‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 19 sur 49 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Bosquet en mission à Rome. — Innocent X et les cinq propositions

de Jansénius

SOMMAIRE

Difficulté de la mission de Bosquet. — Son premier entretien avec le Pape. — Déclaration insuffisante de M, de Gondrin. — Joie qu'en ressentent les jansénistes. — Lettre de Bosquet à de Marca. — Pensée du Saint-Père relativement à saint Augustin et à la juridiction doctrinale des Évoques. — Les tentatives de de Marca auprès de l'Archevêque de Sens demeurent encore sans résultat. — Les Evoques présents à Paris chez Mazarin. — Rapport de Georges d'Aubusson. — Protestation de l'Archevêque de Sens et de quatre autres Prélats. — Esprit de conciliation de Bosquet, dévoué et zélé défenseur de l'enseignement de l'Eglise, mais également soucieux de la dignité des Evoques. — Les tempéraments qu'il préconise rendus inapplicables par l'obstination de M. de Gondrin. — Nouvelle tactique des jansénistes. — Bosquet remet à Innocent X la lettre des Evoques de France. — Longue conversation avec le Pape. — L'Archevcque de Sens et les autres Evoques réfractaires écrivent à Rome pour expliquer leur conduite. — Mécontentement de de Marca. — Son avis sur les mesures à prendre. — Caractère du rôle de Bosquet au Quirinal. — Estime que le Pape a pour lui. — Son influence. — Les Evoques à Paris attendent impatiemment un bref approbateur de Sa Sainteté. — Raison qu'a celle-ci de diiférer la remise du bref. — Bosquet l'obtient enfin et l'apporte en France.

jji N a dit que Mazarin se connaissait en hommes. Ce sera la gloire de Bosquet d'avoir, dans des circonstances aussi graves, mérité de fixer le choix

^ du ministre, en même temps que les suffrages de

ses collègues

La mission~qu'on lui confiait était délicate. Un Prélat de mérite ordinaire n'eut pas suffi pour la bien remplir.

Ce qu'il fallait pour cette mission, c'était un théologien et un canoniste capable de figurer à Rome avec quelque honneur, d'une orthodoxie assez notoire pour inspirer au Pape toute confiance, et néanmoins assez attaché à la discipline gallicane pour oser la défendre à l'occasion, dans la mesure où elle ne pouvait blesser ni les droits ni l'autorité du Saint-Siège ; un homme habitué à la conduite des affaires, d'esprit rassis et de tout repos, et réputé assez conciliant, pour que ses adversaires eux-mêmes lui rendissent hommage et acceptassent volontiers son intervention.

Cet ensemble de qualités, le Cardinal estimait l'avoir rencontré dans l'Èvèque de Lodève.

Il ne se trompait pas : tel était Bosquet, en effet.

Celui-ci était fixé sur la ligne de conduite qu'il devait tenir au Quirinal. Il allait trouver Innocent X profondément blessé par l'attitude que les Prélats dissidents avaient prise, et disposé peut-être, sa modération n'ayant pas eu tout le succès qu'il en attendait, à user des moyens de rigueur.

Or, les mesures extrêmes répugnaient singulièrement à sa nature. Mieux valait, selon lui, persuader à Sa Sainteté qu'elle ne devait voir aucune hostilité proprement dite dans le procédé de MM. de Sens et de Comminges ; que leurs mandements étaient plutôt le résultat d'un malentendu, lequel apparemment durerait peu.

En cela, il y avait bien de sa part un peu d'illusion ; mais l'illusion à ce moment était permise.

Bosquet eut audience du Souverain-Pontife, le 2 janvier 1654 (i). En lui remettant lalettre des Evêques, son premier soin fut de faire ressortir, en termes aussi chaleureux que

(i) Hisl. eccL du XVIP siècle, t. XI, p. 310.

possible, de quel esprit d'union tout l'Épiscopat français était animé. Pas un de ses membres qui ne fut strictement résolu à accueillir avec la plus entière soumission les décisions du Saint-Sièii:e. MM. de Sens et de Commini^es avaient bien paru, il est vrai, jeter une note discordante dans ce concert; mais ils ne tarderaient pas à se rallier au sentiment général, dès qu'ils auraient appris de source plus sûre qu'Innocent X, en condamnant les cinq propositions, n'avait nullement prétendu toucher à la doctrine de saint Augustin. Au fond, toute la querelle soulevée par eux venait de là.

Sur cette observation de Bosquet, le Souverain-Pontife s'était récrié. Comment avait-on pu méconnaître ses sentiments à ce point, alors qu'il avait déclaré, à plusieurs reprises, aux députés jansénistes près de quitter Rome, que saint Augustin était absolument hors de cause, et qu'on ne devait, en aucune manière, le considérer comme atteint par les conclusions de la bulle (i) ?

Néanmoins, les renseignements fournis par Bosquet l'avaient complètement rasséréné, et ce fut le plus cordialement du monde qu'il le chargea de transmettre aux Évêques de France, avec ses félicitations pour leur attitude si correcte, la nouvelle assurance qu'il n'y avait rien de commun, dans sa pensée, entre les propositions récemment flétries et l'enseignement du docteur d'Hippone (2).

Cependant de Marca s'occupait consciencieusement et activement à Paris du rôle d'intermédiaire qui lui avait été confié par la commission (3). Il avait fait remettre à l'Archevêque de Sens un mémoire où étaient relevés les endroits de

[i) Hist. ceci du XVIP siècle, t. XI, p. 310.

(2) Tous les détails que nous donnons ici ressortent de la correspondance de Bosquet avec de Marca, que nous publions ci-après.

(3) Lettre de de Marca à Bosquet, du 23 janvier.

son mandement qui pouvaient avoir offensé plus particulièrement Innocent X. Depuis, il avait mis en œuvre tous les moyens de persuasion pour l'amener à écrire au Pape une lettre dans laquelle il reconnaîtrait franchement ses torts et en demanderait pardon à Sa Sainteté. Mais Gondrin estimait qu'une telle démarche coûterait beaucoup trop à son amour-propre : ne pouvant s'y résoudre, il se contenta de dresser, à la date du 25 janvier, la déclaration suivante :

a L'Archevêque de Sens est prêt à déclarer qu'il n'a point eu dessein, dans la publication qu'il afaite de la constitution ) du Pape, de manquer au respect qui est du au Saint-Siège ) et à notre Saint-Père, ni de s'écarter en aucune sorte de ) la censure des cinq propositions que Sa Sainteté a condam- ) nées, et qu'il est prct à lui rendre raison de ce qu'il a ) écrit sur ce sujet et à lui faire connoître que le sens et les ) termes en sont catholiques, lorsqu'elle aura marqué en ) détail et en particulier les choses qu'on voudroit faire croire ) être dignes de censure ; et au cas que le sens qu'il mon- ) trera avoir eu en écrivant, et qui est exprimé par ses ) paroles, ne se trojveroit pas catholique, il est prêt à en ) souscrire la condamnation (i). »

Cet acte était évidemment insuffisant. Henri de Gondrin l'avouait rien, ne réparait rien surtout. S'il devait se sounettre, il ne se soumettrait que plus tard. Pour le noment, il laissait subsister, dans sa lettre pastorale, les observations inconvenantes que ses collègues étaient les premiers à lui reprocher, et dont ils lui conseillaient la rétractation. C'était faire preuve de beaucoup de ténacité pour un Évèque, et montrer bien peu de désir d'en arrivera l'accommo-

{i)HisL ceci du X VIP siècle, t. XI, p. 307.

dément que tous estimaient si nécessaire à la paix de l'Ei^lise.

