CHAPITRE XIII
Précis de Fliistoire du Jansénisme jusqu'à Fintervenlion de François
Bosquet, évêque de Lodève
SOMMAIRE
Le protestantisme qui se déguise. — Jansénius. — UAiigustinus. — Saint-Cyran.
— Le Chapelet secret du Saint-Sacrement. — Raisons du succès du jansénisme.
— Arnauld et son livre : de la Fréquente Communion. — Divisions causées par l'apparition de ce livre. — L' A ugustinus devant la Sorbonne. — Il est dénoncé au pape Innocent X. — Lettre de 85 Prélats de France au Souverain-Pontife contre les cinq fameuses propositions. — Récriminations de certains dans l'Épiscopat contre cette lettre. — Ce qu'il faut en penser. — Sage conduite d'Innocent X. — A Rome, on instruit sérieusement la cause. — Jugement du Pape. — Acceptation de la Bulle Cum occasione par les Prélats présents à Paris.
— Opposition de quelques Evêques. — Lettres pastorales de l'Archevêque de Sens et de l'Évoque de Comminges. — Fâcheuse impression qu'elles produisent à Rome. — Départ de l'Évcque de Lodève pour cette ville.
L y a eu bien peu d'hérésies aussi redoutables et aussi funestes que le jansénisme.
Non pas que les erreurs mises par lui en circulation fussent bien neuves. Nil novl sub sole. Ce mot de nos saints livres est surtout vrai du mensonge. Le génie inventif de l'esprit du mal a ses limites, et, au XVI T siècle, quand le jansénisme parut, il y avait longtemps déjà que les fabricants d'hérésies en étaient réduits au rôle de plagiaires.
Né du baïanisme, qui n'était lui-même, en bien des points essentiels, qu'une contrefaçon plus ou moins déguisée des doctrines chères à Luther et à Calvin, le jansénisme avait avec ces dernières une profonde et indéniable similitude (i). Même solution donnée aux graves et difficiles problèmes de la prédestination, du libre arbitre et de la grâce ; mêmes tendances radicales à saper l'autorité dans l'Etat, comme dans l'Eglise.
On a retenu le mot célèbre d'un courtisan, homme d'esprit, à Louis XIV : «. Le janséniste. Sire, c'est un calviniste qui dit la messe. » Et de vrai, c'était bien le protestantisme qu'on se proposait de rééditer, mais un protestantisme sans franchise, plein de duplicité, d'hypocrisie et de faux-fuyants, et autrement redoutable sous cet aspect que le protestantisme officiel. Celui-ci, du moins, on le connaissait; il était facile de le fuir ; on était prémuni d'avance contre ses attaques. Le jansénisme, au contraire, resté au cœur de la place, ne pouvait manquer de faire illusion à beaucoup, habilement retranché qu'il était derrière l'autorité doctrinale et le nom universellement respecté du docteur d'Hippone.
Jansénius était mort frappé de la peste, en 1638, après dix-huit mois seulement d'épiscopat. Sur le seuil de l'éternité, à l'heure où tous les voiles se déchirent, et où, la conscience parlant plus fort, l'on se sent plus vivement poussé à rentrer en soi, cet homme avait su ne rien trahir de ses préoccupations intimes. Il laissait après lui un ouvrage, qui allait être
(i ) (( Calvinisme et Jansénisme, ce sont deux frères dont la ressemblance est si parfaite que nul homme qui veut y regarder ne saurait s'y tromper. » (De Maistre). — Mosheim, dans son Histoire ecclésiastique, reconnaît la parfaite conformité de la doctrine de Luther avec celle de Jansénius. Les protestants, du reste, n'ont pas hésité à déclarer que Jansénius avait rendu la vraie pensée, la vraie doctrine de saint Augustin, et n'ont point tari d'éloges sur les talents, le savoir, la piété et le courage de ses disciples.
le sujet d'énormes disputes et fomenter au sein de T Église, en Franee surtout, les divisions les plus cruelles. Il avait paru ne pas s'en douter. Mourant, il n'avait donné à cet ouvrage aucun souvenir, aucun regret, et on l'avait vu s'éteindre, le calme sur le visage, sinon dans le cœur, presque souriant, parlant à tous de sa fidélité à l'Eglise et de sa soumission au Saint-Siège. Et, toutefois, il était à peine descendu dans la tombe que deux de ses amis. Libère Fromond et Henri Calenus, disciples secrets de Baïus tous les deux, se présentaient au public comme ses exécuteurs testamentaires et donnaient tous leurs soins à la publication de VAiLoiislinus, destiné à devenir l'Evangile de la secte et auquel, affirmaient-ils, ils avaient reçu ordre de ne rien chan-
ger (I).
Qu'était-ce donc que VAugustinus^ et quelle doctrine l'évoque d'Ypres y enseignait-il ?
Il y a, dit Jansénius, deux sortes d'états de l'homme : l'état d'innocence et l'état de nature déchue ; à chacun de ces deux états correspond une grâce diverse.
(i) Nous nous étions fait l'écho, dans notre premier travail sur le jansénisme, de certaines versions d'après lesquelles Jansénius, sur le point de mourir, aurait, dans un testament, soumis sa personne et son Augustinus au jugement de l'Eglise romaine, et confié à son ami Henri Calenus le soin de publier cet ouvrage. Il résulte d'une étude très complète faite par M. Vandenpeereboom, de Bruges, sur ce sujet et les circontances qui accompagnèrent la mort de l'évêque d'Ypres : 1° que V Augustinus ne parut pas préoccuper un seul instant Jansénius mourant, et 2° que le testament inséré en tête de V Augustinus^ et « certifié conforme » par Henri Calenus est une pièce apocryphe. L'auteur, pour appuyer ce qu'il avance, cite les relations de témoins qui assistèrent aux derniers moments de Jansénius, et le texte retrouvé du testament authentique de celui-ci. Quant à la conclusion qu'il en tire, que Jansénius a mourut sans remords, parce que, n'ayant pas conscience » de ses erreurs, il ne pouvait pas prévoir que son livre troublerait si » longtemps l'Eglise », nous l'enregistrons sans la partager. L'esprit de
Dans Tétat d'innocence, l'homme était, comme les anges, entièrement libre, et la grâce que Dieu lui avait départie était soumise à sa liberté. Il avait la faculté d'en user ou de n'en user pas. Il ne pouvait assurément faire le bien sans elle ; mais elle ne le déterminait pas non plus à le faire.
