PRÉFACE
i 'est sur les conseils et d'après les indications de M. Germain, un maître dont tous les amis des
\ lettres pleurent la perte, que j'entrepris, il y a cinq ans, cette étude sur François Bosquet. J'étais loin de penser alors qu'elle nécessiterait un cadre aussi étendu et qu'elle pourrait me fournir la matière d'un gros volume. Mes prétentions, en effet, étaient plus modestes. Je n'avais en vue que les éléments d'une simple thèse pour le doctorat en théologie . Négligeant les titres scientifiques de mon héros, dont je n'étais pas en mesure de contrôler la valeur, laissant de côté également tout ce qui avait trait à sa carrière administrative, dont je ne soupçonnais ni l'intérêt ni l'importance, je résolus de m'attacher aux actes les plus saillants de son épiscopat. Bosquet avait joué dans la grande querelle janséniste un des premiers rôles. Le clergé de France l'avait , à plusieurs reprises, chargé d'être son interprète pour la défense delà discipline ecclésiastique. Envoyé en mission extraordinaire auprès du Pape par Mazarin , il avait laissé à la Cour pontificale
XII Vi
la réputation d'un négociateur habile , plein de tact , de |.
modération et de prudence. C'étaient là des faits plus que suffisants pour fixer mon choix. A peine mentionnés d'ailleurs, et seulement en passant, par quelques historiens, oubliés par d'autres, ils me permettaient de traiter un sujet à peu près inédit. Je m'enfermai donc strictement dans ces limites, ei, au mois de juin 1884, je publiai l'étude suivante : François Bosquet, évêqiie de Lodève et de Montpellier. — Son rôle dans r affaire du jansénisme et dans les questions des réguliers et de la régale [1654-165 7] (i).
Je n'en avais pas moins formé, dès cette époque, le projet de compléter ce travail, et je le présentai au public comme un extrait d'une Vie de Bosquet en préparation. J'avais rassemblé quelques matériaux ; je connaissais les sources où je pouvais puiser ceux qui me manquaient; déjà même, certaines parties de cette Yie étaient rédigées, et, telle que je la concevais alors, il ne me semblait pas qu'elle dût tarder longtemps à paraître. Il est vrai que je ne comptais pas l'étendre au delà d'une dizaine de chapitres, en y comprenant ceux que je venais de publier. Je n'y faisais au savant et à l'administrateur de province qu'une place restreinte. L'Evêque surtout m'intéressait, et c'était de lui principalement que je désirais écrire l'histoire.
Une interruption de plus d'une année donna le temps à mes idées de se modifier sur ce point et me permit d'adopter pour
(i) Montpellier, imprimerie Cristin, Serre et Ricome. — Joseph Calas, libraire-éditeur.
mon sujet un plan nouveau. Entré à la Société archéologique sous le patronage de M. Germain, je fus engagé par lui, pour payer à cette Société mon tribut d'études , à sortir du cadre exclusif que je m'étais tracé, et, puisque j'avais entrepris de remettre en lumière la physionomie trop effacée d'un de nos grands hommes, à le montrer, dans les phases diverses d'une existence bien remplie, constamment égal à lui-même et toujours digne de sa fortune. Somme toute. Bosquet avait bénéficié, comme Evêque, de la considération qu'il s'était acquise dans d'autres emplois, et cela valait d'être raconté.
Je recevais , en môme temps , d'un autre membre de l'Institut, M.Tamizey de Larroque, avec qui des circonstances heureuses m'avaient mis en relation, un avis semblable. M. Tamizey de Larroque signalait à mon attention une note insérée par lui, quatre ans auparavant, dans une publication sur de Marca qu'il m'adressait (i), et dans laquelle il s'exprime en ces termes : « Je voudrais recommander aux érudits de » Narbonne ou de Montpellier les lettres inédites de Bosquet
» au chancelier Séguier, à de Marca, etc Bosquet, soit
» comme érudit, soit comme évêque, est un de ces hommes » qui méritent d'être l'objet d'une étude approfondie. »
Je cite volontiers mes auteurs. C'est ma réponse à ceux qui, avant de m'avoir lu, seraient tentés de croire que j'ai donné à mon héros plus d'importance qu'il ne convient.
( i) Lettres inédites de Pierre de Marca, publiées par M. Tamizey de Larroque. — Paris, Champion, 1881.