Les jansénistes triomphaient. Cette attitude de TArchevcque de Sens servait merveilleusement leur tactique. S'ils n'avaient pu moins faire que d'accepter la bulle, rien ne leur était meilleur que de voir un prince de l'Eglise, un Archevêque, en infirmer l'autorité. Que le Pape eut donné aux propositions soumises à son jugement une interprétation hérétique, et qu'il les eut condamnées de ce chef, c'était son droit. Sous ce rapport, ils étaient entièrement de l'avis du Saint-Siège, et souscrivaient des deux mains aux décisions pontificales. Mais l'interprétation hérétique n'était pas la seule que les propositions condamnées fussent susceptibles de recevoir. On les pouvait entendre au sens de la doctrine de saint Augustin, laquelle n'avait jamais passé pour condamnable. La bulle avait donc ce premier tort, de ne pas distinguer assez ces deux faits, et, par des conclusions trop générales, de paraître envelopper dans la même réprobation, et un enseignement vraiment erroné, et celui que l'Eglise avait approuvé et recommandé dans plusieurs Conciles. Elle en avait encore un second à leurs yeux : elle constituait pour les droits des Evèques une menace. N'était-il pas à craindre^ en effet, que, l'autorité pontificale absorbant peu à peu celle des Evèques, ceux-ci ne finissent bientôt par déchoir de leur dignité jusqu'à perdre la qualité de juges dont J.-C. les avait investis ?

Voilà ce qu'ils disaient tout haut, et l'on peut penser s'ils étaient heureux qu'un Prélat de grand nom, et titulaire d'un grand siège, eût osé écrire ces choses, et, après les avoir écrites, qu'il ne se fût point soumis à les effacer.

Bosquet, dès son arrivée à Rome, s'était occupé, nous l'avons vu, à réduire à néant le premier de ces deux griefs. Quant au second, il lui paraissait empreint d'une suscepti-

bilité mal placée, et qui ne tiendrait pas devant un examen plus sérieux et plus approfondi des vraies traditions ecclésiastiques.

•11 y avait là, d'ailleurs, un malentendu, dont il regrettait, à bon droit, de n'avoir pas été informé plus tôt.

Le Pape se montrait de composition si douce, qu'il eut été facile de l'amener à toutes concessions non incompatibles avec sa dignité, pour arracher M. de Sens et les quelques Évèques dont ce dernier s'était fait l'interprète dans son mandement aux coupables intrigues que leur nom servait malheureusement à couvrir. Mais Bosquet n'apprit ce qui se passait en France que par une lettre de l'Archevêque de Toulouse, et seulement lorsque les conférences engagées avec Henri de Gondrin avaient abouti au piètre résultat que l'on sait.

(( J'eus hier une audience du Pape, de près detroisheures,

» écrivait-il à la date du 1 6 février à de Marca. Elle feut

» d'une conversation familière dans laquelle... je fis valoir à

» Sa Sainteté toute vostre conduite à l'égard des jansénis-

» tes, et je voudrois avoir le loisir de vous escrire au long

» tout l'entretien. Je suis marry que MM. vos collègues ne

» prennent la voye d'accommodement. Il sera facile de l'ob-

)) tenir du Pape, car, pour le premier point. Sa Sainteté

» m'advoueque son intention n'avoit esté ni ne seroit jamais

» de condamner la doctrine de saint Augustin, qu'il recevoit

» avec tous ses prédécesseurs, et pour le second, qui est de

» la juridiction es causes de la foy, je lui proposai le tempé-

» rament de dire que vous scave:^ juger s'il y a choses nouvelles

)) et douteuses relatives au Saint-Siège et [ou] jugement de choses

)) déjà décidées par les canons ou Décrétâtes (i) : ce que je lui

(i) Nous avons souligné ce passage à peu près illisible dans le Mss., et dont nous ne pouvons garantir la parfaite exactitude. Il est possible de l'expliquer, toutefois, en le rapprochant d'une phrase que nous rencon-

» déduisis assez longuement parles maximes du droit ancien » et des Décrétales, et ce que Sa Sainteté trouva fort bon.

') Si j'eusse reçu le procès-verbal que vous m'avez escrit » avoir dressé, je l'eusse présenté à Sa Sainteté, comme je » feray une copie de vostre lettre que je mettray en italien. » Au reste, je vous diray confidemment, Monseigneur, que » j'ay juste raison de me plaindre de MM. vos agents qu'ils » ne m'aient donné aucune part de ces affaires. J'eusse peu » accommoder tout cela et leur en escrire les moyens pour y » parvenir avec honneur pour le clergé de France et injure » pour ceux de qui l'on se plaint. Vous pouvez faire voir ma » lettre à Son Em. et àceux que vous jugerez à propos, L'on » peut oster tout prétexte à ceux qui se plaignent. Le Pape » n'a pas eu l'intention de toucher à la doctrine de saint » Augustin. Sa Sainteté me l'a dit et m'a donné la raison pour » quoy il ne l'avoit point déclaré dans sa constitution, laquelle » y a fort indirect [sic) (i), de crainte de donner occasion

trerons plus tard dans une autre lettre de Bosquet à deMarca. Le Pape, dira Bosquet à son correspondant, n'a nullement l'intention de contester la juridiction aux Évêques in articulis dècisis, non novis nec duhi'is. In aiiiculis decisis, les Evêques n'ont pas besoin de recourir au Pape, Rome ayant déjà prononcé son jugement sur ces matières. In novis vel dubiis, l'interprétation du Saint-Siège est nécessaire pour qu'il y ait jugement définitif et sans appel. Telle a été la pratique constante de l'Eglise. Les Evêques cependant, quand des disputes s'élèvent sur des points de doctrine, peuvent examiner et juger s'ils se trouvent en présence, ou bien de questions déjà décidées par les canons et les Décrétales, ou bien de questions nouvelles et douteuses pour la décision desquelles ils doivent s'en remettre au jugement du Siège apostolique. Et c'est, croyons-nous, ce qu'a voulu écrire Bosquet.

( I ) Saint Augustin n'était pas en cause. C'est ce qui ressortait, par une conclusion indirecte, des termes mêmes de la constitution d'Innocent X. Le Pape s'était refusé à en faire une déclaration plus explicite. Les jansénistes, en effet, pour échapper à toute condamnation, ne manqueraient point de soutenir l'identité de leur doctrine avec celle du grand docteur africain. La question de droit se trouverait transformée, dès lors,

) aux ennemis de la foy du Saint-Siège decaviller et contes- ) ter que les propositions condamnées estoient de saint ) Augustin ; ce qui eût été réduire la chose en question facli,

comme j'ay dit à Sa Sainteté, ce qu'elle m'a accordé, et elle ) a adjousté que par la mesme prudence elle s'estoit servie ) de ces mots : cuni occaslone editionis libri J ansenii . De là vous ) pouvez juger les vrais sentiments du Pape, et que l'on vous ) fait croire de delà beaucoup de choses qui ne sont pas. Je

vous dis les mesmes mots de Sa Sainteté et vous n'en devez

point douter.

» Tenons-nous, Monseigneur, à l'anathème des proposi- ) tions. Condamnons-les avec le Saint-Siège, et n'allons pas ) plus avant toucher ni à la sainteté de ceux que l'Eglise a ) toujours vénérés, ni à la mémoire d'un homme qui, quel ) qail soit devant Dieu, est mort dans la communion de ) l'Eglise. Eloignons-nous de la faction qui s'élève et conser- ) vons Tunité. Instruisons nos collègues avec douceur et dis- ) crétion, afin que nous ayons un mesme cœur et une mesme ) lesvre Aydons-lesà se reconoistre et à se réunir au chef ) et à la source de nostre épiscopat. C'est une œuvre digne ) de vostre zèle et de votre science (i)... »

Conseils d'une belle àme ! et comme les dernières lignes de cette lettre manifestent bien l'aimable et conciliant caractère de notre Evêque!