Depuis la prévarication d'Adam, la condition de l'homme a subi des modifications bien profondes.
Désormais déchu, il est resté soumis à la triste nécessité de pécher. Pour remuer son cœur, il n'y a plus qu'un ressort maintenant : le plaisir, plaisir ou céleste ou terrestre, selon qu'il est engendré par la grâce, ou qu'il a sa source dans la concupiscence ; mais, quel qu'il soit, toujours inévitable dans ses approches et invincible quand il est venu.
De là un double courant dans l'âme humaine : l'un supérieur, l'autre inférieur ; celui-là né du plaisir selon la grâce, attirant nécessairement l'homme vers la vertu ; celui-ci, au contraire, produit de la délectation naturelle, le déterminant nécessairement à mal vivre. De ces deux courants, celui qui est actuellement le plus fort est infailliblement victorieux. Il est irrésistible (i
parti, VOdium theologicum, ont bien pu noircir, d'une façon exagérée, sa mémoire. Effaçons ce qu'on a dit de trop ; mais gardons-nous de tomber dans un autre excès et de pécher maintenant par trop d'indulgence. Les relations intimes et persévérantes de Jansénius avec Saint-Cyran nous autoriseront toujours aie tenir pour suspect, et nous persistons à croire qu'il serait bien difficile d'établir sa parfaite bonne foi et l'irréprochable orthodoxie de ses convictions personnelles. L'ouvrage de M. Vandenpeereboom n'en a pas moins un incontestable mérite. II est vraiment très-curieux à consulter, et nous prions le R. P. Ingold, de l'Oratoire, qui a eu l'obligeance de le mettre à notre disposition, d'agréer ici nos bien sincères remerciements. (Cf. Conielius Jaiiscnius, septième épcque d'Ypres. Sa morl, son ieslamenl, ses épiiaphes, par Alp. Vandenpeereboom. Bruges, de Zuttere-van Kersschaver, impr.-édit., 1882.)
(i) Jansénius s'appuyait sur cette phrase mal interprétée de saint Augustin : Secundiim id operemur neccsse eslquod amplius nos dekclal... Il
Coupable toutes les fois qu'il ai^it sans la grâce, et par cc'a seul qu'elle lui fait défaut, l'homme a besoin, pour pratiquer le bien, d'une grâce qui imprime à sa volonté dans ce sens une détermination exclusive. Or, cette grâce indispensable, sine qiiâ non, Dieu ne la donne pas à tous ; il ne la doit pas à tous non plus.
Tous, pécheurs en Adam, sont passibles à ce titre de la damnation éternelle, et il n'y a point injustice de la part de Dieu à refuser à certains le secours surnaturel et efficace qui les sauverait. Sa justice, en effet, s'exerce dans la réprobation qui en est l'acte souverain. La prédestination, au contraire, n'est qu'un décret purement gratuit par lequel il a résolu de toute éternité d'arracher quelques hommes à la corruption générale, en leur fournissant l'invincible appui qui doit forcer leur persévérance.
Tel était, en substance, l'enseignement de Jansénius. Les conséquences n'en pouvaient être que déplorables.
Les hommes à qui Dieu refusait sa grâce n'avaient donc point un pouvoir prochain de faire le bien. Ils ne le feraient même jamais, pour mieux dire, et Dieu, en leur ordonnant d'observer sa loi, les soumettait à une obligation impossible. D'autre part, si la grâce, comme la concupiscence, était irrésistible, que devenait la liberté ? car l'essence de la liberté ne consiste pas uniquement dans l'exemption de toute contrainte, mais dans cette faculté maîtresse d'indifférence qui nous permet de vouloir ou de ne vouloir pas, et de nous déterminer nous-mêmes au bien ou au mal, à notre gré. Enfin, la prédestination étant gratuite, la grâce absolument et tou-
n'est question dans cette phrase que d'une nécessité de conséquence et non d'une nécessité antécédente. C'est évident. Saint Paul dit bien aussi, dans son épître aux Romains: Servi cslis cjus cui obedilis... On est toujours sous l'influence de quelqu'un ; mais il ne suit pas de là qu'on ne puisse se soustraire à cette influence.
jours efficace, et le don de persévérance indépendant du libre-arbitre, il s'ensuivait que J.-C. n'avait pas mérité à tous les hommes, sans exception, par sa mort, des grâces générales et suffisantes n'ayant leur effet qu'avec le concours de leur volonté libre, et par le moyen desquelles ils fussent en état de croire, de persévérer et de parvenir au salut. En un mot, pour Jansénius comme pour Luther, le sacrifice du Calvaire n'avait point eu et ne pouvait avoir d'application universelle. Le Fils de Dieu ne l'avait accompli en réalité que pour les élus.
Dès lors, il est facile de s'en rendre compte, ce qu'il y avait sous les formules de l'évèque flamand et dans tout le fond de son ouvrage, c'était le baïanisme le plus pur avec ses théories les plus avancées ; c'était la reproduction du fatalisme de la Réforme, héritière et vulgarisatrice sans grandes variantes, à Taurore des temps modernes, des erreurs fondamentales de l'hérésie albigeoise et des premiers manichéens. Au sommet, un Dieu tyran ; en bas, les hommes esclaves : le jansénisme pouvait se résumer dans ces deux termes.
VAugustinus avait paru en 1640, à Louvain, chez Jacques Zegers (1). Henri Calenus et Jacques Pontanus, censeurs des livres, l'avaient approuvé. Le conseil de Brabant, le roi catholique et l'empereur lui avaient accordé, les yeux fermés,
(i) Cet ouvrage est distribué en trois tomes: le i*'' contient 8 livres, pour expliquer les erreurs des pélagiens et des semi-pélagiens. Le second en renferme 9, ainsi répartis : un livre proœmial sur la manière de raisonner en théologie et surtout sur l'autorité de saint Augustin ; un livre sur l'état de la nature innocente, où il est question de la grâce du premier homme et des anges ; quatre livres sur l'état de la nature déchue ; trois livres enfin sur l'état dépure nature. Le troisième tome contient 10 livres sur la grâce du Sauveur, avec un parallèle des erreurs semi-pélagiennes des prêtres de Marseille et des opinions de Molina et de quelques autres théologiens.
leurs privilèges. En vain, Stravius, nonce à Bruxelles, étaitil intervenu auprès de l'Université de Louvain pour lui rappeler les décrets si prudents et si sages de Paul V et d'Urbain VIII, interdisant la publication d'écrits sur les matières de la grâce sans l'autorisation du Saint-Siège ; l'Université, secrètement acquise au baïanisme, s'était contentée de répondre que les décrets en question ne pouvaient être d'aucune force dans les Flandres, puisqu'ils n'y avaient jamais été promulgués, et elle n'en avait pas moins continué ses faveurs à l'ouvrage de l'évêque d'Ypres.
