CHAPITRE XVI
Bosquet et rArclievèque de Sens. — Question des réijuliers.
SOMMAIRE
Bosquet, rentré en France, est choisi comme intermédiaire par la cour de Rome, auprès de l'Archevcque de Sens et de l'Evcque de Comminges. — Insuccès de ses premières démarches. — Motif possible delà résistance de M.deGondrin. — Question des réguliers. — Historique des exemptions et des restrictions dont ils sont l'objet de la part des Papes. — Les jésuites et Richard Smith, en Angleterre. — Contestations en France au sujet de cet incident. — Le Petrus Aurcliits approuvé par l'assemblée générale du clergé. — Conséquences fâcheuses de cette approbation. — Démilés de l'Archevêque de Sens avec les jésuites. — Lettre de Marca à Bosquetsurcette alfaire, pendant le séjour de ce dernier à Rome. — Innocent X ne se prononce pas. -- Raisons de cette neutralité. — Préoccupations de Mazarin. — Arrivée de Bosquet à Paris. — Difficultés qu'il rencontre dans sa médiation. — Il espère les dénouer en établissant un rapprochement entre M. de Gondrin et le Saint-Siège sur la question du Jansénisme. — Lettre dans ce sens qu'il écrit à Mazarin. — Une assemblée de quinze Prélats dresse un formulaire. — Adhésion de l'Archevêque de Sens à la bulle.
'année 1654 s'était achevée sans que MM. de Sens, de Comminges et de Beauvais eussent mis quelque tempérament à leur raideur, ni apporté le moindre changement à la situation qu'ils s'étaient faite. Leurs lettres pastorales et ordonnances restaient debout, en dépit des déclarations de la cour de Rome, et ils trouvaient bon de s'en tenir aux termes de la lettre explicative qu'ils avaient adressée au Pape, cinq à
six mois auparavant. Ils étaient prêts à corriger dans leurs écrits tout ce que le Saint-Siège ne jugerait pas à sa convenance; mais, ne voyant pas trop, disaient-ils, en quoi ils s'étaient donné le tort de déplaire, ils attendaient que Sa Sainteté voulût bien leur marquer en détail ce qui motivait son mécontentement et ses reproches. Ce n'était certes pas là le langage de révoltés ; il y avait de la soumission même dans ce langage ; mais, à y regarder de bien près, de cette soumission aux formes conditionnelles, de ces déclarations dubitatives, qu'il y avait loin à la franche et simple obéissance avec laquelle les Evèques de tous les temps et de tous les pays s'étaient plu à accueillir les remontrances du chef de tout l'Episcopat ! En définitive, ce qu'il y avait de répréhensible dans leurs mandements , pouvaient-ils bien dire qu'ils l'ignoraient ? et avaient-ils besoin, pour le reconnaître, que le Pape eût précisé et spécifié ses griefs ?
Cela n'empêcha pas un certain nombre d'Evêques dans le royaume, parmi ceux surtout qui, n'ayant point fait partie de la dernière assemblée, ne pouvaient être qu'imparfaitement au courant des choses, d'estimer que c'était au Pape maintenant à se montrer coulant, et qu'il y avait lieu, la satisfaction offerte par leurs collègues leur paraissant au moins convenable, de prier le Saint-Siège de s'en contenter. Non pas que M. de Sens et ses amis fussent devenus plus sympathiques, ni qu'on approuvât absolument leur attitude ; mais il était de la dernière importance d'en finir au plus vite avec les difficultés qu'ils avaient soulevées. Que le Saint-Siège, fatigué d'attendre, décrétât leur mise en accusation — l'éventualité était possible, — il pouvait surgir de là de graves conflits. Supposé, en effet, que la cour de Rome négligeât de tenir compte, dans les formes de sa procédure, des lois du royaume et des libertés de l'Eglise gallicane, la cause des accusés ne deviendrait-elle pas forcément celle des Evêques r
Et voilà ce qu'on voulait prévenir. Nous avons vu se produire déjà des préoccupations de ce genre à la première heure de ce long procès. Elles influèrent plus qu'on ne pense sur sa durée.
Ces lois du royaume, mises ainsi en avant parles Evoques, Louis XIV était le premier intéressé à en assurer le maintien. Mais, comme il avait un extrême désir d'éviter toute complication de nature à amener quelque refroidissement dans les rapports de son gouvernement avec le Saint-Siège, il résolut d'intervenir lui-même dans cette aff'aire. En conséquence, il chargea M. de Brienne d'aller trouver de sa part le nonce Bagny, et de lui demander officiellement sur quels points précis devaient porter les rétractations de M. de Sens et de ses collègues, pour donner entière satisfaction à Sa Sainteté. La réponse du Nonce fut assez sèche : u Je n'ai pas mission » de m'expliquer, dit-il à M. de Brienne, et ces Messieurs » savent è quoi s'en tenir sur les motifs de la plainte du » Pape (i). » Il ajouta pourtant, d'un ton plus doux : « Offi- » ciellement, je ne puis rien dire ; mais il m'est permis, offi- » cieusement, de vous donner un conseil ; car je désire, » autant que personne, que cette aff'aire soit accommodée. » Engagez M. de Sens, et les prélats qui se trouvent dans le » même cas que lui, à s'adresser à l'évêque de Lodève. Il a » reçu du cardinal secrétaire d'Etat, Rospigliosi, plusieurs » lettres où je crois bien qu'il est un peu question des inten- » tions de Sa Sainteté. Il pourra donc, mieux que qui que ce » soit, fournir à ces Messieurs les éclaircissements qu'ils » demandent (2). »
A Rome, en effet, on n'avait pas considéré la mission de
(i) D'après les procès-verbaux de l'Assemblée de 16^^. (2) Idem.
Bosquet comme finie, parce qu'il était revenu en France. Le souvenir qu'on y avait gardé de l'élévation de son esprit, de la douceur et de l'aménité de son caractère était trop profond ; et l'on ne doutait pas, vu les éminentes qualités qui le distinguaient, qu'il ne fût encore le meilleur ouvrier de la paix dans son pays. Le Cardinal Rospigliosi avait voulu entretenir avec lui une correspondance assez active. Le Pape lui-même avait écrit ou fait écrire à son Nonce, pour lui indiquer l'intervention de l'Evèque de Lodève comme étant celle qui lui paraissait la plus efficace, et le prier de confier à celui-ci le soin d'être l'intermédiaire officiel de ses volontés auprès des prélats récalcitrants.
Cette lettre, où Innocent X faisait à Bosquet un tel honneur, est peut-être la dernière qui ait été inspirée ou dictée par le grand Pontife. Le courrier qui l'emportait n'avait pas encore franchi les monts qu'Innocent X avait rendu sa belle âme à Dieu.
C'était le 6 janvier 1655.
Un changement de règne, dans les circonstances pénibles que l'on traversait alors, avait une gravité considérable que ne pouvaient méconnaître ceux qui se donnaient la peine de réfléchir. Le Pape défunt, sans avoir beaucoup de sympathie pour la France, s'était signalé, somme toute, par un profond esprit d'impartialité et de justice. Ce que serait son successeur, on l'ignorait. Mais les difficultés religieuses contre lesquelles on se débattait en vain depuis de longs mois pouvaient puiser dans des difficultés d'un autre ordre, si elles venaient à se produire, un caractère d'acuité plus intense. La politique française n'était peut-être pas ce qu'il y avait de meilleur pour l'Italie, et, les imperfections de notre humanité se rencontrant même sous la tiare, il était si facile à un Pape de se souvenir de sa qualité d'Italien et de laisser
percer les sentiments peu bienveillants du souverain jusque dans les actes et les procédés du Pontife ! (i)
Il était donc urgent, plus que jamais, de mettre un terme à la situation équivoque de M. de Sens et de ses collègues. L'Evèque de Lodève, encore souffrant, leur avait écrit aussitôt pour les engager à une réparation plus complète. Sûr de la pensée du Pape, il la leur avait transmise en l'accompagnant des considérations et des réflexions qui pouvaient le mieux les convaincre. Après deux mois pourtant, rien n'était fait, et Ton attendait encore un témoignage de la bonne volonté de ces prélats. L'Archevêque de Sens se reposait dans ses terres (2), laissant espérera Bosquet qu'il le verrait à Montpellier, à son passage. Quant à l'Evêque de Comminges, il faisait partie de la députation aux Etats, et Bosquet pensait pouvoir toujours le saisir. Malheureusement, quand il se rendit à Montpellier, dans les derniers jours de février, M. de Comminges n'y était plus (3), et l'Archevêque de Sens était passé, ou avait pris une autre voie, pour s'en retourner dans son diocèse.
Bosquet dut éprouver d'autant plus de regrets de ce mécompte qu'il avait reçu, en arrivant, des mains de Marca une lettre du Nonce qui venait lui rappeler les dernières recommandations d'Innocent X.
Il écrivait, le i"' mars, à Mazarin :
(i) Une lettre de Bosquet, que nous citons plus loin, montre que c'étaient bien là les appréhensions de notre Evêque.
(2) Au château de Gondrin, dans le diocèse d'Auch.
(3) Bosquet ne manqua M. de Choiseul que de quelques jours seulement. Le 20 février, Tévêque de Comminges assistait encore aux Etats. Les procès-verbaux des délibérations nous le montrent, en effet, prenant la parole, ce jour-là, pour demander aux députés du Languedoc, au nom du roi, au nom du duc d'Orléans et du prince de Conti, de ne point oublier, dans la répartition de leurs largesses, la malheureuse
a Monseigneur,
» J'ay reçu des mains de M. de Tolose, il n'y a que deux ) jours, une lettre de M. le Nonce par laquelle il me prie, en ) voyant MM. l'Archevesque de Sens et l'Evesque de Com- ) minges, de les persuader de faire dans leurs diocèses une ) nouvelle publication pure et simple de la bulle du Pape ) contre Jansénius, et une révocation de ce qui est escrit dans ) leurs premières lettres contre l'autorité du Saint-Siège. J'avois espéré de voir dans cette ville M. de Comminges, à ) cause de nos Estats, et M. de Sens, sur son passage, et ) m'étois disposé à leur dire, plus précisément que je ne ) leur avois escrit, les dernier's sentiments du feu Pape sur ) leur affaire, et les moyens qu'ils avoient de se tirer avec ) honneur de cet embarras ; mais ny l'un ny l'autre ne sont pas ') venus icy. Ainsi je n'ay peu ny leur faire cet office, ny ) exécuter l'ordre de Sa Sainteté contenu dans la lettre ) de M. le Nonce.
» Peut-estre que M. de Cominges viendra en cette ville ) avant mon départ ; car M^^ le prince de Conti l'a mandé pour accommoder quelque affaire que sa famille a avec celle ) de M. l'évesque de Viviers, et, en ce cas, je ne manquerai pas à luy dire la vérité de toutes choses pour ce regard, et tascheray de le persuader de donner au Saint-Siège la satisfaction que l'on demande. Et, bien qu'il semble que la mort ) du Pape doive suspendre l'exécution de ses ordres, j'es- > time néanmoins que, la chose regardant la foy et l'autho- ) rite du Saint-Siège, le Pape successeur ne démordra pas ) d'aucun point de ce qu'Innocent X a ordonné pour ce re-
Henriette-Marie de France, veuve de l'infortuné Charles I'"', chassée d'Angleterre à la suite de l'usurpation de Cromwell. (Voir les procèsverbaux des délibérations. Arch. départ. Reg. de l'année i6^v)
gard, car pour la décision de la doctrine, ce seroit un grand scandale pour l'unité de la Communion catholique, si un successeur touchoit à ce qui a esté déjà establi. Il est à craindre mesme que si le successeur n'est pas plus amy de nostre nation que le prédécesseur, et qu'il soit aussy austère que luy, qu'il ne veuille, pour establir sa réputation, sanctifier les commencements de son pontificat par une action d'authorité et par une opinion de fermeté et de justice.
