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L'assemblée, en elïbt, à l'unanimité de ses membres, désii^na le nouvel Évoque de Montpellier qui, par sa position en cour, par la double autorité de son caractère et de ses talents, lui paraissait devoir s'acquitter mieux que tout autre d'une mission aussi délicate.
Bosquet fut reçu par le Roi en audience solennelle, le 2j novembre 1656. L'Archevêque de Bourges, les Evèques de Vannes, de Sisteron, d'Ayre, de Séez, de Riez, de Valence, et d'autres députés l'accompagnaient.
Très-beau de diction, d'allure magistrale avec cette simplicité de grand air qui est le propre cachet des œuvres que le XVI r siècle nous a laissées, moins remarquable toutefois par les côtés littéraires que par le ton de noble franchise qui y règne, et mieux encore par le tact qui en règle toutes les parties, le discours que Bosquet prononça en cette occasion était de nature à fixer l'attention de Louis XIV et à produire chez lui une impression très profonde.
L'Evêque de Montpellier y gardait exactement la vraie mesure, ne la dépassant pas, ne restant jamais en dessous non plus, plein de respect et de déférence pour la Majesté royale, mais incapable de lui rien déguiser des vérités pénibles qu'il avait à dire, et, dès là que les circonstances l'amenaient à rappeler ses devoirs à un roi, n'hésitant pas à parler en Evèque.
« ... Sire, ce sont les playes de l'Eglise que nous venons » découvrir à Vostre Majesté, disait-il, et nous croyons qu'il » nous suffira de les lui montrer pour que sa juste et puis- ^) santé main les guérisse.
» Comme le plus glorieux dessein de Dieu sur les hommes » a esté la grandeur de l'Eglise, aussi le premier et le plus » noble projet de sa Providence, en donnant des Rois au » monde, et de sa prédestination, en les faisant chrétiens, a
esté non pas d'en faire des conquérans et des maistres de Tunivers, mais bien des protecteurs puissans de cette mère commune des fidèles. Lorsque le Saint-Esprit nous commet la conduite de l'Église^ il nous oblige de conserver sa pureté et de la représenter un jour chaste et immaculée, et, lorsque les Rois reçoivent leur sceptre de la main toute-puissante de Dieu, ils lui respondent du repos de l'Église et s'engagent à luy faire passer les jours de son pèlerinage sur la terre dans une entière liberté. De sorte que, si nous devons rendre compte, au jugement de Dieu, de la pureté de la doctrine, de l'ordre, de la discipline et de la juste administration des biens de son église, les princes aussi seront comptables devant cet épouvantable tribunal, où de souverains ils deviendront sujets, si par leur négligence l'hérésie a corrompu la pureté de la doctrine, si le schisme a troublé l'ordre de la discipline, et si l'avarice ou la violence des hommes a usurpé et dissipé les biens ecclésiastiques. C'est donc, Sire, pour vostre intérêt, autant que pour le nostre, que nous venons exposer à Vostre Majesté Testât pitoyable ) de l'Église de France. »
Rappelant alors l'origine des biens du clergé, il réclamait hautement pour l'Eglise, au nom de l'histoire et du droit constamment en vigueur, la faculté de les gouverner par les lois de son économie, de les dispenser suivant ses besoins, de les assigner à ceux qu'elle dédiait à son service. «Personne ne » peut, sans son autorisation, disait-il, les divertira d'autres » usages, ny les transférer à d'autres personnes qu'à celles à
» qui lesloisecclésiastiqueslesontdestinez L'Eglise est
» sortie libre du costé de son Epoux sur l'arbre de la Croix, » avec l'effusion du sang qui est le symbole des biens spiri- » tuels, et celle de l'eau qui est l'image des biens temporels ; » aussi a-t-elle esté toujours également jalouse de conserver
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» sa liberté en la dispensation de ces deux sortes de biens. » Et il ajoutait : « De quelle douleur ne doit-elle pas estretou- » chée, voyant la profusion honteuse que la plupart des pen- ') sionnairesfontde ses revenus en des usages profanes ? A peine » les ecclésiastiques peuvent faire leurs fonctions, n'ayant pas » de quoy entretenir leurvie. Les temples pleurent leurnudité » et leur solitude, les pauvres périssent par le défaut des » alimens qui leur sont dus. Au lieu de prières et de sacrifices » qui réconcilieront le monde avec Dieu, l'on voit avec hor- » reur les idoles du luxe et de la vanité encensées des par- » fums des autels qui provoquent la colère divine au lieu de » l'apaiser. »
