui avaient rendu nécessaires ces envois de troupes; on tâcherait d'opérer un rapprochement entre le comte d' Alais et le Parlement de Provence. Bien des luttes sanglantes seraient ainsi évitées, et l'autorité royale n'en serait que mieux raffermie.
Telle fut la motion que l'Archevêque de Narbonne, président des Etats, proposa, le i6 juin, à l'acceptation des députés. Elle fut accueillie avec enthousiasme, et, séance tenante, on fit choix d'une délégation des trois ordres chargée d'aller offrir ses services au comte gouverneur et au Parlement et de les supplier tous les deux, au nom des représentants du Languedoc, de se prêter, par des concessions mutuelles, à un accommodement que réclamait si impérieusement le bien du Royaume.
Cette délégation était composée de Bosquet, pour le clergé ; du baron de Cauvisson, pour la noblesse, et de deux députés du tiers, MM. de Sournha, diocésain d'Alet, et de Mayrargues, consul d'Uzès. Elle dut partir dans la soirée du i6 juin.
Ce même jour, l'évêque de Lodève écrivait à Séguier :
a Monseigneur, » Le feu qui s'est allumé dans la Provence depuis quelque
rendit insupportable. Pour se venger du Parlement d'Aix, qui n'avait pas craint de combattre ouvertement ses prétentions, il l'avait fait déclarer semestre par la Cour. Cet acte arbitraire, et d'autres mesures plus odieuses encore, parce qu'elles lésaient plus particulièrement les intérêts provençaux, avaient excité contre lui toutes les colères et donnénaissance à la guerre civile dont la Provence était en ce moment le théâtre.
» temps par la division de M. le comte d'Alès et du Parle- » ment croissant tous les jours, les Estatz de cette Province » ont craint que les flammes ne passassent le Rhosne, et, » voyant le grand nombre des troupes qui se lèvent dans » cette province sans les ordres du Roy pour aller en » Provence, ont estimé que, pour prévenir les malheurs dont » cette province pourroit estre assaillie à cause du voysinage, » qu'il [sic) seroit à propos de s'entremetre en cette affaire, » pour tacher de reconcilier mondit sieur le comte d'Alès et » le Parlement. A ces fins, ils ont député M. le marquis » de Cauvisson, deux autres gentilshommes et moy pour » porter cette parole de paix en Provence et travailler à » cet ajustement, dont nous avons fait part à M. le comte de » Roure et autres commissaires présidant pour le Roy en » nos Estatz, lesquelz ont trouvé cette résolution très-géné- » reuse et très-utile pour le service du Roy et le salut de » nostre province. Nous en avons donné advis à M. le comte » d'Alès et à Messieurs du Parlement avant que passer le » Rhosne, et allons attendre leur response à Beaucaire; j'ay » receu cette commission d'autant plus agréablement, que y> j'ay creu qu'elle seroit agréable à leurz Majestez, comme )) [elle] est extrêmement utile à leur service et au bien public, » si elle peut réussir, et que, estant entre les mains de » M. de Cauvisson et les miennes, Leurs Majestez n'auroient )) nul sujet de douter qu'il s'y passe aucune chose contraire » à leur service. Je vous rendray compte, Monseigneur, du » progrès de cette négotiation.
)) Messieurs les officiers de la Cour des comptes, aydes » et finances, envoyent leurs députés pour vous représenter, » Monseigneur, l'impossibilité qu'il y a d'exécuter le traité )) qui avoit esté projeté au Conseil sur leurs affaires. Nos » Estatz croyent estre engagés à soutenir leurs intérestz » pour le bien de cette province, et je me sens obligé,
» par plusieurs raisons, à implorer vostre justice en leur » faveur (i). »
Malgré toute la bonne volonté de Bosquet et de ses collègues, (( le feu allumé dans la Provence » ne devait pas s'éteindre de sitôt.
Le 17, le Parlement d'Aix répondit aux Etats par une lettre oia étaient exposés tous ses griefs contre le gouverneur, mais d'où malheureusement toute pensée pacifique était absente.
(( Nous espérions voir le pays rendu à la paix, disait-il, » ne pouvant soupçonner que le comte d'Allais dût violer et » la foi publique et la sienne. Mais il a tenu Tarascon armée, » mis garnison dans le château ; il s'est saisi du fort d'Argon ; » il a fait ruiner, par des logements de gens de guerre, des )) bourgs qui nous estoient affectionnés ; il a donné retraite » à ses assassins, empêché le cours de la justice, délivré des » commissions pour réunir des soldats dans cette province, » et fait lever des troupes dans la vostre et dans le Dauphiné. . . » Il a commis un grand nombre d'actes d'hostilité en s'empa- » rant de plusieurs forteresses et en menaçant de ruiner la » province au temps de la moisson. Nous avons donné con- » noissance au Roy et aux ministres des desseins du comte » d'Allais, et les ministres nous ont assuré que l'intention de » Sa Majesté estoit d'observer tout ce qu'il lui a plu d'accorder » à cette province, et de la maintenir en paix. Mais, en » considérant le danger qu'il y avoit de se fier plus longtemps » au gouverneur, toute la population a pris les armes pour la » défense d'une cause si juste, laquelle nous estant commune, » par la cessation du commerce et le péril qu'il y a que le
(i) De Montpellier, le 16 juin 1649. Autographe seulement pour la signature. (Archives nationales, Mss. fr., n" 17392, fol. 91.)
