‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 21 sur 49 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Déinclcs de de Marca avec le Saint-Siège. — Bosquet défend son caractère et ses intérêts auprès du Pape.

Jugements sévères dont de Marca a été l'objet ; ce qu'il faut en penser. — La carrière ecclésiastique au XV!!*^ siècle. — Antécédents honorables de l'Archevêque de Toulouse. — Opposition faite en France même à sa nomination à Çonserans. — Le livre De Concordià à la Cour de Rome. — On demande à de Marca une rétractation. — Acharnement de l'assesseur du Saint-Office, Albizzi, contre de Marca. — Celui-ci publie une Défense de son ouvrage. — Albizzi empêche les bonnes dispositions d'Innocent X d'aboutir. — L'ambassadeur d'Espagne près le Quirinal s'en mêle. — De Marca perd tout le terrain qu'il avait gagné par sa Défense. — Il tombe dangereusement malade, et se soumet. — Innocent X le préconise. — Marca transféré à l'Archevêché de Toulouse. — Il sollicite d'Innocent X la faveur d'un gratis. — Ses ennemis se remuent et font tout ce qu'ils peuvent pour empêcher l'envoi de ses bulles. — Emprisonnement du Cardinal de Retz. — Discours de Marca à Sa Majesté. — On l'accuse injustement d'avoir ruiné, dans ce discours, les immunités ecclésiastiques. — Lettre de Marca à Bosquet pour le mettre au courant de ses affaires et de ses démarches. — Réponse de Bosquet. — Dans ses entretiens avec le Saint-Père, il prend chaleureusement la défense de son ami. • — Nouveau retard. — Impatience de Bosquet. — Les difficultés s'aplanissent enlin, et notre Evêque annonce à de Marca l'envoi de ses bulles.

] I, à Rome, Bosquet s'était acquitté avec un zèle parfait de sa mission de député du clergé de ; France, il avait su également mettre à profit ses i relations presque quotidiennes avec les membres les plus influents du Sacré-Collège et sa qualité de persona

orc7/c7 auprès du Pape, pour venir en aide à ceux de ses

collèo-ues dont les intérêts avaient besoin d'être soutenus ou

défendus au Quirinal.

De Marca avait eu plus qu'aucun à se féliciter de ses bons offices. Nommé par le Roi à l'archevêché de Toulouse aussitôt après la mort de Montchal, en 1652, il avait eu l'extrême déplaisir de voir la Cour de Rome s'obstiner à lui refuser, deux ans durant, l'envoi de ses bulles. Elles venaient de lui être expédiées enfin, grâce à l'intervention de Bosquet.

Cette affaire aurait peu d'importance en elle-même, et, encore que les lettres échangées à son occasion entre les deux Évèques soient en maint endroit assez curieuses, elle ne vaudrait peut-être pas d'être racontée tout au long.

Malheureusement, ces délais de la Cour de Rome ne furent pas sans nuire beaucoup, dans l'esprit de plusieurs, à la considération de de Marca. Ses ennemis — et les événements très complexes qui s'agitaient alors en France n'étaient pas de nature à les adoucir ni à en diminuer le nombre — en avaient tiré parti pour le représenter comme un homme suspect au delà des Alpes, malgré tout le beau zèle qu'il faisait paraître. Zèle intéressé d'un intrigant sans sincérité, disaientils, et qui, sous son masque, n'avait point réussi à donner le change à la perspicacité romaine. Ils rappelaient, d'ailleurs, en quelle suspicion on l'avait tenu au Quirinal lors de sa nomination à Conserans et — ce qui n'était pas le cas de beaucoup d'Évêques — qu'il n'avait obtenu ses bulles qu'après les avoir attendues vainement pendant cinq années.

Aussi vivement attaqué qu'homme peut l'être de son vivant par des fanatiques de parti, par des jaloux ou des rivaux ; accusé tantôt de sacrifier à l'Etat les droits de l'Eglise, tantôt de ruiner par ses concessions à l'Eglise les droits de l'Etat ; coupable d'un gallicanisme quasi-hérétique, voire même de iansénisme, selon les uns, de désertion à la cause des libertés

i^allicancs, selon d'autres, dont on regrette que l'avis ait été partagé par Bossuet (i); plus bel esprit que grand esprit, avee des dessous assez misérables, au dire de ses détracteurs ; d'une versatilité excessive ; ne s'inspirant jamais, dans ses actes, que de calculs intéressés et égoïstes ; sans retenue ni mesure dans son avidité comme dans son ambition, ce pauvre Archevêque, à qui rien ne manqua pourtant pour être estimé, honoré et illustre.^ n'a guère trouvé plus de justice devant l'histoire.

Qu'il ait dCi inspirer des affections aussi vives que les haines

(i) M. Chantelauze, dont les travaux sont de ceux qu'on aime à lire et dont nous admirons personnellement l'érudition, nous a un peu surpris par la facilité avec laquelle il rapporte cette opinion de Bossuet, et les réflexions particulièrement désobligeantes pour de Marca dont il l'accompagne. « Bossuet;, écrit M. Chantelauze, a tracé de Marca un porira'd dUiiie effrayante vérité et qui laisse deviner encore plus. C'était, dit-il, un homme d'un très beau génie, d'un esprit souple et variable, qui avait la mialheureuse facilité de passer d'un sentiment à l'autre, à la faveur de quelques équivoques, et de traiter comme en se jouant les matières ecclésiastiques... Pour ménager les oreilles délicates des Romains, il a donné une idée toute nouvelle des libertés de l'Eglise gallicane. » {Saint Vincent de Paul et les Gondi, dernier chap.) On sait jusqu'à quel point les passions furent poussées, en France, à propos des démêlés qui survinrent entre notre Episcopat et le Saint-Siège. Bossuet, bien qu'il dût arrêter notre pays sur la pente d'un schisme, n'en fut pas exempt. Il ne passa jamais, du reste, pour un esprit modéré et impartial. Ses luttes avec Fénelon sont restées célèbres, et il n'y eut pas le beau rôle. Cela suffit pour que nous nous tenions en garde. Quant à M. Chantelauze, qui trouve tant de sous-entendus effrayants dans cette appréciation de Bossuet, nous l'estimons bien sévère. Il nous semblait que, plus que personne, l'historien des Gondi avait le devoir d'être indulgent pour le successeur du trop fameux cardinal de Retz. Il faut convenir, d'ailleurs, que Bossuet ne s'est pas toujours montré aussi acrimonieux vis-à-vis de de Marca. Dans sa Gallia orlliodoxa, il se contente de dire que celui-ci ne fut pas suffisamment versé dans la connaissance des niatières théologiques, clarissunum ingenium, sed in tlieologia non salis exercitatum. (Bossuet. Ed. Lâchât., t. XXI. p. 24. Paris, Vives.)

qu'il souleva furent ardentes, et pour ne citer ici qu'un exemple, que Montchal, celui-là même auquel il devait succéder sur le siège de Toulouse, et l'un des premiers Prélats de son siècle, l'ait estimé assez pour vouloir placer son portrait dans sa bibliothèque, à côté de ceux des hommes illustres qui y figuraient ; que, dans l'administration d'un pays divisé et troublé comme la Catalogne, alors qu'il y exerçait les fonctions de visiteur général, il se soit montré doux aux petits, obligeant pour les grands, accessible à tous, jouissant parmi les Catalans d'une popularité si grande qu'elle put paraître à Mazarin la meilleure garantie de la soumission de ces peuples ; que, avec la facilité de s'enrichir dans une charge où tous les abus étaient possibles, il n'ait cependant jamais voulu demander qu'à l'État, qui le payait mal, les ressources nécessaires au rang qu'il devait tenir ; qu'il ait, infatigable explorateur de nos antiquités ecclésiastiques, usé sa vie, une vie d'une irréprochable austérité du reste, en des travaux d'où l'Eglise de France ne fut pas sans retirer quelque éclat, ni le catholicisme et le Saint-Siège quelque avantage : tout cela n'est pas douteux ; tout cela est attesté par le plus autorisé de ses biographes, Baluze, et confirmé par des témoignages qui s'imposent (i). Et, néanmoins, la mémoire du grand Évèque pàtit encore des méchancetés et des détractions de son temps.