» Ainsi, ces prélats feroient bien, à mon avis, d'achever cette affaire de la meilleure manière qu'ils pourroient, afin qu'un nouveau Pape ne trouve rien à faire. C'est néanmoins une simple conjecture de ce qui peut arriver ; comme il peut se faire au contraire qu'un Pape plus amy de la France et d'un naturel plus bening (i) adoucira les satisfactions que la Cour de Rome demande à ces prélats, ce que je n'estime pas et croy qu'il y a plus à craindre qu'à espérer pour eux.
» Je va faire un tour dans mon diocèse, attendant le retour du courrier que M. le Prince a envoyé à la Cour pour savoir les dernières résolutions sur le don gratuit accordé par
(i) Bosquet a voulu écrire moins ferme sans doute. Il ne pouvait entrer dans sa pensée d'accuser Innocent X de s'être montré trop sévère visà-vis des Jansénistes, S'il y avait chez ce Pape plus de modération que de vraie douceur, sa bonté d'âme n'était pas contestable, quoique voilée sous des dehors parfois un peu raides. La vérité est que, lorsqu'il avait cru devoir prendre une mesure, il entendait être obéi : parfaitement calme du reste, patient et sachant attendre, on ne pouvait lui reprocher aucune rigueur. Les considérations personnelles ne l'avaient jamais emporté dans ses décisions sur la justice, et comme ces décisions, il ne les avait jamais prises nonplussansy avoir longuement réfléchi, il avaittous les droits du monde d'en exiger l'exécution. Il était ferme ; c'est une qualité indispensable à ceux qui gouvernent ; mais nous ne voyons pas que cette qualité ait exclu chez lui la bienveillance.
» les Estais (i) et me rendray icy le i6' de ce mois, auquel » nostre assemblée provinciale est convoquée, pour la dépu- » tation à la générale ; et j'espère de partir, avec Tayde de » Dieu, comme député, quatre ou cinq jours après, pour me » rendre auprès de Vostre Eminence. Cependant je luy » souhaite toute sorte de prospérité et demeure,
» Monseigneur, vostre très humble, très » respectueux et très fidèle serviteur,
François Bosquet, évèque de Lodève (2). »
Au point où étaient les choses, on concevrait difficilement des vues plus sages. Ni récriminations, ni aigreur dans cette lettre. Etranger aux passions qui en eussent poussé bien d'autres aux partis violents, inaccessible aux colères que ne pouvait manquer de soulever, dans une portion notable de l'épiscopat, la résistance de trois ou quatre Evèques, Bosquet se 2:arde bien de lancer contre ceux-ci un anathème, et de les désigner aux foudres du pouvoir civil. L'entente qu'il n'a pu établir encore par ses lettres, et à laquelle il semble bien
(i) Les Etats venaient d'accorder au Roi un don gratuit de 1,600,000 livres , en stipulant toutefois des conditions dont la non-acceptation devait rendre nul le vote de cette somme. Ainsi ils avaient demandé que, en échange de ce don, on n'établît en Languedoc, durant toute l'année 16^), ni cantonnements, ni quartiers d'hiver, et qu'on n'y fît pas de recrues ; 300,000 livres devaient être retenues sur la somme totale pour servir au paiement des communautés qui auraient supporté la charge des logements militaires. Enfin, des édits bursaux contraires aux privilèges et aux usages de la province ne pouvaient être promulgués dans ses enclaves. Les députés en cour apportèrent aux Etats la réponse que Sa Majesté acceptait le don gratuit aux conditions formulées par la province. (V. Arch. dép. Procès-verbaux des délibérations des Etats de Languedoc. Reg. de l'année 16^).)
(2) Biblioth. nat., Mss. fr., fonds Baluze, 122, fol. ii4etii). — Cette lettre n'est qu'une copie, même pour la signature.
que MM. de Sens et de Commingcs. en se dérobant à une entrevue demandée et fixée par lui, n'étaient pas merveilleusement disposés à se prêter, il espère l'obtenir de la haute influence et de l'autorité persuasive de Mazarin ; et le langage qu'il tient au ministre, en cette rencontre, s'inspire autant des motifs les plus raisonnables que des principes de la plus exquise charité.
Il était permis de penser d'ailleurs que M. de Gondrin, en prolongeant sa résistance, obéissait à des rancunes qu'il fallait travailler avant tout à assoupir : on ne devait rien gagner à le brusquer. Certains démêlés qu'il avait eus avec quelques religieux exempts de son diocèse, au sujet de sa juridiction et de ses droits épiscopaux, n'avaient pas eu en Cour de Rome la solution qu'il attendait, et que les décisions de plusieurs assemblées générales du clergé de France, dans des questions de même nature, lui donnaient le droit d'espérer. Rome, à vrai dire, ne s'était pas prononcée contre lui ; mais elle n'avait rien décidé non plus contre les religieux qui avaient fait appel à son jugement. Il en était résulté pour l'Archevêque de Sens une situation très pénible et dont son amour-propre ne pouvait que beaucoup souffrir.
Quelques détails sur cette affaire seront ici à leur place ; d'autant mieux qu'il entra dans la mission conciliatrice de l'Evèque de Lodève de s'en occuper. On nous permettra seulement de reprendre les choses d'un peu haut ; car, après le jansénisme, il n'y eut pas de question plus grave, ni qui souleva des passions plus vives, que celle des exemptions en vertu desquelles nombre de réguliers prétendaient échapper de tous points à la juridiction des Evêques.
Dans le principe, les moines étaient pleinement soumis à l'autorité de l'évêque. Celui-ci exerçait sur eux tous les droits de sa juridiction. Il confirmait l'élection de leurs supérieurs, les choisissait quelquefois lui-même. Il connaissait des causes
civiles et criminelles des religieux, et pouvait destituer leurs abbés quand ils le méritaient (i).
Un tel état de choses n'avait pu durer pourtant sans donner lieu à quelques abus. Certaines communautés religieuses, ici et là, eurent à se plaindre d'excès de pouvoir commis par quelques prélats de tempérament despotique et brouillon. Les Papes alors avisèrent : ils fixèrent des limites à la juridiction épiscopale, mais seulement pour tout ce qui avait trait au gouvernement intérieur, au regimen propnum de ces communautés ; car, en dehors de ces limites, la juridiction épiscopale gardait son intégrité la plus absolue.
La mesure prise, d'ailleurs, était extrêmement sage. Les ordres religieux se développant et formant des établissements dans divers diocèses, on ne pouvait songer aies abandonner à la direction particulière de chacun des Evèques sur le territoire duquel ils se trouvaient. Leurs statuts, soumis à l'approbation de l'Eglise universelle, entraient dans les règles générales du droit canon, et il n'était loisible à aucun Evêque d'y porter atteinte.
Vint le XI ir siècle, un des plus troublés de notre histoire.
Les ordres mendiants rendirent alors à l'Eglise les plus grands services. Les Souverains-Pontifes crurent devoir, en échange , et pour faciliter leur apostolat , ajouter à leurs privilèges : ils les déclarèrent exempts de la juridiction épiscopale pour le ministère de la parole et l'administration des sacrements et dépendants uniquement du Saint-Siège pour ce double office.
(i) Un canon du Concile de Vernon reconnaît parfaitement aux évêques ce droit de répression et de correction vis-à-vis des réguliers : (( Unusquisque episcoporum habeat potestatem in sua parochia, tam de » clero quam de saecularibus et regularibus, ad corrigendum et emen- » dandum secundum ordinem canonicum et spiritualem, ut sic vivant » qualiter Deum placare possint. » (Conc. de Vernon, can. 3.)
Le malheur était que ces exemptions nouvelles, pleinement justifiées sans doute par les circonstances, au temps où elles se produisirent, ne pouvaient manquer d'occasionner à la longue de graves conflits. Presque tous les autres religieux se montrèrent également jaloux de les posséder ; ils les obtinrent. Elles furent convoitées même par des chapitres auxquels on ne les refusa pas toujours. C'est ainsi que l'on vit se manifester plus ou moins un peu partout cet esprit d'indiscipline contre lequel saint Bernard prévenait les moines de son temps et qu'il appelait Y ambition de secouer le joug. Ambitio impatiens subjectionis (i).
Les Évêques multiplièrent les protestations ; c'était leur devoir. Ils ne se dissimulaient point que souffrir plus longtemps de tels abus, c'était souscrire àla ruine delà hiérarchie à courte échéance. Le Concile de Trente en entreprit vigoureusement la réforme ; il s'appliqua à réduire les privilèges à leurs anciennes limites, et, pour ne mentionner ici que ceux de ses arrêts qui concernent la prédication et le sacrement de pénitence, il décida que u nul séculier, ni régulier, ne » pourrait désormais remplir ces fonctions sans l'approbation » de l'Evèque (2). » Pie V, un peu plus tard, renouvela ces mêmes défenses (3). Malheureusement, le pli était pris ; et c'est en vain que Grégoire XV avait édicté, en 1622, une
(i) S. Bernard, de Consideralione.
(2) (( Nullus saecularis, s'iveregulans, etiam in ecclesiissuorumordinum, » coiitradicente episcopo (Concil. trid., sess. 24, cap. 4). » Dans les Eglises de leur ordre, les religieux peuvent bien prêcher, avec la permission de leurs supérieurs ; mais cette permission est soumise encore au bon plaisir de l'Evêque. Cette approbation de TEvêque n'est pas seulement un jugement doctrinal sur les capacités et les qualités requises. C'est aussi, c'est surtout un jugement d'autorité et de juridiction. Il faut donc obtenir de l'Evèque dans chaque diocèse des approbations particulières. (V. les Mémoires du Clei\^é, t. VI, col. 1 372 et suiv.)
(3) Bulle du ■; août 1571.
constitution reconnaissant aux Evêques le droit de punir les religieux qui contreviendraient aux règlements du dernier concile ; les abus n'avaient pas cessé pour cela.
Urbain VIII avait envoyé en Angleterre Richard Smith, Évèque de Chalcédoine, et il l'avait institué, par un bref, en date du 5 février 1625, Evèque délégué du Saint-Siège apostolique pour le gouvernement des catholiques de ce Royaume, lui conférant d'ailleurs la même puissance qu'aux ordinaires (i). Or, il y avait en Angleterre, depuis de longues années déjà, des Réguliers, Jésuites et autres, des Jésuites surtout, pour qui les récentes constitutions amoindrissant leurs privilèges étaient lettre-morte, et qui, sans plus de formalités, continuaient à remplir les fonctions dont l'exercice devait être cependant soumis à l'approbation renouvelable de leur Évèque. Richard Smith était un réformateur. Esprit entier, absolu, d'humeur cassante, il ne sut pas employer dans la revendication de ses droits ces tempéraments, ces demimesures que le tact et la prudence conseillent : il fut violent. Mal lui en prit : les Jésuites se retirèrent avec éclat de son obéissance ; les catholiques, de leur côté, témoins des rigueurs extrêmes dont ces religieux étaient l'objet, et n'en saisissant pas bien les motifs, se déclarèrent hautement pour eux. Les choses allèrent bientôt si loin, que le vicaire apostolique, ne se croyant plus en sûreté en Angleterre, vint chercher un refuge en France, où Richelieu s'empressa de lui offrir une hospitalité généreuse et une pension (2).
La répression des abus fut toujours une œuvre difficile. Elle peut coûter bien cher à ceux qui s'y appliquent, s'ils
(i) Hist. eccl. du XVIP s. Contin. d'Ellie Dupin, t. V, p. 470.— Histoire des contestations entre TEvôque de Chalcédoine, délégué du Saint-Siège en Angleterre, et quelques réguliers d'Angleterre.