» mal ne se glisse dans vostre pays, nous avons jugé à
» propos de vous en donner connoissance pour vous assurer
» de nos fidélités au service du Roy, et que c'est à regret
» que nous voyons naistre tant de malheurs (i). »
De leur côté, les consuls d'Aix adressèrent aux représentants du Languedoc la lettre suivante :
« Messieurs, quoyque nous ayons par tous les ordinaires des assurances du Roy que son intention est de conserver la paix dans nostre province par l'exécution de nostre traité, néanmoins, sans son ordre, M. le comte d'Allais y a fait entrer des gens de guerre qui saisissent des places et commettent toute sorte d'hostillités^ et d'autant que nous |/:
avons advis qu'il en lève dans vostre province, sans ordre de Sa Majesté, nous avons espéré, Messieurs, de vostre générosité, que vous ne voudrés pas donner ayde à celluy qui voudroit nous destruire, et que l'honneur que nous avons d'estre vos voisins nous prouvera vos sentimens de bienveillance ; vous assurant, Messieurs, qu'en pareille occasion nous vous rendrons les mesmes services. Nous avons prié le donneur de la présente de vous informer de tout ce qui s'est passé parmy nous, et vous supplions d'y ajouter créance et de nous croire, Messieurs, vos trèshumbles et très obéissants serviteurs.
)) Les consuls et procureurs du païs de Provence,
» Bras, Séguiran (2).
* D'Aix, le 17 juin 1649. »
Ainsi, la lutte restait sérieusement engagée en Provence. Et ce fut en vain que les Etats, faisant droit à la demande du Parlement et des consuls, imposèrent par un vote aux
(i) -Archives départem. — Fonds des Etats. ^2) Ibui.
lieutenants-généraux de la province l'obligation de se refuser h tout envoi de troupes qui serait requis par le comte d'Alais; celui-ci avait assez de bons soldats dans son armée pour combattre avec avantage les milices du Parlement levées à la hâte et formées en grande partie de jeunes hommes peu rompus encore au métier des armes. Dans de semblables conditions, la victoire ne pouvait être bien longtemps douteuse. Repoussées avec perte dans plusieurs engagements, les troupes du Parlement eussent infailliblement succombé, si la Cour n'eût interposé son autorité pour amener à composition les deux partis et les contraindre à signer la paix. Ce voyage en Provence faillit toutefois coûter cher à Bosquet. Les chaleurs, très fortes dans cette saison, avaient doublé ses fatigues. Il rentra à Montpellier, brisé par la fièvre. Contraint de s'aliter, son état devint bientôt assez grave pour inspirer de sérieuses inquiétudes à ses amis. Ceux-ci en •informèrent le Chancelier, qui, faisant trêve un instant aux préoccupations que causait au Gouvernement l'agitation des Frondeurs, en permanence dans la capitale, adressa alors à notre évêque la lettre la plus affectueuse qu'il lui eût peutêtre jamais écrite. Bosquet en fut remué jusqu'au fond de
['âme.
Sa maladie fut très longue. Lorsque la convalescence arriva, vers la fin du mois d'août seulement, il dut quitter Montpellier pour se rendre à Lodève, d'après les conseils de ses médecins. Une fois dans son diocèse, il ne tarda pas à se remettre. Mais là, comme toujours, à peine les forces lui étaient-elles un peu revenues, qu'il s'abstint de toute précaution. On lui avait recommandé le repos. Loin de s'y astreindre, on le vit travailler sans relâche, visiter des paroisses, prêcher et confesser un peu partout, se négliger si bien en un mot, que, au mois d'octobre, sa santé était de nouveau compromise ; et, tandis qu'il s'acheminait vers les
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Etats, où l'on réclamait sa présence pour les dernières décisions à prendre, il fut obligé de s'en retourner encore à Lodève, après un arrêt forcé à Saint-André-de-Sangonis. iy
Bosquet profita de cet arrêt pour répondre à la lettre qu'il avait reçue du Chancelier (i) :
(( Monseigneur, lui disait-il, tous mes maux ont diminué à » la lecture de la lettre dont il vous a pieu m'honorer, et » bien qu'ils aient esté extrêmes et que les restes en soient » encore bien fâcheux, je les chéris et les ayme de m'avoir » procuré ce nouveau témoignage de vostre ancienne amitié. » De tous ceux qui ont l'honneur d'estre à vous, comme il )) n'y en a pas un qui en puisse monstrer des titres plus » glorieux, aussi n'en est-il point qui en garde une recon- » noissance plus véritable en son âme. Et quand la pensée » d'une noire ingratitude se présenteroit à mes yeux, » comment est-ce que je pourrois y consentir et oublier vos » bienfaits. Monseigneur, ne voyant en mon honneur et en » mes biens que des marques sensibles de vos grâces en » mon endroit } Il me faudroit oublier moy-mesme et ce que » je suis, Monseigneur, pour perdre le souvenir de ce que » je vous dois. Cette pensée m'est si agréable, Monseigneur, » qu'après les grâces que Dieu donne à ceux qu'il aplique à » ses ministères plus élevés, elle fait toute ma consolation. » Et si dans les travaux de l'épiscopat, qui ne sont point du » nombre des meilleurs, je reçois quelque soulagement après » ceux du Ciel, c'est de me voir où, après Dieu, vous m'avez » mis, et que les plus grands biens que je puis faire doivent » avoir quelque dépendance de vos faveurs. Je sais bien, » Monseigneur, que je m'emporte au-delà de ce que je » devrois ; mais pardonnez à cette passion que vostre lettre
(i) Arch. nation. Mss. fr., n° 17391, fol. 70. — Autographe.
