CHAPITRE PREMIER
Commencements de Bosquet. — Ses études et ses travaux
SOMMAIRE
Naissance de Bosquet, sa familleet sapremière éducation. — AucoUège de Béz:icrs: histoire de ce coUège. — Fiacre Picard, les Jésuites et les difficultés de leurs commencements. — Le collège de Béziers a la vie sauve, grâce à Henri IV. ^ Application et progrès de Bosquet. — Le collège de Foix à Toulouse ; but de sa fondation ; curieux statuts : une République charmante et le petit Sénat de cette République. — Bosquet étudiant en droit civil. — La législation française à cette époque. — Les traditions de Cujas religieusement conservées à Toulouse. — Guillaume Maran. — Un étudiant modèle. — Docteur es-loix. — Droit civil et droit canonique. L'appui que leur prête l'histoire. — Bosquet est dans sa voie. — Hautes amitiés: Ch. de Montchal, Henri Sponde, Plantavit de la Pause, Pierre de Marca, Peiresc. — Liaison de deux coeurs et rapprochement de deux destinées. — Travaux de Bosquet. — Circonstances défavorables. — Un bénédictin dans le monde.
RANçois BOSQUET naquit à Narbonne le 28 mai 1605 (0- ^^ ^^^^^ ^^s ^^ Durand Bosquet et de Jeanne Le Noir. De ce mariage étaient issus plusieurs enfants : deux garçons, dont François
(i) Le P. Niceronfait naître Bosquet vers Tan 161 3 {Mémoires, t. XII, p. 168. Paris. Briasson, 1730). Evidemment, entre le P. Niceron et l'auteur contemporain de la Vie inédite nous n'avons pas à hésiter. D'Aigrefeuille [Hist. de Montpellier, part, ecclés., 1. V, ch. vi, p. 182), Fisquet {France Pontificale, p. 249), Paris {Hist. de Lodève, t. II, p. i) et les dictionnaires de Bayle, Michaud, F. Didot, etc., placent également en 1605 la naissance de Bosquet.
était le cadet (i), et deux filles, qui devaient épouser : la première, le sieur de Pradel, fils de Bernardin de Pradel, receveur des impôts à Narbonne ; et la seconde, un sieur de Lacan, trésorier des gabelles à Marseille (2).
Les Bosquet (Bosquetto, Boschetto, Boschetti, de Bosquetto et Bouscat) étaient assez anciens à Narbonne. On les voit apparaître dans cette ville dès la première moitié du XV' siècle. Cependant ils n'étaient point nobles (3). Simples bourgeois, au contraire, et des plus modestes, ils exerçaient la profession de notaires. Or, on sait que cette profession était abandonnée aux roturiers. Elle était même à ce point incompatible avec la noblesse, s'il faut en croire l'opinion de
(i) Dans une lettre à Séguier, datée du i"" juin 164^, Bosquet recommande à la bienveillance du garde des sceaux son frère unique. Il est question, d'autre part, d'un neveu à lui, du nom de Bosquet, dans une lettre de Peiresc, du 6 avril 1636. — C'est du mariage d'une de ses sœurs avec le fils de Bernardin de Pradel que devait naître Charles de Pradel, qui fut le coadjuteur et plus tard le successeur de Bosquet sur le siège de Montpellier.
(2) Ce de Lacan (de Nègre) était issu de la famille des Le Noir. Il eut un filségalement dans les ordres et qui fut, sous l'épiscopat de Pradel, chanoine de notre église cathédrale.
(3) Nous avons trouvé, à la Bibliothèque Nationale, un certain nombre de lettres de Bosquet écrites alors qu'il était intendant et scellées des mômes armes qui devaient figurer plus tard dans les actes de son épiscopat ; mais on sait que le droit d'avoir un blason n'était pas un privilège exclusif de la noblesse. L'appauvrissement de nos finances avait amené le pouvoir à faire argent de tout, et ce droit-là s'achetait à l'Etat moyennant une redevance qui ne contribuait pas peu à créer des revenus au Trésor. Rien n'empêche de supposer d'ailleurs que ce privilège des armes fut concédé à Bosquet en sa qualité d'intendant et de membre du Conseil du Roi. Quant à la particule que plusieurs auteurs lui attribuent, c'est très gratuitement qu'elle a été ajoutée à son nom. Bosquet n'eut jamais la vanité de s'en affubler, et nous l'appellerons Bosquet tout court, ainsi qu'il s'est nommé lui-même dans toutes celles de ses lettres que nous avons eues entre les mains, et dans les mandements que possèdent encore nos archives.
Bartholc, de Guy Pape, de Loyseau et d'autres jurisconsultes, qu'elle entraînait pour celle-ci une dérogeance. Pour reprendre leur rang parmi leurs pairs, les gentilshommes qui l'avaient embrassée devaient se pourvoir en Parlement d'un jugement de réhabilitation, qu'il ne leur était pas toujours facile d'obtenir.