(i) Voir la Vie de Pierre de Marca, qu'Etienne Baluze a publiée en tête de la seconde édition complète du livre : de Concordiâ. (Parisis, apud Franciscum Muguet, Régis et illustrissimi archiepiscopi Pariensis typographum. MDCLXIX.) Les rapports étroits de Baluze avec de Marca et la confiance que lui témoigna TArchevôque mourant en ne voulant confier qu'à lui seul la publication de ses manuscrits, ont bien pu le disposer à une louange parfois excessive ; mais sa sincérité est absolue et l'on ne saurait mettre en doute tout ce qu'il avance En tout cas, le portrait qu'il a tracé de son protecteur est autrement exact que celui que l'abbé Faget nous a laissé. Cet abbé Faget, cousin germain de

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On ne trouvera donc pas mauvais que nous nous appliquions, puisque l'occasion s'en présente, à lui rendre sa physionomie véritable. 11 nous a semblé que l'amitié étroite qui l'unissait à Bosquet nous faisait un devoir d'établir que Bosquet, en s'attachant à lui, ne s'était point laissé égarer par un choix indigne ; et puis, venger l'honneur de l'un n'est-ce pas relever aussi l'honneur de l'autre ?

TArchevêque, était, sous des dehors assez brillants, un esprit peu ouvert, dont son illustre parent ne put jamais tirer grand'chose, quelque sollicitude qu'il mît à l'associer à ses travaux. Marca l'avait fait son secrétaire. Il fut obligé de lui enlever ces fonctions, pour les donner à Baluze (16^6). Il le garda néanmoins comme commensal, et, l'intérêt qu'il lui portait n'ayant pas cessé, il s'employa de son mieux à lui procurer une situation avantageuse, en le faisant nommer agent général du clergé de France. L'abbé Faget n'en supporta pas moins avec aigreur son' effacement dans la maison de son cousin; il ne pardonna jamais à Baluze de l'avoir supplanté, et, quoique vivant avec lui sous le même toit, quoique s'asseyant tous les jours à la même table, jamais plus il ne lui adressa la parole. De Marca mort, il éprouva le besoin de faire parler de lui. En 1668, il publia divers opuscules de l'Archevêque, dont les manuscrits ou des copies de manuscrits lui étaient restés entre les mains. Il joignit à cette édition une vie de l'auteur, où se rencontrent plus d'un trait contre la mémoire d'un homme à qui l'abbé Faget devait tout, et qu'il aurait dû, par conséquent, être le premier à respecter. Si l'abbé Faget eut conscience des méchancetés qu'il écrivait, son honnêteté est jugée ; et s'il n'en eut pas conscience, que devonsnous penser de son esprit ? Du reste cette édition, à laquelle il eut le tort, quelles que fussent ses intentions, de laisser collaborer des hommes intéressés probablement à nuire à la réputation de de Marca, donne la mesure de la créance qu'il mérite. On y vit figurer, attribuée au défunt, une dissertation sur l'Eucharistie, où la doctrine de l'Eglise se trouvait blessée en plus d'un point et d'après laquelle on pouvait conclure que l'auteur du de Concordiâ n'était pas précisément très orthodoxe. Or cette dissertation n'était qu'un extrait d'un ouvrage hérétique que de Marca avait transcrit pour le réfuter. Celui-ci avait fait de même pour le livre d'Antoine de Dominis, dont on trouva parmi ses papiers un abrégé •écrit de sa main. ('V. pour cette édition de l'abbé Faget une note, sans nom d'auteur: Biblioth. nat. Mss. fr. Fonds Baluze, n'' 121, p. iM. Arm. IV, p. V.)

Loin de nous, assurément, la pensée d'entreprendre ici un panégyrique. Nous estimons excessifs les reproches faits à de Marca : nous ne voudrions pas tomber dans l'excès contraire, qui serait de le louer trop. Il eut incontestablement des travers, par où il donna prise à la malignité de ses ennemis ; il fut ambitieux, et le fit trop voir, se montra toujours préoccupé de l'insuffisance de ses revenus et put passer ainsi pour aimer l'argent. Pourtant, ni l'ambition, ni l'intérêt ne le dominèrent au point qu'on a dit ; et si l'on doit regretter que de tels défauts se soient rencontrés chez un si grand homme, il n'est personne, du moins, qui en puisse prendre occasion de le flétrir. Ces défauts, après tout, ne furent pas absolument sans excuse, et ce n'est pas avec les idées actuelles qu'il les faut juger.

Il vint en un temps où la carrière ecclésiastique était celle de toutes qui se prêtait le mieux aux grands rcMes. Par son crédit, par sapuissance dans l'Etat, par ses richesses, l'Eglise ne pouvait manquer d'attirer à elle quantité de sujets, et bien des vocations durent se produire qui n'avaient rien de surnaturel. Parmi la noblesse d'épée ou de robe, il était peu de familles qui ne convoitassent pour un de leurs membres la propriété d'un gros bénéfice ou ne se fissent réserver des droits sur un évêché. L'appel de Dieu, en cet état de choses, ne passait bien souvent qu'en seconde ligne. L'homme se contentait de demander à la Providence la ratification de ses arrangements. Que le plus grand nombre, malgré ces abus, ne laissassent pas d'honorer leurs fonctions par la régularité de leurs mœurs, et de se montrer dignes de l'Eglise, où ils étaient entrés cependant par une fausse porte, leur vocation n'en restait pas moins entachée d'un vice d'origine où l'ambition et l'intérêt avaient une part égale. Rien ne montre mieux à quel mobile on obéissait alors avec ensemble que l'abandon qu'ont fait des situations ecclésiastiques en notre temps

CCS mêmes classes qui se montraient autrefois si jalouses de les occuper. Dépossédée de son influence politique et de ses biens, l'Eglise a cessé d'être pour elles une carrière ; elles en ont détourné leurs fils, cédant dédaigneusement la place aux enfants du peuple.

Vue sous ce jour, l'ambition reprochée à de Marca n'a donc rien qui nous étonne ; elle fut commune aux hommes de son siècle, et même, à nous en tenir aux documents assez nombreux que nous avons entre les mains, nous nous demandons si, parmi les Evoques ses contemporains, il en était beaucoup qui fussent en droit de lui jeter la première pierre.

Membre du Conseil souverain du Béarn à 22 ans, puis, après que ce Conseil eût été transformé en Cour de justice, nommé par Henri IV président à mortier au nouveau Parlement de Pau, il avait, en cette qualité, rendu au parti catholique, jusque-là opprimé, d'éclatants services. L'avenir s'ouvrait devant lui plein des plus magnifiques espérances, lorsque la mort de Marguerite de Sorgues, sa femme, qu'il avait beaucoup aimée, le détermina à se donner entièrement à l'Eglise. Il appartenait, depuis de longues années déjà, à la cléricature, ayant reçu la tonsure des mains de l'évèque de Lescar, en 1608. Ses amis et le chancelier Séguier l'engagèrent à entrer dans les ordres. C'est alors que l'évèché de Conserans, occupé par un vieillard infirme, Bruno Ruade (i), étant sur le point de devenir vacant, des démarches furent faites auprès de ce dernier pour que, par une donation en règle, il laissât sa succession à de Marca. Bruno Ruade y consentit.

Marca sortait de la magistrature, les mains nettes ; il ne

(i) Bruno Ruade était évêque de Conserans depuis le 10 mars 1624. Il mourut en 1645 .

s'était pas enrichi. Issu d'une famille qui, pour être de la meilleure noblesse du Béarn, n'avait cependant jamais brille par sa fortune, il lui fallait pourvoir au sort de quatre enfants qui étaient nés de son mariage. Il avait obtenu pour son fils, Galactoire de Marca, la transmission de sa charge ; mais ses trois filles ne laissaient pas que de le préoccuper vivement (i). Jaloux de leur procurer un établissement convenable, il insista souvent pour obtenir de l'Etat une situation qui ne rendît pas son rêve impossible par la modicité de ses revenus. Plus tard, débarrassé de ces soucis, il ne songea plus qu'à faire face avec honneur aux exigences de sa position, tant à l'archevêché de Toulouse qu'à la Cour, où les circonstances et ses fonctions l'obligèrent à séjourner longtemps. Au demeurant, sa manière de vivre chez lui fut toujours fort simple, et la mort le trouva pauvre.

Sa nomination à Conserans, qui devait être si mal accueillie à Rome, comme nous le verrons, avait soulevé une première opposition en France même.

Un abbé toulousain, dont nous avons déjà parlé ailleurs (2), M. de Marmiesse, avait produit des actes parfaitement authentiques, quoique d'une valeur contestable, et qui lui conféraient des droits sur cet évêché. Patronné par les Chartreux de Toulouse, auxquels Bruno Ruade, qui était de leur ordre, servait une rente, il était disposé à aller de l'avant : il avait même adressé ses réclamations à la Cour

(i) Galactoire de Marca, alors âgé d'une vingtaine d'années, mourut, en 1689, abbé de Saint-Aubin d'Angers. — De ses trois filles, l'une devint la femme d'Arnauld de Labarthe, vicomte de Rebenac ; la cadette eut pour époux Jacques de Gontaut, seigneur d'Arras ; la dernière se maria avec Pierre de Navailles, baron de Mirapeix, et fut la seule dont Marca eût des descendants. — Note de M. Tamizey de Larroque, correspondant de l'Institut. Lelires inédUes de Pierre de Marca au chancelier Séguier. (Paris. Champion, 1881, p. 32).

