‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 22 sur 49 · MM · texte numérisé non relu

MM

» servi de la mesme doctrine dans mon discours. L'assemblée » qui s'est tenue pour l'affaire de M. de Sens et des capucins, » ayant receu ma plainte, a député MM. de Condom et » d'Ayre (i) vers M. le Nonce (2) pour luy dire que ces faits » estoient contraires à la vérité et injurieux aux évesques de » France ; que le Roy n'avoit pas seulement témoigné de » désirer que je portasse la parole, au contraire que j'avois » esté choisi par le suffrage de tous ; que je n'avois esté » interrompu par qui que ce soit, moins encore par M. l'Eves- » que de Rennes, qui estoit hors la ville ; que j'avois esté » remercié par tous les évesques qui m'assistoient, lesquels » m'avoient encore fait un remerciement à la première » assemblée qui avoit esté tenue, disant que les immunitez ne )) pouvoient estre soutenues avec plus de vigueur ny de )) doctrine. Outre cela, MM. les Evesques rendent témoi- » gnage de ma piété et prient M. le Nonce de faire plainte » de ce discours à Sa Sainteté et de luy envoyer cette déli- » bération du 22 mars et la précédente touchant l'appro- » bation de mon discours du 10 février. Encore que ce » tonnerre n'ait éclaté qu'à Rome, il avoit esté formé icy. » M. l'Archevesque d'Embrun (3), piqué de ce que j'avois » esté choisi pour parler, de préférence à luy, témoigna à » tous les évesques et à M. le Cardinal Grimaldi (4), dans » leurs maisons, mesme à M. l'Archevesque de Paris, d'estre » fort mal satisfait de mon discours, disant que j'avois ruiné

(i) Jean d'Estrade, évoque de Condom (1647-1660). — Charles- François d'Anglure, évêque d'Aire, devait succéder à de Marca sur le siège de Toulouse.

(2) Nicolas Bagni.

(3) Georges dAubusson de la Feuillade (1649-1668).

(4) Jérôme Grimaldi, évoque d'Albano en 1628, nonce en France en 1641, cardinal en 1643, successeur du cardinal de Sainte-Cécile (frère de Mazarin)sur le siège dAix en 1648.

les immunitez. Il fut rebuté par ces messieurs qui m'avoient entendu, lesquels m'avertirent de cette diffamation. Je visitay M. l'Archevesque pour luy persuader la vérité. M. l'Archevesque de Bourdeaux (i) survint qui fut tesmoin de notre dispute sur cette matière. Elle se termina par l'aveu que fit M. d'Embrun qu'il estoit en tout de mon avis, mais que je m'estois expliqué succinctement et qu'il falloit des commentaires à mes paroles. Je luy dis qu'elles ) estoient fort claires et n'avoient pas besoin de glose ; ) mais qu'elles estoient fort pleines et contenoient l'abrégé ) d'un traité. J'ajoutay que mes propositions seroient bien ) receues à Rome, puisqu'elles enseignoient la doctrine de ) la bulle In cœna Doinini ; qu'il n'y avoit que la première ) partie qui povoit les fascher, où je disois que les évesques ) estoient sujets du Roy suivant la doctrine et la pratique de ) la France qui n'estoit pas agréable à Rome. Vous recon- ) noissez pourquoy l'on a dit que par la première partie de ) mon discours j'avois ruiné les immunitez... »

Tous ces détails, qui établissaient son innocence et la mauvaise foi de ses ennemis, de Marca s'était empressé de les communiquer à ses protecteurs du Sacré-Collège pour qu'ils pussent prendre sa défense à l'occasion. Mais les calomnies sont bien ce qu'il y a de plus difficile au monde à détruire L'accusation portée maintenant contre l'Archevêque de Toulouse avait trouvé d'autant plus de crédit à la Cour romaine que ses antécédents semblaient la confirmer davantage. L'impression causée par son livre de Concordiâ s'était ravivée, et ceux d'entre les familiers du Quirinal qui s'étaient montrés le plus systématiquement opposés à sa nomination à Conserans ne manquaient pas de publier partout qu'ils avaient

(i) Henri de Béthune.

été bons prophètes et qu'on eût mieux fait de les écouter en temps utile. Innocent X était profondément irrité. L'attitude prise depuis par de Marca dans l'affaire du jansénisme, les services éclatants qu'il y avait rendus, et que les cardinaux d'Esté et Barberini s'étaient chargés de faire valoir, avaient sans doute modifié peu à peu ses sentiments. Mais, s'il avait consenti à ne pas refuser en principe l'envoi de ses bulles, il entendait qu'elles lui fussent expédiées sans aucune grâce, et seulement après le paiement intégral de son annate. Huit mois plus tard, à l'arrivée de Bosquet à Rome, la situation n'avait pas changé, et de Marca, qui tenait à mettre son ami au courant de tout ce qui avait été tenté pour lui auprès du Pape, lui avait écrit, le i""" janvier 1654, une lettre très détaillée, et à la fin de laquelle il exprimait en termes assez vifs son mécontentement des rigueurs dont on ne semblait pas vouloir se départir au Quirinal (i).