a éveillée. Elle me consoloit dans la souffrance de mes maux, me persuadant que je n'estois pas hors de vostre souvenir, et le charme de cette lettre qui luy a fait sentir que mes maux vous touchoient Ta portée à cet excès de babil. Je l'estimerois néantmoins bien raisonnable s'il pouvoit exprimer sur ce papier, en quelques termes que ce fût, les véritables sentiments de mon cœur. J'ay commencé ) cette lettre, Monseigneur, avec un peu de fièvre et dans ) les remèdes, et je vous assure que la chaleur de l'esprit a ) estouffé celle du corps, et que si je ne craignois une ) rechute par l'engagement dans les affaires, je serois en ) estât de continuer mon voyage pour les Estats, lequel la ) fièvre qui m'a surpris en ce lieu a retardé. Je croyois estre ) entièrement remis de cette fièvre chaude qui m'a teneu au ) lict depuis mon voyage de Provance jusques bien avant ) dans le mois d'aoûst. L'air de Lodève, qui est très pur, et ) l'usage des eaux minérales qui y coulent en abondance ) l'avoient fait espérer aux médecins, qui m'avoient conseillé ) de quitter Montpellier, et j'en sentois les effets d'un jour ) à l'autre ; mais quelque occasion de mes fonctions et prédi- ) cations épiscopales, s'estant présentée avant la fin des ) chaleurs, m'a jette dans quelque sentiment de mes pre- ) mières infirmitez. Et le retour de nos députés en Cour me ) pressant de retourner aux Etats, je me suis engagé dans le ) chemin que je suis contraint de reprendre pour Lodève, où ) j'espère me remettre, avec l'ayde de Dieu, dans peu de ) jours. Mais comme les froids comancent à bon heure dans ) ces valons, je prévoy bien, Monseigneur, que je ne ) seray pas en estât de cet hiver pour aller à Paris, et qu'il ) me faudra remettre mon voyage après Pasques. Le désir ) néantmoins que j'ay, Monseigneur, d'estre auprès de ) vous donnera des forces à mon corps, pour si peu que la > saison s'acomode, et je feray tous mes efforts, si je suis
» ma passion, pour vous aller assurer de vive voix que je » seray toute ma vie, Monseigneur,
» Vostre très humble, très obéissant » et très obligé serviteur,
» François, Evêque de Lodève.
» Saint-André, diocèse de Lodève, le i^'^ octobre 1649.»
Les craintes inspirées à notre évèque par sa santé ne se réalisèrent pas, heureusement, et il est plus que probable qu'il n'eut pas à attendre le retour du printemps pour se rendre à Paris. Il avait pu revenir aux Etats dès la fin d'octobre ; et le 13 novembre, ceux-ci ayant reconnu la nécessité d'envoyer à la Cour une double députation, vu les nombreuses affaires qu'il y avait à poursuivre au Conseil et l'obligation de convenance où l'on était de remercier Leurs Majestés de la révocation de l'édit de Béziers, il fut désigné pour cette mission par le vote unanime de ses collègues. Avec lui furent élus : l'évêque du Puy, les barons de Ganges et de Lanta, les sieurs de Chastans, capitoul de Toulouse ; de Mayrargues, consul d'Uzès ; de Piquet, diocésain de Viviers ; de Converty, consul de Pézenas ; de Joubert et de Roguier, le premier, syndic général, et le second, secrétaire de l'Assemblée de la province (i).
Ce fut à son retour de Paris que Bosquet écrivit sa Vie de saint F a 1er an.
De tous les successeurs de saint Flour, qui le premier avait annoncé l'Evangile à Lodève, Fulcran avait été sans contreditle plusillustre. Les merveillesde sa vieavaient magnifiquement mis en lumière sa sainteté. Du fond de sa tombe ce mort-vivant avait encore parlé aux foules la langue des prodiges, et les prodiges multipliés, en même temps qu'ils avaient
(i) Arch. dép. — Reg. des Etats, 1649.
répandu au loin sa renommée, avaient ajouté à la vénération des fidèles. On accourait de toutes parts auprès de ses reliques, et les évoques de Lodève, jaloux de confirmer par leur exemple la piété du peuple, s'étaient transmis de l'un à l'autre le culte de Fulcran comme le meilleur et le plus beau joyau de l'héritage spirituel de leur église.
Le prédécesseur immédiat de Bosquet, Plantavit, avait, avec ses ressources et celles du Chapitre, rebâti en son honneur la cathédrale.
Cette cathédrale, d'abord dédiée à saint Gêniez, évêque d'Arles, avait été fondée par saint Fulcran et consacrée par lui en 975. Solidement construite, et pouvant défier les injures du temps, elle avait vu près de six siècles passer sous ses murs, lorsqu'en 1 573, les huguenots s'étaient emparés de la ville, et y avaient commis d'afifreux ravages. S'acharnant surtout, dans leur fureur, contre l'antique église, où tant de fidèles avaient prié, ils y avaient tout pillé, tout brisé, ne laissant d'entier que les murs et la voûte.
Leur vandalisme ne s'était pas arrêté à ces excès. Le corps de saint Fulcran, parfaitement conservé, avait été plus particulièrement l'objet de leurs profanations sacrilèges. Les huguenots l'avaient tiré de sa châsse et traîné ignominieusement par les rues; puis, après avoir essayé vainement de le brûler, ils l'avaient mis en pièces à grands coups de hache. De pieux fidèles avaient pu néanmoins sauver de cette destruction quelques débris : « trois doigts de la main entiers, » un os de la jambe, une partie de l'espaule couverte de sa » peau, un autre os, de la peau du ventre encore rougeâ- » tre et d'autres petits ossements. » On avait conservé en outre un des gants du saint, fait de soie blanche, et sur lequel était tracée, en caractères gothiques de soie de diverses couleurs et très lisibles, l'inscription suivante : a Prceclara, gratiosa, mater Dei cligna^ fos pirginifatis^ Virgo Regina. » Ces
objets avaient été enfermés dans un reliquaire et placés sur le maître-autel, où ils se trouvaient encore au commencement de l'épiscopat de Bosquet. Le nouvel évêque, heureux de continuer l'œuvre de Plantavit, avait fait achever les travaux de restauration de la chapelle dédiée, dans la cathédrale, au saint de Lodève, et il se disposait à y transférer ses reliques dans une belle châsse d'argent, achetée avec le produit des cotisations du clergé.