A vrai dire, ce n'était pas uniquement sa pensée que Bosquet exprimaitendes termes aussi éloquents. Ilétaitsurtout

en question de /ail. Cette substitution donnerait lieu nécessairement à de nouvelles disputes. Elle entretiendrait dans l'Eglise l'agitation la plus funeste, en môme temps qu'elle engagerait le procès pendant dans d'interminables longueurs. La pensée d'Innocent X était très sage. Les événements l'ont bien prouvé.

(i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. 78. — Autographe.

l'écho de Rome, et il nous est bon de prouver ici, pièces en mains, à ceux qui, n'ayant étudié la question jansénienne qu'à la surface et avec une forte dose de parti pris, se sont cru en droit de formuler à l'adresse de l'Eglise le reproche d'intolérance, que l'Eglise, dans ses représentants autorisés, ne se montra avare ni de modération ni d'égards vis-à-vis de contradicteurs dont elle n'avait que trop de raisons, hélas ! de soupçonner la mauvaise foi.

Le Souverain-Pontife tenait, en principe, à ce qu'on écartât du débat toute personnalité trop directe. A l'endroit de Jansénius, notamment, il avait fait preuve d'une discrétion singulière. Même avec la persuasion que les cinq propositions condamnées étaient la substance de VAuo-ustiims, VAuo-ustinus ne figurait dans la bulle que comme cause occasionnelle du différend dogmatique sur lequel il avait à se prononcer (i). Quant à l'auteur, il l'avait laissé à la paix de sa tombe, et il n'estimait pas que, dans l'état présent de la question, on eût intérêt à l'évoquer de ses cendres pour le juger, au risque d'introduire, un nouvel élément d'irritation dans la querelle. Que ceux qui avaient cru être bien fondés à soutenir les propositions renonçassent à y voir les deux sens qui n'y étaient pas et la doctrine de saint Augustin, qui n'avait avec elles rien de commun, c'était l'essentiel. Il n'y avait pas à aller plus avant, et mieux valait fermer les yeux sur tout le reste. Ainsi pensait Innocent X, et ce ne fut vraiment point sa faute, si les événements en France prirent une telle allure que la ligne de conduite adoptée et conseillée par lui n'y pût être mise longtemps en pratique sans un grand dommage pour la vérité.

L'Archevêque de Toulouse ne s'était point senti découragé

(i) La bulle, on le sait, commençait par ces mots: Cuin occasione editionis libri CorncUi JanseniL

par l'insuccès de ses premières démarches auprès de M. de Gondrin. Il était revenu à la charge, assisté cette fois de deux de ses collègues (i) ; et il avait si bien démontré à M. de Sens la justesse des réclamations auxquelles son dernier mandement avait donné lieu, l'Eglise de France n'ayant jamais adopté des théories aussi rigoureusement restrictives que les siennes de l'autorité pontificale, que Gondrin, se rendant enfin à ses instances, lui avait promis d'écrire à Innocent X une lettre d'excuses. Par malheur, sur ces entrefaites, le bruit était arrivé aux oreilles de de Marca et des autres Evèques entremetteurs que les jansénistes se disposaient à tirer avantage de la soumission même de M. de Sens, et par la façon dont ils ne craignaient pas de l'interpréter, qu'on était bien loin encore d'une solution.

La bulle du Pape laissait intacte l'autorité de saint Augustin, disaient-ils ; Ton en prenait bonne note. Mais alors Jansénius, qui n'avait fait que reproduire dans VAugustimis l'enseignement du grand docteur, était également hors de cause ; les propositions condamnées n'étaient pas de lui.

De telles conclusions étaient inacceptables. On ne pouvait laisser infirmer la constitution pontificale par un tel système de défense, où l'obstination le disputait à la plus évidente duplicité. Qu'Innocent X eût ménagé la personne de Tévèque d'Ypres, la soumission vaille que vaille, mais extérieurement suffisante, de celui-ci au jugement du Saint-Siège, l'amour du bien de la paix, expliquaient chez le Pape cette réserve. Quant à voir dans cette réserve même une sorte de blancseing délivré à la doctrine de Jansénius, c'était ce qu'il y avait de plus contraire à la vérité, et les partisans de VAugustinas ne pouvaient se faire, sous ce rapport, aucune illusion.

(i) Les évêques de Montauban et de Rennes.

Il Importait donc d'enlever tout caractère d'incertitude à la soumission de M . de Gondrin. Ce dernier devait à l'Éi^^iise, il se devait à lui-même, de donner un démenti public à ceux qui le compromettaient. Aussi, n'hésita-t-on pas à le prier de déclarer, au cours de sa rétractation, qu'il reconnaissait, avec tous les Evoques, que les propositions avaient été censurées au sens de ÏAiioustinus.

Malheureusement, les espérances formulées tout haut à son sujet par les jansénistes n'étaient que trop fondées. Il n'accepta pas d'insérer dans sa lettre une déclaration aussi explicite, et les tentatives d'accommodement, quelques instances que l'on fît, demeurèrent une fois de plus sans résultat.

Le 20 février 1654, de Marca écrivait à Bosquet :

« Depuis le dernier ordinaire, M. de Sens a fait la rupture

» entière de nostre conférence, à cause des addictions dont

» je vous ai fait mention en ma précédente. Il se plaint hau-

» tement que nous lui avons manqué de parole. Il confère

» publiquement avec les jansénistes . Il a fait proposer à

» S. E. que, si elle vouloit écouter ses ouvertures, elle auroit

» la gloire de donner le repos à l'Eglise. L'abbé de Bourzeis

» a fait quatre ou cinq articles pour l'accommodement qui,

» sous prétexte d'enseigner la doctrine thomistique, sont

» remplis d'équivoques. M. d'Andilly est venu au Port-Royal

» de cette ville pour presser cet accommodement d'ambiguïté.

» Les évèques sont résolus de s'opposer à ces nouveautez et

» de rétablir l'autorité de la bulle dans une assemblée que

» nous devons tenir en présence de S. E. Vous scaurez tout

» le détail par le prochain ordinaire (i). »

Mazarin, en effet, décidé à en finir au plus vite avec les (i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. 6,

divisions occasionnées par l'interprétation de la bulle, avait prié un des agents du clergé, l'abbé de Marmiesse, de convoquer au Louvre, pour le 9 mars, tous les évoques présents à Paris.

Ceux-ci, au nombre de trente-huit, s'empressèrent de répondre à l'invitation du Cardinal. Parmi eux se trouvaient l'Archevêque de Sens et ceux de ses collègues qui s'étaient rangés à son opinion.

Le jansénisme n'aurait donc pas à se plaindre. Il aurait ses représentants les plus en vue dans l'assemblée, et aucune décision ne serait prise qu'on n'eût entendu et apprécié les observations de ses patrons.

L'abbé de Marmiesse, prenant la parole au début de la séance, représenta « que la constitution contre les cinq pro- » positions avoit été reçue par l'assemblée des prélats à » Paris, le 1 5 du mois de juillet dernier, et qu'elle avoit été » publiée en tous les diocèses ; néantmoins que par divers » écrits qui avoient été imprimez en cette ville et ailleurs, » on formoit des difficultez pour en éluder l'exécution, pré- » tendant qu'il y avoit un double sens dans les propositions » condamnées, dont l'un étoit hérétique et l'autre catholique; » et d'autant que l'exécution de la constitution étoit com- » mise à Messeigneurs les prélats, que ce seroit une action » digne de leur soin, nécessaire pour l'instruction des » faibles, et très agréable à Sa Sainteté, de déclarer avec » l'autorité de cette assemblée la vraie intention de la con- » stitution, afin qu'en l'exécutant, tous parlassent un même » langage (1). »

A quoi Son Eminence ajouta a que l'on avoit voulu persua- » der à Sa Sainteté qu'il y avoit quelque différence entre » nosseigneurs les prélats ; que dès lors il étoit à désirer

(i) Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. IV.

