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L'affaire fut remise entre les mains du Pape. Innocent X, tout octogénaire qu'il était, avait suivi avec une vigueur de volonté infatigable les débats engagés dans chaque conférence. Il s'était fait remettre, par écrit, tous les avis énoncés dans la congrégation. Il avait pris connaissance des différents mémoires des parties. C'était assez pour son jugement: ce ne fut point assez pour sa prudence. Il voulait présider lui-même à de nouvelles sessions. En conséquence, il ordonna aux consulteurs de se réunir désormais au Quirinal.
Sept congrégations furent tenues devant lui, du lo mars au 7 avril, au cours desquelles il exigea qu'on reproduisît, en abrégé sans doute, mais aussi intégralement que possible, tous les détails des délibérations antérieures; et, pour que les opposants ne fussent point autorisés à se plaindre qu'on ne les avait pas entendus, il consentit à recevoir en audience, le 4 mai d'abord, puis le 19 mai, les députés jansénistes, renforcés cette fois du P. Desmares, un des orateurs les plus en vogue de la secte.
Les députés jansénistes avaient insisté de nouveau auprès du Pape pour obtenir le débat contradictoire, que la congrégation leur avait déjà refusé.
A cela le Pape avait répondu : que, pour rendre la paix à l'Église, il était de meilleures voies que celles des disputes; que ces disputes n'étaient pas nécessaires pour qu'il put former son jugement sur des points de doctrine ; que, d'ailleurs, ils n'avaient pas, eux, d'adversaires à combattre, du moment qu'il ne s'agissait que de qualifier des propositions. Il se
sur ce point à leur auteur un solennel hommage : « Le P. Rapin, dit-il, » donne des renseignements qu'on ne trouverait pas ailleurs. Il a copié » sur les mémoires du Saint- Office le procès-verbal de ce long juge- » ment. » (Sainte-Beuve, Hist. de Poii-Royal, cité par Ms^ Ricard, dans son Histoire des premiers Jansénistes. )
contenta de leur déclarer qu'il recevrait leurs écrits, s'ils jugeaient utile à leur cause d'en produire.
Ceci s'était passé le 4 mai.
Obligés de se soumettre, ils se décidèrent, enfin, à s'exécuter. Le 19, ils vinrent présenter au Souverain-Pontife le fameux Ecrit à trois colonnes^ accompagné de longs mémoires où il était question surtout de l'autorité du docteur d'Hippone, dont ils accusaient leurs adversaires de renverser la doctrine en demandant que les cinq propositions fussent condamnées. (( Ces propositions, disaient-ils, avaient été fabri- » quées et conçues en termes ambigus et équivoques, afin )) d'envelopper dans la même condamnation la doctrine de » saint Augustin et le sens de la grâce efficace (1). »
Innocent X, après avoir écouté leur défense, après l'avoir relue même attentivement dans les manuscrits qu'ils lui laissèrent, n'avait plus qu'à tirer de l'ensemble des faits une conclusion. Prolonger l'examen au-delà de ces limites déjà raisonnables n'était plus possible. La mesure de la condescendance pontificale était pleine. La matière du procès, d'ailleurs, était épuisée. D'une part, au sens des théologiens catholiques, les cinq propositions de ÏAiigustinus reproduisaient des erreurs déjà flétries par l'Église. D'autre part, ceux qui les soutenaient et voulaient écarter d'elles la note hérétique admettaient tout au moins qu'elles étaient susceptibles d'une interprétation très fâcheuse. La cause, dès lors, était jugée. La sentence s'imposait, et hmocent X n'hésita pas à la prononcer.
Le 3 1 mai, veille de la Pentecôte, il signala condamnation pure et simple des propositions jansénistes, dans une bulle qu'il fit expédier aussitôt en France, avec deux brefs, dont l'un s'adressait à Louis XIV, et l'autre aux archevêques et
(i) V. Hist. ceci du XV IP siècle, t. II, p. 233.
évèques du royaume. Quelques jours après, paraissait une déclaration royale qui ordonnait la publication et l'exécution de cette bulle dans tous les diocèses (i).
Alors, malgré les vices du temps et les abus d'un régime autoritaire à Texcès, le chef de l'Etat, il faut bien le reconnaître, aimait à se considérer comme un auxiliaire de l'Eglise, et, plus heureux du titre de Roi très chrétien que de ceux qui sont communs aux autres monarques, il avait à cœur de le justifier. Le jansénisme, du reste, était sorti depuis longtemps des discussions dogmatiques, pour créer sur le terrain politique de sérieux embarras au Pouvoir. Il était devenu la religion des mécontents de toutes les classes. Dès lors, en intervenant dans la question religieuse, l'Etat n'accomplissait pas seulement un devoir : il usait du droit rigoureux qu'ont tous les gouvernements de se défendre.
Trente prélats se trouvaient réunis à Paris, au moment où les agents du clergé avaient reçu des mains du nonce la bulle du Pape.
Mazarin, persuadé que dans une affaire de cette importance toute lenteur serait funeste, qu'une action prompte était ce qu'il y avait de mieux pour assurer la paix religieuse, avait convoqué chez lui ces trente prélats.