UAugustinus, depuis, avait fait son chemin. En 1641, il était imprimé à Rouen, avec l'approbation de six docteurs de la Faculté de Paris. Moins de deux ans après, on en avait donné au public une seconde édition.
En France d'ailleurs, grâce à Saint-Cyran, le terrain était admirablement préparé pour le recevoir.
Tandis que Jansénius se renfermait dans son rôle d'écrivain et formulait laborieusement la dogmatique jansénienne, Saint-Cyran, lui, plus avisé et plus pratique, avait pris la direction extérieure de l'entreprise où les poussait de concert leur mauvais génie. Il s'était attaché tout d'abord à former des disciples capables de le servir utilement dans ses vues, et ses efforts avaient été couronnés d'un plein succès. Dès 1620, il s'était assuré l'amitié des d'Andilly, famille considérable déjà dans l'Etat par ses relations et ses alliances, mais bien autrement célèbre depuis par l'illustration du grand Arnauld et de sa sœur, la mère Angélique, les deux autorités les plus respectées et les plus admirées du jansénisme.
Fort de ces conquêtes, dont il ne prévoyait que trop l'immense portée^ soutenu ici et là, en secret, par quelques ecclésiastiques et quelques évoques, Saint-Cyran s'était mis à poursuivre sans relâche l'exécution de ses desseins.
Cet homme, en vérité, était un maître. La nature ou Tenfer lui avaient donné tout ce qu'il fallait pour réussir.
Doué de toutes les qualités, disons mieux, de tous les défauts qui font la fortune des chefs de secte ; entreprenant et hardi, mais prudent et réservé tout ensemble ; d'une habileté peu commune, d'une puissance de dissimulation incomparable, il s'était fait une spécialité de la conduite des âmes, qu'il entretenait, pour les mieux séduire, dans les rêveries les plus dangereuses d'un mysticisme de mauvais aloi.
Parti de ce principe, que le triomphe des idées nouvelles n'est jamais aussi sûr que lorsqu'elles peuvent trouver des alliées ou des auxiliaires dans les mœurs, il avait fait de l'hérésie en action, façonnant, habituant les âmes peu à peu à un mode d'être en religion qui était bien ce qu'il y avait de plus contraire aux traditions constantes de l'Eglise, mais qui avait l'avantage, du moins, de frayer la voie aux théories qu'il voulait faire prévaloir. C'est ainsi que, en 1627, il avait imaginé une dévotion extravagante et bizarre, dite du Chapelet secret du Saint-Sacrement . La notion du respect dont l'homme doit entourer la majesté divine y était si fort exagérée, cette même majesté divine y était représentée sous des aspects et avec des traits si redoutables, que les âmes ne pouvaient moins faire, en bonne logique, que de s'abstenir complètement de la fréquentation de l'Eucharistie.
Et c'est effectivement ce qui n'avait pas tardé à 'se produire. Le 16 juin 1633, la Sorbonne, justement émue, avait bien, par l'organe d'un de ses plus illustres docteurs, Nicolas Cornet, réprouvé un enseignement aussi funeste (i). Mais, en France, les idées vont vite, et l'on avait beaucoup trop
(i) Cette dévotion fut condamnée comme contenant « plusieurs » extravagances, impertinences, erreurs, blasphèmes et impiétés qui » tendent à détourner les âmes de la pratique des vertus de foi, espé- » rance et chanté, à détruire la façon de prier instituée par J.-C. et
attendu pour réagir. Cinq ans de libre propagande avaient fait la fortune du Chapelet^ qu'on s'avisait maintenant de proscrire. Des communautés entières de religieuses l'avaient accepté, à l'imitation de Port-Royal, et l'avaient recommandé par leur exemple aux dévotes mondaines de la bourgeoisie et de la Cour, Le jansénisme avait eu, dès lors, des positions toutes prises, et dans la haute société et dans les cloîtres. Que pouvait contre cet état de choses la Sorbonne avec ses foudres ? Saint-Cyran n'en était pas moins resté le confesseur à la mode, et l'un des prêtres les plus consultés de Paris.
Les succès de ce dernier avaient tenu, d'ailleurs, à bien des causes. On n'expliquerait pas, par l'unique attrait de son mysticisme, qu'un grand parti, tout prêt à la lutte, se fût formé en si peu de temps sous sa direction. La vérité est que l'enseignement des doctrines janséniennes n'avait que trop répondu, dès le début, à certaines dispositions des esprits.
Dans l'Episcopat, le gallicanisme avancé de quelques évêques, jaloux de. restreindre à leur bénéfice les prérogatives de la Papauté et de substituer l'oligarchie dans l'Eglise au gouvernement d'un seul; dans l'Université et les Parlements, l'influence du richérisme, encore tenace malgré les censures de la Sorbonne et de la Congrégation de l'Index ; chez beaucoup de ceux qui étaient revenus du protestantisme au catholicisme depuis Henri IV, le souvenir profond et resté vivant des erreurs dont avait été nourrie leur enfance ; la vie
» introduire des opinions contraires aux effets d'amour que Dieu a » témoigné pour nous, et nommément au sacrement de la Sainte-Eucha- » ristie et au mystère de l'Incarnation. » (V. Rapin, Hisl. du jansénisme. — V. aussi les premiers Jansénistes et Port-Royal, par Ms^ Ant. Ricard, prélat de la maison de Sa Sainteté et professeur à la Faculté de théologie d'Aix, p. ^o-^i).
licencieuse d'un grand nombre dans les premiers corps de l'Etat ; ce refuge offert à leur corruption de ne paraître céder qu'à un sentiment religieux plus exquis, en s'abstenant de la pratique des Sacrements, alors qu'ils en étaient éloignés surtout par le relâchement de leurs mœurs ; puis, cette loi des contradictions humaines qui veut que les moins disposés à régler leur propre conduite soient ceux-là même le plus souvent qui, devant les hommes, embrassent la cause de la vertu avec le plus de fougue, comme s'ils trouvaient une façon de dédommagement pour leur conscience à couvrir, sous le bruit qu'ils font au dehors, les grandes et les petites hontes de leurs défaillances intimes ; les excès du genre précieux dans les ruelles, où la manie de ne parler comme personne, de soutenir les thèses les plus paradoxales, sous prétexte d'échapper aux vulgarités du convenu et de la coutume, devait pousser fatalement les beaux esprits vers les nouveautés ; mille intrigues enfin, intrigues de la coquetterie et de la politique, où des femmes, princesses, duchesses et marquises, avaient joué les principaux rôles, où parlementaires et nobles mécontents s'étaient ligués pour faire opposition, sur le terrain religieux, à un Gouvernement que son absolutisme et les abus trop réels qu'on lui reprochait avaient rendu presque impopulaire : telles avaient été, dans leur ensemble, les causes qui avaient fait à Saint-Cyran sa situation exceptionnelle de chef de secte.