) que l'on trouvât les moïens de bien établir runiformitc > entre eux dans les sentiments et dans les paroles, confor- ) mément aux décisions faites par la constitution. C'est ) pourquoi il jugeoit qu'il étoit à propos que l'assemblée ) nommât des commissaires pour considérer les diverses ) interprétations et autres évasions que l'on a inventées, ) afin de rendre inutile la constitution, avec pouvoir de ) rechercher les moïens propres pour son exécution sincère, ) et de former un avis duquel ils feroient rapport à la pro- ) chaine assemblée, ce qui fut approuvé par le consentement ) de tous, et avec leur participation. Son Eminence nomma

pour commissaires Messeigneurs les Évèques d'Autun, de

Montauban, de Rennes et de Chartres fi

Les commissaires s'assemblèrent le lo, chez l'Archevêque de Tours, avec les agents du clergé, et y tinrent six séances jusqu'au 17. Là, ils soumirent à un examen scrupuleusement détaillé divers mémoires émanant tant des défenseurs que des adversaires de Jansénius. Puis, ils les renvoyèrent aux autres prélats qui ne faisaient point partie delà commission, pour qu'ils prissent connaissance, à leur tour, de toutes les raisons pour ou contre apportées dans le débat, et qu'ils formassent, d'après elles, leur jugement. Quant à eux, ils avaient tiré leurs conclusions ; ils prièrent l'Archevêque d'Embrun, Georges d'Aubusson, d'en faire un rapport.

Ce rapport fermait au jansénisme toutes les issues. Malgré l'avis contraire de l'évèque d'Autun, qui eut voulu qu'on s'en tînt aux termes de la bulle, sans y rien ajouter, Georges d'Aubusson y développait la thèse suivante : toute la question étant de savoir si les cinq propositions condamnées par Innocent X comme hérétiques sont réellement de

(i) Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. IV.

Jansénius, et si elles ont été taxées d'hérésie au sens de cet évèque, il est sûr: i° que Jansénius en est l'auteur, et 2° qu'elles ont été condamnées au sens qu'il y a lui-même attaché (i).

La lecture de ce rapport en assemblée générale ne fut pas entendue sans soulever du côté des dissidents les protestations les plus vives. M. de Gondrin, et avec lui Louis de Ventadour, archevêque de Bourges ; Jacques de Lebron, évêque de Valence et de Die; de Choiseul, évêque de Comminges ; de Buzanval, évêque de Beauvais, déclarèrent ne se rallier point à l'avis de la Commission ; que l'on n'avait donné à celle-ci aucun pouvoir d'examiner le livre de Jansénius, ni de préciser en quel sens les cinq propositions avaient été condamnées par le Pape ; qu'ils étaient disposés d'ailleurs à en souscrire la condamnation, pourvu qu'on s'abstînt de les attribuer à l'évêque d'Ypres. M. de Choiseul alla plus loin encore: il soutint que la bulle était conçue en termes malheureusement équivoques ; que saint Augustin et saint Thomas pouvaient paraître à plusieurs atteints au moins indirectement par elle, et qu'il y avait lieu, par conséquent, de demander à Innocent X une déclaration qui défendît de tout soupçon d'hérésie l'enseignement de ces deux Pères de l'Eglise.

Ce point du débat était cependant suffisamment résolu à Rome : l'évêque de Lodève s'était appliqué à l'éclaircir. Il avait rendu la réponse du Souverain-Pontife, et s'il s'en était trouve quelques-uns, parmi les Evêques bien pensants, pour partager de bonne foi les craintes exprimées par les jansénistes, ils s'en étaient tenus depuis à ce mot de sa lettre à l'Archevêque de Toulouse : a Vous pouvez juger les vrais » sentiments du Pape, et que l'on vous fait croire de delà

(0 Procès-verbaux, /or c//.

(( beaucoup de choses qui ne sont point ( i ). » Insister autant après cela, c'était dépasser les bornes les plus reculées de l'exigence, et bien mal répondre, en vérité, aux procédés généreux de Bosquet, qui, tout en s'efforçant de couvrir de sa charité auprès du Pape les prélats de l'opposition, ne cessait d'intervenir en leur faveur, dans sa correspondance avec de Marca, pour qu'on s'arrêtât aux conditions d'accommodement les moins fâcheuses pour leur amourpropre.

En effet, la nouvelle de la rupture de M. de Sens n'avait point réussi à modifier les dispositions toutes pacifiques de notre Évèque. Eloigné du théâtre de la lutte, ne se fiant qu'à demi aux rapports qui lui étaient envoyés de France, et où il ne se dissimulait point qu'il pouvait bien entrer un peu de passion ; incliné d'ailleurs par sa bonne et douce nature à juger mieux des hommes que leurs actes ne semblaient parfois l'y autoriser — les hommes, le plus souvent, n'ayant pas de pires calomniateurs d'eux-mêmes que leur amourpropre et leur violence — il pensait, au sujet de Gondrin et des autres opposants, que, pour avoir été poussés à quelque extrémité par la chaleur de la discussion, ils n'en gardaient pas moins, dans leur fond, des qualités sérieuses appréciables, et dont on avait l'obligation de tenir compte. On devait avoir égard à leur caractère, et avant de médire de leurs intentions, il fallait y regarder à bien des reprises. Selon lui, on s'était peut-être trop hâté de jeter le nom de Jansénius dans le débat. Mieux eut valu le laisser dans l'ombre, s'il était vrai qu'on fut tombé d'accord sur d'autres points essentiels.

De tels tempéraments n'étaient pas précisément du goût de l'archevêque de Toulouse. Mieux placé que Bosquet pour

(i) V. sa lettre du i6 février à de Marca.

voir les dessous des choses, il estimait qu'une précision rigoureuse s'imposait d'une façon absolue dans cette affaire, si l'on voulait enlever toute porte de sortie à l'erreur, et la priver de tous moyens de nuire à l'Eglise. La duplicité des jansénistes, d'ailleurs, le révoltait, et il avait dit sous ce rapport toute sa pensée à son ami : « Si vous saviez leur malice, » lui écrivait-il, vous ne seriez point de l'advis que vous avez )^ insinué dans une lettre, qui est de ne parler point de Jan- » sénius (i). »

Dans ce petit conflit où était en jeu, non une différence de principes, mais une simple différence de tactique, la charité sans doute était pour Bosquet ; mais de Marca avait, de son côté, plus de clairvoyance, et Bosquet ne devait par tarder lui-même à en convenir. Nous le verrons bientôt, sa conviction une fois établie sur la nécessité qu'il y avait d'affirmer hautement et malgré tout l'existence dans V Au^iistinus des propositions condamnées, se faire auprès du Pape l'interprète du sentiment des Évèques, et lui démontrer, avec une précision remarquable, la légitimité et l'opportunité de leur décision.

Mais, pour le moment, il n'en avait pas moins continué à plaider en faveur des procédés de conciliation, dans toute la mesure où ils pouvaient être applicables, sans aucun préjudice pour la vérité.

Attaché de tout cœur à l'Eglise et à son chef, respectueux de leurs droits et absolument décidé à les défendre, mais également soucieux de la dignité des Evèques, s'il voulait ces derniers soumis au Pape, il entendait conserver à leur soumission un caractère de grandeur, qui laissât indemne leur majesté de pontifes. Ils avaient, à coup sur, le devoir strict d'obéir ; nul n'était autorisé à les humilier.