Ils s'étaient tous rendus au Louvre, le i i juillet. Là, il avait été arrêté, à l'unanimité des suffrages, qu'on enverrait au Pape, sans trop de délai, l'assurance delà parfaite soumission des évèques, et que, en même temps, on écrirait à chacun d'eux une lettre pour les engager à recevoir et à exécuter la constitution. Puis, comme il fallait, avant tout, ménager les susceptibilités d'une minorité ombrageuse, et qu'il était néanmoins difficile, vu l'impossibilité où l'on était de s'entendre, que quelques évèques ne dépassassent pas
(i) Mém. du clergé, t. P', c. 194.
les limites d'une sage prudence par des allusions ou des explications inopportunes, on avait convenu de dresser le formulaire du mandement destiné à porter publication de la bulle. La rédaction de ces diverses pièces avait été confiée à de Marca (i), archevêque nommé, mais non encore préconisé (2), de Toulouse, le plus docte et le plus habile de l'Assemblée.
Il semblait^ ces mesures prises, que l'on put se laisser aller à l'espérance. Les députés jansénistes étaient partis de Rome, en protestant de leur obéissance au Saint-Siège. La Faculté de théologie de Paris, dont les décisions doctrinales avaient une portée si considérable dans le royaume^ avait pris un arrêté interdisant l'enseignement des propositions que la bulle venait de proscrire (3). Tous les évêques, un petit nombre excepté, avaient adhéré au formulaire et l'avaient publié en tète de la constitution dans leurs diocèses. Tout était donc pour le mieux, lorsque deux lettres pastorales de Louis-Henri de Gondrin, archevêque de Sens, et de Gilbert de Choiseul, évèque de Comminges, étaient venues jeter au sein du clergé de France de nouveaux ferments de discorde.
Certes, les deux prélats déclaraient ne point faire schisme dans l'Eglise et rester unis d'esprit et de cœur au Pontife, en qui ils saluaient le chef de tout l'Épiscopat. Mais, derrière leur soumission officielle, évidemment forcée, que de réserves et de sous-entendus regrettables! Ils avaient commenté l'acte pontifical, en avaient mesuré à leur point de vue les consé-
(i) V. Mém. du clergé, loc. cit.
(2) Rome fit attendre longtemps ses bulles à M. de Marca. Certaines calomnies, habilement répandues par les jansénistes, avaient porté leurs fruits. Bosquet devait s'occuper activement de cette affaire en cour de Rome et obtenir du Pape la préconisation de son ami. (V. notre chap. XV.)
(3) V. Hisi. ceci, du XVII' siècle, p. 2)5 et 304.
quences, et leurs conclusions étaient bien vite descendues presque au ton aigre-doux d'une critique peu respectueuse. La doctrine de saint Augustin et de saint Thomas ne risquaitelle pas d'être atteinte par la condamnation dont la bulle du Pape avait frappé les cinq propositions? N'était-ce pas le triomphe d'un nouveau semi-pélagianisme qu'on préparait ? Innocent X n'avait-il pas outrepassé ses droits en publiant une constitution doctrinale sans avoir consulté les évèques dans un Concile ? Et les quatre-vingt-cinq prélats qui avaient fait abandon de leur juridiction, pour s'en remettre au jugement de Rome, n'avaient- ils pas affaibli et amoindri la dignité de leur ordre ?
C'étaient là des déclarations quasi-factieuses.
Les jansénistes, nous le verrons, les renouvelleront souvent encore et longtemps.
Qu'il y avait loin des sentiments qu'elles révélaient à ceux exprimés par les trente évèques réunis au Louvre, dans leur lettre à Sa Sainteté ! « Ce qu'il y a particulièrement de » remarquable en cette rencontre, disaient-ils, c'est de même » qu'Innocent V^ condamna autrefois l'hérésie de Pelage y> sur la relation qui lui fut envoyée par les évèques d'Afrique, » de même Innocent X a condamné maintenant une hérésie » tout à fait opposée à celle de Pelage, sur la consultation » que les évèques de France lui ont présentée. L'Eglise » catholique de ce temps-là souscrivit, sans user de remise, » à la condamnation de l'hérésie de Pelage, sur ce seul » fondement, qu'il faut conserver une communion inviolable » avec la chaire de saint Pierre, et que l'autorité souveraine » y est attachée. Car elle savoit bien que les jugements » rendus par les Souverains-Pontifes pour affirmer la règle » de la foi, sur la consultation des évèques (soit que leur » avis y soit inséré ou qu'il ne le soit pas, comme ils le juge- » ront plus à propos), sont appuyés de l'autorité souveraine
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» que Dieu leur a donnée sur toute l'Eglise : de cette auto- » rite à laquelle tous les chrétiens sont obligés, par le » devoir que leur impose leur conscience, de soumettre leur » raison. Et cette connoissance ne lui venoit pas seulement. » de la promesse que J.-C. a faite à saint Pierre, mais » aussi de ce qu'avoient fait les Papes précédents, et des )) anathèmes que Damase avoit fulminés quelque temps » auparavant contre Apollinaire et contre Macedonius, quoi- » qu'ils n'eussent pas encore été condamnés par aucun » Concile œcuménique. Etant, comme nous sommes, dans » les mêmes sentiments, et faisant profession de la même foi » que les fidèles de ces premiers siècles, nous prendrons » soin de faire publier dans nos Eglises et dans nos diocèses, » la constitution que Votre Sainteté vient de faire, inspirée » par le Saint-Esprit...