Richelieu, pressentant avec son génie tout ce qu'il pouvait y avoir de dangereux pour l'Etat dans l'extension des idées nouvelles, avait bien essayé d'en enrayer la marche. Il avait fait enfermer leur apôtre à Vincennes ; mais, comme la Sorbonne, il était arrivé trop tard, et Saint-Cyran n'avait jamais eu autant d'autorité et de puissance que le jour où il avait pu paraître, aux yeux des enthousiastes, des fanatiques ou des badauds, entouré de l'auréole des martyrs.
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Du fond de sa prison, Saint-Cyran n'avait point cessé, grâce à la protection de quelques personnages influents et à la connivence de ses gardiens, d'être en relations suivies avec ses disciples et de diriger les affaires de son parti. C'est ainsi qu'il avait engagé Arnauld à continuer, dans un ouvrage que tout le monde pût lire, l'œuvre de propagande que le Chapelet du Saint-Sacrement avait si bien commencée (i).
Arnauld, fidèle au mot d'ordre, avait publié, en effet, en 1643, son livre: de la Fréquente Communion. - La doctrine de ce livre, toute jansénienne, et absolument contradictoire au titre qui la couvrait, sepouvaitrésumer dans ces deux principes, savoir : que le délai de l'absolution devait être imposé par le confesseur à tout pénitent qui ne s'en serait pas rendu digne par une expiation proportionnée à ses fautes, et qu'on ne devait admettre à la communion que les parfaits (2).
Nous ne savons pas de principes plus décourageants ni plus funestes. Ceux-ci ne tendaient à rien moins qu'à multiplier les vides autour des confessionnaux et de la Sainte- Table, conséquemment à tarir la vie chrétienne dans ses sources ; mais ils étaient contenus dans un chef-d'oeuvre : l'auteur avait fait preuve de tant de qualités littéraires ; il s'exprimait avec tant de clarté, tant de précision ; son style avait une allure à la fois si élégante et si française, que,
(i) A la vérité, le livre de la Fréquente Communion fut une réponse d'Arnauld à un petit traité sur le même sujet que son auteur, le P. de Sesmaisons, de la Compagnie de Jésus, avait composé à l'intention de la princesse de Guémenée et dans le but de l'arracher à la direction de Saint-Cyran. Ce fut là l'occasion du livre. Saint-Cyran n'en fut pas moins le véritable inspirateur.
(2) « C'est le diable qui incite à communier souvent, écrivait Arnauld, et cette tentation a un nom : la luxure spirituelle. » Il se flattait pourtant de dire la messe tous les jours Quelle modestie !
tout entiers à l'attrait et à la séduction de la forme, beaucoup ne s'étaient point arrêtés au venin caché dans le fond, et que son livre, en quelques mois, avait gagné plus de prosélytes à l'hérésie que ne l'avaient fait et ne le pourraient jamais faire les thèses savantes accumulées dans les lourds et indigestes in-folios de l'évèque d'Ypres. Saint-Cyran, mourant cette même année, le disait avec raison à son entourage : lui disparu, les hommes n'étaient pas près de manquer au jansénisme.
Il faut avoir parcouru quelques-uns des récits de ce temps pour se faire une idée exacte de la révolution causée dans les esprits par l'apparition du livre d'Arnauld.
Ce livre, à peine connu, avait jeté au sein de l'Episcopat et du clergé de France le ferment des divisions les plus profondes.
Vingt docteurs de la Faculté de Paris et seize évèques, l'archevêque de Sens, Octave de Bellegarde, en tète, l'avaient approuvé dès le début ; et, pour que l'auteur ne fût point inquiété par la cour de Rome, où on l'avait représenté, non sans raison, comme un novateur de la pire espèce, ils avaient écrit à Urbain VIII une lettre collective où ils prenaient hardiment la défense d'Arnauld et de son œuvre. (( L'illustre écrivain était digne, selon eux, de tous égards, autant par l'éclat de ses vertus que par la supériorité de ses talents. En l'accusant comme ils l'avaient fait, ses ennemis avaient dénaturé sa pensée et calomnié ses intentions. » Un janséniste habile et disert, l'abbé Bourgeois, de la maison de Sorbonne, s'était chargé de présenter lui-même cette lettre au Souverain-Pontife, et d'empêcher par ses explications qu'une condamnation flétrissante ne vînt nuire au développement de la nouvelle Eglise, en amoindrissant la personnalité de son chef.
Et en effet, sur ses instances, les cardinaux inquisiteurs
avaient rendu un vote, non pas favorable, mais qui, en suspendant pour le moment tout jugement, écartait par là toute idée de censure (i). On n'en demandait pas davantage.
Dans l'intervalle, dix autres évèques, entraînés par leur métropolitain, l'archevêque d'Auch, étaient venus se joindre aux premiers, tandis que le coadjuteur de Paris, poussé par son ambition plus encore que par sa dépravation de sceptique à servir les intérêts de la secte, engageait son oncle, le vieux Gondi, à interdire la chaire au P. Nouët, coupable d'avoir, dans un discours qui avait fait quelque bruit, dénoncé les conséquences déplorables du livre de la Fréquente Communion.
VAugustinus de l'évêque d'Ypres avait rencontré des juges autrement sévères.