(2) V. chapitre VII, pag. 1 3 1 et suiv.

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romaine, lorsque Bosquet, alors intendant de Languedoc, s'était empressé d'intervenir et d'arrêter, au nom du chancelier Séguier, ce commencement de procès. Il avait constaté bien des « tricheries » dans cette affaire. L'attitude des Chartreux, surtout, lui avait paru plus que suspecte : c'étaient eux, il n'en doutait pas, les inspirateurs des derniers actes que Bruno Ruade avait signés, et qui dépouillaient Marca au profit de Marmiesse. Néanmoins, ses mécomptes, dont on se souvient, à propos de l'évèché de Pamiers, ayant donné quelque expérience à notre intendant, il avait conseillé à son ami de les ménager. « Ne dégonflez pas ces moines, lui écrivait-il, car j'apprends qu'ils ont des blanc-seing de vostre prédécesseur; et vous savez quale sit hoc gênas (i). » Et il

(i) Lettre du 2^ mars 1643, de Toulouse. Mss. fr. Fonds Baluze.

Biblioth. nat. — Voici les principaux passages de cette lettre : « Mon-

» sieur, j'ay exécuté vostre arrest, dimanche dernier, et ay vérifié que

» vostre bon prédécesseur est réduit à la vie végétative, n'y ayant

» reconnu que fort peu de mouvement de la sensitive et point du tout de

» la raisonable. L'information que j'ay faicte confirme fort bien cette

» vérification. Jen'ay eu aucune lumière de l'acte qui a esté faict, tous

» les serviteurs nians y avoir été présens, quoi qu'il y ait conjecture que

» l'on a pratiqué pour ce faire. Voilà toute ma procédure. Mais après

» l'avoir faicte, j'ay veu Messieurs de Marmiesse père et fils, qui m'ont

» faict voir par leurs actes qu'ils n'ont point tant de tort d'avoir pensé

» à vostre évesché, et qu'ils ont esté trompés par des personnes qui ne

» vous ont pas esté non plus fort fidèles, comme je vous diray en temps

» et lieu. L'acte dont vous avez eu vent a esté faict en vérité, et je l'ay

» veu en bonne forme daté du dix-septiesme octobre dernier, auquel

» tems vostre prédécesseur avoit encore quelque lumière, à ce que Von

» suppose. Cet acte ne vous a pas esté signifié, de crainte que vous

» n'eussiez un arrest qui le cassât ; mais on a envoie à Rome pour s'oppo-

» ser à l'expédition de vos bulles. Voilà Testât de vostre affaire, en

» laquelle j'estime que vous ne me désadvouerez pas, puisque les armes

» sont tombées des mains de vos parties, au nom de Ms'" le Chancelier.

» J'ay creu le devoir employer en cette occasion, et il a esté d'une

» vertu efficace. Messieurs de Marmiesse m'ont promis de ne poursuivre

» point l'opposition. Il est vray qu'ils voudroient quelque sorte de

l'avait engagé en même temps à offrira M. de Marmiësse une compensation raisonnable et à presser l'expédition de ses bulles.

Malheureusement, à Rome, on faisait la sourde oreille. Le livre de Concordiâ, paru en 1641 avec ce sous-titre : seu de Ubeiial'ibiLS Ecclesiœ, ajouté par le libraire pour mieux amorcer le public, avait singulièrement nui à son auteur au-delà des Alpes. Homme dangereux, disait-on, et dont il fallait bien se garder de faire un Évèque (i).

» reconnoissance ; pour le moins que dans ces occasions, vous la leur

» témoigniez Vous devez bien vivre avec eux, car ils vous seront

» utiles pour vostre évesché, qui se ruine de jour en jour, et ils vous » donneront des mémoires nécessaires. Ne dégonflez pas cependant, » s'il vous plaict, ces moines, etc.. »

Les choses, toutefois, n'allèrent pas aussi bien que la soumission de Marmiësse l'avait fait espérer à Bosquet. Le testament de Bruno Ruade fut attaqué, sa valeur mise en question par le Parlement de Toulouse, et l'affaire dut être jugée au conseil. C'est ce qui résulte de certaines lettres de Marca à Séguier, à la date de 1656. (V. ces lettres dans la brochure citée de M. Tamizey de Larroque, p. 26 et 32). Le Conseil se prononça en faveur de Marca. L'abbé de Marmiësse obtint une compensation, et très probablement la promesse d'être nommé un jour à Conserans, si, quand M. de Marca viendrait à quitter ce siège, il n'était pourvu encore d'aucun évêché. Effectivement, il succéda à de Marca lorsque celui-ci fut appelé à l'archevêché de Toulouse, en 1652.

(i) Disseiiatioiium de Concordia sacerdolii et imperii, seu de Ubertalibiis Ecclesiœ gallicanœ, l'ibri quatuor. — Dans le premier livre, Marca établissait l'autorité du Siège apostolique et la nécessité de vivre dans sa communion (12 chapitres). — L'autorité des princes dans l'Etat, la distinction des deux puissances spirituelle et séculière et les limites que chacune d'elles doit garder, faisaient l'objet du second livre (17 chapitres). — Le troisième était consacré à expliquer les origines des libertés de l'Eglise gallicane et à produire les titres anciens qui les légitimaient (16 chapitres). — Dans le quatrième, enfin, il traitait du rôle et des attributions des rois par rapport au maintien de la discipline ecclésiastique ( 21 chapitres). — Mais ce n'était là que la première partie de ce grand ouvrage, que l'impatience de Richelieu n'avait pas laissé à l'auteur le temps d'achever. De Marca devait y ajouter, par la suite, quatre

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Les protecteurs ne manquaient cependant pas à de Marca. Un évoque italien, chargé d'examiner l'ouvrage, avait déclaré qu'il n'y trouvait nulle part matière à censure (i). Les cardinaux Antoine et François Barberini, neveux d'Urbain VIII, s'étaient portés garants de la droiture de ses intentions. Pour rendre son livre irréprochable de fond et honorable même pour le Saint-Siège, il lui suffirait d'atténuer quelques passages qui pouvaient être fâcheusement interprétés, et de Marca s'était empressé de tenir compte de leur avis (2). Il n'en avait pas moins été censuré, à la suite d'un rapport d'Holstein demandant qu'il fût invité à s'expliquer sur certains points où l'on pouvait craindre qu'il n'eût avancé des opinions contraires aux droits de l'Eglise romaine. Il est vrai, ajoutait le rapporteur, que ces opinions sont exprimées avec tant d'art qu'on ne distingue pas aisément ce qu'elles

autres livres, qui formèrent un second tome, mais qui ne furent imprimés qu'après sa mort, dans une édition annotée par Baluze, en 166^ . Il y était question des légats des Papes (livre V, 18 chapitres), de l'autorité des conciles provinciaux et nationaux (livre VI, 36 chapitres), de la déposition des évoques (livre VII, 28 chapitres), et du droit de régale (livre VIII, 28 chapitres). — Dans une seconde édition, parue en 1669, Baluze ajouta un supplément de 40 chapitres au cinquième livre sur les légats ; enfin, en 1704, il en publia une troisième, beaucoup plus correcte et enrichie par lui de nouvelles notes. — L'édition dont nous nous sommes servi est celle de 1669 : Illuslrissimi viri Pelri de Marca, archiepiscopi Parisiensis disserlalionum de Concordia sacerdotii et imperii, seu de libciialibas Ecclesiœ gallicanœ, libri octo. — Stephanus Balu^ius Eutelensis hanc sccuiidam ediliomm reco^novii, emendavit, illusiravii et quinlum librum supplevit. Parisiis, apud Franciscum Muguet, Régis et illustrissimi archiepiscopi typographum, MDCLXIX.

(1) (( Marmonaeus episcopus scripsit nihil in eo libro contineri quod » nota inurendum sit neque permittendum esse librorum censoribus ut » in illud sseviant. » (Baluze, op. cit., p. 10, chap. II.)