La voie m'étant indiquée, je n'avais plus qu'à la suivre. La Bibliothèque nationale m'avait fourni déjà les éléments les plus originaux de ma thèse. J'y revins, avec l'intention de parcourir avec soin toute la partie de la correspondance de Bosquet que j'avais négligé de recueillir lors de mes premières recherches, et j'en rapportai quantité de documents intéressant l'histoire générale de cette époque, et plus particulièrement celle de notre ancienne province. J'y entrai aussi en communication plus directe avec l'érudit par la lecture et l'analyse de ses ouvrages. Depuis, M. Barrés, le sympathique bibliothécaire de Carpentras, m'a permis de compléter mes notes sur ce dernier point, en m'envoyant une copie des lettres de Peiresc à Bosquet contenues dans la précieuse collection de manuscrits d'Inguimbert. A Montpellier, j'ai eu sous la main tous les dossiers du fonds de l'Evêché conservés encore dans nos archives. J'ai pu consulter àloisir les registres des Etats, les comptes rendus des délibérations du Chapitre, les procès-verbaux des visites de l'Evêque dans son diocèse, et, ainsi entouré de matériaux où j'ai voulu laisser le moins de place possible aux lacunes, je me suis mis à l'œuvre avec ardeur, persuadé que je travaillais aune réparation (i).
Bosquet était à peine descendu dans la tombe que le Journal des savants parlait de sa mort comme d'une perte immense
(i) Que M. de la Pijardière, archiviste du département, et M. Gaudin, bibliothécaire de la ville, me permettent de les remercier ici de leur obligeance. Je dois à M. Gaudin, notamment, bien des renseignements utiles, et c'est grâce à lui, encore, que j'ai pu faire reproduire en phototypie la gravure de Nanteuil placée en tête de cet ouvrage.
que venaient d'éprouver du môme coup l'État et l'Église. A quelque temps de là, un de ceux qui l'avaient le mieux vu dans rintimité, très probablement un chanoine, retraçait, en quelques pages sommaires mais bien touchantes, l'édifiant portrait de sa belle vie ( i ). Ces pages étaient destinées peut-être à servir de canevas à une biographie plus étendue ; cette biographie, malheureusement, ne parut jamais, et il ne semble pas que, depuis, elles aient inspiré d'autre écrivain qued'Aigrefeuille, qui a consacré à Bosquet, dans son Histoire ecclésiastique de Montpellier ^ une notice où les quelques anecdotes racontées par le pieux chanoine se trouvent à peu près textuellement reproduites. Après le Journal des savants^ après d'Aigrefeuille et son inspirateur anonyme, le P. Lelong, dans sa Bibliothèque historique de la France^ le P. Muratori, dans son Dictionnaire^ le P. Nicéron, dans ses Mémoires , la Gallia Christiana et plus récemment encore les frères Michaud et Didot, dans leur Biographie universelle^ ont décerné à Bosquet les plus beaux éloges.
Tout cela, pourtant, n'a pas empêché l'oubli de venir; à part quelques érudits qui savent encore ce que Bosquet a été, nul ne connaît plus le savant dont les Peiresc, les Marca et les Baluze s'honorèrent d'être les amis; l'homme qui sut mériter la constante affection de Séguier et la confiance de Mazarin;
(i) Ce manuscrit fait partie du tome XLII de l'importante collection de Languedoc (collection de D. Vaissette)à la Bibliothèque nationale. En 1859, il fut publié par M. Germain, dans les Mémoires de V Académie des sciences et des lettres de Montpellier, sous le titre suivant : Une Vie inédite de François Bosquet, précédée d'une notice. — 12 pages in-4°.
l'intendant qui put passer aux yeux de deux provinces, agitées par les dernières convulsions de la guerre civile, pour le modèle accompli des administrateurs ; l'illustre et saint prélat en qui les passions religieuses trouvèrent un modérateur si zélé et si écouté, et dont l'Église de France admira les vertus.
J'aurais voulu qu'un monument plus beau et plus digne de lui fût élevé à sa mémoire. J'ai dû borner mon ambition à mes ressources, et, ne pouvant mieux faire, me contenter de jeter quelques fleurs sur sa tombe pour arrêter les regards du passant, et l'obliger à se souvenir.
Telle est la pensée qui m'a dicté ce livre. On n'y trouvera peut-être pas V étude approfondie souhaitée par M. Tamizey de Larroque ; on pourra regretter qu'il ne se soit pas rencontré un auteur de plus de talent pour l'écrire ; mais personne ne dira qu'on aurait pu y mettre plus de zèle et de conviction, plus d'admiration sincère pour le grand homme à qui il est consacré.