(i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. 13.

Il écrivait, le 19 mars, à de Marca

(( Je ferai valoir les soins que vous avez pris dans l'affaire » de M. de Sens. Tous les juges icy se disposent à bien » recevoir les soubmissions des prélats, et c'est à vous autres, » Messeigneurs, à les ménager en telle façon que le Saint- » Siège y trouve son autorité tout entière et que le charac- » tère épiscopal ne soit pas avilly. Au fond, l'on ne prétend )) icy que les choses justes. Saint Augustin n'a jamais dict )) les conclusions condamnées, et Sa Sainteté n'a pas pré- » tendu toucher à la doctrine de saint Augustin. Elle n'en » baillera pas pourtant la déclaration pour les raisons que » j'ay dictes et que je vous ay escrites, et pour la juri- » diction, le Pape ne prétend pas nous dépouiller de la juri- » diction in articiiUs dec'is'is^ non novis ncc diibi'is. Là dessus » vous pouvez travailler et disposer tellement votre conduite » et vos lettres, qu'elles soient glorieuses au Saint-Siège et à » nostre Collège... (i) »

Il semble bien que les tempéraments préconisés par Bosquet eurent quelque chance, un instant, de prévaloir.

C'était au cours de la discussion dont nous donnions tout à l'heure une esquisse, et à la suite des déclarations si pleines de regrettables réserves de M. de Sens. Quelquesuns des membres de l'Assemblée ayant demandé s'il n'y avait pas lieu, pour rendre l'union plus facile, de faire abstraction de Janscnius et de s'en tenir à la condamnation pure et simple des propositions (2), on décida qu'on délibérerait sur cette demande. Moins de morgue et une plus grande retenue de la part de Gondrin, et peut-être arrivait-on à s'entendre.

(i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. 83. (2) Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. IV.

Par malheur, il n'en fut pas ainsi.

Les Évèques se réunirent au Louvre, le 28 mars, en vue de prendre une décision sur la mise en cause de Jansénius. Les esprits étaient assez disposés à la conciliation ; un discours de M. de Sens gâta tout. 11 mit à louer V Augusûnus tant d'exagération et de chaleur, que les Évèques ne purent moins faire que de se récrier.

S'il ne se fut agi pour eux que de se prononcer sur une question d'opportunité, ils auraient pu encore se montrer coulants. Sur une question de fait, ils ne pouvaient l'être qu'à la condition de manquer à tous leurs devoirs.

Le débat était désormais engagé sur un terrain précis. Oui ou non, Jansénius était-il l'auteur des propositions condamnées ? M. de Gondrin et ses amis affirmaient que non ; l'Assemblée, dans la majorité de ses membres, devait être d'un avis contraire.

Les défenseurs de Jansénius avaient tiré de son œuvre un certain nombre de textes destinés à démontrer que les cinq propositions n'étaient pas de lui ; qu'il y avait même, dans YAiigustimis^ des propositions contradictoires à celles que la bulle avait frappées de censure.

On lut ces textes, on lut également divers passages de saint Augustin, mis par eux en regard de chacune des cinq propositions, et moyennant lesquels ils entendaient établir la preuve que le sort des unes était étroitement lié à celui des autres, et qu'on ne pouvait se déclarer contre celles-ci sans se déclarer en même temps contre ceux-là.

La réponse des commissaires fut concluante. « Ils soutin- » rent, dit l'auteur anonyme de ÏHistoire ecclésiastique du » XVI L siècle, que les textes de Jansénius cités pour sa » défense étoient pris à contre-sens ; que les sentiments de » saint Augustin, bien expliqués, étoient conformes aux » décisions de la constitution, et contraires aux opinions de

» Jansénius ; qu'il ctoit certain que saint Augustin avoit » enseigné sur cette matière ce qui appartenoit à la règle de » la foi, mais qu'il y avoit ajouté d'autres questions qui )) n'étoient point de foi, et que le Pape Célestin avoit laissées » indécises ; que la doctrine de Jansénius dans les cinq » propositions étoit contraire à celle de saint Augustin et à » l'explication que le Concile de Trente avoit donnée (i). »

Pour M. de Gondrin et ses amis, la leçon était dure. Elle n'était que trop méritée.

Il faut convenir aussi qu'ils s'étaient décidés bien tard à recourir au système de défense qu'on leur voyait employer maintenant. Il y avait loin de leurs raisonnements d'aujourd'hui à ceux qu'ils avaient tenus à la première heure.

Lorsque les propositions flétries par la bulle avaient été déférées au tribunal du Pape, ils y avaient reconnu leurs propres principes, les principes de Jansénius et de saint Augustin. C'était à ce titre qu'ils les avaient défendues : en France, par de nombreux écrits ; à Rome, par l'organe de leurs députés. Arnault avait soutenu en ce temps-là, dans ses Considérations contre le syndic Cornet^ que ces mêmes propositions, dont la teneur lui paraissait d'ailleurs irréprochable, étaient l'objet des accusations les plus frivoles, et les députés Saint-Amour et Bourzeis n'avaient point tari d'éloges sur le compte des trois ou quatre consulteurs qui s'étaient fait, au sein de la Commission, les avocats du jansénisme.

Impossible de le nier. Dès le début de la querelle et de l'avis de tous dans les deux camps, ce que les uns et les autres voulaient ou incriminer ou défendre sous le couvert des propositions, c'était bien la substance de VAiioustinus^

(i) Hist, eccl. du XVII'' siècle, t. XI, p. 31^. — V. aussi les procèsverbaux de l'assemblée, t. IV.

« lame même de ce livre », écrira un jour Bossuet (i) ; et Innocent X avait traduit la pensée de tous, il l'avait attestée pour rhistoire, en commençant ainsi sa bulle : « Etant arrivé, » à l'occasion d'un livre, intitulé ÏAuguslinus^ de Cornélius » Jansénius, évèque d'Ypres, qu'entre autres opinions de cet » auteur, il s'est élevé une contestation sur cinq d'entre » elles... » ; et en la terminant par ces mots : « Nous n'enten- » dons pas toutefois, par cette déclaration et définition, » faite touchant les cinq propositions susdites, approuver » en aucune façon quelconque les autres opinions qui sont » contenues dans le livre ci-dessus nommé de Cornélius » Jansénius (2). »

Et maintenant les jansénistes se ravisaient. Les propositions incriminées ne leur appartenaient plus. Imaginées, forgées à plaisir , elles ne rendaient pas plus la doctrine de 1 evèque d'Ypres que celle de saint Augustin, et ils n'avaient jamais eu l'intention de les défendre. La bulle d'Innocent X n'avait donc frappé qu'un fantôme. Le jansénisme n'existait pas.

L'inconséquence était flagrante. Mazarin n'hésita pas à la mettre en relief (3).

Quant aux évèques, appelés à se prononcer, ils arrêtèrent (( que l'on déclareroit par voie de jugement rendu sur les » pièces produites de part et d'autre, que la constitution avoit » condamné les cinq propositions comme étant de Jansénius » et au sens de Jansénius (4) » ; et que l'on écrirait à Sa Sainteté et aux Evèques absents pour les informer de ces conclusions de la procédure.

(i) Lettre au Maréchal de Bellefonds, t. XXXVII, p. 124, édit. de Versailles.

(2) Mémoires du Clergé, t. I, pièces justificatives.

(3) Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. IV.

(4) Ibidem.

A un mois et demi de là, environ, Bosquet reeevait à Rome, pour la remettre à Innocent X, la lettre des Prélats de France.