(2) (( Quœdam quae molliri oporteat », écrivait le cardinal François à Marca. (Baluze, ibid.)

peuvent contenir de répréhensible (i). Marca avait fait ici encore tout ce qu'il devait. Il avait envoyé à Rome les explications désirées, et Holstein, qui l'avait, malgré tout, en grande estime, avait été le premier à dire au Pape que, la cause étant jugée, il n'y avait pas lieu de tenir en échec le nouvel Evêque nommé à Conserans.

C'était à ce point qu'en étaient les choses, en 1644, ^^ ^^ Marca s'attendait d'un moment à l'autre à recevoir ses bulles lorsque Urbain VIII vint à mourir.

Dès lors tout avait été remis en question. Les adversaires de de Marca avaient renouvelé leurs attaques. Les explications fournies par celui-ci leur paraissaientinsuffisantes. Elles n'en laissaient pas moins subsister, à leur sens, les graves erreurs qu'on avait relevées dans son ouvrage. Car, ils le disaient bien haut, certaines de ses propositions étaient manifestement hérétiques, et ce que l'on devait exiger de lui, c'était surtout qu'il se rétractât.

En vain, le cardinal Bichi, ennuyé de toutes ces querelles, avait-il, dans le premier consistoire tenu par le nouveau Pape, essayé d'en finir, en proposant à Innocent X de préconiser l'abbé de Marca ; l'assesseur du Saint-Office, Monseigneur Albizzi, un de ceux dont le de Concordlâ avait le plus choqué les idées, soutint au contraire que cette préconisation serait un scandale ; que l'on ne pouvait admettre dans

(i) « Quaedam in eo contineri quse explicari indigent, quae jura » romana violant sed in occulto ; tanto quippe et tam singulari artifîcio » librum hune esse perfectum ut distingui vix possit quae pars ejus » Ecclesise romanse faveat, quaeve noceat. » (Baluze, ibid.) — Holstein était né à Hambourg, en 1596. Attaché d'abord au cardinal Barberini, il futnommé ensuite chanoine de Saint-Pierre et bibliothécaire du Vatican. (( Il était, dit Ellie Dupin, très savant dans l'histoire ecclésiastique et profane, avait un jugement fin, une critique exacte et écrivait avec beaucoup de netteté et de pureté. » — Il mourut à Rome, en 1661.

rÉpiscopat un homme dont la doctrine en des matières d'une extrême importance, telles que la juridiction et les immunités ecclésiastiques, était absolument opposée à celle du Saint- Siège età l'enseignementde l'Église. Sa Sainteté devait, selon lui, ordonner un supplément d'enquête, et attendre, pour statuer sur le sort de l'évèque de Conserans, que les commissaires qu'elle aurait choisis eussent fait connaître leur opinion.

Innocent X, on le sait, n'était pas Thomme des décisions promptes. Esprit essentiellement temporisateur, il goûta fort le conseil d'Albizziet nomma, pour procéder à une révision nouvelle du livre incriminé, les cardinaux Spada, Panciroli, Rapaccioli et Barberini.

Ceux-ci étaient tombés d'accord sur la justesse des observations des premiers juges. Plus légiste que théologien, de Marca avait paru étendre outre mesure, dans le domaine ecclésiastique, les attributions des princes. Par contre, il semblait porté à diminuer sur quelques points le pouvoir des Papes. Sans doute, il s'était expliqué depuis, et l'on ne pouvait que rendre hommage à l'excellence de ses intentions. Mais ses écrits n'en avaient pas moins semé beaucoup d'agitation en Italie et en France. En France, on n'avait jamais autant parlé des libertés de l'Église gallicane que depuis l'apparition du de Concordiâ. Il y avait là une sorte d'effervescence malsaine, laquelle n'était pas sans péril pour l'unité. Le renom de l'auteur, l'autorité de son talent, le prestige de sa situation, ajoutaient encore à ce danger. L'élever à l'Épiscopat dans ces conditions, sans qu'il eût fourni toutes les garanties nécessaires, ne serait-ce pas commettre une faute énorme ? Il avait lui-môme créé l'obstacle. C'était à lui de le détruire, en infirmant la portée de son livre par une adhésion aussi explicite que possible aux enseignements de l'Église romaine.

Malheureusement cette déclaration qu'on exigeait de lui avait un tort grave : elle était trop générale et risquait de le mener beaucoup trop loin. S'il ne se fût agi que d'une rectification visant seulement quelques points précis où il avait, en effet, dépassé le but, il s'y serait soumis volontiers, encore qu'il eût attesté déjà, d'une façon suffisante, à son sens, qu'il n'avait rien voulu avancer de contraire aux droits et aux intérêts du Saint-Siège. Mais produire une rétractation qui atteindrait le fond même de son ouvrage, qui impliquerait un désaveu des sentiments de l'Eglise de France à l'endroit de ses libertés, cela, il ne pouvait l'accepter à aucun prix. Somme toute, il ne s'était pas posé en novateur. Ses idées, sous ce rapport, étaient celles de tout TEpiscopat, héritier des traditions de la vieille Gaule. Et, quand tous les Evèques français pensaient comme lui, pourquoi se montrait-on envers lui seul aussi sévère ? Pourquoi était-il le seul qu'on voulût frapper.^

De Marca avait compté sur l'appui du cardinal Barberini pour sortir avec honneur de cette situation fausse, qui lui était faite. Mais le Cardinal, chargé en effet, par ses collègues de la Commission d'examen, d'adresser un rapport au Pape, avait dû partir en toute hâte pour la France, où des affaires urgentes réclamaient ses soins. Le rapport n'avait donc pas été rédigé. Barberini s'était contenté d'envoyer à son protégé un conseil où le politique Italien se laissait trop voir. «Avouez, lui disait-il, que vous avez subi une pression » et que, dans ce que vous avez écrit de plus hardi, vous » n'avez été que le porte-paroles de Richelieu. » Ce conseil, de Marca l'avait jugé inacceptable. Pouvait-on proposer de pareils moyens à un homme d'honneur ? (i) Du reste, son parti était bien pris. Ses prétentions épiscopales lui tenaient

^i) « Rccusavit illam conditioncm ut duram, alienam ab ingenuo viro ac proinde impossibilem. » (Baluze, loc. cil.).

moins à cœur que sa dignité, et il était prêt à les sacrifier mille fois plutôt que de devoir sa préconisation à une bassesse. 11 écrivait à Séguier : «Les conditions que l'on m'imposeroit » pourroient être si dures que je me porterois plutost à » renoncer à toutes mes prétentions, que non pas de les » exécuter. »

Tandis que se déroulaient ces divers incidents , de Marcaavait été appelé aux fonctions de visiteur général et d'intendant de la justice, police et finances de la Catalogne. Le ministère, en le mettant ainsi en relief, avait affirmé sa résolution de le soutenir, et, d'autre part, il avait donné à son correspondant à Rome, M. Greffier, vieux serviteur qui occupait, depuis plus de quarante ans, la charge d'agent de France auprès des Papes, l'ordre exprès de multiplier les instances pour mettre un terme à une opposition dont on ne voyait plus bien la raison d'être. Mais M. Greffier avait pu se convaincre de l'inutilité de ses efïorts. L'hostilité vouée àde Marca par quelques personnalités tapageuses, qui n'étaient pas sans influence au Quirinal, lui avait semblé, dès le début, irréductible, et une conversation qu'il avait eue avec l'assesseur du St-Offîce, il SLgnor Albii^i, ne lui avait pas laissé espérer beaucoup de succès pour sa mission. En vain, il avait insisté sur ce qu'il y avait de blessant pour le Roi, dans une opposition qui, somme toute, faisait litière de ses droits et de son autorité ; sur les mérites réels du candidat, un des plus grands esprits et des plus savants hommes du royaume ; l'assesseur l'avait étourdi par la vivacité brutale de sa riposte : « Eh quoi ! l'on se plaignait de la cour de Rome ! Mais où puisait-on la prétention d'exiger du Pape qu'il élevât à l'Épiscopat un homme manifestement hérétique ? Les plus grands hérétiques eux-mêmes avaient-ils jamais osé dire ou écrire rien de plus fort contre l'Eglise que ce qu'il avait avancé dans son de Concordiâ Sacerdolii el Imperii^ En vérité, M. Greffier était bien à plaindre

d'avoir été engagé par ses maîtres dans une affaire aussi misérable et aussi injuste. Il n'y réussirait certainement pas. M. de Marca ne recevrait jamais de bulles de Sa Sainteté. Faire cet homme évèque, y pensait-on ? mais, sarcbbe melicrc il iiipo ira la mandre, ce serait mettre le loup dans la bergerie (i). »