Les Bosquet n'en avaient pas moins acquis une certaine importance à Narbonne, malgré leur roture. Notaires de père en fils, ils avaient arrondi progressivement leur fortune. Leur influence s'était accrue avec leur clientèle, et plusieurs d'entre eux avaient obtenu les honn3urs du consulat. Consuls de troisième ou quatrième catégorie, peut-être^ ils jouissaient, môme à ce titre, de la meilleure considération parmi leurs concitoyens, et Durand Bosquet, l'heureux héritier de tous ces parvenus, avait pu s'élever au-dessus de sa caste en épousant Jeanne Le Noir.
C'était la descendante d'une ancienne famille, dont on fait remonter l'origine à la maison royale d'Urgel, alliée à celle d'Aragon. Les Le Noir (de Nègre ou de Nigri) étaient seigneurs de la Redorte et de Villefrisoux, au diocèse de Carcassonne. Au XIV° siècle, un de Nigri avait été inquisiteur du Languedoc.
Les dyptiques de l'église de Narbonne mentionnaient un autre de Nigri parmi ses archevêques du XIIL siècle (i).
François Bosquet avait huit ans lorsqu'il fut envoyé à Béziers pour faire ses basses classes dans le collège que les Révérends Pères Jésuites y dirigeaient. Le collège de Béziers était, en 1613, ^ssez florissant et jouissait dans le Bas-Languedoc d'un certain renom.
(i) Nous devons tous ces détails à une obligeante communication de M. Gabriel Bonnei (de Narbonne), dont les devanciers se rendirent acquéreurs de la propriété de la Broutte, qui appartenait à Jean Bosquet, neveu de notre héros. Ce Jean Bosquet épousa Marie de Caylus, de la maison des seigneurs de Salelles.
Ce n'est pas que les épreuves lui eussent manqué. Depuis l'époque de sa fondation, autorisée par lettres-patentes de Henri IV (1594), il avait traversé les crises les plus pénibles (i), et son existence, à deux reprises, avait été sérieusement menacée. Confié d'abord à des ecclésiastiques libres, sous la direction de Fiacre Picard, docteur en théologie, conseiller d'Etat et aumônier ordinaire de Sa Majesté, on le vit se heurter dès le début à des difficultés matérielles insurmontables. Fiacre Picard avait bien certainement de l'habileté et vai mérite supérieur ; mais, pour rarement doué que soit un homme, si les ressources lui font défaut, à quoi voulez-vous qu'il aboutisse ?...
Le nouvel institut se trouvait aux prises avec le besoin. L'impôt prélevé en sa faveur sur les gabelles ne fournissait qu'un revenu insuffisant ; d'autre part, l'enseignement donné au collège était gratuit. Les collaborateurs de Fiacre Picard, qui ne se sentaient aucun goût pour la misère, abandonnèrent la place, et le directeur, tout gradué et conseiller d'Etat qu'il était, dut résigner ses fonctions.
C'est alors que MM. de Bonsi, évèquede Béziers, Guillaume du Caylar, gouverneur, Jacques d'Arnoye, lieutenant-général et président de la sénéchaussée, et quelques autres personnages de marque, agissant de concert au nom de la ville et des consuls, avaient adressé au P. Alexandre Georges, provincial des Jésuites pour la Guyenne et le Languedoc^ une requête en vue d'obtenir que la Compagnie acceptât la
( I ) Henri IV, par ses lettres-patentes, ne faisait que renouveler des ordonnances antérieures de François II et même de François I""" ( avril 1)17 ), ordonnances que les malheurs des temps avaient condamnées à rester sans effet. — (V. l'intéressant travail publié sur le collège de Béziers, par M. Ant. Soucaille : Mém. de la Société archéologique, liltéraire el scientifique de Béliers, t. V, p. i).
direction du collège. La requête fut favorablement accueillie, et les Révérends Pères vinrent s'établir à Béziers.
Le moment pouvait paraître mal choisi. Les fils de saint Ignace vivaient en pleine tempête dans le royaume. L'attentat de Jean Chatel contre Henri IV, dont on les avait si injustement rendus responsables, leur avait porté le plus rude coup ; et la Cour de Paris, jalouse de faire oublier par son zèle les décrets contraires au roi de Navarre qu'elle avait édictés au temps de la Ligue, les avait expulsés de la capitale. L'opinion publique, il est vrai, avait fait opposition aux arrêts de la grande Cour. En province , les Parlements s'étaient constitués les défenseurs des Jésuites ; mais on avait passé outre à Paris, et le Parlement, poursuivant sa campagne, venait de publier tout récemment une décision aux termes de laquelle il était interdit aux parents établis sur son ressort d'envoyer leurs enfants dans les collèges de la Compagnie, sous peine aux écoliers d'être incapables de degrés et privilèges universitaires.