(i) Le Tribunal de l'Inquisition releva, néanmoins, dans l'œuvre du docteur janséniste, ou plutôt dans la préface de cette œuvre, une proposition des plus hétérodoxes, et qui est restée célèbre dans l'histoire du dogme sous le nom d^ hérésie des deux chefs : « Saint Pierre et saint Paul )) sont deux chefs de l'Eglise qui n'en font qu'un, en sorte que saint » Paul est l'égal et non le sujet de saint Pierre, dans la primauté et le » gouvernement de l'Église universelle. » Repoussée aussitôt par la Sorbonne, dont Arnauld avait espéré un instant faire sa complice, flétrie énergiquement par saint Vincent-de-Paul, dans une lettre qu'il écrivit à Rome à ce sujet, secrètement censurée dès 164'), cette proposition fut définitivement déclarée hérétique par le Saint-Siège (24 janvier 1647) et le Pape interdit la lecture de tous les livres où elle serait contenue. Nous devons dire cependant que, dès que les premières désapprobations se furent produites, Arnauld se hâta de la désavouer. Elle avait été glissée subrepticement, déclara-t-il, dans sa préface. Il n'en fit pas moins paraître deux écrits pour la défendre, sous le voile de l'anonymat. Ces deux écrits furent condamnés ; mais le livre de la Fréquente Communion avait échappé à l'anathème.
Rome n'avait suspendu son jugement, à l'endroit de ce livre, que par égard pour les évêques qui avaient cru devoir l'appuyer. En 1690, du vivant d'Arnauld encore, les circonstances ayant changé, ce livre fameux fut réprouvé dans son ensemble et mis à l'index par Alexandre VIII.
Le Tribunal de l'Inquisition romaine avait rendu, en 1641, un premier décret condamnant les doctrines de Jansénius sur la grâce. L'année suivante, Urbain VIII avait publié une bulle aux termes de laquelle il déclarait que VAugiistinus renfermait et soutenait, au grand scandale des catholiques et au grand mépris de l'autorité du Saint-Siège, plusieurs propositions que le Saint-Siège avait déjà condamnées, et où il renouvelait contre son auteur toutes les censures que Pie V et Grégoire XIII avaient jadis prononcées contre Baïus. Pour les jansénistes, c'était là un rude coup. Par malheur, la bulle d'Urbain VIII n'avait été reçue qu'imparfaitement en France. L'archevêque de Paris, à qui le nonce Grimaldi l'avait remise, l'avait bien publiée dans son diocèse; mais il n'avait pas attendu que le Parlement l'eût enregistrée, et, l'absence de cette formalité ayant donné lieu à de nombreuses réclamations, les docteurs de Sorbonne avaient tâché de concilier leur devoir avec leur soumission aux lois du royaume, en prenant simplement le parti de faire inscrire dans les registres de la Faculté les propositions rapportées dans la bulle, et de défendre à tous docteurs, licenciés et bacheliers, de les soutenir.
Néanmoins, parmi les théologiens de l'illustre Société, certains n'avaient pas été d'avis de se renfermer exclusivement dans le rôle trop passif qu'on leur imposait. Isaac Habert, théologal de Paris, pour ne parler que de celui-là, avait pris énergiquement l'offensive et on l'avait vu, dans trois sermons prêches à Notre-Dame (i), dénoncer avec autant de précision que de vigueur l'hétérodoxie du jansénisme.
Arnauld avait aussitôt riposté à ces attaques par deux
(i) Le premier et le dernier dimanche de TAvent 1643. (V. Hisi. eccl. du XVII'' siècle, par le continuateur d'EUies Dupin, t. II, p. 64.)
plaidoyers en faveur du système de Tévcque d'Ypres (i). La querelle n'en avait été que plus envenimée et plus ardente. Quantité d'écrits avaient paru dans les deux camps, thèses ou pamphlets, dont les auteurs n'appartenaient pas tous à la Sorbonne ; car les laïques même s'en étaient mêlés, et tels membres de nos grandes cours, délaissant un instant la jurisprudence pour le dogme, s'étaient mis à discuter gravement sur la nature et l'efficacité de la grâce (2).
Qu'était devenu avec cela le désir des sages, 'qui eussent voulu que le silence se fît rigoureusement de part et d'autre sur des questions aussi complexes et aussi ardues ? Ces questions étaient tombées maintenant dans le domaine public. Elles passionnaient la Cour et les Parlements, la Sorbonne et TEpiscopat, les communautés religieuses et les cercles des ruelles en vogue. D'autant que le jansénisme, plus envahissant de jour en jour, en était venu à ne point douter de ses forces et à se considérer comme certain du succès final. La plupart des curés de Paris s'étaient constitués ses créatures, et il ne cachait nullement son espérance de devenir maître, à bref délai, d'une partie notable des évèchés du Royaume.
Quant à ses tendances politiques, elles étaient aussi sérieusement dangereuses. Il préparait l'insurrection dans l'Etat, comme il poussait à la révolte dans l'Eglise. Et l'on ne s'y était pas mépris, aux jours de la Fronde. Le Gouvernement et la Cour n'avaient point hésité à désigner et à nommer l'influence qui avait armé contre eux le bras de l'émeute.
Dans ces circonstances, l'obligation d'agir s'imposait à la Sorbonne. C'était le cas pour elle de se souvenir de son
(i) Première et seconde Apologies pour Jansénius.
(2) Citons, entre autres, René Meaupou, président de la Courdesaides,
titre, si ancien et si glorieux, de Concile permanent des Gaules. Dès le i" juillet 1649, Nicolas Cornet, son syndic, celui-là même dont Bossuet, qui avait été son élève, devait prononcer l'oraison funèbre, avait proposé à l'Assemblée la censure de six propositions extraites de V Augustinus et dans lesquelles se résumait toute la doctrine de ce livre (i). Mais les avis s'étaient trouvés partagés entre les docteurs, ceux-ci n'acceptant pas qu'on mît en cause la personnalité de l'évèque d'Ypres, ceux-là se refusant absolument à entrer dans l'examen de propositions conçues, disaient-ils, en termes équivoques et qu'on n'attribuait à aucun auteur.
Placés sur ce terrain, les débats menaçaient de demeurer sans solution, lorsque la Faculté avait décidé, à la majorité de ses membres, de passer outre et de faire ce qu'elle considérait comme son devoir. Les propositions furent donc examinées par une commission de théologiens spécialement désignée à cet effet, et la réponse de ceux-ci fut que ces propositions méritaient d'être censurées.
Les choses en étaient là, lorsque François Bosquet avait été appelé à l'évêché de Lodève.