L'avenir, heureusement, n'appartenait pas à Albizzi. Fatigué d'en être toujours au même point, de Marca s'était décidé à publier, en 1646, une défense de son ouvrage (2). Son dessein, en écrivant sur la concorde du Sacerdoce et de l'Empire, avait été de prouver, contre les assertions d'Optatus Gallus, que les libertés de l'Eglise gallicane n'étaient pas sans exercer quelque influence sur cette concorde. Car rien ne saurait troubler plus violemment la paix entre deux autorités d'ordre différent, mais qui se touchent par plusieurs côtés et qui sont appelées à commander aux mêmes hommes, que l'ignorance de leurs attributions respectives et des bornes où se doit renfermer leur puissance. L'histoire en main, et en s'appuyant aussi sur les traditions nationales, il avait essayé de montrer jusqu'où pouvait s'étendre le droit des Pontifes et

(i) Il est vray, ajoute avec quelque malice la relation d'où nous avons tiré tous ces détails, il est vray que sa prédiction se trouva fausse et que cet homme obtint des bulles, non-seulement pour Tévesché de Conserans, où il ne résida point ; non-seulement pour l'archevesché de Toulouse, où il résida aussy peu, mais encore pour celuy de Paris, où il eût résidé, parce que la cour y réside, si la mort ne luy eût assigné un autre lieu de résidence en l'autre vie. Mais il est vray qu'il ne les obtint qu'après avoir esté contraint par les oppositions de l'assesseur et des autres officiers de la cour romaine de leur envoyer une rétractation de toute sa doctrine. (Extrait de la relation de M. Bourgeois. Bibl. Nat. Mss. fr., fonds Baluzc, 121, p. 39).

(2) Cette défense a été insérée par Baluze dans les éditions qu'il a données du do Concordiâ et porte ce titre ; Libellas quo ediiionis librorum de Concordiâ sacerdotii et imperii consilium exponil^ opus aposlolicœ Sedis censiirœ submillil, et reges canonum custodes non vero auctores esse docet. (Fol. 21, édit cit.)

où commençait celui des Rois. Que s'il avait trop accordé au pouvoir civil, il soumettait son ouvrage à la censure du Saint-Siè<2-e. Il reconnaissait d'ailleurs, contrairement à ce qu'on lui avait fait dire, que les princes n'avaient rien h voir dans la confection des lois ecclésiastiques, fort au-dessus de leur domaine; qu'ils devaient, comme les derniers de leurs sujets, respect et obéissance aux canons ; que, si les lettres patentes émanant d'eux étaient nécessaires en France pour l'exécution publique des décrets des Papes, ces décrets, en ce qui concernait les choses ecclésiastiques, n'en avaient pas moins force de loi et obligeaient quand même en conscience. Attaché de cœur au centre de la catholicité, aimant l'Eglise, il suppliait Innocent X de se souvenir des preuves qu'il en avait données lorsque, président au Parlement de Pau, il avait combattu de toute son influence l'hérésie calviniste, maîtresse toute-puissante en Béarn. Engagé à cette époque dans les liens du mariage, dont rien ne lui faisait prévoir la brusque rupture, on ne pouvait lui reprocher d'avoir obéi à une pensée ambitieuse, les dignités ecclésiastiques n'étant point de celles auxquelles il lui fut alors permis de prétendre. Serviteur dévoué et fidèle, tandis qu'il était encore homme du monde, Sa Sainteté pouvait-elle craindre qu'il montrât moins de fidélité et de dévouement dans l'Episcopat ?

Cette Défense, qu'il avait adressée directement au cardinal Panciroli, avec prière de la lire et de ne la remettre au Saint- Père que s'il l'estimait lui-même sans reproche, avait produit sur Innocent X l'impression la plus favorable. Celui-ci avait exprimé le désir qu'elle fût communiquée aussitôt que possible aux cardinaux chargés de l'examen du de Concordiâ : question de forme, à laquelle il lui semblait néanmoins qu'il ne devait point passer outre. Le cardinal Spada avait déjà convenu d'un jour avec ses collègues présents à Rome, pour la tenue d'un dernier conseil, lorsque l'assesseur du Saint-

Office, rinévitable Albizzi, toujours malveillant, avait fait remarquer que Leurs Eminences n'étaient pas en nombre, le cardinal Barberini se trouvant encore retenu en France, et avait empêché ainsi un jugement dont les conclusions ne pouvaient manquer d'être favorables, cette fois, à de Marca.

Albizzi triomphait. On avait du temps devant soi, et c'était énorme. 11 espérait en réalité que quelque circonstance viendrait susciter d'un moment à l'autre de nouveaux obstacles à une candidature à laquelle il était décidé à faire opposition jusques au bout.

Les événements n'avaient point tardé à donner raison à sa prévoyance. On apprit bientôt que l'ambassadeur d'Espagne près le Quirinal était intervenu pour demander, au nom de son gouvernement, que la préconisation de de Marca n'eût pas lieu, tant qu'il occuperait la charge d'intendant et de visiteur général en Catalogne. La qualité d'Evêque, venant s'ajouter à tous ces titres, aurait pour effet certain d'accroître considérablement et sa popularité et son influence dans cette province. Sa Sainteté n'ignorait pas combien vive était la foi des populations catalanes, combien grand leur respect pour les ministres de la Sainte-Eglise. Le jour où le représentant du gouvernement français leur apparaîtrait revêtu du caractère sacré des Pontifes, ils n'oseraient plus nulle part opposer la moindre résistance à son action. Or, dans ce conflit qui avait mis aux prises deux grandes puissances, le Chef suprême de la chrétienté, père commun de tous les fidèles, pouvait-il faire autre chose que de rester neutre ? Et serait-ce bien garder cette neutralité si nécessaire que d'honorer le sieur de Marca d'une distinction qui, en l'état des choses et par les conséquences qu'elle devait forcément entraîner, ne pouvait être que très préjudiciable aux intérêts de Sa Majesté catholique ?

11 était résulté de tout ceci, dans l'esprit d'Innocent X,

beaucoup d'hésitations et la plus grande incertitude. Les adversaires de de Marca en avaient profité habilement pour faire perdre à celui-ci tout le terrain qu'il avait gagné au Quirinal depuis la publication de sa Défense. Les plaintes du ministre d'Espagne étaient fondées après tout, disaient-ils, et le Pape agirait sagement en en tenant compte. L'intendant de Catalogne ne méritait-il pas, d'ailleurs, qu'on le soumît à une plus longue épreuve? Engagé dans les affaires séculières, homme politique plus qu'homme d'Eglise, point prêtre encore, à peine clerc, était- il bien préparé pour l'Episcopat ? On pouvait en douter. Ses derniers écrits l'avaient montré, aux yeux mêmes des plus indulgents, insuffisamment instruit des véritables traditions catholiques qu'il aurait la mission d'enseigner une fois Evêque. D'autres, plus sévères, ou simplement plus clairvoyants et plus justes, l'avaient flétri comme hérétique. Et c'était cet homme qu'on allait faire juge de la foi, sans exiger d'autre garantie de sa sincérité qu'une défense à coup sûr habile, mais qui, trahissant chez son auteur la volonté nettement arrêtée de se refuser à toute rétractation, donnait par cela même au Saint-Siège le droit de le tenir encore pour suspect !

Innocent X était très embarrassé. Mettre en avant les observations de l'ambassadeur de la cour de Madrid n'était pas possible : c'eût été s'exposer à blesser la cour de France. Mieux valait certainement invoquer des raisons canoniques. Rien de plus correct, de plus légitime en soi que ce motif! Les vrais sentiments de M. de Marca n'étaient point assez connus du Saint-Siège, et le Pape voulait attendre pour en mieux juger.

Ainsi, après des alternatives diverses, qui avaient autorisé cliez de Marca, à plusieurs reprises, la presque certitude de toucher au but, sa situation, en cour de Rome, était demeurée exactement la même qu'au premier jour. Les mêmes obstacles,

que l'accueil fait au Quirinal à ses protestations de fidélité et les démarches réitérées de ses patrons lui avaient laissé tant de fois Tespérance de vaincre, se dressaient devant lui.

Sur ces entrefaites, il était tombé gravement malade. Un instant môme, la perspective de sa mort avait été considérée comme possible, et le Cardinal Mazarin, la Reine régente elle-même, dans des lettres adressées au gouverneur militaire de la Catalogne, avaient semblé redouter cet événement à l'égal d'un malheur public (i).

La Providence ne permit point qu'il succombât ; mais sa convalescence fut très longue.

Or, il y avait en ce moment dans la province un Prélat chargé de percevoir, au nom du Saint-Siège, les revenus de quelques Evèchés devenus vacants. Informé par lui de l'extrémité où se trouvait M. de Marca, Innocent X l'avait prié de transmettre à celui-ci le témoignage de sa paternelle sollicitude et sa bénédiction apostolique.