Ceci se passait en 1 598.
Et c'est au lendemain de cette décision, quelques mois à peine après qu'elle avait été rendue publique, que les Jésuites s'installaient hardiment à Béziers, pour y prendre la direction d'un nouveau collège. On comprend tout ce que leurs commencements durent avoir de difficile, au milieu de quelles incertitudes ils durent vivre. Ils n'avaient pas, en définitive, d'existence légale dans le royaume. A la merci des Parlements, ils étaient soumis à un régime de tolérance ; et, franchement, c'était précaire. Quel serait à leur égard le bon plaisir du Roi ? Que feraient demain, vis-à-vis d'eux, leurs protecteurs d'aujourd'hui ?
Henri IV, heureusement, se déclara en leur faveur. Au mois de septembre 1603, il publiait un édit qui rétablissait légalement les Jésuites dans douze villes du Midi et dans
deux villes du Centre (i) ; et, quatre mois après, le 2 janvier 160-1, cet édit était enregistré par le Parlement. Ainsi^ la Compagnie de Jésus en général, et le collège de Béziers en particulier, avaient la vie sauve, pour près de deux siècles (2).
Quant au collège de Béziers, il était en pleine prospérité, et jouissait déjà, comme nous l'avons dit, d'un certain renom, lorsque François Bosquet y entra, en 1613. On y avait envoyé de Toulouse les meilleurs maîtres, et les élèves y affluaient de tous les points du Bas-Languedoc.
Les progrès de François furent rapides. Il avait l'amour du travail, l'esprit prompt, une intelligence de premier ordre : tout ce qu'il faut, en un mot, pour réussir. A quatorze ans, il avait achevé sa rhétorique. C'est du moins ce que nous sommes en droit de conclure de la relation de son plus ancien biographe, lequel nous lemontre, à 17 ans, admis aux honneurs du doctorat es loix (3) par la Faculté de Toulouse.
Bosquet, ses premières études terminées à Béziers, était entré en effet comme boursier au collège de Foix, dans la capitale du Languedoc.
Nous devons dire un mot de ce collège. Les statuts qui
(i) Béziers occupe le second rang dans la nomenclature de ces villes. C'étaient Toulouse, Béziers, Nimes, Auch, Rodez, Bordeaux, Périgueux, Limoges, Tournon, Aubenas, Le Puy et Lyon. Les deux villes du Centre étaient Dijon et la Flèche.
(2) La direction des P. P. Jésuites au collège de Béziers devait durer 163 ans. Un arrêt du Parlement de Toulouse de 1762 interdit à la Compagnie l'éducation de la jeunesse dans la province de Languedoc et défendit à ses membres de vivre en commun.
Deux ans après (1764), Louis XV signait l'arrêt qui expulsait de France les P. P. Jésuites, et ordonnait la saisie et la mise au séquestre de tous les biens qu'ils possédaient dans le royaume.
(3) V. la Vie inédite publiée par M. Germain, p. 6.
présidaient à son fonctionnement, à son mode de recrutement, de parla volonté nettement exprimée de son fondateur, sont assez curieux, en vérité, pour qu'on nous permette de leur accorder quelque attention et de les mentionner dans ces pages.
Non pas que ces statuts représentent pour nous un cas isolé et absolument hors de pair. Le collège d'Urbain V à Montpellier, celui de Verdale à Toulouse, avaient des constitutions à peu près équivalentes. Mais, enfin, nous avons pensé et nous pensons qu'il n'est pas sans intérêt de jeter les yeux de plus près, à l'occasion du collège de Foix, sur une de ces institutions qui firent tant d'honneur à notre pays, dans le passé, et qui montrent bien quelle sollicitude on avait dans l'Eglise pour le progrès et la diffusion de la science.
C'est un prince de l'Eglise, le cardinal Pierre, évêque d'Albe, de la maison des comtes de Foix, qui avait fondé ce collège et en avait doté Toulouse, la ville lettrée. Or, sa volonté formelle, en le créant, avait été qu'on n'y admît jamais que des jeunes gens se destinant à l'étude, soit du droit civil, soit du droit canonique. La théologie, il est vrai, en raison de son caractère élevé, s'était vue honorée par le fondateur d'une exception ; mais cette exception même, toute tacultative, était fort restreinte. La théologie ne pouvait jamais avoir que deux représentants dans l'institut.
Et il n'y a rien qui doive nous surprendre dans cet exclusivisme du Cardinal.