Le Souverain-Pontife se trouvait alors à la campagne ; ce ne fut guère que le 25 mai qu'il put s'acquitter de sa commission.

Une dépèche de lui, portant cette date, l'annonçait en ces termes à de Marca :

(( Je n'ay point répondu aux lettres que les deux derniers

» courriers m'ont porté de votre part, parce que j'attendois le

» retour du Pape pour lui donner la lettre de MM. les Prélats

» de France ; ce que j'ay fait ce matin. Sa Sainteté l'a receue

» avec une démonstration de joye extraordinaire, laquelle il

» témoignera par un bref. Elle a loué la décision du fait que

» les propositions sont dans Jansénius et a approuvé les rai-

» sons que je luy ay répétées bien au long pendant une heure ;

» j'en rends un compte très exact à Son Eminence. Le temps

» me presse et ne me permet pas de vous les réécrire. J'ay

» fait valoir vos soins et vos projets et expédiens, lesquels

» sans doute seront considérez comme ils le méritent, et ne

» manqueray point dans toutes les occasions de vous témoi-

» gner avec quelle passion je suis, Monseigneur, vostre très

» humble et très dévoué serviteur (i). »

Ce que Bosquet ne racontait pas, faute de temps, à de Marca, cette longue conversation tenue avec le Saint-Père, dans une circonstance certainement bien solennelle, les procès-verbaux de l'Assemblée du Clergé, à défaut du compterendu que notre évêque en fit à Mazarin, et que nous n'avons

(i) V. pour ce qui suit les procès-verbaux des assemblées, t. IV, p. 192, séance du 24 mars 16^6.

plus, nous en ont conservé la substance telle qu'il l'avait consignée lui-même dans ses mémoires.

On nous permettra de résumer ici ce document qui, par les raisons qu'il expose, autant que par les détails particuliers et précis qu'il nous donne, a son importance, on en jugera, dans cette histoire du jansénisme (i).

Les Évèques s'étaient vus obligés de faire connaître à leurs peuples que les propositions condamnées se trouvaient réellement contenues dans le livre de Jansénius ; c'est ce fait surtout que Bosquet s'était attaché à bien établir aux yeux du Pape.

Les sens différents que l'on avait donnés à ces propositions laissaient de l'incertitude dans les esprits et y jetaient de nouvelles semences de division. Certaines personnes en France affirmaient que Sa Sainteté ne les avait condamnées que dans un sens, lequel n'était pas de Jansénius ; on faisait donc de la doctrine de celui-ci une doctrine rigoureusement catholique, quand les Évèques avaient jugé, au contraire, qu'elle était enfermée dans le sens scandaleux et hérétique auquel Sa Sainteté avait dit anathème. Cette diversité d'interprétation donnait lieu aux dissentiments les plus regrettables. Les dissidents en profitaient avec habileté pour soutenir leurs erreurs, et tel était l'état des esprits,, qu'il régnait une confusion extrême dans la doctrine et qu'on se trouvait en face, peut-être, d'un schisme prochain. Or, il n'y avait plus qu'un moyen de prévenir cette éventualité malheureuse: c'était de déclarer nettement que les propositions étaient vraiment l'œuvre de Jansénius. Ainsi avaient fait les Evèques.

Ils n'avaient cru d'ailleurs, en agissant ainsi, ni prévenir le jugement de Sa Sainteté ni entreprendre sur le pouvoir qu'a le souverain législateur d'interpréter la loi. Ils s'étaient bornés seulement, c'était leur conviction, à expliquer claire-

(i) Bibl. nat. Mss fr., fonds Baluze, 121, fol. 83.

ment ce que Sa Sainteté avait dit déjà dans sa bulle, en termes moins précis et moins exprès sans doute, mais suffisamment explicites, pour peu qu'on les examinât tant en eux-mêmes que dans leur relation avec la lettre qu'ils avaient écrite et à laquelle la bulle avait répondu.

Il se souvenait bien à la vérité, lui Bosquet, que le Saint- Père lui avait déclaré en quelques rencontres ne vouloir toucher ni à la personne, ni à la mémoire de Jansénius, pas plus qu'à la question de faity précisément pour éviter d'introduire dans le débat de nouvelles causes de disputes ; mais, après avoir lu la constitution, on ne pouvait se méprendre sur la véritable pensée de Sa Sainteté. Il était évident que, d'après elle, le livre de Jansénius contenait les propositions hérétiques.

Et ici. Innocent X avait chaleureusement confirmé l'interprétation de Bosquet : « N'avez-vous pas remarqué, Monsei- » gneur, lui avait-il dit, entre autres choses, une petite parole » de la constitution : Non intendentes per hanc declarationcm » super prœdidis quinqiie prcpositionibus factani approbare » ullateiuis alias opiniones^ Donc, n'approuvant pas les autres » opinions contenues dans le livre de Jansénius, nous avons » entendu que les propositions condamnées sont dans le » même livre. » A quoi l'Evèque de Lodève avait répondu que telle avait été la conviction des Prélats de France. Pour s'en éclaircir davantage, et pour donner avec plus de certitude la vraie doctrine à leurs peuples, ils avaient pris la peine d'examiner en entier le livre de l'Evèque d'Ypres, et non seulement ils y avaient trouvé les propositions flétries par la bulle, mais ils étaient tombés d'accord qu'il existait dans la doctrine de cet auteur un enchaînement si étroit que les cinq propositions n'y pouvaient être dans un autre sens que celui frappé d'anathème.

Le Saint-Père, à ces mots, avait manifesté une joie extrême.

Il savait bon gré aux Évèques d'avoir expliqué avec tant de justesse sa constitution, au cardinal-ministre du zèle qu'il avait fait paraître dans une affaire aussi épineuse, e Sa Majesté d'avoir appuyé de son autorité les décisions de l'Eglise. (( Nous remercions le Roi, avait-il dit, nous remercions le » Cardinal Mazarin, nous remercions tous les Evèques de » France, et vous aussi nous vous remercions encore », et il avait accompagné ces dernières paroles de compliments si flatteurs à l'adresse de Bosquet, que la modestie de celui-ci ne lui a point permis de les reproduire. Puis, portant à ses lèvres la lettre des Prélats qu'il tenait en main : a Ecoutez, » Monsignore, s'était-il écrié, cette lettre est la plus grande » joye que nous ayons reçue dans nostre pontificat (i). »

Le jugement des Évèques n'avait cependant pas mis fin à l'obstination de M. de Sens. Celui-ci etl'évèque de Comminges avaient bien ratifié, le 9 avril, la résolution de l'assemblée ; mais ils avaient à peine signé cette résolution qu'ils s'étaient empressés de donner de leur conduite une explication malheureuse.

(i) Voici comment le P. Rapin, dans ses Mémoires^ raconte cette entrevue de Bosquet avec le Pape : « La lettre au Pape, signée de toute l'assemblée et datée du 28 mars, fut adressée à Rome, à Tévèque de Lodève alors, maintenant à Montpellier, qui étoit à Rome pour les affaires du roy. Il remit cette lettre le 24 may 16^4, en expliquant le sujet et ce qu'elle contenoit. Sa Sainteté la reçut avec une démonstration de joye qui marquoit la satisfaction qu'il avoit de ce que les évèques de France étoient entrés en son esprit pour expliquer la constitution dans son sens, déclarant les propositions condamnées au sens de l'évèque d'Ypres, dont elles étoient tirées; et baisant la lettre que l'évèque de Lodève luy présentoit, il dit que c'étoit la plus grande joie qu'il eût reçue de son Pontificat. Le Pape ajouta à l'évèque de Lodève que les évèques de France étoient écrits en son cœur, etc., etc. {Mémoires du P. Rapm, de la Compagnie de Jésus, publiés pour la première fois, d'après le manuscrit autographe, par Léon Aubineau. Paris, Gaume, 186^, t. II p. 438-439)-

Ils ne voulaient pas, disaient-ils, que leur sii^^nature pût porter le moindre préjudice à l'autorité et à la doctrine de saint Augustin. Cette doctrine, ils entendaient bien ne jamais l'abandonner. Leur intention formelle était, au contraire, qu'on la suivît, enseignât et soutînt dans leurs diocèses, comme on avait fait auparavant (i).