(2) Ibid., p. 473.
oublient que la fermeté n'exclut ni la modération, ni la patience. On ne brise pas du jour au lendemain avec le passé. Vouloir imposer des réformes par des façons d'agir hautaines et despotiques, c'est courir à d'inévitables échecs. Richard Smith ne l'apprit que trop tard à ses dépens. A Rome, ses procédés furent trouvés excessifs et le Saint-Siège le désavoua.
Les principes qu'il avait si maladroitement défendus n'en gardaient pas moins toute leur force. Le 12 septembre 1628, une bulle d'Urbain VIII abrogeait entièrement la Clémentine Diidiun de scpiiltura, que les religieux mettaient en avant pour soutenir leurs privilèges. Cette bulle établissait dans les termes les plus précis et les plus forts le droit d'approbation des Évêques (i).
En France, ces querelles d'Outre-Manche firent grand bruit. Les Jésuites et avec eux les Réguliers qui s'étaient donné les mêmes torts essayèrent bien de se justifier ; m.ais leurs écrits furent censurés à la fois par la Sorbonne (2) et par l'assemblée générale du clergé qui, du reste, s'était déjà prononcée en 1625 contre les diverses exemptions qu'ils revendiquaient. Ils répondirent à cette censure par des libelles, dont un surtout est resté fameux sous le titre de Spongia[j). François Hallier, docteur de la Faculté de Paris,
(1) « Omniaet singula indulta audiendi sœcularium confessiones abs- » que ordinarii examine, quibusve collegiis, capitulis, religiosis societati- » bus cliam Socielati Jesu revocamus, cassamus... » (Bulle du 12 sept. 1628.)
(2) Séance du 23 février 163 1.
(3) Eponge pour effacer les calomnies imposées aux livres de V Apologie du Saint-Siège et de la Modeste et courte discussion de quelques propositions du docteur Kellison. (Le docteur Kellison avait fait un traité de \'à Hiérarchie ecclésiastique, tout en faveur de Tévêque de Chalcédoine). Le Spongia fut suivi d'un autre livre intitulé : Apologétique de VEglise a/i^Z/ca/ic. Ces deux ouvrages portaient le nom d'Herman Loëmelius,
fit à ce libelle une vigoureuse réplique (i), et bientôt après parurent les ouvrages connus sous le nom de Petrus Aiireliiis (2), malheureusement plus funestes qu'utiles à la cause qu'ils avaient la prétention de servir.
L'écrivain, passionné et haineux, dépassa le but par ses violences. Il accabla l'ordre entier des Jésuites des traits les plus méchants et les plus injustes, et, sous couleur de maintenir les prérogatives de l'Épiscopat^ il exalta tellement sa puissance, que le Pontife de Rome ne pouvait plus avoir dans ses conclusions qu'une autorité diminuée etamoindrie(3). On n'eut pas lieu d'en être surpris, quand on sut que cet écrivain qui se dérobait opiniâtrement sous le voile de l'anonyme n'était autre que Duvergier de Hauranne, le trop célèbre abbé de Saint-Cyran. Il entrait, en effet, dans les plans du second patron du jansénisme, ainsi que nous l'avons observé déjà, de flatter le plus possible les Evèques, pour faciliter les voies à la secte. Il y réussit au-delà même de ce qu'il pouvait espérer. Les Evèques donnèrent pleine-
d'Anvers, licencié en théologie, chanoine théologal de Saint-Omer. En réalité ils étaient de Jean Floïd, jésuite, professeur de théologie à Saint- Omer, auteur de V Apologie du Saint-Siège, qu'il avait signée du nom de Daniel 0/ Jesu.
(i) Il publia la Défense de la hiérarchie ecclésiaslique et de la censure de la Faculté de théologie de Paris contre V Eponge d'Herman Loëmelius. Ce livre fut imprimé à Paris, en 1632.
(2) Pétri Aurelii theologi opéra. — C'est une série d'écrits dont on forma, sous ce titre, un gros volume in-f°.
(3) (( Ecrit d'un style véhément, Aurelius se répand trop en injures, en » reproches, non seulement contre l'auteur de V Eponge, mais contre » ceux de son ordre. Il traite rarement les matières à fond et n'est pas » toujours exact dans ses décisions. » Ainsi le juge (t. P"", p. =573) l'auteur de V Histoire ecclésiaslique du XVII^ siècle, qui n'est pas suspect. Sainte- Beuve, dans son Port-Royal (t. I'^'", p. 368), porte sur le fond doctrinal de ce livre une appréciation des plus judicieuses et qui en révèle les tendances fort peu orthodoxes.
ment dans son jeu. Trompés par l'anonymat, ils firent au Peints Aureiius les honneurs d'une solennelle approbation, et ils votèrent à plusieurs reprises des remerciements et des éloges à son auteur (i).
Ils commirent là une faute énorme. Quand on a le droit pour soi, c'est s'exposer à le perdre que de ne pas savoir se retrancher dans ses limites ; et rien n'est préjudiciable aux meilleures causes comme de les défendre avec excès. Comment les prélats de France ne virent-ils pas que d'accueillir avec autant d'enthousiasme les écrits d'Aiirclius^ c'était faire aux réguliers de tous les ordres la partie belle ?
Ceux-ci n'auraient, en effet, qu'à se prévaloir de cet enthousiasme pour déplacer le droit de leur côté, sinon absolument, du moins dans une bonne mesure, et, quelque répréhensible qu'ils eussent été dans le principe, Rome ne pouvait plus les condamner maintenant, de peur de paraître approuver du même coup les opinions risquées et les fâcheuses tendances que révélaient les écrits du défenseur anonyme des prérogatives épiscopales. On le voit, la question, si simple au début, était désormais embrouillée à plaisir. Rome n'estima pas qu'il fût opportun pour elle de se prononcer et, jusqu'à ce que les esprits, de part et d'autre, fussent devenus plus calmes, elle décida de rester neutre. Les réguliers, malheureusement, ne manquaient pas d'in-
(i) En 163 T, Aurellus fut imprimé aux dépens du clergé. L'Assemblée de 1641 décida qu'il en serait fait une nouvelle édition in-folio et en beaux caractères par Vitré, son imprimeur, et « qu'on en enverroit deux exemplaires à chacun des archevesques et évesques du Roïaume, un à chacun des députés du second ordre, et une cinquantaine aux personnes de lettres. » (V. les procès-verbaux des Assemblées, t. III). En 1645, on en ordonna encore une troisième édition, et un prélat provençal, l'évèque de Grasse, Godeau, fut chargé par le clergé de France de faire l'éloge d'Awreliiis et de son écrivain inconnu.
terpréter en leur faveur cette attitude, et les contestations allèrent leur train,
Ce fut alors que l'assemblée générale de 1645 renouvela d'une façon plus expresse et plus solennelle toutes les déclarations et prescriptions qu'avaient publiées les Assemblées précédentes et enjoignit à tous les religieux du royaume de rentrer dans le droit commun (i).
Telle était la situation en France, lorsque les réguliers du diocèse de Sens commencèrent à avoir des démêlés avec leur Archevêque.
M. de Gondrin, rentré de Paris, avait signifié aussitôt à tous les religieux établis sur son territoire qu'ils eussent à se conformer aux prescriptions de la dernière assemblée générale, pour tous les cas où l'approbation de l'ordinaire avait été reconnue par elle indispensable ; et, en ce qui concernait le sacrement de pénitence, notamment, il leur fit
(i) Voici la somme des règlements qu'elle édicta : les Réguliers devaient se nantir d'une approbation de l'ordinaire, pour entendre les confessions des fidèles, absoudre des cas réservés à l'évêque, ou des cas d'irrégularité et prêcher môme dans leurs propres églises. Ils ne pouvaient sans cette approbation exposer le Saint-Sacrement, ni reliques, ni aucune statue nouvelle de saint. Cette approbation leur était nécessaire pour ériger dans leurs chapelles de pieuses associations ou confréries. L'Assemblée reconnaissait aux évoques le droit de visite dans les églises des religieux et dans les monastères de femmes, celui d'examiner leurs novices avant leur profession, de présider à l'élection de leur supérieure, etc., etc. Elle confirma d'autres ordonnances anciennes, relatives à la confession et à la communion pascales et à la messe paroissiale, à laquelle tous les fidèles étaient tenus d'assister, de trois dimanches l'un, sous peine de censures ecclésiastiques (art. 1 1 1). Elle restreignit aussi, par la même occasion, les privilèges des chapitres. Elle leur refusa le droit de faire des mandements, de publier de nouveaux offices^ etc., etc. (V. la déclaration de l'Assemblée générale du clergé de France sur ce qui est à observer, sous la conduite de Nosseigneurs les Evêques, par les Réguliers et autres exempts. — Mémoires du clergé de France, t. VI, p. 123 et suiv.)
défense d'entendre, pendant la quinzaine de Pâques, les confessions des fidèles, si les pénitents ne se présentaient à eux munis d'un billet attestant qu'ils avaient obtenu l'autorisation de leur curé (i). Tous les réguliers se soumirent, paraît-il, à cette ordonnance. Les jésuites seuls se récrièrent; mais, après une opposition qui dura peu, ils se résignèrent à faire ce qu'avaient fait les autres : ils se rendirent. C'était en 1649. L'année suivante, la quinzaine de Pâques approchant, l'Archevêque de Sens rappela à toutes les communautés religieuses de son diocèse les règlements qu'elles
(i) Cette condition peut nous paraître aujourd'hui bien rigoureuse. La pratique en était cependant générale en France, à cette époque. Il suffit pour s'en convaincre de lire les procès-verbaux des assemblées du clergéJV. en part, le tome III, pièces justif., p. 3)). On s'en tenait alors à la lettre de ce fameux décret du concile de Latran : <( Omnis utriusque » sexus fidelis, postquam ad annos discretionis pervenerit, omnia sua » solus peccata saltem semel in anno fideliter conûieaiur proprio sacer- » doti... Si quis autem alieno sacerdoti voluerit, de justa causa, sua » confiteri peccata, licentiam prius postulet et obtineat à proprio sacer- » dote cum aliter ipse illum non possit absolvere vel ligare. (Concil. Later. IV, cap. Omnis ulriusque sexus, 12, de Pœnitentia). Et l'on n'entendait pas différemment ces autres paroles du concile de Trente : « Episcopi, distincto populo in certas propriasque parochias, unicuique » suum perpetuum peculiaremque parochum assignent, a qiio solo sacra- » menla licite percipiant. » (Conc. trid. sess. XXIII, 13). A Rome, on interprétait d'une façon plus large, il est vrai, et bien plus favorablement à la liberté de chacun, ces passages des deux Conciles. Dans le proprio sacerdoti du décret de Latran, il était permis de voir tout prêtre approuvé. Ainsi l'avaient résolu plusieurs décisions des Souverains-Pontifes, avant et après le concile de Trente ; et saint Liguori devait donner un jour sur ce point la vraie doctrine de l'Eglise : « Fidèles libère se possunt » confiteri cuicumque confessario approbato et hoc etiam tempore » paschali, et invito parocho. Proprio sacerdoti intelligendum, omni » sacerdoti qui ab ordinario est approbatus, et hoc, saltem ex prassenti » universali consuetudine^ hodie certum est, quidquid antiqui aliter dixe- » rint. )) (S. Lig. Tract, de Pœnit.) Mais en France on devait garder longtemps l'interprétation rigoureuse du décret de Latran, et la mainte-
avaient déjà acceptés. Cette fois, les jésuites, dont le personnel avait été renouvelé en grande partie depuis un an, déclarèrent que ceux qui les avaient précédés avaient été blâmés par leurs supérieurs, pour leur trop grande condescendance ; qu'il ne leur était pas loisible de faire table rase des exemptions dont la Compagnie avait le privilège; que, les pouvoirs qu'ils avaient reçus directement du Saint-Siège^ ils n'avaient pas à les demander à leur Archevêque et conséquemment que, malgré tout le respect qu'ils avaient pour sa personne, ils étaient dans l'impossibilité de lui
nir, au moins comme principe, même quand elle serait devenue absolument inapplicable. C'est ainsi que dans la première moitié de ce siècle, nos évoques croyaient devoir mentionner encore dans leurs mandements la permission de se confesser à d'autres qu'au curé. En tout cas, la coutume universelle sur laquelle devaii s'appuyer plus tard saint Liguori était loin d'avoir prévalu en i6)0. Aux yeux des Evoques, l'autorisation du curé, pour la confession annuelle hors de la paroisse, n'était qu'une pure form.alité sans doute. Les curés devaient accorder sans difficulté toute permission qui leur serait demandée à cet égard ; mais cette formalité;, ils l'estimaient nécessaire, et ils y tenaient, parce qu'elle était la reconnaissance d'un droit. Elle faisait corps avec tous les autres règlements qu'ils avaient établis en vue de préserver la vie paroissiale des atteintes dont les empiétements progressifs des religieux la menaçaient. Est-ce que ces mêmes religieux n'en étaient pas venus à écrire et à soutenir des propositions du genre de celle-ci, savoir : « que personne n'était » tenu en conscience à assister aux offices de sa paroisse ni à y entendre » la messe paroissiale ou la parole de Dieu ?... » « Nullus in foro cons- » cientiae parochiœ suae interesse tenetur, nec ad annuam confessionem, » nec ad missas parochiales, nec ad audiendum verbum Dei, divinam » legem, fidei rudimenta morumque doctrinam quœ ibi in catechesibus » annuntiatur et docetur. Talem legem nec episcopi, nec concilia » nationum sancire possunt. » (Art. jy et 78 des propositions des Réguliers d'Angers censurées par l'assemblée générale du clergé (16^6). V. les procès-verbaux, t. IV.) Ces opinions des Réguliers devaient être soumises, trois ans plus tard, au jugement du Souverain-Pontife. Or, Alexandre VII, tout en reconnaissant qu'en elles-mêmes ces opinions étaient erronées et téméraires, déclara que, vu les privilèges apostoliques
obéir (i). M. de Gondrin, très résolu à ne point céder, réitéra ses ordres jusqu'à trois fois. Il y perdit son temps et sa peine, si bien que, à bout de patience, il interdit la confession aux jésuites. Ceux-ci, ne se tenant pas pour battus, firent appel au Saint-Siège par-devant le lieutenant général, et, en attendant la réponse de Rome, ils continuèrent à confesser comme auparavant (2).