« Monseigneur,

« Vous serez marri et bien ayse que je vous dise que ) depuis le 15 de novembre j'ay esté retenu dans le lict et ) dans la chambre par une petite fièvre double-tierce ) nocturne dont je suis guéri , et fais estât de sortir ) du logis dans deux jours. Ma santé me permettant ) d'escrire, j'ay faict une ample dépèche à M^'^ le Cardinal ) d'Est de Testât de mon affaire : ne lui cachant point les ) calomnies dont j'ai esté chargé et les soins que j'ai pris ) de les effacer : de quoi j'estois venu à bout comme mes ) amis m'avoient asseuré. Je lui représente aussi les services

que j'ai rendus pour la réception de la Constitution apos-

(i) Cette lettre^ qui se trouve dans la collection Baluze, a été publiée en entier par M. Tamizey de Larroque. {Lettres inédites de Pierre de Marca, p. ^8-^9-60).

) tolique parmi les Evesques et les avantages que j'ai

) procurés au Saint-Siège par les termes auxquels j'ai conceu

) la lettre escrite au Pape qui est signée par trente-deux

) Evesques. Le docteur Saint-Amour disoit en bonne com-

) pagnie, il y a quinze jours, qu'elle avoit plus nui à leur

) parti que la Constitution, d'autant qu'elle fermoit le

passage à toutes leurs élusions soit de nullité pour le défaut

) d'un concile national précédent, soit de rejeter la

) condamnation sur Calvin et non pas sur Jansénius : au

) lieu que la Constitution pouvoit estre interprétée.

» Revenant à ma dépêche, je représente à Son Altesse que

) l'ambassadeur avoit présenté pour moi divers mémoriaux,

) pour avoir modération, qui n'avoient pas esté répondus

) favorablement ; néantmoins que M^^ le cardinal Barberin

) m'avoit escrit, le 25 d'aoust, que Sa Sainteté lui avoit

) déclaré qu'Elle m'estimoit beaucoup et que, pour avoir

) contentement en mes interests, il faloit attendre quelque

) peu de temps ; que M^^ le cardinal Antoine avoit escrit

) à M^-'"le cardinal Mazarin que le Pape avoit résolu de

) n'accorder quoi que ce soit à la recommandation du Roy

jusqu'à ce que Sa Majesté eut faict raison sur les demandes

) de M. le Nonce. J'adjoute que l'on m'avoit informé

) d'autre part que la présence de M. l'Ambassadeur n'estant

) point agréable à Sa Sainteté, les poursuites qu'il faisoit

) pour moi avec chaleur comme mon ami auroient pu estre

) défavorisées par cette considération. D'où je concluois

> que les affaires estant maintenant sous la direction de

) Son Altesse, qui estoit chérie du Pape, elle pourroittraicter

) cette affaire avec un plus heureux succès, de quoi je la

) suppliois très humblement. Et parce que M. Hallier m'avoit

) dit que l'on avoit accordé un gratis entier à un docteur du

) pays-bas de Flandre nommé à un évesché, parce qu'il

avoit servi à faire recevoir la constitution, j'en fais mention

dans ma dépêche et conclus que sans vouloir me comparer aux mérites de ce docteur, le service que j'ai rendu sur le mesme subjectesi différant de l'autre autant que la Flandre, qui est une province soumise, diffère de la France, qui est un roïaume eschauffé de ses libertés.

» Quoi qu'il en soit de mes raisonnements, je voi que l'on ne se tient pas à la résolution que M. le cardinal Antoine escrivoit, puisque l'on a accordé, depuis, le gratis à M. de Lion, qui le mérite. Et de plus on a renvoyé à la congrégation des cardinaux le mémorial de M. Tubeuf pour la modération qu'il demande pour avoir esté représentant du clergé. Ce dernier exemple me faict espérer que si mes patrons me veulent servir j'obtiendray la mesme chose. Il est vray que la charge d'agent est grande. Elle a valu, à ce que l'on dit, à notre ami M. de Beauregard 40 mil escus et un peu plus à son collègue M. Tubeuf, au lieu que la charge de Conseiller d'Estat et le métier de lutteur pour servir l'Eglise acquièrent de l'honneur et des maladies, mais non pas de l'argent ni mesme récompense des supérieurs. Je vous asseure que si l'on me refuse je publieray cette ingratitude à la postérité. Je vous conjure de faire valoir mes justes plaintes là où il faudra. Ma poursuite est publique, en sorte que je ne puis en descheoir qu'avec honte et injure, ce qui est fort difficile à digérer pour un homme d'honneur lorsqu'il se voit postposé à d'autres.... Aymez-moi et croyez que je suis toujours, Monseigneur, etc..