Les Evoques de Valence et de Beauvais souscrivirent quelques jours après à cette déclaration.

Or, de deux choses l'une : ou bien ils avaient admis, avec les autres Évèques, qu'il n'y avait rien de commun entre les propositions de Jansénius et l'enseignement du docteur d'Hippone, et dans ce cas leur explication était inutile ; ou bien, ils persistaient à confondre l'enseignement de celui-ci avec les opinions de celui-là, et leur explication dès lors devenait une injure. En effet, elle tenait pour non avenues les décisions du clergé de France. Elle remettait en question la chose jugée, et sous couleur de mettre à couvert la doctrine de saint Augustin que rien ne menaçait, elle révélait l'intention à peine dissimulée de défendre et de soutenir encore la doctrine de l'Evèque d'Ypres.

On le voit, la paix n'était pas faite.

Le 10 avril, l'Archevêque de Toulouse écrivait à Bosquet :

(( Je prétendois vous dire mon advis sur ce qui restoit à

» faire. Mais la conduite de MM. de Sens et de ComminQ:es

» a rompu mes mesures. Nous espérions les tirer d'affaire

» par le moyen des lettres des prélats qu'ils ont signées et

» que nous prétendions faire passer pour des révocations taci-

» tes ou explications de leurs mandements ; mais ils ont

» gasté tout par l'acte qu'ils firent hier et qu'ils mirent dans

» le procès-verbal;, comme vous pourrez le voir dans mon

(i) Procès-verbaux, t. IV, loc. cit.

» journal. Je me réserve de vous écrire, par le prochain ordi- » naire, ce que j'estime devoir estre fait de nouveau par Sa » Sainteté... fi). »

L'indignation, toutefois, était grande dans l'Épiscopat. On se demandait même s'il n'y avait pas lieu d'engager contre les Prélats réfractaires une procédure criminelle. Mais alors, MM. de Sens, de Comminges, de Valence et de Beauvais s'étaient ravisés. Ils étaient venus déclarer dans l'Assemblée que, en protestant comme ils l'avaient fait, ils n'avaient eu nul dessein de rien entreprendre contre le respect et l'obéissance dus au Saint-Siège et qu'ils se soumettaient parfaitement à la bulle (2).

Puis, après s'être concertés, ils avaient convenu d'écrire ensemble une lettre au Pape pour lui rendre un compte exact de leur conduite.

L'Archevêque de Toulouse n'était satisfait qu'à moitié d'un tel dénouement. Dans l'attitude de M. de Gondrin et de ses collègues, il y avait place encore, selon lui, pour trop d'équivoque.

Voici ce qu'il écrivait, le 17 avril, à notre Évèque :

a Vous avez reçu la dépèche du clergé et de Son Emi- » nence, et mon procès-verbal touchant la dernière Assem- » blée à quoy je me remets. Je n'entre pointdans la discus- » sion si la satisfaction que fait M. de Sens sera bien reçue. » C'est au Pape de peser ses intérêts. Je vous diray seule- » ment en secret que les jansénistes triomphent: 1" de ce » que M. de Sens n'a point révoqué la lettre pastorale,

(i) Bibliothèque nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. i), lettre du 10 avril 16^4.

(2) HisL ceci du XVII'' s., t. XI, p. 320.

» laquelle subsiste avec toutes les allusions contre la bulle » et les censures qu'elle contient contre les opinions com- » munes qu'il appelle des semi-pélagiens ; i"" de ce qu'il a » protesté en l'assemblée que le sens de Jansénius n'est point » condamné par la bulle et que la doctrine de saint Augustin » demeure en son entier ; et enfin de ce qu'il a faict mettre » dans le procès-verbal que M. de Commingeset luy avoient )) eu un avis particulier, ce qui sert de protestation contre » leur souscription à la lettre commune.

» Je pense que comme Son Eminence s'employe pour eux, » et que M. de Sens a déjà commencé à satisfaire par la » lettre qu'il écrit, il n'est pas besoin de continuer une pro- » cédure criminelle ; il semble d'un côté qu'il suffiroit, au cas )i que l'on m seroit pas entièrement content, d'envoyer un » formulaire à M. le Nonce pour le faire signer par M. de » Sens, et que Son Eminence soit exhortée par Sa Sainteté » de tenir la main à ce que cela soit exécuté tant par M. de » Sens que par MM. de Comminges, de Valence et de » Beauvois. Mais, d'autre part, il semble qu'il seroit mieux » que l'on dressât un formulaire général qui fut signé par tous » les Evèques, ensuite par les Universités, chapitres et com- » munautés régulières. En ce cas, il faudroit mettre dans ce » formulaire que l'on condamne les cinq propositions, sui- » vant la constitution, au sens que Jansénius les a expliqués » et que l'on doit, et que l'on enseignera la doctrine con- » traire à celle de Jansénius, comme estant la catholique.

» Pour le regard de saint Augustin, il est nécessaire d'en » parler, autrement la dispute demeure toujoursenson entier. » Il y a de la peine à trouver les biais qu'il faut prendre pour » cela, d'autant que les Papes n'ont point accoutumé d'expli- » quer le sens d'un Père en particulier, et ne veulent pas » s'exposer à la répréhension ou au doubte s'ils ont erré en » une question de faict. Il faut néantmoins chercher un tem-

perament entre ce danger et le silence. Ce qui se peut en mettant pour la dernière clause du formulaire que l'on ne renouvellera pas les opinions condamnées, sous prétexte de la doctrine de saint Augustin ; attendu que c'est la coutume des hérétiques de couvrir du nom de ce saint docteurleurs nouveautez, en lui donnant des interprétations contraires à son intention, et qu'il appartient au Saint- Siège d'expliquer les Saintes-Ecritures et la tradition de l'Église enseignée par saint Augustin et les autres Pères en matière de foy. Il faudra écrire un bref à MM. les Prélats pour approuver ce qu'ils ont faict, dans lequel on pourroit mettre que Sa Sainteté envoyé un formulaire de la doctrine qu'il faut enseigner en exécution de la constitution, lequel elle ordonne d'estre signé par tous les évèques ; et en cas qu'il y en ait aucun qui fasse difficulté de le signer, qu'il sera procédé contre lui comme hérétique. Pour présenter ce formulaire à signer, il faut ordonner que les évesques commettent deux ecclésiastiques constitués en dignité qui dresseront procès verbal du refus, auquel foi sera adjoutée en jugement. Pour le regarddes évesques, ils seront invités à le signer par les primats et métropolitains qui bailleront commission pour cet effect à leurs vicaires généraux, officiaux, etc. ; et si le siège métropolitain est vacant, il y sera procédé par les vicaires et officiai de l'église métropolitaine. Cela signifie que M. l'archeve;.que de Sens sera sommé par M. l'archevesque de Lion, son primat ; M. de Valence, par l'archevesque de Vienne ; ) M. d'Angers, par l'archevesque de Tours ; MM.de Beau-

> vois et de Chalons, par les officiers de Reims, le siège ) vacant ; M. de Comminges, par l'archevesque d'Aux,