L'Archevêque de Sens eût-il eu tous les torts du monde dans cette question, il était un point certain cependant et que les jésuites ne pouvaient nier : c'était que, l'approbation de leur ordinaire cessant, il ne leur était plus permis d'administrer le sacrement de pénitence. Qu'ils en appelassent à Rome pour une interdiction qu'ils croyaient mal fondée et arbitraire: rien de plus juste. Les Èvêques, en effet, ne sau-
qu'elles supposaient, elles ne méritaient aucune censure. « Inquisitio » Romana, probante Pontifice, respondit hanc propositionem^ quoad » primam et secundam partem simpliciter acceptas, esse quidem erro- )) neam et temerariam, sed suppositis privilegiis apostolicis nullam mereri » censuram. » (V. Manualc juris can. Auch. Lequeux, t. II, p. 200.) Les évêques de France n'en étaient que plus décidés à combattre ces privilèges, dont la conséquence forcée était d'entraîner un peu partout une diminution de la vie paroissiale. Ils ont eu tort depuis contre la coutume. Le courant contre lequel ils résistaient était plus fort qu'eux : il les a emportés avec leurs ordonnances. On ne peut nier toutefois que l'extrême facilité laissée aux fidèles sous ce rapport n'ait engendré de véritables abus. Beaucoup de chrétiens, dans les classes élevées surtout, ne connaissent presque plus le chemin de leur paroisse. La mode est intervenue pour faire des chapelles le rendez-vous d'un monde choisi, tandis que la paroisse est abandonnée, pour ainsi dire, aux petites gens. En quoi la religion a-t-elle bénéficié de cette scission ? Nous posons la question sans la résoudre. A ne juger les actes des Evèques de l'ancienne France que par nos idées, on peut les trouver sévères ; mais si l'on considère le but qu'ils voulaient atteindre, franchement, qui donc ne reconnaîtra que leur sévérité avait du bon ?
( ij V. procès-verbaux des assemblées du clergé, t. III, p. 197.
(2) Ibidem,
raient être omnipotents sans contrôle, et le chef de l'Eglise a mission pour réprimer les écarts de leur autorité, s'il leur arrivait de trop oublier qu'ils sont pères avant d'être pontifes.
Mais, jusqu'à la sentence du tribunal suprême, auquel ils s'en étaient remis, les jésuites de Sens n'avaient qu'une chose à faire : se soumettre. Ils n'eussent perdu à obéir aucun prestige, et leur cause n'en fût pas devenue pour cela plus mauvaise.
La passion, en vérité, est une bien dangereuse conseillère. Les jésuites se mirent à dos tout le clergé du royaume. Rome, en face de cette surexcitation des esprits, n'osa pas absolument les soutenir ; et comme elle trouvait à reprendre, d'autre part, dans les exigences de M. de Gondrin, elle se tut. Pendant ce temps, ce dernier voyait s'accroître les difficultés dans son diocèse. Les pères capucins avaient fait leur petite révolution, à l'imitation des jésuites, et comme eux, punis et interdits par leur Archevêque^ ils s'étaient adressés au Pape.
Les choses en étaient encore là, en 1654, au moment où Bosquet s'occupait à hâter de son mieux auprès d'Innocent X la solution de la grande querelle janséniste.
Il fut prié d'intervenir dans cette affaire. De Marca lui écrivait à ce sujet :
« ... Ce seroitune action digne de vostre piété de procurer le repos de la France, en prenant l'occasion de l'appel des capucins contre M. de Sens, par le moyen d'un règlement général que Sa Sainteté pourroit faire par un bref. Il y a quatre chefs qui sont disputez: T la limitation des approbations ; 2° les confessions de la quinzaine de Pasques ; 3° les confessions des malades qui doivent recevoir le viatique ; 4" les cas réservez.
» Pour le premier cas, c'est le plus important de tous
» parce que, le temps estant expiré, on n'est pas en peine » de disputer, si Ton peut révoquer l'approbation. Elle est )) finie. C'est au régulier de se pourvoir par devant l'évesque. » L'usage de ces limitations est dans Rome, en Italie, en » Espagne. 11 est confirmé par les déclarations des congré- » gâtions et par brefs. Barbosa en rapporte deux pour quel- » ques églises d'Espagne.
» Il faudroit déclarer que les Evesques, chacun dans son » diocèse, en donnant les approbations, tant aux séculiers » qu'aux réguliers, peuvent les restreindre à certains temps, » à certains lieux, à certaines personnes et à certaines » matières, suivant qu'ils jugeront à propos pour la bonne » conduite de leurs diocèses : que les absolutions soient » nulles^ si elles sont données par les approuvez, soit sécu- )) liers ou réguliers, au préjudice des restrictions et limita- » tions ; que, le temps de l'approbation estant expiré, ils ne » peuvent absoudre valablement sans avoir receu une appro- » bation nouvelle de l'évesque au diocèse duquel ils con- » fessent (i).
» Pour les confessions de Pasques l'on ne doit point révo- » quer en doute que celles qui se font aux réguliers ne soient » valables. Néantmoins la police désireroit qu'ils rendissent )) leurs devoirs aux curés. On pourroit en ce sens ordon-
(i) De Marca se laissait ici entraîner bien loin, ce nous semble. L'Eglise ne fut ni ne voulut jamais être aussi sévère dans la pratique. Quand un prêtre passe publiquement pour avoir un titre réel, canonique et valide, de quelque vice occulte que soit infecté ce titre, fût-il entaché de simonie, elle supplée toujours la juridiction qui manque au confesseur. Sur ce point tous les docteurs sont d'accord. Ils enseignent unanimement qu'un litre coloré, joint à une erreur générale, confère la juridiction à celui qui le possède, soit que celui-ci connaisse, soit qu'il ignore la nullité de ce titre. Et la raison qu'ils en donnent, c'est que l'Eglise, voulant procurer avant tout les moyens de salut aux fidèles, a égard à la bonne foi des pénitents.
» ner aux paroissiens, attendu qu'ils sont obligés en ce » temps à recevoir la communion dans la paroisse, de deman- » der à TEvesque, à ses vicaires ou au curé la licence de se » confesser ailleurs, laquelle leur sera tout incontinent accor- » dée. Et la communion leur sera distribuée dans la paroisse » en rapportant un billet du confesseur qui leur a donné » l'absolution. Ce qui servira aussi pour sçavoir ceux qui » n'ont pas satisfait a leurs devoirs en ce temps-là, afin de » procéder contre eux par censures suivant les conciles.
» 3° Les malades peuvent se confesser valablement sans » avoir licence du curé. Néantmoins, comme il doit admi- » nistrer le viatique, il est juste qu'il soit averti de la dispo- )) sition de son paroissien. Pour cet effect, il faudroit )) ordonner que le malade ou ses domestiques donneront » avis au curé de son indisposition, et que, pour se préparer à » recevoir le viatique, il veut se confesser à un tel. Et le » confesseur ensuite sera tenu de signer un billet qui certi- » fiera au curé qu'un tel s'est confessé à lui et se trouve en » estât de recevoir le viatique (i). On doit déclarer, suivant » diverses déclarations de la congrégation, mesm:; celle de n 1628, que les réguliers ne peuvent absoudre des cas réser- » vez à l'évesque, en vertu des privilèges, soit qu'ils leur » aient esté accordez avant ou après le concile de Trente, » et que les absolutions qu'ils donnent au préjudice de cette » réservation sont nulles, excepta mords articula.
Ces quatre points n'étaient pas les seuls en litige : « Il y » a encore, continuait de Marca, une autre dispute touchant » les prédications, particulièrement avec les capucins, qui ne » veulent pas souffrir d'estre examinés par les Evesques. Il
(i) L'assemblée générale de 16)^ devait exprimer le vœu que la confession des infirmes fût entendue par le curé de la paroisse (V. t. IV des procès-verbaux).
» faudroit faire régler cela et les autres difficultés dont vous » aurez mémoire.
» 11 est arrivé, le dimanche de Quasimodo qui est le jour » auquel les prédicateurs du caresme prennent leur congé, » que le cure de Saint-Paul interrompit le P. Lingende en h faisant chanter vespres par tout son clergé. Ce qui causa » un scandale très-grand dans l'église, plusieurs criant qu'il » falloit chasser le curé, et les autres qu'il falloit piller les » jésuites. M. d'Orgeval, l'un des marguillers, empescha le » désordre qui eût esté fatal au curé. Le P. Lingende se » retira, exhortant le peuple à se contenir dans la modestie. » M. l'évesque d'Autun, qui estoit présent au sermon, nous » dit qu'il ii\woii pas encore oui louer Dieu si hautement.
» L'occasion de la noise fut prise de ce que le mardi de la » sepmaine saincte le P. Lingende dit en son sermon que, » comme les malades pour guérir de la maladie recherchoient » les meilleurs médecins, ils dévoient aussi avoir recours aux » confesseurs les plus entendus, etc., etc.
» Le curé prescha le lendemain à son heure et dit que ces » clioses avoient esté dites avec exaggération ou par mé- » garde, en louant néantmoins la personne du prédicateur, » et soutint que l'on devoit à cette extrémité se confesser à » son curé ou lui demander la licence de se confesser à un » autre. Le dimanche de Quasimodo, comme le P. Lingende )) estoit près de l'autel pour prendre la bénédiction du curé, » celui-ci lui dit qu'il ne parlât point de cette doctrine. Le » prédicateur répondit que tout ce qu'il diroit en son sermon » seroit orthodoxe.