De Marca y avait été extrêmement sensible.

Depuis, dans les entretiens assez fréquents qu'il avait eus avec le mandataire de Sa Sainteté, et sous l'impression de la bienveillance pontificale, ses idées avaient pris une direction où l'on n'eût guère cru qu'il pût consentir à s'engager. Il se rendait bien compte, maintenant, de la légitimité des exigences de Rome, et reconnaissait avoir beaucoup trop cédé jusquelà aux inspirations de l'amour-propre. Quelles que fussent les raisons qui avaient motivé, chez Innocent X, des changements d'attitude restés pour lui inexpliqués, la volonté du Saint- Père n'en demeurait pas moins la règle à suivre. L'obéissance

(i) Il avait tellement su se faire aimer en Catalogne que la nouvelle de sa maladie avait causé une désolation générale. La ville de Barcelone, entre autres, fit un vœu public à Notre-Dame de Montserra^ qui en est éloignée d'une journée, et y envoya en son nom douze capucins pieds-nus, les cheveux épars, et revêtus de longues robes blanches.

io)*:

dans le catholicisme est le grand lien de Tunitô. Nul n'y est digne de commander s'il n'a su se plier à obéir, et de Marca se disait qu'un Évoque, pour exercer sur les fidèles commis à sa garde une autorité incontestée, a besoin de se tenir luimême plus étroitement uni et soumis au Pape.

C'est ainsi qu'il avait signé une rétractation pure et simple de tout ce qu'on avait pu trouver à reprendre dans son ouvrage. Et, du même coup, il s'était engagé pour l'avenir à mettre autant de zèle à défendre les droits et les prérogatives du Saint-Siège qu'il avait semblé montrer de facilité à les amoindrir (i).

Des dispositions aussi heureuses n'avaient point tardé, comme bien l'on pense, à porter leurs fruits, et dans un consistoire tenu au mois de janvier 1648, Innocent X avait préconisé enfin l'évèque de Conserans. Ordonné prêtre à Barcelone, au mois d'avril de cette même année, de Marca s'était rendu, au mois d'octobre suivant, à Narbonne où il avait reçu la consécration épiscopaledes mains de l'archevêque, M^"" de Rébé, assisté des évêques de Béziers et d'Alet, Bonzi et Pavillon. La cérémonie eut lieu dans cette même cathédrale de Saint-Just, où deux mois plus tard François Bosquet devait être sacré à son tour par le même Pontife et en présence des mêmes témoins (2).

(i) Dans sa lettre à Innocent X, de Marca avouait s'être inspiré, en quelques endroits de son livre, plutôt des sentiments du magistrat que de ceux d'un évêque, prœsidem poilus quam eplscopum.

(2) Baluze mentionne le rapprochement de ce double sacre. Il en profite pour faire de Bosquet les plus beaux éloges et célébrer l'amitié sincère et constante qui l'unit à de Marca. « Ab iisdem episcopis, paulo post, » in eadem ecclesia Narbonensi, consecratus est vir illustrissimus ac » sapientissimus, Franciscus Bosquetus, Lodovensis episcopus, qui nunc » Ecclesias Monspelliensi féliciter prœest, vir huic nostro archiepiscopo » ab adolescentia sine fuco et fallaciis amicus, cum quo adeo conjuncte » vixit ut ad extremam aetatem amicitia eorum creverit, permanseritque

De Marca n'avait pu prendre possession de son évèché que par procuration. Les affaires d'Espagne, très compliquées en ce moment, ne lui avaient point laissé le loisir de se démettre de sa charge de visiteur général. Le gouvernement, de son côté, n'avait pas voulu consentir à se priver de ses services. Il s'était donc vu obliG:é de retourner à Barcelone. Ce ne fut que trois ans et demi après, en août 165 1, qu'il fit son entrée solennelle à Conserans. Il ne devait pas y séjourner bien longtemps ; car, à peine venait-il d'achever sa première visite diocésaine qu'un décret royal, daté du 27 mai 1652, l'appelait à succéder à son protecteur et ami, M. de Montchal, sur le siège archiépiscopal de Toulouse.

Cette nomination, qu'il n'avait point sollicitée, avait été pour de Marca une vraie surprise. Plusieurs fois sans doute, dans ses lettres à Mazarin et à Séguier, il avait entretenu le ministre et le chancelier de l'insuffisance des revenus de son église, et fait appel à leur influence pour obtenir, soit quelque évèché plus lucratif, tel que celui du Mans, ou celui d'Aire, ou celui de Comminges, soit la réunion à sa mense de quelque beau bénéfice, notamment l'abbaye bénédictine de Saint- Vincent-du-Luc, au diocèse d'Oloron, ou celle de Saint-Sernin dans la ville même de Toulouse (1). Mais jamais, dans ses

» usque ad extremum vitse diem. Neqiie aliam amicitiœ hujus causam » fuisse crediderim, quam eam .quam adfert Cicero in oratione pro A. » Cluentio : Jam hoc fere scilis omncs, inqiiil, quantam vim habeal ad » conjungendas amicUias siudiorum ac naiurœ similiiado. Sed de tanti viri » virtutibus disserere neque hujus loci est, et multi retulere. Unum » addiderim nihil esse tam excelsum quod illae non mereantur. Haud inu- » tile porro fuit hœc eo loci observare, quandoquidem ipsi Narbonenses » (ut me audivisse memini quum in ea civitate essem anno MDCLIX) » cum aliqua lœtitia voluptate memorant, illustre hoc amicorum par in » eodem anno et ab iisdem episcopis episcopos fuisse consecratos. » (Baluze, 12.).

(i) V. l'art, biographique de M. Rosbach (M^m. de Facad. de Toulouse, série y^ tome IV. 1872).

rèvcs d'ambition, il n'avait songé qu'il pût être sitôt fait archevêque, et appelé sans transition au gouvernement d'une des plus importantes églises du Royaume. Il s'était empressé d'annoncer à Bosquet cet heureux changement de sa fortune. Mais la lettre dans laquelle il lui en faisait part, et dont son parent, l'abbé de Faget, s'était chargé, n'était arrivée à destination qu'après beaucoup d'arrêts et de circuits. Le Bas- Languedoc, en cette année 1652, était, nous l'avons vu, en pleine crise épidémique : les communications avaient cessé d'y être régulières, et l'Évêque de Lodève n'apprit qu'au bout de deux mois l'élévation de son ami.

(( Monseigneur, — lui écrivait-il le 6 août 1652, — c'est

) bien tard que je vous rends ce témoignage de la véritable

) joye que j'ay rescu de vostre promotion. Bon Dieu ! me

) pouvoit-il arriver de nouvelle plus agréable ? Vostre lettre

) m'a esté rendue longtems après que M. l'abbé Faget a

) eu passé à Narbonne, à cause de la peste qui nous a

) interdit le commerce. C'est encore une grande merveille

) qu'elle n'ait pas esté égarée dans les détours qu'il lui

) a faleu faire. Rescevez donc, Monseigneur, les trez

) humbles grâces que je rends à Dieu d'avoir pourveu si

) dignement cette chaire et les prières que je lui fais affin

) qu'il confirme en vous avec plénitude de grâces ce qu'il

) a commencé. Il me tarde de vous voir et de baiser vos

) mains à Saint-Estienne et d'entendre vos bons advis dans

) nos assemblées, affin de m'y conformer. Avancez, s'il vous

) plait, Monseigneur, l'expédition de vos bulles et ne vous

) arrestez point à ces gratis qui vous donneroient peut estre

) des longueurs trez désagréables. Ce pendant. Monseigneur,

) honorez-moy et aydez mes nécessitez de vos sacrifices. Si

> mon impureté n'empeschoit l'effect des miennes vous seriez

) comblé de grâces et de prospérité. C'est le souhait dç

» mon cœur et d'estre toute ma vie, Monseigneur, vostre » etc. (i). »

Presser l'expédition de ses bulles ! c'était, en vérité, un bien sage conseil que Bosquet donnait ici à son ami.

Sans doute, l'Evèque de Conserans avait été assez maltraité à Rome ; on l'y avait assez passé au crible, pour qu'il fût en droit d'espérer qu'aucune opposition n'y serait faite à sa nomination à Toulouse. On lui devait bien ce dédommagement après tant d'épreuves.