> [Auch]. Il faudroit mettre une clause spéciale, en ce qui seroit présenté à MM. de Sens, de Comminges, d'Angers et de Beauvois, qu'ils révoquent expressément les lettres

» et mandements qu'ils ont faict à Toccasion de la publica- » tion de la constitution, en ce qu'elles sont contraires à ce » dessus (i). »

En même temps qu'il envoyait à Bosquet ses conseils dont une partie, nous le verrons plus tard, devait être mise à profit par la Cour de Rome, l'Archevêque de Toulouse ne cessait d'agir ou de faire agir auprès de M. de Gondrin pour l'amener à rétracter sans détour la protestation dont sa déclaration récente n'avait pas suffisamment couvert le scandale. Les esprits étaient très-montés. Une plainte au Pape était imminente. Si la religion chez M. de Sens ne parlait plus assez haut, son intérêt du moins exigeait qu'il se rendît au vœu des Evêques,

M. de Gondrin avait paru comprendre son intérêt, et il était venu, dans la séance du 25 avril, affirmer de nouveau à l'assemblée que, « à l'égard de la constitution, il larecevoit, » qu'il s'y soumettoit entièrement et qu'il la feroit respecter » dans son diocèse (2). » Quanta atténuer ou à corriger les récriminations contenues dans sa lettre pastorale, et si malheureusement renouvelées depuis dans ses discours, il n'y songeait pas ; il s'en tenait à cette formule générale, où la soumission exprimée dans les mots ne laissait pas moins subsister un doute sérieux sur l'esprit qui l'avait dictée à son auteur.

L'assemblée des Prélats n'était pas contente. A la vue de tous ces tiraillements, de tant de démarches sans fruit qui venaient se briser toutes contre une ténacité irréductible, que devait-on penser au Quirinal ? Les jansénistes grossissant à plaisir le bruit qui se faisait dans le public au sujet des dissentiments soulevés par l'interprétation de la bulle, quelle idée y devait-on bien avoir de l'union de l'Episcopat ?

(i) Bibliothèque nat. Mss. fr., fonds Baluzc, 121, folio 17-20. (2) Procès-verbaux, t. IV.

Ce fut le rôle de Bosquet de se constituer auprès du Saint- Père le garant autorisé et toujours écouté de cette union ; et si, au reçu de la lettre du clergé de France, Innocent X, malgré les mauvaises nouvelles qui lui arrivaient d'au delà des Alpes, s'était déclaré satisfait, s'il avait manifesté une grande joie, c'est que cette lettre avait eu sa confirmation dans les éloquents commentaires de celui qui la lui avait présentée.

Le Pape, d'ailleurs, se sentait attiré vers Bosquet par les côtés aimables de sa nature, par sa modération et sa douceur, autant que par l'élévation de son esprit ; et bien souvent, faisant trêve à ses occupations et à ses nombreux soucis de Pontife, il s'était plu à jouir de son entretien. Il professait pour lui la plus haute estime, et, pour lui en donner une marque particulière, il n'avait point tardé à le nommer son assistant.

Qu'on veuille bien le remarquer, en précisant, comme nous l'avons fait ici, l'importance du rôle de Bosquet en cour de Rome, dans cette malheureuse question jansénienne, nous ne disons rien qui soit excessif. Telle de ses lettres à de Marca est on ne peut plus explicite sur ce point. De ton assez piquant, semi-badine, cette lettre renferme, sous ses allures de boutade charmante d'ailleurs et de bon aloi, l'aveu très net de son influence.

C'était à la suite d'un reproche adressé par de Marca à notre Evèque, au sujet de la brièveté de ses lettres. L'Archevêque de Toulouse se plaignait à son ami de ce laconisme épistolaire, peut-être un peu plus malicieusement que de raison : (( Depuis que le Pape vous a fait son assistant, lui » disait-il, je pense que vous oubliez les petites gens comme » moy (i). »

(i) Biblioth. nat. Mss. fr. , fonds Baluze, 121, fol. 29. Lettre écrite de Paris, le 3 juillet 1634.

Voici quelle fut la réponse de Bosquet :

« Monseigneur,

» Tel me doit qui me demande, et de crainte que je vous » témoigne ma juste cholère vous faictes tous vos efforts pour » m'escrire en homme fasché. Je vois bien que les bienfaits » s'escrivent sur Tonde et que la mémoire s'en perd bientost. » Osez-vous comparer deux ou trois journaux que vous » m'avez envoyé de ce qui se passoit dans vos assemblées, » avec les longues lettres et relations que je vous ay escrites, » principalement sur vos affaires, dont vous ne m'avez pas » encore remercié. Si je me fusse arresté à vos relations sei- » ches et harides qui contenolent à la vérité toutes vos actions » et ne disoient pas un mot des motifs et des raisonnements, » j'eusse esté un bel orateur devant le Pape, et si j'eusse )) suivi l'esprit de ces journaux, et donné à dos aux uns et » aux autres, j'eusse persuadé facilement au Pape qu'il y » avoit une grande union entre vous, et que l'on ne respiroit » que l'obéissance et le respect envers Sa Sainteté. Certes, » il a bien fallu avoir eu du paint cuit au logis, sans attendre » qu'il en vint de delà les monts, pour contenter ce monde, » et quand il plaira à M. le cardinal Mazarin de faire voir les » relations véritables qui luy ont été escrites, vous conoistrez » bien que le bonhomme n'a pas perdu son calepin à Rome.

» Si le Pape m'a fait son assistant, c'est un effect de sa » bonté envers moy, de laquelle je me sens d'autant plus » obligé qu'il l'a reffusé à beaucoup d'autres qui le méritent » mieux que moy.

» Me voilà. Monseigneur, vengé à demi de vostre belle » et piquante lettre, et pour vuider le reste de nos différends, » je vous assigne à nos Estatz prochains, sinon que, pour me » satisfaire entièrement, vous fassiez lire cette lettre à Mon-

» seigneur le chancelier, car, pourvu qu'il sache que vous et » moy avons esté en cholère l'un contre l'autre et que main- » tenant nous sommes bons amis, je suis très content de » vous, et ne vous demande plus rien, sinon le renouvellement » de vos bonnes grâces et que vous me croyiez toujours » Votre très humble et dévoué serviteur,

» F. Bosquet.

» De Rome, le 5 août 1654 (i). »

Cependant, l'on attendait avec impatience à Paris le bref demandé par de Marca, promis par le Pape, et officiellement annoncé à l'assemblée des Evèques par Bosquet, dans sa lettre du 25 mai, adressée à l'Archevêque de Toulouse.

Innocent X ne se pressait point. L'acte officiel qui devait apporter aux Prélats du royaume ses félicitations et ses remerciements pour leur zèle à défendre la vérité ne contiendrait-il pas un blâme implicite pour M. de Gondrin et ceux do ses collègues qui avaient fait de l'opposition avec lui ? Ne valait-il pas mieux, dès lors, en différer l'expédition jusqu'à ce que ces derniers eussent réparé entièrement leurs torts et adhéré aux décisions de l'Épiscopat, sans arrière-pensée, ni réticence ? Actuellement, un bref, pour modéré qu'on le fît, aurait tout l'air d'être dirigé contre eux. Ils ne pouvaient prétendre bonnement entrer en part des éloges adressés aux autres Evêques. On était obligé de les exclure ; mais l'acte pontifical allait donner à cette exclusion une publicité retentissante. On allait donc les humilier, et les humilier, n'étaitce pas s'exposer beaucoup à les aigrir ? La bonté d'âme d'Innocent X, moins disposé que jamais du reste, vu son état maladif, aux mesures sévères, se refusait à provoquer un tel résultat, même avec les raisons les plus légitimes.

(i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. loi.

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