Depuis, les défenseurs du jansénisme' ne s'étaient pas tenus pour battus. Ils en avaient appelé au Parlement de la sentence de la Commission, et le Parlement, dont les attaches avec les novateurs n'étaient un mystère pour personne, et qui aimait assez, d'ailleurs, à s'immiscer dans les affaires religieuses, avait supprimé, sans aucun scrupule, le jugement de la Faculté. Mais la Faculté était tenace et peu facile à intimider. Dans un cas comme celui-là, surtout, elle avait toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas s'inquiéter
(i) Ces propositions sont les cinq condamnées dans la bulle du pape Innocent X. La sixième était celle-ci : « Les œuvres des infidèles sont des péchés. »
outre mesure des abus de pouvoir de la première Cour du Royaume. Elle envoya tout simplement à Rome un député chargé de présenter à Innocent X le texte et les motifs de la censure qu'elle venait d'édicter contre ÏAuguslinus et de lui demander en môme temps son approbation.
Ceci se passait en 1650.
Quatre consulteurs nommés par le Souverain-Pontife se mirent à l'œuvre aussitôt ; trois d'entre eux approuvèrent pleinement les conclusions de la Sorbonne.
Quant aux Cardinaux de la Congrégation de l'Inquisition auxquels ils avaient soumis leur rapport, ils renvoyèrent à plus tard le prononcé de leur jugement.
Alors les docteurs de la Faculté de Paris, pour amener du côté de Rome une solution plus rapide et mettre fin à des lenteurs qui ne leur paraissaient pas sans danger pour la paix religieuse en deçà des Alpes, s'arrêtèrent au parti de solliciter des Prélats de France une lettre collective, dans laquelle ils réclameraient expressément du Saint-Père la condamnation du livre de Jansénius.
On donna suite immédiatement à ce projet. Habert, le théologal que nous connaissons, devenu depuis peu évêque de Vabres, se chargea de rédiger dans ce sens une adresse au Pape, que quatre-vingt-cinq évoques, parmi lesquels nous avons été heureux de voir figurer Bosquet, s'empressèrent de couvrir de leurs signatures. Cette adresse fut un événement capital, et la place qu'elle occupe dans l'histoire du jansénisme est si importante que nous n'hésitons pas à la reproduire.
La voici, telle que nous la trouvons dans les actes du clergé de France fi
(i) V. Procès-verbaux des Assemblées du clergé, t. IV. Pièces justificatives.
« Très Saint-Père,
» La foi de Pierre, laquelle ne peut jamais manquer, ) demande avec grande raison que, suivant la coutume reçue ) et autorisée dans l'Eglise, l'on rapporte les causes majeures ) au Saint-Siège apostolique. Pour obéir à une loi si équi- ) table, nous avons estimé qu'il étoit nécessaire d'écrire à
> Votre Sainteté, touchant une affaire très importante qui ) regarde la religion. Il y a dix ans que nous voïons avec ) grande douleur la France agitée de troubles très violents ) à cause du livre posthume de M. Cornélius Jansénius, ) évèque d'Ypres, et de la doctrine qui y est contenue. Ces
> mouvements dévoient être apaisez, tant par l'autorité du ) Concile de Trente, que par celle de la bulle d'Urbain VIII, ') d'heureuse mémoire, par laquelle il a prononcé contre les ) dogmes de Jansénius et a confirmé les décrets de Pie V et ) de Grégoire XI II contre Baïus. Votre Sainteté a établi par ) un nouveau décret la vérité et la force de cette bulle ; mais ) parce que chaque proposition en particulier n'a pas été ) notée d'une censure spéciale, quelques-uns ont crû qu'il y ) avoit encore lieu à leurs chicanes et à leurs suites. Nous ) espérons que tous moïens leur en seront otez, s'il plaît à ) Votre Sainteté, comme nous l'en supplions très humblement,
de définir, clairement et di-stinctement, quel sentiment il faut avoir en cette matière. C'est pourquoi nous la conjurons de vouloir faire l'examen, et porter un jugement clair et certain de chacune des propositions qui suivent, sur lesquelles la dispute est plus dangereuse, et la contestation plus échauffée.
» Première proposition : Quelques commandements de Dieu » sont impossibles a des justes qui désirent et qui tâchent de » les ^-arder, selon /es forces qu'ils on! alors ; et ils non! point )) de ^^l'âce par laquelle ils leur soient rendus possibles.
» Seconde proposition : Dans l'clal de la naltire corrompue^ )) on ne rJsisIe jamais à la grâce intérieure ( i).
» Troisième proposition : Pour mériter et démériter dans )) rétat de la nature corrompue, on na pas besoin d'une liberté » exempte de la nécessité d'agir ; mais il suffit d'avoir une liberté » exempte de contrainte.
» Quatrième proposition : Les semi-pélagiens admettaient » la nécessité d'une grâce intérieure prévenante, pour chaque » action en particulier, même pour le commencement de la foi, )) et ils étoient hérétiques, en ce qu'ils prétendoient que cette grâce » fût de telle nature que la volonté eût le pouvoir d'y résister » ou d'y consentir.
» Cinquième proposition : C'est une erreur des semi-péla- » giens de dire que Jésus-Christ soit mort ou qu'il ait répandu )) son sang pour tous les hommes sans exception.
» Votre Sainteté a depuis peu éprouvé combien l'autorité » du Siège apostolique a eu de pouvoir pour abattre l'erreur » du double chef de l'Eglise. La tempête a été aussitôt apai- » sée ; la mer et les vents ont obéi à la voix et au comman- » dément de Jésus-Christ ; ce qui fait que nous vous supplions,
(i) La seconde proposition est celle d'où découlent toutes les autres. S'il est vrai que dans l'état de nature tombée l'on ne résiste jamais à la grâce intérieure, il s'ensuit qu'un juste qui a violé un commandement de Dieu a manqué de grâce pour ce moment, qu'il l'a violé par nécessité ou par impuissance de l'accomplir. Si cependant il a péché et démérité pour lors, il s'ensuit que pour pécher il n'est pas besoin d'avoir une liberté exempte de nécessité. D'autre part, si la grâce manque souvent aux justes, puisqu'ils pèchent, à plus forte raison manque-t-elle aux pécheurs ou à ceux qui sont dans l'habitude de pécher. On ne peut donc pas dire que J .-G. est mort pour obtenir et mériter à tous les hommes les grâces dont ils ont besoin pour faire leur salut. Dans ce cas, ceux qui ont cru que l'on résiste à la grâce intérieure et que J.-C. a obtenu des grâces pour tous les hommes étaient dans l'erreur.