C'est alors — autant pour contenter son propre cœur que pour donner satisfaction à la piété de ses diocésains — que Bosquet s'était mis à écrire la Vie de saint Fulcran.
Cette Vie^ dont nous parlerons ailleurs, ne devait être imprimée que l'année suivante, à Paris, où les affaires de la || province devaient encore obliger notre évêque à se rendre, ^ après la clôture des Etats. ^-*
Ceux-ci s'étaient réunis, le 24 octobre, à Pézenas, sous la % présidence d'honneur du lieutenant-général comte de Vieule, || assisté de l'intendant de Breteuil et de M. de Miroménil, M conseiller du Roi. Les députés s'étaient montrés, dès le pre- J^ mier jour, particulièrement soucieux. Effectivement, l'année |^ 1650 finissait mal. L'emprisonnement, àVincennes, des prin- ^ ces de Condé et de Conti et de leur beau-frère, le duc de Longueville, n'avait pas donné les résultats qu'en attendait le Cardinal ; les événements, au contraire, n'avaient que trop bien justifié les craintes de ceux qui redoutaient pour la tranquillité du pays les conséquences de cette mesure. Un instant atterrés, les amis des princes avaient bien vite relevé la tête, et si la duchesse de Longueville, la grande agitatrice de cette époque, était restée impuissante à gagnera sa cause les garnisons de la Normandie et de la Bourgogne, elle avait réussi du moins à s'assurer le concours de Turenne, qu'elle était allée rejoindre à Stenay. D'autre part, la duchesse de Condé et son fils^ le jeune duc d'Enghien, avaient été reçus triomphalement
à Bordeaux , où le peuple, depuis longtemps aigri par les façons tyranniques de son gouverneur, s'était donne la joie, en prenant le parti des princes contre laCour, de se venger de la protection dont Mazarin, en dépit des protestations réitérées de la province, avait constamment couvertleducd'Epernon. Ilest vrai qu'une armée royale, suivie du Roi et de la Cour, était descendue en Guyenne et y avait rétabli l'ordre, après s'être emparée de Bordeaux, dont il lui avait fallu faire le siège. Mais, dans la victoire même, on avait subi en quelque sorte les conditions des vaincus. Les circonstances étaient assez critiques, en réalité, pour imposer cette extrême condescendance au Pouvoir. Les nouvelles que celui-ci avait reçues de la Champagne et de la Picardie n'étaient pas des plus rassurantes. Les Espagnols, de ce côté, menaçaient de forcer nos frontières. Le maréchal de Turenne, poussé par la duchesse de Longueville, avait conclu avec eux une alliance, en vue d'obtenir d'eux tous les renforts dont il pourrait avoir besoin pour travailler efficacement à la délivrance des princes. Le prix de ce traité, la France risquait de le payer par la perte de quelques-unes de ses places fortes. Il importait donc, quand on était exposé à l'Est à tant de périls, de ne plus laisser aucun ferment de guerre civile derrière soi. Ce conseil d'une sage politique avait été suivi, et le peuple bordelais, gagné parles concessions delà Cour, ne songeait plus, en effet, à reprendre les armes.
Les choses en étaient là lorsque les Etats de Languedoc s'étaient réunis à Pézenas, au mois d'octobre 1650. On y apprit bientôt le départ de Mazarin pour la Champagne, et la victoire remportée parle maréchal du Plessis-Praslin sur Turenne, aux environs de Réthel. Cette dernière nouvelle fut accueillie avec grande joie par les députés, qui voulurent célébrer cet événement par une messe d'action de grâces.
Il n'y avait pas, du reste, que leur patriotisme qui fût inté-
ressé à cette victoire. Au milieu des troubles qui agitaient le pays, incessamment aux prises avec les factions, obligé de se défendre contre les attaques de l'ennemi du dehors, dont rien ne pouvait mieux faciliter les succès que nos divisions intestines, le Gouvernement était devenu de plus en plus impuissant à faire respecter son autorité dans la province. Les traitants en profitaient pour écraser les contribuables. La ville de Toulouse refusait de payer sa quotité des deniers des étapes. Son Parlement, usurpant une sorte de souveraineté, s'arrogeait des droits qui n'appartenaient qu'aux Etats, s'efforçait d'enlever à la Cour des aides certaines de ses attributions les plus importantes et poussait même ses prétentions jusqu'à vouloir substituer des hommes de son choix aux consuls librement élus par les villes. Les huguenots, redevenus audacieux, multipliaient les pamphlets contre nos cérémonies et nos prêtres, et, partout où ils se sentaient en nombre, persécutaient les catholiques. A Nimes, un jeune écolier de la Réforme ayant manifesté la résolution d'embrasser le catholicisme, ils s'étaient portés aiix dernières violences. Excités et conduits par un de leurs ministres, ils avaient poursuivi le jeune néophyte jusqu'à l'évêché, où celui-ci, pour fuir leurs menaces, était allé chercher un refuge. La porte du palais avait été forcée ; quatre domestiques avaient été blessés, dont l'un par le ministre évangélique lui-même, qui lui avait asséné brutalement sur la tête un coup de marteau (i). L'évêque, Hector Ouvrier, auquel ils en voulaient surtout, avait dû sortir de la ville. Les députés, on le voit, avaient fort à faire pour rétablir l'ordre. Mais' c'est en vain que Bosquet, chargé par ses collègues des rapports les plus difficiles, avait conclu à l'obligation pour les habitants de Toulouse de se soumettre à l'impôt commun, et
(i) Ménard, Histoire de la pille de Nimes, t. VL
pour le Parlement, de respecter les droits de TAssemblée provinciale et les attributions de la Cour des aides; en vain il avait protesté contre les agissements des réformés, et, en ce qui concernait son diocèse, contre les prêches illégalement établis par eux à Saint-André-de-Sangonis, à Saint-Jeande-la-Blaquière et à la Vacquerie (i); les abus dont on se plaignait ne pouvaient disparaître qu'avec le désordre, où l'impopularité de Mazarin, les rivalités de Cour et les menées des amis des princes avaient contribué à jeter la France. Un instant, la victoire de Réthel était venue donner quelques espérances à ce sujet à nos députés. Ce ne fut malheureusement qu'un éclair ; on n'en avait pas fini encore avec l'anarchie.