» Nous mettrons avec joie cette constitution dans les fastes » sacrés de l'Eglise, de même qu'on y mettoit anciennement » les synodes œcuméniques (i)... »
Ainsi 'pensait alors le clergé de France.
Dans le fond, Henri de Gondrin et Gilbert de Choiseul n'estimaient pas que la cause eût été jugée par la bulle. Pour eux, s'ils l'acceptaient, c'était par pure convenance ; et encore, pouvait-on bien dire qu'ils l'acceptaient, lorsqu'on les voyait dans leurs lettres faire appel en quelque sorte aux passions et aux arguties du gallicanisme le moins orthodoxe pour soutenir le jansénisme aux abois ?
Le fait était grave. Cependant, en dépit des conseils et des exemples de Vincent de Paul, des esprits exagérés ou malavisés — il y en a toujours, même parmi ceux qui défendent les meilleures causes — se disposaient à triompher sans
(i) Procès-verbaux des assembl. du clergé, t. IV, pièces justificatives.
modération de ce qu'ils affectaient d'appeler la déroute des jansénistes. Leur joie faisait explosion, deux ou trois mois après, en des pamphlets d'un esprit douteux, où la charité chrétienne n'était pas moins blessée que le bon goCit (i). Aveugles, qui ne voyaient point que ces lettres pastorales renfermaient toute une menace, et que les vaincus, dont on se moquait, n'auraient qu'à traduire un jour dans les faits les réticences des deux évèques, pour montrer qu'ils étaient encore redoutables !
Les événements, du reste, ne le devaient prouver que trop aux moins clairvoyants. L'hérésie jansénienne, surprise un instant, mais non désarmée, allait continuer sa trame et remplir tout un siècle du bruit de ses luttes contre l'Eglise.
Les mandements de Gondrin et de Choiseul, celui de l'archevêque de Sens surtout (2), avaient produit à Rome une impression très pénible. Le Pape s'en était montré particulièrement affecté. Il ne pouvait laisser mettre en cause sa juridiction universelle, ni souffrir que l'on identifiât les propositions condamnées de Jansénius avec la doctrine de saint Augustin. En conséquence, il avait écrit au nonce à
(i) Citons ÏAlmanach de la déroule des Jansénisles, par Adrien Gambert, confesseur de la Visitation du quartier St-Jacques, et VÉirille du Pégase janséaisle, parle P. Lemoyne.
« Il faut avouer, dit à propos de ces livres le P. Rapin, qui n'est pas » suspect, il faut avouer qu'il y avait peu de vestiges de cette charité )) qui est le caractère essentiel du chrétien, et que ce n'est pas par ces » voies-là qu'on publie l'évangile ni qu'on le défend. » Mém., t. XI, p. 19), cité par Ms'' Ricard, dans son livre sur les Premiers Jansénistes.
(2) L'ordonnance de M. de Sens avait paru la première. La contradiction y était plus accentuée ; d'autre part, le siège de l'archevêque était plus important : on pouvait donc le considérer comme le chef de l'opposition. On s'adressa en effet à lui particulièrement, et nous verrons, parla suite, que ce fut lui principalement qui fut pris à partie parla Cour de Rome.
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Paris une lettre dans laquelle il lui enjoignait de nommer quelques évoques, parmi les plus conciliants et les plus instruits, pour connaître de cette affaire.
Les évoques désignés s'étaient constitués aussitôt en commission, sous la présidence de Mazarin, et ils avaient convenu que, la voie des accommodements étant de toutes la meilleure et la plus sage, Pierre de Marca, dont le grand renom et la liaison avec l'archevêque de Sens offraient plus de garanties de succès, s'efforcerait d'obtenir de celui-ci une rétractation qui, tout en ménageant son amour-propre, donnerait néanmoins au Pape une satisfaction suffisante.
Or, en même temps que l'on travaillerait en France à ramener les dissidents, il importait quel' Episcopat eût son représentant attitré au Quirinal. Des complications pouvaient surgir. Les évêques auraient besoin, dans ce cas, de se concerter avec le Saint-Siège en vue d'une action commune. Ce fut alors que le cardinal Mazarin, qui avait hâte d'obtenir de la curie romaine et du gouvernement pontifical la solution de certaines questions auxquelles l'Etat, non moins que la religion, était intéressé, se décida, sur le conseil de Pierre de Marca, à envoyer Bosquet en mission extraordinaire auprès du Pape. Notre Evèque devait porter à celui-ci le témoignage de la fidélité du clergé de France et lui remettre, au nom de l'Episcopat, la lettre d'acceptation de la bulle qui n'avait pas encore été adressée au Saint-Siège.