» Très-Saint-Père, de prononcer sur le sens de ces proposi-
» tions un jugement clair et décisif, auquel M. Jansénius,
» proche de la mort, a soumis son ouvrage ; de dissiper toute
» obscurité, de rassurer les esprits chancelants ; d'empêcher
» les divisions et de redonner à l'Eglise sa tranquillité et son
» éclat. Pendant que nous jouissons de cette espérance, nous
» portons nos souhaits et nos vœux à Dieu, afin que ce Roi
» immortel des siècles comble Votre Sainteté de longues et
» heureuses années, et, après un siècle de vie, d'une très
» heureuse éternité. »
Dans cette adresse, de fond si catholique et de forme si modérée, il n'y avait assurément rien à reprendre. Elle n'en souleva pas moins, dans une certaine portion de l'Episcopat, et pour des causes diverses, des oppositions assez vives. Parmi les évoques, quelques-uns même de ceux que les doctrines janséniennes n'avaient point séduits absolument, l'estimèrent inopportune et prématurée. Pour eux, dans cette grave question, ce qui était en cause surtout, c'était moins Jansénius et sa doctrine que les prérogatives traditionnelles de leur ordre, atteintes et compromises peut-être, à leur sens, par la démarche de leurs collègues. Les évêques sont juges de la foi, eux aussi, dans leurs diocèses. Or, il leur paraissait qu'on avait fait litière de leur juridiction, et ils trouvaient maintenant inadmissible qu'on eût pu recourir immédiatement au Saint-Siège, à propos d'un fait dogmatique, avant qu'ils eussent été appelés à l'examiner.
Dans l'espèce, c'était pousser la susceptibilité beaucoup trop loin. Les circonstances étaient assez critiques et le mal en France assez profond, pour qu'on n'ajoutât pas aux difficultés du moment celles qui pourraient surgir encore de ces querelles.
Et il s'agissait bien, en vérité, d'affirmer un droit qui n'était
pas contesté à Rome, que les prélats signataires de l'adresFC n'avaient jamais eu Tintention de méconnaître, mais dont ils avaient cru aussi ne pas devoir exagérer la portée ! Ils n'ignoraient pas que « le Saint-Esprit leur avait donné le pouvoir » de juger les matières de foi qui sont ou manifestement » hérétiques ou mises en doute parmi les savants (i). » Relativement à ces dernières, que le Pape les appelât, ou qu'il les autorisât simplement à se réunir en Concile, ils pouvaient formuler contre elles une sentence qui, soumise ensuite à l'approbation du Saint-Père, aurait force de loi dans l'univers chrétien par l'autorité du Siège apostolique. Ainsi avaient fait autrefois contre Pelage les Pères de l'Eglise africaine. Mais pour la tenue d'un Concile, soit national, soit universel, que d'obstacles à vaincre en ce moment ! En France, le désordre était plus ou moins dans toutes les provinces. La guerre était partout ou presque partout en Europe. Fallait-il attendre des temps plus calmes pour donner une solution aux questions pendantes, alors que la foi de beaucoup était en péril } Depuis le jour où Luther et Calvin avaient commencé à troubler l'Eglise jusqu'à la tenue du Concile de Trente, quarante années environ s'étaient écoulées, et l'hérésie en avait profité pour se répandre. Rien ne démontrait mieux que ce fait la nécessité d'un prompt remède ; et le meilleur, le plus simple et le plus sûr, n'était-il pas de recourir au Pape ? Les Pères du Concile de Trente avaient indiqué eux-mêmes cette voie : l'on n'avait qu'à relire le chapitre dernier de leur dernière session pour s'en convaincre. Ils n'avaient, du reste, sous ce rapport, rien innové. L'usage de s'en rapporter, pour
[i) Mémoires du clergé de France, t. P', c. 193. Avec cette différence, toutefois, que dans les matières de foi manifestement hérétiques, ils ne faisaient qu'appliquer des jugements déjà prononcés par l'Eglise, tandis que, dans les matières douteuses, le jugement rendu par eux n'avait de force que s'il était sanctionné par le Souverain-Pontife.
les questions douteuses, au jugement des Pontifes de Rome, remontait déjà bien haut dans l'histoire, et les annales ecclésiastiques étaient là pour attester qu'à toutes les époques, aux époques de troubles surtout, les évoques tant de l'Orient que de l'Occident, n'avaient point hésité aie mettre en pratique. Que ne se souvenait-on, d'ailleurs, de ce qui venait de se passer tout récemment encore dans le royaume ! Quand avait paru l'hérésie des deux chefs de V Eglise [\), qu'avait-on fait? Il n'y avait eu ni Concile, ni assemblée. Le Saint-Siège avait prononcé seul la condamnation de l'hérésie. En avait-on moins obéi pourcelaà sa décision ?
Opposer maintenant au droit indéniable du Pape le droit des évèques, à propos du jansénisme, cela était malheureux et révélait de regrettables tendances. De quelque façon que leur vînt leur juridiction, qu'ils l'eussent reçue radicalement avec le caractère de leur ordre, ou qu'ils la tinssent simplement du Pape (2), ceux-ci n'étaient pourvus pratiquement que d'une juridiction déléguée, et qui résidait fondamentalement dans le Saint-Siège avant de leur appartenir. Le Pontife romain, lui, en sa qualité de vicaire de Jésus-Christ, et en
(i) V. à la page 34^ ce que nous disons en note de cette hérésie.