» Il s'en alla ensuite prescher durant une heure et davan- » tage et dit enfin que de deux cens il y en avoit à peine deux » qui fussent bien informez comment il faut ressusciter avec » J.-C, adjoutant qu'il disoit cela sans exaggération ou )) mégarde, n'ayant accoustumé de faire cette faute, lorsqu'il
•) s'agit du salut, non plus en ce qu'il avançoit maintenant ') qu'en ce qu'il avoit dit les jours précédents.
» Le curé, sans atendre qu'il enseigneroit quelque nou- ') velle doctrine sur la matière controversée entre eux, fit ) signe pour faire chanter les vespres. D'où vous pourrez ') recueillir la nécessité qu'il y a de faire un règlement comme ') je vous l'ay proposé.
» Les curés de Paris se sont assemblez, ont fait informer ) contre le P. Lingende par l'official et ensuite sont venus au ) nombre de 5, députez par les autres, dans l'Assemblée
que nous tenions aux Augustins pour demander la protec- ') tion du clergé, afin d empescher que le curé de St-Paul ne ') fût point opprimé sans estre ouï, et que l'on laissât l'affaire ) à la juridiction ecclésiastique. »
» Ce que j'ay rapporté ci-dessus est le sens de la plainte » que fit le curé de St-Paul.
» On nomma MM. d'Embrun et de St-Malo pour parler » de cela au Roy, à la Reyne et à S. E. et à MM. le chancelier » et le garde des sceaux.
» Cependant MM. lesmarguillers ont porté leurs plaintes au » Roy contre le curé. La chose examinée au conseil où estoient » leurs Majestés, on trouva bon que le lieutenant civil informât » de la sédition, et que M. le Chancelier feroit recognoistre » au curé de St-Paul en particulier qu'il avoit eu tort d'inter- )) rompre le prédicateur, qui n'avoit pu prendre son congé » suivant lacoustume, C'est pourquoi S. M. jugeoit à propos » que le P. Lingende preschat le dimanche suivant. Le curé » témoigna d'estre surpris qu'il eut esté condamné sans avoir 0 esté ouï et dit qu'il avoit déclaré au peuple qu'il prescheroit » tous les dimanches de ce mois. Et sur ce que M. le » chanc3lier lui répartit que le procédé du Roy n'estoit pas )) une condamnation, mais un moyen de rétablir la paix et
» qu'il pouvoit donner lieu au P. Lingende pour un jour, » puisque S. M. le désiroit, il répondit fièrement qu'il ne » répondoit de la seureté de la personne du P. Lingende.
» Cet esprit de sédition est le reste de ce qui avait esté » enseigné à quelques curés. On dit que le P. Lingende a » déclaré qu'il ne prenoit aucune part en l'affaire, qu'il » avoit achevé son caresme et ne se soucioit point de » prescher au-delà de son temps, qu'il estoit las de parler et )) cherchoit les occasions de repos. C'est Testât présent de » l'affaire. Je ne sçai point si elle aura suite (i). »
L'intervention de Bosquet dans cette question des réguliers fut malheureusement loin d'être aussi heureuse que dans l'affaire du jansénisme. Le Pape n'était certes pas satisfait des religieux ; mais il était également mécontent du clergé de France, dont l'adhésion solennelle, en plusieurs de ses assemblées, aux opinions d'Aurelius, constituait à ses yeux une grave injure pour l'autorité pontificale. Nous avons dit ailleurs, on s'en souvient, les raisons qui le déterminèrent alors à rester neutre (2).
Contre le parti-pris absolu d'Innocent X d'attendre, pour se prononcer, que religieux et Evèques fussent revenus, chacun de leur côté, aune plus juste appréciation des choses, il fut impossible à Bosquet de rien obtenir.
(i) De Marca annonce en outre à Bosquet que, pour remédier à la fureur des duels qui sévissait parmi les gentilshommes, lui et ses collègues se sont occupés, sur la demande du Roi, à dresser une ordonnance en vue de joindre à la juridiction séculière tout ce qui pouvait dépendre de la juridiction ecclésiastique en cette matière. — De Paris, 17 avril i6)4. Mss. fr., fonds Baluze, n° 121, fol. 19-21. — Autographe. Cette lettre est signée : De Marca^ archevesque de Toulouse, qui vous rend grâces des so'.ns que vous ave^ pris pour oster la lettre de nommé. En post-scriptum : Le Père Annal fut déclaré hier confesseur ordinaire du Roy.
(2) V. ci-dessus, à la page 467.
(( Pour l'affaire des réguliers, écrivait-il dans sa lettre du » 22 juin à de Marca, je ne crois pas qu'on puisse avancer » beaucoup, le Pape s'en étant expliqué assez clairement à » moy, qiioyque d'ailleurs il ne soit pas fort favorable aux » réguliers. Néanmoins, ayant reçu les ordres de Messei- » gneurs, je les exécuterai avec ponctualité (i).
Après avoir vainement attendu à Montpellier l'Archevêque de Sens et l'Evèque de Comminges, Bosquet, ainsi qu'il l'annonçait à Mazarin dans sa lettre du 3 mars 1655, était retourné à Lodève ; mais il n'y était resté que fort peu : le temps d'expédier les affaires urgentes, de conférer probablement les ordres à de jeunes clercs (2), et de pourvoir d'une façon
(i) Lettre du 22 juin déjà citée, au chap. XIV, p. 319.
(2) Le registre des ordinations du fonds de Tévêché de Lodève, malheureusement incomplet, ne nous a point permis de vérifier l'exactitude de cette assertion, qui reste à Tétat d'hypothèse probable, mais d'hypothèse. Les dernières ordinations attribuées à Bosquet portent, sur le registre, la date du 12 février 16) 5. Ce jour-là même il ne conféra guère que la tonsure cléricale à quelques sujets. Voici d'ailleurs le texte que nous avons relevé : « Die décima quarta mensis februarii » anni 16^), Illustriss. et Rev. D. episcopus, in oratorio religiosarum » sanctae Ursulse Lodovae clericalem tonsuram contulit nobili Gabrieli » de Clermont du Bosc, filio legitimo et naturali D. Gaspard! de » Clermont, vice comitis du Bosc, et X... de Roquefeuil^ conjugum. » Eodem die et loco..., clericalem tonsuram contulit Joani Petro » Doursène, filio leg. et nat. Pétri et Joannae Aubonine, conjugum. )) Eodem die 14 februarii, clericalem tonsuram in loco supra dicto )) Joani Jacobo Vieules^, filio nat. et leg. Jacobi et Ludovicae Ambilote » conjugum, Lodovœ. Item Amantio Pailhou, filio nat. et leg. Fulcranni » Magdalenae Valoque conjugum, Lodovœ. » (Arch. dép. Fonds de l'évêché de Lodève, série G.) Le malheur est que la plupart des listes d'ordinands de cette époque n'ont été dressées que sur des feuilles détachées. Le temps a pu ainsi en disperser quelques-unes. Celle précisément qui pouvait nous renseigner est absente ; mais il n'est pas déraisonnable de croire que Bosquet, avant de partir pour Paris, son absence surtout ne devant pas durer moins d'une annéc^ fit à Lodève des ordinations proprement dites.
convenable à l'administration de son Eglise pendant toute la durée de l'Assemblée générale, à laquelle ses collègues du Languedoc, il en était prévenu, allaient lui faire l'honneur de l'envoyer comme député. Puis il avait dit adieu à ses prêtres ne se doutant point qu'il lui faudrait céder bientôt à un autre le soin de les diriger et de les conduire. A trois ou quatre mois de là, en effet, Bosquet, que sa capacité et ses mérites désignaient depuis longtemps pour un plus grand siège, était placé à la tète de l'illustre Eglise de Montpellier, une des importantes et des plus en vue dans le royaume, pour l'éclat dont l'entouraient les lettres, les sciencesetles arts, qui avaient grandi sous sa tutelle et sous la protection de ses Pontifes. Il dut arriver à Paris dans les premiers jours du mois d'avril.
Mazarin l'attendait avec impatience, désireux qu'il était de tenir de sa propre bouche des détails complémentaires concernant la double mission diplomatique et religieuse qu'il lui avait confiée auprès du Pape. D'ailleurs, les agissements du jansénisme inquiétaient sérieusement le cardinal-ministre : et, comme si ce n'était pas assez des ennuis qui lui arrivaient de cette source, tandis que la paix du pays était menacée par l'hérésie grandissante, la question des réguliers était venue malheureusement grossir le conflit et accentuer au sein du clergé des divisions que la religion et l'Etat étaient également intéressés à apaiser au plus vite.
Quant à la neutralité observée au Quirinal, elle n'était pas de nature, on le conçoit, à diminuer ses appréhensions.
Que les Evèques de France, en combattant certaines immunités des religieux, n'eussent point su se garder absolument de tout excès, n'y ayant pas de réaction au monde qui n'en entraînât à sa suite ; que, parmi ceux qui réclamaient avec le plus de force pour l'intégrité des droits épiscopaux, se rencontrassent précisément les moins obéissants, les moins soumis à l'autorité du Saint-Siège, et que Rome, trouvant
matière en cela à des rapprochements piquants, se crût en droit maintenant de sanctionner par son silence la loi du talion que les événements s'étaient chargés d'appliquer à quelques Evoques, Mazarin se voyait bien obligé d'en convenir. Mais il se disait aussi que, dans cette grave et capitale question de la juridiction ecclésiastique, il ne s'agissait pas seulement d'intérêts particuliers, encore moins d'un fait exclusivement personnel à M. de Gondrin. L'Archevêque de Sens s'était plaint des jésuites et des capucins de son diocèse, comme l'Evêque de Limoges, comme tant d'autres, s'étaient plaints à la dernière assemblée de religieux établis sur leur territoire (i); et certaine publication (2), œuvre d'un père récollet qui n'avait pas réussi à se dérober sous le voile de l'anonyme, et que l'assemblée avait censurée, ne révélait que trop contre quelles fâcheuses tendances l'autorité épiscopale avait maintenant à se défendre.
Et ces tendances étaient générales. Elles se manifestaient un peu partout. Tout récemment, en Angleterre, est-ce qu'on n'avait pas vu les réguliers multiplier les instances auprès de Sa Sainteté, pour qu'elle n'établît point d'Evêque en ce pays-là, alors que le clergé séculier en demandait un à cor et à
(i) L'Évêque de Limoges avait eu des démêlés avec dom Roger, Feuillant, et son successeur, dom Gabriel de St-Joseph, au sujet des limitations qu'il avait entendu apporter, en vertu de ses droits épiscopaux, à l'usage qu'ils faisaient de la prédication et de la confession des fidèles (V. t. III des procès-verbaux du cleigé, p. 60)).
(2) C'était le livre intitulé : Privilégia regularium quibus aperte demonslratur regulares ab omni ordinarionim poteslale exemptas esse nec non in ulraque hierarchia jurisdictionis et ordinis locum habere. Le Fr. Bruno, récollet, fut convaincu de l'avoir écrit, et l'assemblée de 1650 avait ordonné que défense fût faite à lui et à ceux de son ordre de prêcher et de confesser en n'importe quel diocèse, jusqu'à ce qu'ils eussent réprouvé sa conduite (t. III des procès-verbaux, p. 608). Afin de mettre en saillie une fois de plus l'unanimité de l'épiscopat touchant la nécessité de l'autorisation préalable de l'ordinaire pour la prédication et la
cris(i) ! Dans le royaume^ le mal empirait. L'esprit d'opposition est contagieux. Les cordeliers de Thouars et de Poitiers, les jacobins de Grasse, les minimes de Dun-le-Roy, les augustins de Tarascon, les réguliers mendiants d'Angers (carmes, jacobins, augustins, cordeliers et récollets), s'insurgeaient contre les restrictions que les évéques entendaient apporter à leurs privilèges (2).