Mais, avec plus de connaissance des hommes et des choses. Bosquet n'était rassuré qu'à demi. La situation de de Marca, aujourd'hui très nette, pouvait bien ne plus l'être autant dans quelques mois. Le ciel était serein : ce n'était pas une raison pour qu'on n'eût à craindre aucun orage. Mieux valait donc se hâter et, suivant un vieux proverbe, saisir la fortune par les cheveux, puisqu'elle consentait maintenant à se laisser prendre.

De Marca n'avait malheureusement pas tenu compte de ce conseil.

Il eût voulu, la modicité relative de ses ressources ne lui ayant permis de réaliser aucune économie, obtenir dispense de Rome des 5000 florins qu'il était obligé de payer pour son annate (2). Le Pape avait déjà consenti à la réduction de

(i) De Lodève, 6 août 165 2. Biblioth. Nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. 70.

(2) Cette monnaie tirait son nom de Florence ou de ce qu'elle était semée de fleurs de lis. Le florin était primitivement monnaie d'or; mais dans la suite on donnace nom à des monnaies d'argent (Chéruel, DicL des inslitul. de la France). Le florin était estimé un ducat, ou une livre tournois, dont la valeur, comme on le sait, a beaucoup varié. La livre tournois équivalait, sous Louis XI, à 4 fr. 28 centimes de notre monnaie. Sous Louis XIII, après une dépréciation progressive, elle ne valait plus que 3 fr. 70. En 16^2, sa valeur était de i fr. 9^. ^000 florins faisaient donc

ce droit pour plusieurs évêques ; il sollicitait d'Innocent X la môme faveur. D'ailleurs, le retard de ses bulles pour Conserans n'avait que trop accrédité en France le bruit mis en circulation par des méchants qu'on le considérait fort peu au Quirinal, et rien ne pouvait donner plus de confusion à ses ennemis qu'un gratis, où il serait difficile en effet de ne point voir un témoignage tout particulier de la bienveillance et de l'estime de Sa Sainteté.

Cependant, tandis qu'à Rome ses patrons se faisaient, avec beaucoup de zèle, les interprètes de son désir et les défenseurs de ses intérêts, à Paris, il s'était formé contre lui une cabale en vue d'amener Innocent X à ne point accepter sa nomination. On l'avait dénoncé au Pape comme janséniste. Jamais accusation, par exemple, n'avait reposé sur

exactement à ce compte 97) o francs d'aujourd'hui. L'abrégé des Mémoires du clergé (1764) contient la taxe de chaque diocèse pour l'annate : le diocèse de Toulouse est taxé à ^000 florins; le diocèse de Lodève à 1060 (2067 francs) ; le diocèse de Montpellier à 4000 (7800 fr.) Ce droit, perçu par les Souverains-Pontifes à l'occasion de la collation d'un bénéfice, reçut vers le XI I^ siècle le nom d'annate^ parce qu'il fut fixé proportionnellement aux produits annuels du bénéfice. Les annates, dont on ne voit pas de traces avant le VHP ou le IX*^ siècle, furent abolies par le décret du 4 août de la Constituante, abolition qui fut confirmée parle Concordat du 18 germinal an X. Actuellement, les contributions de l'annate se réduisent à une modique somme, que paient à la cour de Rome les ecclésiastiques nommés à un évôché. Remarquons que cet impôt n'était pas la condition de la nomination, ni des provisions, puisque cellesci s'expédiaient toujours gratis, mais une simple subvention (subsidium charitativum) pour l'entretien du Pape et des cardinaux. La Cour apostolique étant chargée du gouvernement de toute l'Eglise, il était juste qu'un tribut réparti sur toute la chrétienté la mît à même de subvenir aux frais de son administration universelle. Le privilège de l'annate a néanmoins rencontré des opposants parmi les plus saints personnages et les plus graves théologiens, lesquels se sont autorisés, pour en critiquer l'usage, de l'exemple des premiers Pontifes romains et des plus anciennes lois canoniques.

des raisons moins sérieuses. C'était une pure calomnie et des plus noires ; mais peu importait à qui voulait nuire.

Il y aura toujours des esprits envieux et chagrins pour s'offenser des préférences dont d'autres qu'eux-mêmes sont l'objet. Nul ne s'élève qu'en blessant leurs droits, et toute faveur qui ne va pas à eux implique un mépris formel de leur propre mérite. Triste faiblesse que celle-là, mais qui s'est vue dans tous les temps et telle aujourd'hui qu'elle fut hier ; car si les générations se succèdent, si les hommes se renouvellent avec les siècles, les vices de l'humanité ne changent pas !

Cette accusation de jansénisme portée contre de Marca n'avait pourtant pas eu des conséquences bien terribles. On n'avait point tardé à en reconnaître la fausseté, et huit mois après la publication du décret royal qui transférait l'Evêque de Conserans à Toulouse, le 19 décembre 1652, Innocent X avait préconisé le nouvel Archevêque.

C'était le cas pour celui-ci de mettre en pratique les recommandations de Bosquet, et d'éviter tout ce qui pourrait faire différer à Rome l'expédition de ses provisions. Mais l'amour-propre de de Marca était surexcité au plus haut point, et il arriva que, plus les attaques dirigées contre lui avaient été vives, plus avait grandi aussi son désir d'obtenir du Saint-Siège une faveur à laquelle les circonstances ne manqueraient pas de donner un caractère de solennelle réparation. 11 continua donc à poursuivre en cour de Rome la demande d'un gratis ou tout au moins d'une diminution très sensible de son annate.

C'est sur ces entrefaites que le cardinal de Retz, toujours dan2:ereux, avait été arrêté au Louvre même, dans l'antichambre d'Anne d'Autriche, et conduit à Vincennes. On avait tout tenté pour n'en être pas réduit à cette grave mesure. Avec son esprit brouillon, sa passion pour les intrigues, et son

influence, le Cardinal menaçait incessamment la paix du royaume. Son éloignement s'imposait. En conséquence, le Roi lui avait fait offrir : la surintendance des affaires de France près le Quirinal, 50000 écus de pension, une indemnité de 50000 livres pour frais de logement et d'ameublement, plus cent mille écus, qui devaient servir au paiement d'une partie de ses dettes. Tout cela, sous la condition expresse que de trois ans il ne songerait pas à quitter l'Italie. Ces trois ans passés, il serait libre d'ailleurs ou de garder cette surintendance, si elle lui convenait, ou de revenir à Paris exercer les fonctions d'Archevêque.

Mais Gondi n'avait aucun goût pour l'exil, quelque brillant et doré qu'on le lui fît. Il se savait redouté ; il s'exagéra sa puissance, pensa que, étant ce qu'il était, il n'avait point de conditions à recevoir, que c'était plutôt à lui à imposer les siennes, et finalement refusa les offres du Roi, très disposé à continuer d'agiter la ville, si la Cour ne se rendait pas à ses prétentions. La Reine-mère, à bout de patience, s'était décidée alors à frapper un grand coup ; et elle avait envoyé le Cardinal dans le donjon de Vincennes méditer à loisir sur les conséquences possibles de son incorrigible passion pour la révolte.

Toutefois, cette violence exercée contre un des plus hauts dignitaires du clergé avait péniblement impressionné les Evèques. Un emprisonnement, que n'avait précédé aucune sentence juridique, leur paraissait un acte déjà suffisamment arbitraire. Leur émotion fut à son comble lorsqu'ils apprirent que le Cardinal allait avoir à répondre devant une Commission séculière du crime de lèse-majesté qu'on lui reprochait.

Or, cette décision du Pouvoir soulevait ici une importante question de droit. D'après les lois canoniques en vigueur, et respectées de tout temps par la monarchie, un Evèque, quelque coupable qu'on le supposât, ne pouvait jamais être jugé que par ses pairs. Cela était écrit en plusieurs endroits

des Capitulaires, qui n'avaient fait que confirmer, sous ce rapport, les immunités ecclésiastiques (i). Et l'on citait l'exemple de Prétextât, archevêque de Rouen, celui de Vénilon, archevêque de Sens, qui, accusés du crime de lèse-majesté par Chilpéric et Charles le Chauve, avaient été traduits tous les deux devant un concile. Convoquer un concile à propos du cas de Gondi, ce n'était point assurément ce que voulaient les Evêques ; mais ils entendaient, pour sauvegarder ces immunités dont l'Eglise avait le droit d'être jalouse, que le tribunal chargé de juger le cardinal de Retz ne fût composé que de Prélats.

Il fut donc décidé, dans l'Assemblée qui se tenait en ce moment à Paris, qu'une démarche serait faite dans ce sens auprès de la Cour; et de Marca eut l'honneur d'être désigné par ses collègues pour parler en leur nom et exprimer au Roi les vœux du clergé.