Le Cardinal, disposé à se croire supérieur aux affaires dès qu'un succès venait couronner sa politique, et qui d'ailleurs ne savait ménager les gens qu'autant qu'il les jugeait encore utiles à ses intérêts, ne tarda guère à se brouiller avec Gondi et à rompre le pacte qui le liait avec la Fronde. A partir de ce moment, les divisions qui désolent le Royaume s'accentuent. Le coadjuteur et les frondeurs, soutenus par Gaston d'Orléans, demandent la mise en liberté des princes et l'éloignement du Cardinal. Celui-ci, cédant à l'orage, se retire à Saint-Germain, puis à Cologne, à la suite d'un arrêt du Parlement^ dont toutes les vieilles haines sont déchaînées, et qui le condamne au bannissement perpétuel. Condé, rentré à la Cour et redevenu tout-puissant, ne sait point user avec modération de sa fortune. Il blesse la Reine par sa hauteur, et les ambitions rivales de la sienne par ses prétentions. Le duc d'Orléans s'éloigne de lui; le coadjuteur lui déclare ouvertement la guerre, avec l'appui de la Fronde; la Reine, à qui il paraît dangereux pour la paix publique, veut
(i) Arch. dép. — Reg. des Etats, i6)0.
le faire encore arrêter. Avisé à temps du nouveau danger qui le menace, le prince s'en va en Guyenne, où il compte de nombreux partisans. C'en est fait. La guerre civile est allumée. L'on se bat en France, entre Français, tandis que dans les Pays-Bas, en Italie et en Catalogne, nos soldats, qui auraient tant besoin d'être secourus, soutiennent, au prix d'héroïques efforts, et malgré parfois de sanglants revers, notre vieille renommée militaire. Dans cette extrémité, la Reine, dont Mazarin n'a jamais cessé d'être, du fond de son exil, le conseiller toujours obéi, se décide à le rappeler auprès d'elle. Malheureusement, cette mesure vient ajouter encore à la division des esprits. Le coadjuteur s'en offense ; Gaston d'Orléans s'en irrite; le Parlement de Paris réédite l'arrêt de bannissement qu'il a prononcé contre le Cardinal, et les Parlements de Bordeaux et de Toulouse font entendre leurs protestations. Condé, qui jusqu'à ce jour n'a point eu à se louer de la fortune, voit ses affaires se rétablir par l'appui inattendu que lui prête le duc d'Orléans. 11 met en déroute les troupes du Roi à Bleneau, entre, sans coup férir et aux acclamations des Parisiens, dans la capitale, que le Gouvernement d'ailleurs etlegrand Conseil ont quittés depuis plusieurs mois, pour retenir par leur présence les provinces de l'Ouest dans l'obéissance à la Couronne (i). Puis, après des pourparlers avec la Cour, qui permettent de considérer comme prochaine la conclusion de la paix, mais qui, par suite de diverses intrigues, n'aboutissent pas, il reprend l'offensive. Mais alors, un adversaire plus digne de lui, Turenne, le tient en échec. Vivement pressé sous les murs de Paris, dans la fameuse journée de Saint-Antoine, il est sur le point de subir une irrémédiable défaite, lorsque Mademoiselle de Mont-
(i) La Cour s'était retirée à Poitiers, et le grand Conseil était allé siéger à Tours.
pensier, qui s'intéresse è lui peut-être plus que déraison, lui ouvre les portes de la ville et fait tirer le canon de la Bastille sur Tarmée royale. C'est là, du reste, sa dernière chance.
L'animosité que nourrit contre lui le coadjuteur n'a point cédé. Le duc d'Orléans., qui a pris place tour à tour dans tous les partis, sans jamais rester fidèle à aucun, l'abandonne. Le peuple est fatigué de ces luttes, qui neprofitent qu'aux grands et d'où il ne sort que pour voir peser sur lui de nouvelles charges, et il fait demander au Roi avec instances de vouloir bien revenir dans sa capitale. Désormais, le parti de Condé a vécu. Et toutefois, ce prince, que tant d'obstacles devraient rappeler au sentiment du devoir et incliner à la soumission, n'écoute encore que son ressentiment. Tandis que la Cour rentre à Paris, il va offrir ses services aux Espagnols, et commence cette fois contre la France une série de campagnes au cours desquelles il aura occasion de confirmer, sans doute, en plus de vingt batailles, son renom de grand capitaine, mais d'où il reviendra tout honteux d'une gloire aussi mal acquise, et plus chargé de remords, somme toute, que couronné de succès. Lui disparu, le coadjuteur, qu'on a créé cardinal par politique, et alors même qu'il soit le moins ecclésiastique des ecclésiastiques du Royaume, essayera de faire de l'agitation à son profit contre Mazarin. Mais celui-ci, que le Roi a rappelé, après avoir consenti une seconde fois à son éloignement dans l'intérêt de la paix, n'est plus aussi facile à ébranler dans une position où il est bien reconnu qu'on a besoin de ses services, et les derniers feux de la guerre civile sont à peu près éteints, du moins pour un temps, par un coup de force qui conduit le cardinal de Retz dans cette même prison de Vincennes où il avait tant contribué jadis à faire enfermer les princes.