(2) La question de hi juridiction des évèques a été longtemps sujette à controverse. Les évoques tiennent-ils cette juridiction immédiatement de J.-C, ou bien la reçoivent-ils du Souverain-Pontife? Les théologiens gallicans étaient presque tous partisans de la juridiction immédiate. Il y a, selon eux, une sorte de juridiction radicale qui est inséparable du caractère, mais qui demeure liée et sans effet jusqu'à ce que le Souverain- Pontife, qui a seul le droit d'instituer les évèques, ait déterminé à la fois et le territoire, et les sujets sur lesquels cette juridiction devra s'exercer. Cette opinion ainsi formulée est loin d'être inconciliable avec les principes catholiques. Elle a eu néanmoins des contradicteurs autorisés, et dont le sentiment, appuyé sur des données plus simples, plus naturelles, semble-t-il, et beaucoup plus conformes à la tradition, a fini par prévaloir. Pour eux, la juridiction et le caractère sont deux choses originairement distinctes. L'ordination rend bien un sujet apte à recevoir la juridiction; mais, en réalité, il ne la donne pas. Il est malaisé de se
vertu de sa primauté, était vraiment détenteur d'une juridiction universelle ; mais que faisait-on de cette juridiction, si on contestait la légitimité de son initiative dans les décisions doctrinales ? Que devenait le Pape, si ce n'est une sorte de président irresponsable, chargé uniquement d'exécuter les volontés du corps épiscopal , selon la formule de Richer I
Voilà ce qu'oublièrent de se dire, ou ce qu'affectèrent d'oublier quelques évoques ; et c'est ainsi qu'ils se firent les appuis et les complices de la résistance janséniste. Onze d'entre eux (i) écrivirent à Innocent X une lettre fort convenable et fort habile, mais où perçait trop, sous la politesse des termes, la mise en demeure adressée au Pontife de ne se point prononcer sur les cinq propositions, qu'il n'eût employé, au préalable, « les formes légitimes des jugements ecclésiastiques (2).»
Avec un Pontife comme Innocent X, une injonction de
figurer un pouvoir avec lequel, somme toute, on ne peut rien. D'autre part, si la juridiction est une délégation légitime pour exercer un ministère spirituel^ qui est-ce qui confère la juridiction si ce n'est celui qui délègue :■ Et, puisque ce n'est pas J.-C. qui assigne le territoire et désigne l'Eglise où chaque évêque doit présider^ il faut conclure que ce n'est pas immédiatement de lui non plus que les évêques reçoivent leur juridiction. En pratique, les théologiens gallicans admettaient, comme les autres, que toute juridiction est une participation des clefs qui n'ont été données qu'à Pierre seul et que toute autorité émane de la plénitude de sa puissance. C'était là le point essentiel.
(i) Louis-Henri de Gondrin, archevêque de Sens ; B. d'Elbène, évoque d'Agen ; Gilbert de Choiseul, évêque de Comminges ; de Lebron, évêque de Valence et de Die; A. Delbenne^ évêque d'Orléans ; Bernard, évêque de Saint-Papoul ; Henri de Salette, évêque de Lescar en Béarn ; Félix, évêque et comte de Chalon ; François Faur, évêque d'Amiens; Henri Arnauld, évêque d'Angers : Nicolas de Buzenval, évêque et comte de Beauvais.
(2) Hist. ceci du XVII' siècle, t. II, p. 178.
cette nature était particulièrement déplacée. C'était la sagesse personnifiée que ce vieillard. Ami du calme, de la réflexion, des mesures lentes — et il en avait donné assez de preuves aux jansénistes, lors du différend soulevé par le livre de la Fréquente Communion — il pensait que la modération et le temps sont les meilleurs auxiliaires de la justice. Il avait établi déjà une congrégation particulière pour l'examen des propositions qu'on avait soumises à son jugement. Il exigea de cette congrégation qu'elle reçut toutes les explications des députés envoyés par chacune des parties, et qu'elle ne dressât son rapport définitif qu'après que tous les éléments d'information auraient été épuisés.
Ainsi se trouva engagée auprès du Pape cette malheureuse affaire du jansénisme, dont nous allons suivre à Rome la procédure, et dans laquelle notre évèque de Lodève, nous le verrons bientôt, devait jouer un rôle important.
Parmi toutes les causes instruites à Rome — et la liste en est nombreuse depuis qu'il y a eu des hérésies — on en trouverait difficilement une seule où les juges eussent poussé plus loin que dans le procès intenté au jansénisme l'absence de tout parti pris et la recherche consciencieuse et patiente de la vérité.
Etudier l'enseignement catholique sur la grâce, revoir les disputes auxquelles cette partie du dogme avait antérieurement donné lieu, analyser le système de Baïus et le comparer aux doctrines janséniennes, prendre connaissance des censures portées contre ces dernières par les Universités d'Allemagne, de Flandre, d'Espagne et de Paris, auxquelles le Pape, jaloux d'introduire le plus d'éléments possible de lumière dans le procès, avait écrit par la voie de ses nonces : tels avaient été la préoccupation principale et le premier soin de la congrégation instituée par Innocent X.
Cardinaux et consulteurs n'avaient pas mis moins d'un an
à ces travaux préliminaires lorsque, le r' octobre 1652 (i), ils entrèrent dans le fond du débat.
Les cinq propositions incriminées de V Auguslinas furent examinées par eux, une à une, lentement, minutieusement. Certains consulteurs estimaient qu'on les pouvait expliquer dans un sens orthodoxe ; on leur laissa pleine liberté d'exposer leur manière de voir et d'en développer les motifs.
Réunis tous les mardis chez le cardinal Spada, leur président (2), les conférences qu'ils tinrent à ce sujet ne prirent fin que le 1 9 janvier (3). Ce jour-là seulement ils se prononcèrent, et leur sentiment se trouva conforme à celui de l'immense majorité de nos évèques.
Aussitôt, l'on avisa les députés des deux parties que leurs observations seraient reçues, s'ils avaient à en fournir. Les catholiques répondirent avec empressement à cet appel. Quant aux jansénistes, désireux de gagner du temps avant tout, ils récusèrent certains de leurs juges, qu'ils accusaient de partialité, et demandèrent l'autorisation d'ouvrir, avec leurs adversaires, un colloque où ils présenteraient, devant eux, la défense de l'évèque d'Ypres. a On les avait envoyés pour » discuter, disaient-ils, non pour exposer simplement leurs » doctrines (4). » C'était un moyen, évidemment, d'éterniser la querelle et d'écarter indéfiniment une solution menaçante. Les consulteurs ne s'y laissèrent point tromper ; leurs informations étaient complètes, leur conscience suffisamment éclairée : ils passèrent outre.
(i) HisL eccl. du XV II" siècle, t. II, p. 221.
(2) Le cardinal Spada avait succédé dans cette présidence au cardinal Roma, qui mourut avant que la congrégation eût ouvert ses conférences.
(3) Hisl. eccl. du XVII'' siècle, loc. cil.
(4) Mémoires du P. Rapin, t. II. Pour quiconque veut suivre pas à pas la marche du procès janséniste, les mémoires du P. Rapin sont on ne peut plus intéressants à consulter. Sainte-Beuve, lui-même, a rendu