Il s'en acquitta avec beaucoup de convenance et d'habileté, établissant d'une façon très nette l'origine des immunités dont la première loi était contenue dans les règlements même de l'Apôtre, et leur véritable caractère, qui n'était pas de créer, au profit des hommes d'Eglise, une indépendance absolue vis-à-vis du pouvoir civil. Celui-ci demeurait, dans les choses de son ressort, avec une autorité intacte, s'imposant à tous, et les Évêques avaient le devoir d'être les premiers à lui obéir, pour mieux enseigner l'obéissance à leurs peuples.

(( Pour ce qui regarde l'ordre que Votre Majesté a donné » pour faire arrêter M. le cardinal de Retz, nous considérons, » ajoutait-il, que ce n'est point un acte de juridiction (ce qui

(i) V^ livre des Capitulaires, chap. 237 et 390, et VII*^ livre, chap. 208. Abrégé des mémoires du Clergé de France, 1764, fol. 714.

» scroit contraire aux immunités), mais que c'est une action » émanée de cette puissance souveraine que l'on nomme » politique, qui réside en votre seule personne pour la con- » servation du royaume; et, d'autant que la royauté seroit » éteinte si elle étoit séparée de cette puissance, les per- » sonnes particulières, ni les corps ecclésiastiques, ni les » séculiers, quels qu'ils soient et quelques privilèges qu'ils » aient, ne peuvent être exempts de l'exécution des ordres » qui sont nécessaires pour empocher les troubles de l'Etat » et pour y maintenir le repos qui est la vraie fin de la royauté, » comme nous enseignent les apôtres, aussi bien que les » auteurs politiques. Ces ordres, qui sont une précaution » contre le mal et une défense naturelle contre la violence » des séditieux, peuvent être donnés diversement, suivant » les circonstances des affaires et encore suivant les qualités » des personnes, même en les mettant sous bonne et sûre » garde. Mais ce dernier remède, employé contre un car- » dinal ou un évèque, choque ouvertement les constitutions » canoniques faites pour l'immunité de leurs personnes, et » il est fort éloigné de la vénération que la piété des chré- » tiens a toujours portée à leur condition sacrée et à cette » illustre dignité de successeurs des apôtres qui les distingue, » dans l'ordre de la religion^ de tous les autres chrétiens. Il » n'y a quoi que ce soit qui puisse rendre tolérable l'arrêt » de leur personne, sinon le cas d'une extrême nécessité et le » péril certain d'un trouble présent qui ne peut souffrir aucun » délai, ni être évité autrement que par cette défense natu- » relie. Hors ce cas là, nous pourrions nous servir mainte- » nant de la maxime et des paroles de ce patriarche Anastase, » qui vivoit du temps de Justinien, lequel, faisant la revue » des loix de cet Empereur, écrit que la dignité des évêques » est respectée par les anges et ne peut être violée ni par les » loix, ni par les actions des princes.

» Ces considérations, Sire, obligent les évêques de votre

» Royaume, qui ont accoutumé d'offrir à Dieu leurs voeux

» pour la prospérité de votre personne et pour la grandeur de

» votre Etat, de vous adresser maintenant leurs prières pour

» obtenir la liberté de M. le cardinal de Retz, étant assurés

» que la bonté dont Votre Majesté usera envers lui, en consi-

» dération de ce qu'il est l'un des principaux ministres de

» l'Eglise, serarécompensée de l'abondance des bénédictions

» du Ciel. Que si, par une nécessité indispensable, cette

)) affaire devoit avoir quelque suite, nous supplions très-

» humblement Votre Majesté de pourvoir à ce que, dans le

» procès, les immunités de notre Ordre ne soient point

» offensées comme elles seroient, soit par la continuation

» de sa détention sous forme de justice, soit en lui donnant

» des juges séculiers ou en le faisant juger par d'autres qui

» ne fussent pas ses juges compétens (i). r^

Il eût été difficile de faire avec plus d'adresse aux deux pouvoirs intéressés leur part respective ; mais il fallait tant d'art, de mesure, d'équilibre, un choix si rigoureux de termes exacts en un tel discours, qu'il devait suffire d'une simple altération de nuance pour en changer complètement la physionomie. Les adversaires de de Marca ne se firent pas faute de la commettre.

L'archevêque nommié de Toulouse n'était pas des plus liés avec Gondi. Il n'avait accepté la mission de le défendre que parce que sa cause, où une question de principe était engagée, était devenue par cela même celle des évêques. Cette considération écartée, le cardinal de Retz cessait de lui être

(i) Collection des Procès-Verbaux du Clergé, t. IV, pièces justificatives, p. 9, col. I et 2, et p. lo, col. i. Harangue faite au Roi par M. de Marca, au nom du clergé de France, le 9 janvier 1653, au sujet de la détention de M. le cardinal de Retz.

sympathique. De Marca, qui se souvenait d'avoir été magistrat etveillé en cette qualité à l'exécution des lois du royaume, n'admettait pas qu'un prince de l'Éi^^lise s'autorisât de l'immunité dont le couvrait son caractère pour ourdir toutes sortes d'intrigues et diriger des conspirations contre le gouvernement de son pays. Dans des conversations privées, il s'était exprimé, sur le compte du cardinal de Retz, en termes très vifs. Les amis du coadjuteur ne le lui avaient point pardonné et faisaient cause commune maintenant avec ses envieux pour l'en punir.

L'impartialité, la correction de de Marcadans sa harangue, lui avaient valu, de la part de ses collègues, beaucoup d'éloges. On ne pouvait ni mieux penser, ni mieux dire : c'était leur avis. Ses adversaires n'en publièrent pas moins par la ville que les Évèques étaientindignés de ce discours, qu'il s'y était montré obséquieux à l'excès envers le Pouvoir, que, par une soumission exagérée, il y avait sacrifié à celui-ci les immunités chères à l'Église. C'est ainsi que souvent l'on raconte ou écrit l'histoire. Tous ces mensonges, entretenus par une cabale, avaient fait leur chemin dans Paris, à travers la province, et au-delà des Alpes. A Rome, l'abbé Charrier (i), chargé d'affaires du cardinal ^de Retz, avait consenti à les accréditer au Quirinal, et il y avait assez réussi pour que le Pape demeurât convaincu, sur la foi de ses affirmations, que l'auteur du de Concordiâ ne s'était point amendé et soutenait toujours les mêmes erreurs.

Nous laissons ici la parole à de Marca. Voici comment il rendait compte de ces divers incidents à Bosquet, dans une lettre qu'il lui écrivit le 4 avril :

(i) Guillaume Charrier, de Lyon, né le 21 août 160^, mort à Paris, en 1667. D'abord abbé de Notre-Dame de Chage, diocèse de Meaux(i623), P'^is aumônier de Gaston d'Orléans (1632), il s'attacha à la fortune du cardinal de Retz...

« Monseigneur,

» Je suis bien aise que la liberté de nostre commerce de lettres soit rétablie. Je m'en serviray maintenant pour vous apprendre Testât de mes affaires. Je fus préconisé le i6 décembre. Ensuite on présenta un mémorial sur la diminution de mon annate, suivant Tavis de M»'' le Cardinal Barberin, et parce que M. l'Ambassadeur (i), qui devoit se présenter avec les autres, n'alloit point à l'audience, cela traisna un peu, et encore plus la réponse que le Pape en différa quelque temps. Enfin les autres mémoriaux furent répandus et non pas le mien. Recherchant la cause, on apprit que M. l'abbé Charrier, qui est à Rome pour les intérests de M. le Cardinal de Retz, avoit eu audience du Pape en une congrégation extraordinaire. Dans son discours il fit une digression contre moy, disant que les évesques furent empeschez par le conseil du Roy de s'assembler pour faire leurs plaintes de la détention de M. le Cardinal jusques à ce qu'ils eussent consenti que je porterois la parole ; qu'en la première partie de ma harangue j'avois ruiné les immunitez ecclésiastiques et avois donné un tel scandale à mes confrères que M. l'Evesque de Rennes (2) m'avoit interrompu en me disant que j'outrepassois ma commission ; qu'il ne falloit pas trouver ) estrange mon procédé, d'autant que j'avois esté président ) du Parlement de Pau, composé pour la plus grande partie ) d'hérétiques, et que j'estois soupçonné de l'estre ; qu'ayant ) composé le livre de Concordiâ dans cet esprit, je m'estois

(1) Henri d'Estampes de Valençay, qui fut tour à tour chevalier de Malte, grand-croix et bailli de son ordre, grand-prieur de France. Il occupa ces fonctions jusqu'en 16^4.

(2) Henri de la Motte-Houdaucourt, plus tard archevêque d'Auch (1662-1684).

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