Tel est le bilan de ces deux années 1651 et 1652. Elles ne firent que continuer, on le voit, les tristesses d'une
période qui ne mérite assurément pas de figurer parmi les plus heureuses dans Thistoire de la monarchie.
Pendant ce temps, que se passait-il en Languedoc ? Les abus dont on s'était plaint à TAssemblée de 1650, rencontrant de moins en moins en face d'eux une autorité suffisante pour les contenir, avaient tout naturellement empiré. Le Parlement de Toulouse usait de toutes sortes de vexations envers les capitouls. Ceux-ci, ne pouvant plus compter sur l'impartialité de ses jugements dans les causes qu'ils lui présentaient, avaient dû prendre le parti extrême de s'adresser au conseil du Roi, et ils en avaient obtenu une évocation générale au Parlement de Bordeaux. Les Etats, de leur côté^, n'avaient pas de moindres griefs. Le Parlement leur avait contesté le droit de voter des impôts. Il avait cassé, par un arrêt du 1 5 février 165 1, trois délibérations de l'Assemblée ayant pour but d'en régulariser le recouvrement dans la province ; et, comme la ville de Toulouse persistait toujours dans sa prétention d'être exonérée des charges qui pesaient sur les autres villes, les capitouls, dont l'arrêt du Parlement était venu décourager les résistances, s'étaient rapprochés de celui-ci pour agir de concert, dans une même opposition, contre les Etats. Depuis ce moment, MM. les parlementaires ne gardaient plus aucune mesure. Ils s'efforçaient de concentrer entre leurs mains tous les pouvoirs, et, se considérant comme les magistrats souverains de la province (i), ils entendaient que députés, juges et sénéchaux, conseillers tant de la Chambre des comptes que de la Cour des aides, n'exerçassent plus leur mandat ou leurs fonctions que sous leur contrôle et dans les limites qu'il leur plairait de leur assigner. Quant aux intendants, ils les estimaient tout simplement inutiles, et ils ne tendaient à rien moins qu'à
(i) Arch. du Parlement. Arrest du dix-huitième avril 165 1.
les supprimer. Pour mettre fin à ce désordre^ les Etats en avaient bien appelé au Conseil. Celui-ci avait rendu successivement trois ordonnances qui annulaient toutes les résolutions du Parlement et enjoignaient à cette Cour de se renfermer strictement dans son rôle. Mais, de ces ordonnances, il n'avait été tenu aucun compte, et le conflit avait pris un caractère plus aigu. Des commissaires du Parlement parcouraient les villes, excitant les habitants au refus de l'impôt, — en quoi ils ne pouvaient manquer de rencontrer beaucoup de crédit, — tandis que d'autres, ayant à leur tète le président de Ciron et le procureur général Gaspard Fieubet (i), allaient tenir un peu partout les grands jours pour rechercher, punir et flétrir, le plus souvent par une condamnation infamante, les officiers des Etats et les juges royaux qui s'étaient opposés à leurs arrêts. C'est ainsi que, pour avoir énergiquement défendu les intérêts de la province contre les injustes entreprises du Parlement, le sénéchal de notre présidial de Montpellier, M. de la Forest-Toiras, plus communément désigné, dans les registres de nos Assemblées, sous le titre de baron de Castelnau, avait été déclaré déchu de sa charge. Cette destitution n'avait point suffi aux commissaires. Ils avaient décrété, sans plus de procès, l'exécution du sénéchal et publié un arrêt aux termes duquel ce magistrat, traité comme un vulgaire malfaiteur, devait être « appréhendé au corps, vif ou mort », en n'importe quel lieu il se trouverait.
Fort heureusement, à Montpellier, M. de la Forest-Toiras n'était pas d'une capture très facile. Le Parlement avait bien, il est vrai, quelques intelligences dans la place. Un émissaire, envoyé secrètement par lui, devait s'emparer du sénéchal et le conduire sous bonne escorte à Toulouse ; mais
(i) Arch. du Parlement. — Reg. dei6^i.
tout ce petit complot fut ébruité avant l'heure, et l'émissaire n'eut que le temps de seller un cheval et de quitter en toute hâte une ville où la prudence lui faisait un devoir désormais de ne plus paraître.
On conçoit aisément tout ce que cette attitude du Parlement devait exciter de colères chez les députés et chez les fonctionnaires de tous les ordres, tous plus ou moins menacés dans leur situation, dans leur honneur et dans leurs biens, par les jugements sommaires de ses délégués. Il y eut une demande des plus motivées au Conseil pour que les Etats et tous les corps constitués de la province fussent soustraits à la juridiction d'une Cour de laquelle il était visible qu'on ne pouvait plus attendre aucune justice. En même temps, on se mit en demeure de réagir vigoureusement contre les intolérables abus de pouvoir qu'elle se permettait avec tant d'audace. On dut pour cela, par exemple, recourir en maint endroit aux moyens extrêmes. Là où le peuple, grisé par les excitations des commissaires et la perspective de ne plus payer l'impôt, s'était soulevé, on employa naturellement la force armée, et le sang coula. Mais cette leçon fut profitable à beaucoup de villes, qui, préjugeant avec raison que l'issue de la lutte ne serait point avantageuse au Parlement, fermèrent impitoyablement leurs portes à ses envoyés ou les chassèrent honteusement, quand ils étaient entrés dans leurs murs.