» Signé : De M arc a, » Archevesque nommé de Toulouse.

» A Paris, ce i^^" de janvier 1654 (i).

(i) Bibl. Nat. Mss. fr., fonds Baluze, n. 121, fol. 2 et ^

Bosquet n'avait pas attendu cette lettre de de Marca pour s'occuper de ses affaires et essayer de lui être utile. Il avait parlé de lui à plusieurs reprises au cardinal Chigi, avait eu un long entretien avec le Pape et en avait profité pour plaider avec chaleur ses intérêts. En réalité, Innocent X n'était pas aussi complètement revenu sur le compte de l'archevêque de Toulouse que les patrons de celui-ci le lui avaient donné à entendre. Il restait toujours convaincu que de Marca n'avait point défendu les immunités ecclésiastiques, comme il le devait, dans son discours au Roi à propos de la détention de M. de Gondi. Il voulait bien lui pardonner cette faute en acceptant sa nomination à Toulouse ; mais il ne pouvait aller plus loin. Et Bosquet n'avait pas craint alors de protester, avec une hardiesse respectueuse, contre des accusations qui avaient prévenu à ce point l'esprit de Sa Sainteté contre son ami. L'attitude prêtée à celui-ci par ses détracteurs était absolument mensongère ; Sa Sainteté avait été trompée par de faux rapports. Il ne pouvait donc être question de pardon pour de Marca, puisqu'il était innocent. Victime de calomnies odieuses, dont il supportait depuis de longs mois les conséquences, il avait droit maintenant à un peu de justice, et la justice, en raison du dommage causé, ne pouvait mieux se produire que sous la forme d'une compensation qui attesterait évidemment, aux yeux de tous, que le Saint-Père lui avait rendu toute son estime.

Innocent X, très vivement impressionné par ces paroles, avait promis à Bosquet de donner satisfaction sous ce rapport à son client ; et la lettre suivante, écrite par notre Evèque, le 5 janvier, en avait apporté à M. de Marca l'heureuse nouvelle :

a Monseigneur,

» Je ne vous ay point donné de mes nouvelles plus tôt » parce que j'attendois de vous avoir rendu quelque service

) et de savoir Testât de vos affaires en cette Cour; ce que je ) n'ay peu avant ce courrier. Je vous diray donc que dans ) l'audience que j'ay eu de M. le Cardinal Chigi, secretère ) d'Estat et premier ministre de Sa Sainteté, je luy ay parlé ) du retardement de vos bulles aux termes que vous pouviez ) désirer ; et, après un long discours de vos livres, de votre ) harangue et de tout ce que vous pourriez imaginer, il a ) conclu que l'expédition ne tenoit qu'à de l'argent, mais que ) nous autres François et les Alemans pareillement, quoique ) nos bénéfices fussent gras, demandions toujours des grâces ) et des gratis, ce que les évesques d'Italie, qui n'ont presque

> point de revenus, ne faisoient pas ; que vous, Monseigneur, ) et Monsieur l'Évesque d'Amiens, duquel aussi il m'a parlé, ) eussiez eu vos bulles si vous ne vous fussiez pas amusés à ) demander le gratis. Je luy ay répondu que la guerre et la

> peste avoient diminué beaucoup vos revenus, que vostre ) évesché estoit chargé d'une grosse pension, qu'il estoit ) d'une grosse despense en une ville puissante où estoit le ) second Parlement de France, qui demandoit que vous y ) rescussiez avec éclat ; et qu'en outre, vostre zèle envers le ) Saint-Siège, et principalement celui que vous aviez montré ) en la dernière occasion des jansénistes et le désir que

vous aviez de travailler par vos escrits à contribuer à la gloire de l'Eglise, méritoient bien cette grâce que vous demandiez autant par honneur et comme un témoignage que vous n'estiez pas si mal auprès du Pape que vos ennemis avoient publié, que pour aucun interest ou épargne... Le dit sieur Cardinal me promit d'en parler à Sa Sainteté, ce qu'il avoit déjà faict, ajoutant que j'estois informé de tout et qu'il avoit trouvé que l'envoi de vos bulles ne tenoit qu'à ce gratis qui dépendoit du Consistoire et non point absolument de Sa Sainteté.