Un tel état de choses ne pouvait évidemment se prolonger ; une solution prompte s'imposait, commandée par la religion et le bon sens.
Cette solution, Mazarin, en homme sage, et pour éviter des complications malheureuses, voulait qu'on l'eût trouvée avant la tenue de la prochaine assemblée générale, dont la convocation, fixée d'abord au 25 mai, devait être renvoyée au 25 août, et plus tard encore au 25 octobre (3).
confession, notons que, cette même assemblée ayant établi un règlement sur ces deux points, quantité d'Evêques écrivirent de leurs diocèses pour y souscrire. C'étaient Messeigneurs de Rouen, de Seez, de Poitiers, de Boulogne, de Grasse, de Sens, d'Arles, de Lombez, d'Oléron, de Dax, de Digne, de Rayonne, de Tréguier, de Tarbes, de Castres, de Soissons, de Péiigueux, de St-Flour, d'Orange et de Chalon (t. III, p. 604 et seq.).
(i) V. au tome IV des procès-verbaux.
. (2) Ibidem.
(3) L'assemblée générale de 16^=; avait été convoquée comme à l'ordinaire pour le 2) mai. On la différa au 2^ août et plus tard encore au 2^ octobre. Ce qui occasionna ces remises, ce fut la difficulté qu'on eut de réunir les deux assemblées et diocésaine et provinciale de Paris, par suite de l'absence du cardinal de Retz, alors exilé du royaume. De Rome, où il était, le cardinal avait continué à exercer toute juridiction dans son diocèse, par les grands vicaires qu'il avait nommés. Le Roi, cependant, affectant de le considérer comme déchu de son siège, avait retiré à ceux-ci son agrément pour le réserver uniquement aux vicaires généraux du chapitre; de là, un conflit qui ne pouvait qu'être fort préjudiciable aux intérêts de l'Eglise de Paris. On s'entendit enfin : les Evêques, estimant qu'ils étaient tous solidaires et que la juridiction de l'un d'entre eux ne
On avait donc quelque temps encore devant soi, pour travailler à l'apaisement des esprits ; mais il fallait qu'on se mît à l'œuvre au plus vite.
Mazarin attendait tout de la médiation de Bosquet. Cette médiation, à laquelle avaient consenti les opposants du jansénisme, et que Rome avait si expressément ratifiée, les religieux ne pouvaient moins faire que de l'accepter pour leur propre compte. L'on n'ignorait pas qu'il était lié d'amitié avec plusieurs d'entre eux, et que, à Lodève, il avait entretenu avec les communautés régulières, établies dans son ressort, des relations assez cordiales, pour que son autorité et ses droits, intégralement affirmés et maintenus cependant, n'y fussent pas l'objet de contestations regrettables (i
pouvait être attaquée sans que celle de tous fût atteinte, firent des remontrances au Roi ; ilsTobligèrent à respecter le caractère de l'Evêque, même dans un prélat conspirateur, et à lui laisser la liberté d'agir de loin dans son diocèse, par l'intermédiaire de ceux qu'il avait eu le droit de choisir pour être les interprètes de ses commandements (V. la collection des procès-verbaux du clergé, vol. des tables, c. 221).
(i) (( Nous avons grand sujet de nous louer de l'illustre et tout chari- » table Monseigneur François de Bosquet, disent les récollets de » Lodève dans leurs mémoires, non-seulement pour nous avoir aimés » tendrement et grandement protégés durant le temps qu'il a exercé la » charge d'Evesque en ce diocèse, voire même pour nous y avoir » toujours employés tant aux missions et aux visites de son diocèse qu'en » toute autre belle manière ; arrivant enên que son siège épiscopal de » Lodèveaesté changé encelui de Montpellier, et s'y souvenant des bons » et charitables services que naguère il avait reçu des récollets, il eut la » bonté de nous admettre et establir pour un toujours audit Montpellier )) l'an 1663, et le vingt-septième jour de décembre, ainsi qu'il se voit » amplement énoncé dans les archives de notre susdit couvent. Laquelle » grâce, aussi bien que les aumosnes exhibées par luy, tant en l'une » qu'en l'autre ville, doivent nous porter à n'oublier jamais un tel bien- » faiteur en nos prières et saints sacrifices, pour que Dieu lui serve de » fidèle récompense. » ( Archives départementales. Fonds des récollets, fol. 113, recto.) — Bosquet devait tenir à honneur, durant son long épiscopat, de se montrer en toutes rencontres l'ami et le père de ses
Le tact sera toujours la plus grande force de ceux qui gouvernent. L'Evèquede Lodève en avait beaucoup : ce fut un de ses principaux mérites, et la cause la plus puissante peut-être de son influence et de ses succès.
Le biais qu'il fallait prendre pour mettre fin à la crise, et pacifier réguliers et séculiers, n'était pas facile à découvrir. Il paraissait certain toutefois que, si le cas de M. de Gondrin, le plus en vue des évêques plaignants, recevait une solution, il y aurait là un précédent dont sauraient tirer parti les autres prélats, et d'après lequel on pourrait établir, d'une manière générale, la vraie condition des réguliers dans le royaume. L'essentiel, pour le moment, était donc de mettre d'accord l'Archevêque de Sens et les religieux de son diocèse. Mais là, encore, que d'obstacles ! car, de part et d'autre, l'animosité qui les séparait n'avait pas sa source uniquement dans les démêlés auxquels les ordonnances de M. de Gondrin, en matière juridictionnelle, avaient donné lieu.
Implacables adversaires du jansénisme, les jésuites avaient mis à le combattre un zèle admirable. Leur action même dans ces luttes avait eu assez d'éclat pour que les jansénistes tournassent désormais contre eux toute leur colère. Arnauld et Pascal ne les avaient point épargnés. Déjà s'était formée la légende, reproduite depuis par tous les écrivains de la secte, que la condamnation de V A ugusti nus était due exclusivement, ou à peu près, aux intrigues de la Compagnie. Celle-ci avait
religieux. A Montpellier notamment, les récollets ne devaient pas être les seuls à ressentir les effets de sa bonté inépuisable. Les carmes, les augustins, les cordeliers, l'eurent aussi pour protecteur. Les dernières années de sa vie furent marquées par une correspondance des plus actives avec le P. Combefis, de l'ordre de saint Dominique, du couvent de la rue Saint- Honoré, de Paris. Cette correspondance, dont M. Germain a eu l'obligeance de nous communiquer quelques pièces recueillies par lui, révèle manifestement les qualités d'une âme d'élite;
habilement substitué à renseignement traditionnel de l'Eglise sur la grâce les théories de ses écoles. Dans son désir de les faire prévaloir, elle n'avait pas craint de calomnier l'évèque d'Ypres, ceux surtout qui soutenaient sa doctrine. Quant à Innocent X, en publiant la bulle Cum occasione^ il avait trahi tout simplement ses devoirs de Pontife. Livré aux jésuites, il s'était fait, par faiblesse ou par peur, on ne savait trop, l'instrument docile et aveu^rle d'une coterie.
Or, ces appréciations, d'une fantaisietrès risquée, comme on le voit, et dont nous retrouvons le fond dans plus d'un écrit janséniste du siècle suivant (i), étaient en circulation
( I ) Il est vraiment curieux de constater avec quelle persistance les écrivains jansénistes affectent de ne voir que des jésuites parmi ceux qui les contredisent. Les jésuites seuls sont cause de tout. Le jansénismiC n'a été imaginé que par eux. UAiigustinus renferme la doctrine catholique la plus pure, et les Papes et les Évoques qui l'ont condamné ont faussé cette doctrine pour mettre en sa place les opinions particulières des jésuites. Nous avons en mains un petit recueil d'éphémérides jansénistes, imprimé en 1733, et que nous devons à l'obligeante communication d'un de nosvénérables confrères du diocèse, M. l'abbé Brouillet, curé-doyen d'Olargues. C'est une œuvre de parti au premier chef, où se rencontrent quelques jugements qu'il nous a paru intéressant de relever. Nos lecteurs nous sauront gré peut-être de leur montrer ici comment les jansénistes ont écrit l'histoire : « 4 mai 1638. Mort de Jansénius, en odeur de sainteté. Il » est devenu bien connu par son livre sur la grâce contre le système des » jésuites. Ce livre ne fut imprimé qu'après sa mort. Il le soumit en mou- » rant au Saint-Siège ; bien entendu que le Pape ne le condamnera pas » sans l'avoir examiné, ou qu'il n'abandonnera pas la doctrine du. Saifit- » Siège. Ce saint évoque avoit lu trente fois les ouvrages de saint » Augustin sur la grâce... p. 6^. » — « 6 mars 1642. Le livre de Jansé- » nius ayant paru, les jésudes, dont la doctrine se trouvoit fort maltraitée » dans ce livre, pressent le Pape de le condamner. On lui dit qu'il renou- » velle les propositions condamnées par la bulle contre Baïus, p. 41.» — (( 14 mai 1643. Avènement de Louis XIV. Le zèle ignorant de ce » prince a causé de grands maux dans l'Eglise. Confessé par les jésuites, » il n a jamais connu la vérité tant sur la morale que sur la doctrine... Il a » régné 72 ans ; il est mort le 1''' septembre, comme il se préparait à lancer
déjà du temps de Bosquet, et il n'est point dit qu'elles n'entrassent pas un peu dans la pensée intime de M. de Gondrin. L3S Jésuites, en combattant un système qui lui était cher, et dont il passait, avec quelque apparence de raison, pour être un des protecteurs les plus chauds, ne s'étaient pas attiré précisément ses bonnes grâces. Plus tard, lorsqu'ils élevèrent des prétentions contre son autorité et refusèrent de souscrire à ses ordonnances^, l'indignation qu'il en ressentit s'accrut de toutes ses premières rancunes inavouées, et auxquelles il était trop heureux maintenant de donner une issue, en les couvrant d'un légitime prétexte. La lutte alors prit un
de nouveaux coups sur les défenseurs de la cause de Dieu, p. 70. » — ) II juillet 16^3. En conséquence des lettres patentes pour la bulle ) d'Jnnocent X contre les cinq propositions, le cardinal Mazarin, livré à ) la fortune, par conséquent à l iniquité et aux jésuites, assemble au Lou- ) vre vingt -huit Evoques qui reçoivent cette bulle purement, et pour mieux ) faire leur cour à la Société, envoyent un projet de mandement uniforme ) à tous les Evoques de France^ de peur que quelquunnc s'avisât de pouloir ) mettre la doctrine de F Eglise à couvert des prétentions des jésuites. Quel- ) ques évêques ne laissèrent pas de passer outre, p. 94. » — « 23 avril > 16^4. Bref de l'inquisition qui condamne les mandements de MM. de ) Sens et Cominges, qui avoient restreint le sens condamné des cinq ) propositions au sens calviniste, et avoient mis à couvert celui de la grâce efficace. Les jésuites en France avoient fait bien du tapage au sujet de CCS mandements et ils osent les faire condamner à Rome, quoique ces prélats n'eussent fait dans ces mandements que ce que le Pape Innocent X, vivant encore alors, avait fait verbalement. Preuve bien claire des funestes desseins de la Société, p. ^9. » — « 7 janvier 16^7. Mort d'Innocent X. C'est sous ce pape qu'a été agitée la dispute des cinq propositions attribuées à Jansénius ; c'est lui qui les a condamnées purement, sans vouloir distinguer leurs différents sens, ni assigner sur lequel de ces sens tomboit la condamnation. En cela il a été Vinstrunieni delà politique diabolique des Jésuites. Ce Pd^'çie étoit fort rempli de sa prétendue infaillibilité, qui l'a guidé dans toute cette affaire, p. 4^ ^ . » — « 7 avril 16) 7. Election d'Alexandre Vil à la place d'Inno- ) cent X. Ce Pape a été bien funeste à l'Eglise par la persécution qu'il a fomentée contre les gens de bien, au sujet du fait de Jansénius, et par
caractère si violent, on se ménagea si peu de partet d'autre, que les chances d'un accommodement parurent bien légères à ceux qui avaient entrepris de le tenter.