Le désordre était donc aussi profond que possible en Languedoc, lorsqu'on y apprit la nouvelle que Louis XIV avait atteint sa majorité, et qu'il allait en faire la déclaration solennelle au Parlement de Paris. La cérémonie, fixée au 7 septembre (165 1), devait avoir lieu avec grande pompe. Bosquet, mandé par Séguier, et dont le tour de service d'ailleurs, comme conseiller d'Etat, était venu, partit aussitôt pour la capitale, en laissant à un de ses grands vicaires le soin de
représenter le diocèse de Lodcve aux Etats, qui devaient ouvrir leurs séances le 5 septembre, à Carcassonne.
La présence de Bosquet à Paris, en un tel moment, fut une véritable bonne fortune pour l'Assemblée. L'estime dont il jouissait à la Cour, sa qualité d'ancien intendant de Languedoc, sa profonde science de la jurisprudence, qui lui avait acquis une place si distinguée dans le Conseil, ne pouvaient que donner la plus grande autorité à sa parole. Aussi s'empressa-t-on de compter sur lui pour faire aboutir diverses demandes que les députés des Etats devaient porter aux ministres et pour obtenir de ces derniers en faveur des fonctionnaires que les procédés de la Cour de Toulouse avaient lésés, et notamment de M. de la Forest-Toiras, une réparation convenable.
Bosquet écrivait, le 22 septembre, à ses collègues :
« Messeigneurs,
« L arrest que le Conseil du Roy a rendeu sur l'affére de » Monsieur le baron de Castelnau avoit esté déjà envoïé, » lorsque Monseigneur de Villerousset m'a rendu la lettre » dont il vous a pieu m'honorer. Les soins que j'ay eu d'en » procurer une expédition prompte et favorable ont esté si » petits qu'ils ne méritent point d'entrer en aucune consi- » dération, et si vous les mesurés à la proportion du désir » que j'ay de vous rendre les services auxquels je me sens » obligé, vous jugerés bien, Messeigneurs, qu'ils ne sont » pas dignes de vostre réflexion. Vous recevrés par ce cour- » rier la lettre du Roy portant permission de continuer vos- » tre assemblée (i), et j'espère des soins de Messieurs vos » députés qu'ils vous envoieront bientost les arrests d'évo- » cation générale et de confirmation de ceux que vous avés » obtenu pendant la minorité du Roy, et qui nous avoient esté
(i) L'Assemblée ne devait clôturer ses séances que le 12 janvier 16) 2.
» promis avant le changement de ministère. Je ne doute point » que cette extraordinaire libéralité que vous avés faite » avant le temps acoustumé ne doive estre un puissant » motif pour en haster l'expédition, si non que ces mes- » sieurs n'ayant plus rien à espérer davantage de vous, se » rendent plus difficiles qu'ils n'eussent esté dans Tincerti- » tude du don gratuit, et lorsque l'espérance de vos présens » et la crainte de ne les pas obtenir les eussent portés à » vous accorder avec plus de facilité les grâces que vous » leur eussiés demandé. Si mon entremise peut adjouster » quelque chose au crédit et à l'affection de Messieurs vos » députés, ce que je n'estime point, je l'emploieray très » volontiers lorsqu'ils l'auront agréable, et en cette occa- » sion et en toute autre je tacheray de faire conoistre par ma » conduite que je suis véritablement, Messeigneurs,
» Vostre très humble et très obéissant serviteur, » François, Evèque de Lodève (i).
» A Paris, le 22 septembre 165 1. »
L'entremise de Bosquet ne devait pas être aussi inutile que sa modestie d'homme bien élevé le lui faisait dire dans sa lettre. C'est ce que pensèrent du moins les députés que les Etats avaient envoyés à la Cour (2). Ils vinrent prier l'évêque de Lodève de les accompagner au Palais, et de se faire l'interprète des requêtes qu'ils avaient reçu mission de leur adresser.
Les ministres, en qui Bosquet n'avait pas, ce nous semble, une confiance bien grande, peut-être bien parce que les sceaux avaient été enlevés à Séguier pour être remis à Châteauneuf, ne s'en rendirent pas moins, avec beaucoup de
(i) Lettre autographe de Ms'" l'Evêque de Lodève à Monseigneur des trois Etats de la province de Languedoc. (Arch. dép., série G. Etats provinciaux.)
(2) C'étaient les sieurs de Manse, de Grammont et Le Secq.
grâce, à tous ses désirs. Ils accordèrent notamment l'évocation générale au Parlement de Bordeaux, sollicitée par l'Assemblée (i). Grave mesure qui devait inspirer au Parlement de Toulouse les réflexions les plus salutaires sur la fausse situation où il s'était mise, en même temps que la résolution d'en sortir au plus vite.
On était arrivé alors à la fin d'octobre... C'était le moment où Condé, non soutenu encore par le duc d'Orléans, voyait ses aff'aires en Guyenne tourner au désastre. Le Parlement de Toulouse, tout à l'esprit de révolte, et qui, pour établir son omnipotence en Languedoc, se fût volontiers prononcé en faveur du prince, si les desseins de celui-ci n'eussent été contrariés par la fortune, comprit qu'il ne lui restait plus que la ressource de se ranger. En haut lieu, l'on était avisé de ses tendances. Ses façons despotiques envers les élus de la province, la Cour des aides et bon nombre d'officiers du Roi, avaient fait monter au paroxysme l'irritation de la Cour. Un châtiment exemplaire, celui que le Parlement redoutait le plus, la dissolution, pouvait bien ne pas tarder à venir. Sacrifiant ses ambitions exagérées au besoin de vivre, il se soumit, entra en négociations avec les Etats et signa enfin un accommodement que Bosquet favorisa de tout son pouvoir en se faisant au conseil l'avocat des mesures les plus pacifiques.