» J'ay eu depuis une audience de plus de trois heures avec

Nostre Saint-Père, et je vas vous dire mot à mot presque les discours que nous fîsmes à vostre subject. Sur quelque témoignage de bonté que Sa Sainteté m'avoit donné en ses discours, et de grande affection et obligation envers les évesques de France pour la réception de la bulle contre les jansénistes, je luy dis que je prenois la liberté de le faire ressouvenir encore une fois (car je luy en avois déjà parlé) des églises vacantes, principalement de celle de Tolose, à laquelle M. de Marca, évesque de Conserans, avoit esté nommé par le Roy. J'ay dit : — C'est une personne de très-grande verteu et qui a témoigné son affection envers

> le Saint-Siège en la dernière action contre les jansénistes.

> — Cela est vray, me dit Sa Sainteté; mais lorsqu'il a fait ) la remonstrance des évesques au Roy, il n'a pas parlé ) comme il devoit pour 1 immunité des ecclésiastiques. — ) Saint-Père, luy ay-je dit, soubs le suport de Votre Sain- ) teté, c'est une pure calomnie de ses ennemis et de ses ) envieux. Je n'estois pas présent quand il la prononça ; ) mais j'ay apris de ceux qui l'assistoient qu'il avoit dit tout

> ce qui se pouvoit en faveur des immunités et que les ) évesques l'en avoient remercié et en avoient rendu témoi- ) gnage à Votre Sainteté. — Arrestez-vous, Monsignore, a ) dit Sa Sainteté ; il a dit que le Roy pouvoit arrester un car- ) dinal ou un évesque. Soit. J'ay estudié les docteurs. Je ) scay ce qu'aucuns en disent, je veux en demeurer d'accord ) pour le présent, que les Roys peuvent pour un peu de ) temps arrester les évesques criminels, ne fugain capianl^ et ) pour la seureté ; mais Marca n'a pas adjousté ce qu'il ) devoit dire : que les Roys les doivent remetre en mesme ) temps entre nos mains ; ce que s'il eut dit, il auroit fait ) ce que bon prélat devoit faire, et nous en serions content. ^ — Très-Saint-Père, ay-je adjousté, j'ay leu sa harangue, ^^ et je ne scay si je n'en ay pas une copie entre mes papiers.

— AAn —

)) et je puis rendre ce témoignage à Votre Sainteté qu'il a dit » que les Roys ne peuvent arrester les évesques que pour » un peu de temps et en crime flagrant, et que s'il n'a pas » dit en termes si clairs et exprès ensuite qu'ils doivent estre » remis entre les mains de Vostre Sainteté, il n'a pas manqué » de l'exprimer sur la fin de sa harangue, lorsqu'il a prié Sa » Majesté, en cas qu'Elle ne pense pas mettre si tost en » liberté le cardinal de Retz, pour le moins qu'Elle ne le » remît qu'entre les mains des juges ecclésiastiques et com- » pétans et ne le fît point juger par les juges séculiers. — » Cela n'est pas, m'a dit Sa Sainteté, — Devant Dieu et en » présence de Vostre Sainteté, devant laquelle je ne voudrois » point mentir ni devant tout autre, luy ay-je dit, je luy atteste » que ces termes sont exprimés dans la harangue de M. de » Marca, que je les ay leu de mes propres yeux, et qu'il l'a » dit comme les Evesques me l'ont témoigné. C'est une » personne de si grand mérite, capable de servir l'Eglise, » qui l'a souptenue dès sa jeunesse dans son pays du Béarn, » lorsqu'il estoit sous la domination des hérétiques et où il » a esté principal instrument du restablissement de l'Eglise » catholique. Il désire vivre avec une affection et dévotion » singulière envers Vostre Sainteté et veut escrire pour la » gloire de l'Eglise et l'honneur du Saint-Siège ; et, bien que » je ne mérite aucune chose de Votre Sainteté, néantmoins, » voyant la bonté avec laquelle Elle me traicte, je luy diray » avec le respect que je dois que le dit sieur de Marca est » mon ancien et très particulier amy, que je suis garant de » son respect envers Sa Sainteté et de sa dévotion envers » le Saint-Siège, qu'en faveur de l'asseurance que je luy » donnois il luy pleut luy donner ses bulles, et luy ay répété » les considérations que je luy avois marquées, et Sa Sain- » teté, en souriant, m'a dit qu'Elle verroit et qu'Elle le feroit » en son temps.

» J'ay vu depuis M. le Cardinal d'Est, à qui j'ay rendu compte de vous que dessus. Son Eminence m'a témoigné une très grande estime pour vostre personne... » J'ay rencontré le sieur Lucas Holstein dans l'antichambre du Pape, où il avoit accompagné le Cardinal Barberin. Il m'a témoigné avoir leu et censuré vostre livre par ordre du Pape, mais qu'après la déclaration que vous envolâtes , il soiistint devant le Pape que les bulles de Conserans vous dévoient estre données renitentibus vehementer fratri-

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