On sait en quelle estime était tenue l'étude du droit romain au mjyen-âge, en France surtout. Les universités et les docteurs se multipliaient à l'envi. C'était à ce point qu'un de nos vieux auteurs a pu écrire qu' « en cette France on comptait plus de gens de robe longue qu'en toute l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. » (i) L'étude du droit, d'ailleurs,
(i) Pasquier, Recherches sur la France, ch. xxxv.
conduisait à tout, aux dignités et aux charges : aussi, quand le XV° siècle vint ouvrir l'époque moderne, les jurisconsultes étaient-ils en possession d'une influence considérable. Le Cardinal, par le caractère même des missions souvent fort délicates qu'il avait eu à remplir, avait apprécié tous les avantages des connaissances juridiques. Il ne faut donc pas nous étonner s'il se préoccupa de préparer pour l'avenir à une science qu'il aimait des champions et des défenseurs capables de la maintenir toujours à la hauteur du rôle prépondérant qu'elle lui semblait appelée à jouer dans les affaires de la société civile et religieuse.
La création du collège de Foix fut la mise en pratique de cette pensée.
Vingt-cinq boursiers (i) seulement devaient composer le personnel de ce collège. Possesseurs de riches fermes au soleil et bien rentes, ces jeunes gens n'en étaient que plus libres de se porter à l'étude, laquelle n'a pas de pire adversaire que le besoin. Ils nommaient eux-mêmes annuellement leurs administrateurs ou fondés de pouvoir^ leurs deux prieurs, l'un ecclésiastique, l'autre laïque, qui devaient exercer leurs fonctions à tour de rôle, tous les six mois. C'était, on le voit, une République charmante et de très bon ton, où gens d'Église et gens du siècle se faisaient réciproquement la révérence.
De ces vingt-cinq boursiers, quatre devaient être pris dans les rangs du sacerdoce, parmi les meilleurs et les plus instruits, et porter le titre de prêtres perpétuels. Ils étaient inamovibles, n'étaient astreints à aucune étude, et avaient pour mission de veiller au maintien des traditions de la maison. Dans la petite République, ils étaient un Sénat.
(i) Tout ce que nous avons dit et tout ce que nous allons dire encore du collège de Foix a été résumé par nous d'après des pièces manuscrites que possèdent nos archives. — V. Mémoires sur le collège de Foix. (Archives départementales de l'Hérault, liasse C. ^]6).
Chaque boursier, une fois admis, acquérait sur la bourse dont il était devenu le titulaire une sorte de droit de propriété. Lorsque, ses grades conquis, après une assistance régulière de quelques années aux cours de l'université Toulousaine, il était sur le point de quitter le collège, pleine et entière liberté lui était laissée de disposer de sa place comme d\in héritage et de désigner son successeur. Cela ne se faisait pas, on le comprend bien, sans le contrcMe de la communauté, intéressée à ne point admettre des indignes ; mais la communauté elle-même ne pouvait répondre par un refus que si le choix se portait évidemment sur des indignes (i).
(i) Des abus, et de très grands, devaient fatalement se produire, un jour ou l'autre, sous un tel régime. Un siècle plus tard, en 1734, ces abus étaient devenus si criants, l'administration du collège avait si bien jeté l'argent par toutes les fenêtres, les boursiers s'acquittaient d'une façon si déplorable de toutes leurs charges, dissipant toutes leurs journées, ne daignant mêmiC pas assister aux cours, que l'archevêque de Toulouse et d'autres évêques de la province crurent devoir intervenir. Ils se demandèrent si, en plaçant la théologie au premier plan des études, et en faisant prédominer à cet effet l'élément ecclésiastique dans le collège, on ne sauvegarderait pas mieux l'avenir d'une institution qui, de toutes façons, courait à sa ruine. C'est alors qu'ils obtinrent du Roi (sept. 173)) '-'1"^ arrêt, lequel portait suppression des fonctions de prieur civil, retirait aux boursiers leurs droits d'électeurs et décrétait que nul ne pourrait plus être admiis au collège s'il n'était ecclésiastique et pourvu d'un brevet de Sa Majesté. Mais ces dispositions lésaient beaucoup trop d'intéressés pour qu'elles ne rencontrassent pas les plus vives résistances. Derrière les collégiens de Foix, il y avait des légistes,
— une légion — et il fallait bien, à coup sûr, compter avec eux. L'on trouva et l'on prouva que l'édit royal allait contre toutes les intentions du fondateur, et cet édit fut rapporté (1742). Par malheur, en rentrant ainsi dans les termes de la fondation, on ne réussit pas à rendre à l'institut de Foix sa splendeur d'antan. Les fonds gaspillés par les mauvaises administrations précédentes y avaient été remplacés par une grande gêne, augmentée encore par des dettes. En 1746, on n'y comptait pas moins de quinze places vacantes. Il n'y avait donc plus, par conséquent, à cette date, dans un collège autrefois si florissant, que dix boursiers.
— V. Arch. départ., loc cil. Mém. de 173^, 1736, 1742, 1746.