La paix était donc faite en Languedoc. On y avait diminué du moins les causes de troubles.
L'évèque de Lodève rentra dans son diocèse au commencement de l'année 1652, après avoir suivi le grand Conseil à Tours, et le roi et la Cour à Poitiers. C'était le moment où ce pauvre diocèse de Lodève était visité par la peste. Bosquet,
( I ) Voir une lettre de Më^ l'Evêque de Lodève, Messieurs de Manse, de Grammont et Le Secq à Messeigneurs des Etats généraux de la province de Languedoc, assemblés en la ville de Carcassonne. (Arch. dép., série C. Etats provinciaux.)
durant cette terrible épreuve, nous l'avons raconté plus haut, se montra à la hauteur de son rôle; sa conduite, à Clermont surtout, fut héroïque, et elle lui valut de reconquérir dans cette ville une popularité qu'un incident de peu d'importance, mais dont il nous faut tout de même parler, lui avait fait perdre deux ans en deçà.
Son prédécesseur avait appelé à Clermont des prêtres de
Saint-Sulpice. Il leur avait confié la direction d'un institut
pour la formation des jeunes élèves, établi dans le prieuré
Saint-Paul, et l'administration de la paroisse. Le supérieur de
l'institut remplissait en même temps les fonctions de curé. Il
se nommait M. Couderc. Cet ecclésiastique avait eu avec
Plantavit de la Pause les meilleurs rapports. Avec Bosquet,
paraît-il, et pour des causes qui nous échappent, l'entente
fut beaucoup moins facile. Certaines divergences de vues
qui se produisirent entre eux tendirent la situation, à ce point
que l'évèque se vit obligé d'écrire à M. Olier de rappeler à
Paris M. Couderc. Or, ce dernier, très charitable d'ailleurs,
très attaché à tous ses devoirs, était fort aimé de ses ouailles.
Quand on sut dans Clermont qu'il allait être remplacé, ce fut
une désolation générale. Bientôt les esprits s'échauffèrent.
La population clermontaise a toujours été, dit-on, un peu
mutine : dans cette circonstance, elle justifia sa réputation.
Une émeute se forma. On proféra mille malédictions, mille
menaces contre l'évèque, qui dut s'abstenir depuis d'entrer
dans la ville. La peste vint qui arrangea tout, en permettant à
Bosquet de se dévouer.
Nous n'aurions point parlé de cet incident si l'auteur de la Vie de M. Olier ^ qui le mentionne, n'avait, tout en reconnaissant d'ailleurs sa parfaite ignorance des vrais motifs qui amenèrent l'évèque de Lodève à se priver des services de M. Couderc, insinué pourtant que l'on pourrait peut-être bien attribuer cette brouille à l'opposition faite par Messieurs
de Saint-Sulpicc au jansénisme, « dont on ne voit pas, dit-il, que M. du Bosquet ait été constamment éloigné (i). »
L'insinuation est fâcheuse. Bosquet, ni à Lodève, ni à Montpellier, n'a laissé le souvenir d'un prélat janséniste. 11 n'a pas davantage cette attitude dans l'histoire ; et quand on songe au rôle public vraiment considérable qu'il a joué, au milieu des divisions si profondément regrettables de ce temps, quand on le voit, dans les situations les plus en vue et les plus délicates, tenir une conduite qui honore au plus haut point et son caractère et la fermeté de ses principes, on a peine à comprendre qu'un tel reproche lui ait été fait.
Le moment est venu, d'ailleurs, de nous occuper du Jansénisme.
(i) Vie de M. Olier, 2° éd., 18)3, t. II, p. 440-442. L'auteur appuie son dire de cette note au bas de la page : « Œuvres d'Arnauld, t. V\ p. 80. Lcllre du 2) septembre 16^^. » Nous avons lu cette lettre, qui est classée la 41^ dans le volume indiqué, et qui est adressée à M. Taignier, docteur en Sorbonne. Voici ce que nous y avons relevé, touchant Bosquet... « Je n'ai point reçu votre lettre du mardi, par laquelle vous dites » que vous me donniez avis de ce que M. de Montpellier avait désiré » que Ton fût. C'est pourquoi mandez-le nous de nouveau, si vous » voulez que nous le sachions.... On m'a donné depuis votre lettre du » mardi, où vous parlez de M. de Montpellier. Ce serait un homme à » ménager; n'étant point suspect, il nous pourrait servir utilement en » beaucoup de rencontres, surtout dans la prochaine assemblée. Vous » feriez bien de lier quelque correspondance avec lui, tenant la chose fort » secrète. » Et voilà tout. Ce que nous voyons dans ces phrases, c'est qu'Arnauld a pu songer un instant à utiliser au profit du jansénisme la modération bien connue de Bosquet. Quant à y trouver la preuve de la complicité, même éloignée, de celui-ci avec les adeptes de l'hérésie de Port-Royal, nous croyons qu'on ne le peut faire que si Ton veut lire entre les lignes. Au reste, ce qui va suivre nous édifiera sur la valeur de ces appréciations d'Arnauld 'et du jugement qu'elles ont inspiré à l'écrivain de Saint-Sulpice.