C'est qu'aussi les difficultés étaient complexes. Elles se grossissaient réciproquement et par l'appui malheureux qu'elles se prêtaient. L'Archevêque de Sens avait à la fois Rome et les jésuites sur les bras. Rome, mécontente de son opposition, attristée par les restrictions qu'il avait apportées à son obéissance, n'était pas fâchée, voulant lui donner une leçon, de le laisser quelque temps aux prises avec les ennuis d'une autorité contestée. Les jésuites, de leur côté, bien vus au Quirinal, qui leur savait gré de leur orthodoxie et de leurs services, n'avaient pas manqué de se prévaloiret de la faveur dont ils jouissaient auprès du Pape et de l'espèce de disgrâce de M. deGondrin,pour se soustraire à sa juridiction avec plus d'éclat. L'Archevêque, irrité autant que pouvait l'être homme du monde, frappait à coups redoublés sur les religieux réfractaires, accumulait contre eux des interdits qui ne portaient pas (les jésuites ne se faisant aucun scrupule de les considérer comme non avenus), et finalement, impuissant aies réduire, n'hésitant pas à reprocher à la Cour de Rome d'encourager leur résistance, tant les jésuites se targuaient hautement de sa protection, il en avait pris occasion de différer, par manière de représailles, la soumission pure et
» les parjures qu'il a introduit (s/cj par son formulaire terminé par un » serment, p. =14. » — La Sorbonne, pour avoir rempli son devoir et être demeurée fidèle au Saint-Siège, n'est pas plus épargnée. — « Le 4 avril » 16) 7, lettre de cachet à V ancienne carcasse de Sorbonne pour la récep- » tion de la bulle d'Alexandre VII, parle formulaire. Cette ombre de la » Faculté accepte le lendemain cette bulle, p. ^ 3 . » — L'auteur ne s'est pas demandé comment il pouvait assigner cette date du 4 avril 16^7 à la réception du formulaire d'Alexandre VII, alors qu'il n'inscrivait l'élection de ce Pontife qu'à la date du 7 avril, trois jours plus tard. Mais passons.
simple qu'on attendait de lui à l'acte pontifical qui avait condamné le jansénisme.
Telles étaient les difficultés, à première vue inextricables, auxquelles on demandait maintenant au tact et à la sagesse de Bosquet de trouver le plus tôt possible une solution.
Et d'abord, il s'agissait de savoir par où commencer. Lequel des deux obstacles était-il plus expédient de renverser en première ligne ? Fallait-il que la question juridictionnelle fût tranchée en faveur de M. de Gondrin pour donner pleine carrière à son orthodoxie ? Sur ce point, malheureusement, l'intervention de Rome était nécessaire, et il n'était pas absolument dans l'ordre que Rome fît des avances à un prélat récalcitrant, qui mettait tant de mauvaise grâce à désavouer en toute franchise les plus dangereuses doctrines. Il semblait au contraire que, si l'on pouvait obtenir de M. de Sens qu'il adhérât simplement à la bulle, sa réconciliation avec la cour romaine devant être le résultat probable de cette démarche, les démêlés qu'il avait avec les réguliers de son diocèse seraient marqués aussitôt par une détente, et recevraient peut-être sans tarder la solution que souhaitait en même temps, et non moins ardemment que lui, l'immense majorité de ses collègues dans l'Épiscopat.
Après bien des hésitations, bien des démarches sans fruit apparemment, ce fut l'avis de Bosquet. Il avait sondé plusieurs
— « 2 mai 1661. Uancienne carcasse de la Faciiliê de théologie reçoit le » formulaire du clergé que le roi y avoit envoyé et en ordonne lasignalure » à tous ses os. C'est ce formulaire qu'on a toujours signé dans la Faculté » ressuscitée et qu'on signe encore dans la carcasse moderne, p. 63. » (Elrennes jansénistes, ou journal des principaux faits de F histoire du prétendu Jansénisnu depuis son origine, et des miracles opérés par Viniercession du B. H. Paris, en forme d'almanach, pour Vannée MDCCXXXIII). Comme ces Jansénistes sont intéressants, et comme certains aujourd'hui sont bien venus de les défendre !
fois M. de Gondrin, le nonce, le Père Annat (i), un des religieux les plus considérés de la Compagnie, et voici ce qu'il écrivait, à la date du 20 juillet, à Mazarin :
a Monseigneur
» Je rendray compte par cette lettre à Vostre Eminence ') de deux affaires qu'elle m'ordonna à son départ pour Soissons.
» La première est le différend de M. l'Archevêque de Sens avec les Jésuites sur lequel je vis le P. Annat qui, après i|ttl une longue conférence, me donna un mémoire des moyens qu'il croyoit les plus assurés pour terminer ce débat. Mais M. de Sens, l'ayant vu, le jugea imparfait et en un chef impossible, de sorte que je ne voy pas que l'affaire soit encore meure dans l'esprit d'aucune des parties. Il leur faut donner quelque temps pour prendre une dernière résolution. La principale difficulté se trouve dans la défense de la ') confession paschale, laquelle M. de Sens soutient estre -
') rescue avec obéissance par tous les séculiers et réguliers ') de son diocèse. Il offre de ne refuser la permission de se confesser aux jésuites pendant la quinzaine de Pasques, à ') quiconque la luy demandera, et soutient que ces pères ne •) doivent pas avoir seuls dans son diocèse un privilège qui
(i) Le Père Annat était alors provincial de la Compagnie de Jésus. Il était né à Rodez en 1607 et avait professé successivement la philosophie et la théologie à Toulouse. Doué de remarquables talents, il devint pour les jansénistes un adversaire redoutable, et Pascal lui fit l'honneur de lui adresser ses deux dernières Provinciales. Plus tard, Louis XIV le choisit pour confesseur. Il perdit cette place à la suite de quelques remontrances qu'il crut de son devoir d'adresser au Roi, dans les commencements de son inclination pour la duchesse de La Vallière. Il mourut en 1670.
est contraire aux derniers règlements de l'assemblée géné-
) raie du clergé, tenue l'an 164^. Au contraire, le P. Annat
' n'est pas tombé d'accord que ce règlement soit reccu
universellement dans la France ny mesme dans le diocèse
de Sens,, et il a dit que dans l'escrit fait par les principaux
réguliers des couvens de Paris l'an 1633, devant M. le
cardinal de Richelieu, cette défense n'y est pas comprise ;
qu'en tous cas, s'agissant de l'explication des conciles et
des privilèges octroyés par les Papes, M. de Sens pourroit
s'en remestre à la décision que Sa Sainteté en donneroit
sur leurs expositions respectives. A quoi M. de Sens n'a
pas voulu consentir, s'en tenant aux règlements de l'Église
gallicane et à la practique de son diocèse. J'estime que si
M. de Sens estoit hors de l'affaire qu'il a avec le Pape,
pour raison de sa lettre pastorale, tant luy que les Jésuites
) pourroient tomber d'accord plus facilement ; car peut-être
) craint-il que l'on impute à quelque bassesse les condescen"
) dances qu'il pourroit avoir pour les Jésuites, et ceux-cy
i estiment-ils tirer quelque avantage de cette brouillerie.
> C'est donc à cette dernière affaire, à ce qu'il me semble, • que Vostre Eminence se doit attacher premièrement pour ) trancher d'un seul cbup ce nœud (qui me parait indisso-
> lubie) par la réconciliation entière et sincère de M. de » Sens à Sa Sainteté.
» Et c'est la seconde affaire dont Vostre Eminence m'avoit
> chargé, pour laquelle j'ay veu M. le Nonce, et je luy ay ) exposé l'ordre et la créance de Vostre Eminence, et nous
> avons convenu de deux choses : la première, que MM. de ) Sens, de Cominges et de Beauvois, un chascun d'eux ) séparément, remettroient entre les mains dudit sieur nonce ) une déclaration ou attestation comme ils ont publié pure- ) ment et simplement la constitution du Pape qui condamne ) les cinq propositions de Jansénius. Ce qui se peut faire en
cette forme, savoir : faisant imprimer ou transcrire la constitution, mettre au bas une ordonnance qui porte purement et simplement, sans aucun discours, que la constitution, sus-escrite sera publiée, suivant sa forme et teneur, signée desdits sieurs Archevesques et Evesques, contresignée de leurs secrétaires et scellée du sceau de leurs armes. Et je ne croy pas qu'ils doivent faire difficulté sur ce point, car, aussy bien ont-ils publié ou publieront de nouveau la dite constitution avec le bref qui leur a esté envoyé en dernier lieu par ordonnance de l'assemblée tenue devant Yostre Eminence.
» La seconde chose que M. le Nonce demande est que lesdits sieurs Archevesques et Evesques escrivent au Pape une lettre ou déclaration par laquelle ils révoquent tout ce qu'ils ont escrit, dans leurs lettres pastorales ou ordonnances, sur la publication de la constitution, qui peutestre interprété contraire à l'honneur du Saint-Siège et à l'autorité du Pape qu'ils reconnaissent pour juge supérieur des causes de la foy.
» Et, parce que M. le Nonce ne s'est point voulu charger de prescrire les termes auxquels ces lettres et déclarations doivent estre escrites, il m'a dit qu'il falloit que lesdits sieurs Archevesques et Evesques me remissent en main celles qu'ils voudront faire, et qu'il les envoyera à Rome, afin que, si elles sont conformes au sens du Pape, elles soyent souscrites par eux, ou, si elles ne sont point suivant l'intention de Rome, Sa Sainteté pourra en faire dresser le modèle suivant sa pensée et le leur envoyer, et lesdits Evesques s'y conformeront en celles qu'ils devront escrire, et, par ce moyen, cette affaire se terminera en paix. » J'en ay dressé trois ou quatre lignes, suivant la prière de M. le Nonce, que j'ay jointes à cette lettre, pour servir ) de formulaire à M. de Sens en cas qu'elles lui plaisent.
) sinon, il en pourra dresser un autre, en termes approchans ) de ceux-cy.
» Cependant, il seroit important, Monseigneur, que Vostre ) Eminence fît la grâce à M. de Sens de faire connoître au ) Pape et à son nonce le désir qu'elle a, pour l'honneur de ) Sa Sainteté, que cette affaire soit terminée avant l'Assem- ) blée générale du clergé, et que ces voyes de douceur ) soyent préférées aux rigueurs que le style de la Cour de ) Rome a souvent employées à son dommage, sous le nom ) apparent de rigueur de discipline et d'autorité du Saint- ) Siège. J'entre dans cette pensée avec d'autant plus de rai- ) son que j'entends, par les nouvelles que l'on débite icy ) comme venant de Rome, que l'on y a formé de nouveaux ) brefs contre M. de Sens et que l'on aigrit l'esprit du Pape ) contre luy. Je suis, avec tout le respect que je dois, ) Monseigneur, de Vostre Eminence,
» Le très humble, très obéissant et très » obligé serviteur,
» François, Evesque de Lodève, nommé » à l'évesché de Montpellier (i). »
Ainsi, pour l'Evèque de Lodève, le nœud de la question était celui-ci : établir un rapprochement entre M. de Gondrin et le Saint-Siège. Cette solution, quoique difficile, n'était pas irréalisable, pour peu que la chancellerie romaine y mît du sien. En fait, ce n'était point diminuer l'autorité des principes que de s'efforcer de les imposer par la douceur, et, quand les procédés irritants pouvaient tout perdre, n'était-il pas sage de recourir à la modération, qui pouvait encore tout sauver ?
(i) Paris, 20 juillet i66^. Biblioth. nat. Mss. fr, Fonds Baluze, 122, fol. 116 et 117. — Autographe.
Du reste, Mazarin et Bosquet, depuis l'arrivée de ce dernier à Paris, avaient mis consciencieusement le temps à profit et l'affaire du jansénisme paraissait être relativement en bonne voie.
Le Cardinal, dont le retard imposé par les circonstances à la convocation de TAssemblée générale servait on ne peut mieux les pacifiques desseins, avait tenu au Louvre, au mois de mai, une assemblée particulière de quinze prélats, à laquelle assistaient aussi les agents généraux du clergé de France. Là, l'Evèque de Lodèvc avait rendu compte à ses collègues de sa mission à Rome, de ses diverses entrevues avec Innocent X et de la pensée intime de ce Pape sur le fait des cinq propositions, condamnées maintenant à nouveau par le dernier bref. Ce récit, dont nous avons donné plus haut une analyse (i), avait plu tellement aux Evoques présents, qu'ils avaient prié Bosquet de leur en remettre une copie (2). A leurs yeux, c'était un document d'une extrême importance. Jls l'avaient fait insérer depuis au procès-verbal de leurs délibérations et joint ensuite aux pièces du dossier où figuraient déjà les actes principaux des assemblées particulières de 1653 et 1654, et dont MM. les agents devaient fournir un rapport à la prochaine assemblée générale (3).
Les quinze Evèques s'étaient montrés surtout très-sensibles à l'entière approbation donnée par le Pape à la conduite de
(i) V.au chap. XIV.
(2) T. IV des procès-verbaux, à la suite du discours de Bosquet, p. 192.
(3) Ce rapport occupe une large place dans les procès-verbaux de l'assemblée de 16)6 avec lesquels on Ta fondu. Il serait même difficile de saisir, au milieu des dates qui s'enchevêtrent, la part qui revient à l'assemblée particulière de 16^=;, si cette dernière n'était mentionnée d'ailleurs avec ses actes par les mémoires du temps (Voy. V Histoire du XVII'' s., t. II, p. 322).
rassemblée précédente. 11 était d'ailleurs impossible de se méprendre désormais sur les véritables sentiments de Sa Sainteté. Son langage était catégorique : la doctrine de Jansénius, la substance môme de ÏAiiouslinus, voilà bien ce qu'elle avait vu dans les cinq propositions, et ce que sa constitution avait condamné.
Alors, ils étaient allés courageusement de l'avant, et, tandis que Louis XIV faisait expédier, le 17 mai, une déclaration portant que le bref du Pape « seroit reçu et exécuté » dans son royaume, et qu'en conséquence les livres, lettres » et écrits qui avoient été composez et publiez pour la » défense des opinions condamnées, demeureroient suppri- » mez, nonobstant les permissions et les privilèges que les » auteurs pourroient en avoir obtenus (i) », ils avaient pris, de leur côté, une résolution énergique : ils avaient décidé que l'on écrirait à tous les prélats une lettre commune où on leur donnerait connaissance des intentions de Sa Sainteté, et que, pour les informer de tout ce qui s'était passé à l'occasion du jansénisme, on leur enverrait la copie de la Constitution et du bref, et des lettres qui avaient été écrites par les assemblées précédentes . « De plus, ajoutent les actes, » il fut convenu que, pour arrêter le cours d'un des plus » grands maux dont l' Eglise pût être affligée, on les convieroit » à faire souscrire la constitution et le bref de Sa Sainteté, » par tous les chapitres, les recteurs des universitez, et par » toutes les communautez, tant séculières que régulières, » exemptes et non exemptes, par les curez et ceux qui sont » ou seront pourvus de bénéfices dans leurs diocèses, et » généralement par toutes les personnes qui sont sous leur » charge, de quelque qualité et condition qu'elles soient ; on
(i) T. IV des procès-verbaux, pièces justificatives. {Hisl. ecclés. du
xvn^s.,t. II, p. 322.)
» ordonneroit en outre à tous les évêques de registrer la » constitution et le bref aux greffes de leurs offîcialitez, » pour y avoir recours quand besoin seroit : les avertissant » que, si, après une décision si solennelle et si expresse, » quelqu'un venoit à tomber dans les sentiments de cette )) mauvaise doctrine, on devoit procéder contre lui par les » voies canoniques (i). »
Cette lettre-circulaire, datée du lo mai, n'avait été adressée aux prélats du Royaume que le 2 juin. L'Assemblée des quinze l'avait fait suivre d'un type de formulaire, dont voici la teneur:
Je [N. N.) reconnais esfre obligé en conscience de condamner de cœur et de bouche la doctrine de Cornélius Jansémus contenue dans son livre intitulé : Augustinus, que le Pap? et les Evêques ont condamnée ; laquelle doctrine n est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée, contre le vrai sens de ce saint docteur.
Ce n'était là évidemment qu'un ballon d'essai. Ceux qui l'avaient lancé, Bosquet en tète, ne pouvaient prétendre imposer leurs vues à tout l'Episcopat; mais les nouvelles qu'on avait reçues des provinces étaient venues attester depuis qu'on était allé au-devant des désirs du plus grand nombre et que pour en finir avec les subterfuges et les faux-fuyants du jansénisme, pour dessiller les yeux aux égarés, le moyen indiqué était encore le meilleur. Il s'était produit., en faveur du formulaire, un mouvement d'opinion très marqué et qui s'accentuait tous les jours. L'Archevêque de Sens, quelque attachement qu'il eût à ses idées, ne pouvait y demeurer absolument indifférent. Au bruit qui se faisait déjà, il lui était facile de prévoiries blâmes énergiques, pour ne rien dire de plus, dont
(i) Hisi. ceci, du XV IP siècle, t. II, p. 328.
les députés à rAsscmbléc générale ne manqueraient pas de flétrir sa résistance, s'il ne prenait la résolution de se soumettre. 11 en coûtait énormément à son amour-propre de s'amender, sans doute ; mais il ne tenait pas non plus à passer aux yeux du clergé du Royaume pour hérétique, et, d'autre part. Bosquet employant d'une façon visible toute sa charité, tout son tact et l'influence dont il jouissait, à lui rendre aussi douce que possible une nécessité devenue inévitable, il se décida à prêter une oreille plus docile à ses conseils . Dès les premiers jours du mois d'août, il remettait à notre Evêque une lettre pastorale contenant son adhésion pure et simple à la bulle, et le priait de la faire parvenir lui-même au Quirinal. Le 6 du même mois, Bosquet annonçait en ces termes ce résultat à Mazarin :
« Monseigneur,
» L'absence de M. le Nonce ne m'a point permis de lui » remettre entre les mains la nouvelle publication qu'a faite » l'Archevêque de Sens de laconstitution du pape InnocentX, » avec la déclaration qu'il a faite sur sa lettre pastorale dont » je crois que l'on doit estre content à Rome. Mais estant » pressé par mondit sieur l'Archevesque d'envoyer ces actes » à Rome parce courrier, et sur l'assurance qu'il m'a donnée )> que c'estoit l'ordre de Vostre Eminence, je les ay adressés » à M. Rospigliosi, secrétaire d'Estat, afin qu'il les présente » au Pape. S'il ne plait à Vostre Eminence de joindre à ces » actes des lettres pressantes à Sa Sainteté, je crains que » Taffaire ne traîne dans le cours des longueurs ordinaires » en cour de Rome, et qu'une affaire qui doit estre terminée » au gré de cette cour-là, par le moyen de cet acte, ne re- » prenne une nouvelle rigueur, sous prétexte de l'examen » scrupuleux de leur forme et de leur matière. La seule pro-
» tection de Vostre Eminence peut trancher ce nœud gordien » et ce sera là le coup d\in plusgrand homme qu'Alexandre. )) Je suis, avec tout le respect que je dois, Monseigneur, » de Vostre Eminence,
» Le très humble, très obligé et très » obéissant serviteur,
» François, Ev. de Lodève, nommé par vostre grâce » à TEvesché de Montpellier. »
Paris, 6 août 1655 (i).
Quelque satisfaction qui perce dans cette lettre, on y chercherait en vain néanmoins l'enthousiasme, la joie débordante, que le sentiment d'une victoire complète, définitive, après tant de démarches surtout, après tant de peines prises pour l'obtenir, aurait dû provoquer chez Bosquet. C'est que, en réalité, à la dernière heure et au moment d'aboutir, les conséquences de la soumission de M. de Gondrin lui paraissaient encore bien incertaines.
L'Archevêque de Sens venait d'affirmer son orthodoxie ; c'était beaucoup, l'essentiel même, nul ne devant se croire autorisé désormais à le représenter comme un factieux. Mais cela suffirait-il pour le réintégrer dans les bonnes grâces de Sa Sainteté ? Bosquet ne pouvait s'empêcher d'avoir à ce sujet un reste de craintes, et la fin de sa lettre à Mazarin indique assez de quelle nature étaient ses appréhensions.
A Rome, le premier mandement de M. de Gondrin, si malheureusement conçu et si blessant pour l'autorité du chef de l'Eglise, avait créé contre lui, en pleine Cour pontificale,
(i) Bibliothèque nat. Mss. fr. Fonds Baluze, arm. IV, p. =;, 11° 122,
fol. III.
un courant d'hostilité qui n'avait fait que s'accroître par ses résistances et où étaient venus se fondre depuis, comme pour comblerla mesure, tous les griefs, toutes les colères, toutes les petites passions des religieux, d'autant plus disposés à accuser leur Archevêque qu'ils se voyaient eux-mêmes dans la nécessité de se défendre. L'obstacle, le véritable obstacle, n'était pas dans le Pape ; il était dans son entourage. Que la déclaration de M. de Sens fût remise à Alexandre VII, sans commentaires malveillants, celui-ci ne ferait aucune difficulté de l'accueillir ; mais si, par malheur, elle lui était présentée comme l'acte d'un homme aux abois, obéissant plutôt aux nécessités d'une situation compromise qu'aux inspirations d'une conscience sérieusement convaincue ; si l'on s'avisait, dans les conseils d'antichambre, de la passer au crible de jugements préconçus, d'en peser un à un tous les termes avec le parti-pris d'y trouver encore matière à procès ; si, négligeant de comprendre les rétractations implicites qu'elle contenait, l'on affectait de rechercher surtout ce qu'elle ne disait pas, quand la charité tout au moins conseillait de le lire entre les lignes, M. de Sens alors perdrait évidemment tous les bénéfices de sa démarche. Or, ce n'était pas pour cela que Bosquet avait reçu mission de s'interposer, et qu'il s'était donné depuis tant de mal. Rien ne devait être épargné maintenant pour aboutir, et, une action diplomatique lui paraissant de nature à aider puissamment à ce résultat, il n'avait pas hésité à la conseiller àMazarin.
Bosquet, sans doute, ne se trompait point dans ces appréhensions si vives de l'antipathie et des méfiances dont l'Archevêque de Sens pouvait être l'objet en cour de Rome ; mais il se faisait bien aussi un peu illusion sur la constance de son client.
En tout cas, sa mission conciliatrice finissait là. Chargé
d'une entreprise difficile, il était évident pour tous qu'il l'avait conduite avec beaucoup d'habileté et de sagesse. Il avait gagné devant l'épiscopat tout entier un accroissement de considération et d'influence, et ses collègues de l'Assemblée générale allaient prochainement lui donner la mesure de leur estime, par les fréquents appels qu'ils devaient faire à ses lumières.