Loin de lui, certes, la pensée de rendre Louis XIV responsable de si grands maux. Ils ne s'étaient introduits dans l'Etat que par une sorte de violence faite à la justice du prince, à la sainteté de ses intentions, et à la sagesse de ses conseils. a Le monstre de la guerre seul les avait pu produire. » Mais, cette précaution prise, d'autant plus libre alors dans sa parole, qu'il avait mis davantage à couvert la personne de son souverain, avec quelle force, quelle véhémence, il s'élevait contre l'arbitraire qui avait appelé de simples laïques en participation de bénéfices qui ne devaient appartenir qu'au clergé ! Et en môme temps, quelle peinture vigoureuse sous l'ironie mordante de ces apostrophes ! « Pour jouir des revenus ecclé- » siastiques, il faut estre clerc pour le moins ; et quelle est la » cléricature de ces nouveaux pensionnaires ? s'écriait-il. » Dirons-nous qu'une perruque poudrée et bouclée avec arti- » fice, ou une longue chevelure flottante sur les épaules soit » leur tonsure ecclésiastique ? Un casque sera-t-il leur bonnet ? » Une cuirasse ou une cotte d'armes seront-elles la soutane » de leur humilité ou le surplis de leur innocence ? Les cartes, » ou les dez, ou les armes souvent trempées dans le sang
» chrétien, seront-ce le bréviaire qu'ils doivent avoir dans les » mains? Les camps et les armées, où les paroles impures et » les blasphèmes des soldats et des goujats se font entendre » de toutes parts, seront-ce les temples et les chœurs où les » clercs chanteront des louanges à Dieu, pour les biens que » l'Eglise leur donne ? En vérité, si ce sont des clercs, ce ne » peuvent estre que des clercs d'armes que l' Eglise ne connoit » point etqu'elle ne souffriroit pas, dans l'ordre de ses canons, » au nombre des portiers, des balayeurs de ses temples, et » des sonneurs de ses cloches, qu'après un changement de » vie et une sévère pénitence. L'Eglise a ses soldats, mais ils » ne combattent que contre les vices, et ne se servent point » d'autres armes que des armes spirituelles pour surmonter » les démons. Nous espérons donc. Sire, que V. M. fera
» revivre en nos jours l'esprit religieux de ses ancêtres
» Nous espérons qu'elle ne souffrira point que J.-C. soit con- » traint de partager ses biens avec Belial, par l'employ qui » en est fait en des usages profanes, et que le service des » autels et la nourriture des pauvres et des clercs ne sera » point diminuée par ces pensions irrégulières. Nous espé- » rons que ce que l'Eglise gallicane a rejeté, et que vos pré- » décesseurs ont défendu, ne passera point pour légitime, et » que, d'une chose prohibée par vos ordonnances et par les » arrêts de vos juges, exécuteurs de vos lois, on ne ferapoint » à l'advenir une grâce et un bienfait de V. M... »
Puis, après avoir établi, d'après les principes du droit canon, contre l'abbesse de Fontevrault que « les revenus de l'Eglise » appartiennent aux clercs, parce qu'ils servent, chacun selon » l'obligation de son ordre, à l'instruction des fidèles, à l'ad- » ministration des sacrements et au service des autels », et conséquemment que les femmes, a qui doivent se taire dans » l'Eglise, qui ne peuvent approcher du sanctuaire, ny toucher
» les choses saintes, ny dispenser les sacrements, ne sauroient » jouir des biens qui ne sont donnez qu'en vue et en recon- » noissance de ces fonctions ecclésiastiques » ; après avoir demandé au Roi avec instance de protéger eflicacement les droits du sieur de la Bastide et de mettre toujours l'honneur de son règne à réprimer toute tentative capable de blesser l'Eglise dans l'usage d'une de ses plus précieuses libertés, il ne craignait pas de montrera ce prince, dans l'histoire de ses ancêtres, comment la Providence avait élevé la gloire des uns et châtié les autres, suivant qu'ils avaient compris ou méconnu les obligations de leur titre de fils aînés de l'Eglise et de protecteurs de ses intérêts.
(( Les princes qui sont hors du sein de l'Eglise, disait-il, n'employent leur puissance que pour les choses de la terre ; mais celle des rois très chrestiens, animés de l'esprit presque sacerdotal que l'onction sacrée leur donne, sert à la grandeur du royaume de J.-C, en repoussant par la force les violences que la discipline ecclésiastique ne peut réprimer. Par l'exercice de cette puissance, Pépin confirma la royauté dans sa famille, et Charles, son fils, y fit entrer l'empire, et acquit le nom de Grand, parce que tous deux employèrent leurs armes à restablir les Papes dans la jouissance des biens de l'Eglise, dont les rois des Lombards les ) avoient dépouillez.
)) Si la protection des biens ecclésiastiques couronne la ) famille de Charlemagne d'un si grand éclat, l'histoire nous ) enseigne que cette splendeur commença à se ternir par la ) négligence de Charles-le-Chauve, son petit-fils. Car, pour ) n'avoir pas fait châtier les usurpateurs des biens de l'Eglise, ) la Providence divine l'obligea délaisser aux Normans une ) partie de son royaume par une paix honteuse, tant il est > vray, et la suite de douze siècles nous le justifie, que cet
» Estât n'a esté heureux que lorsque vos ancêtres ont donné
» une entière protection à l'Eglise et à ses biens. Les plus
» sages, et les plus pieux, et les plus victorieux d'entre eux,
» ont toujours préféré à leurs propres intérêts la gloire de
» cette mère, suivant l'enseignement de Philippe-Auguste,
» que saint Louis laissa par son testament au roy Philippe,
» son fils, et par luy à ses sucesseurs. Ils ontcru que c'estoit
» leur véritable grandeur d'empêcher, mesme par la perte
» de leurs droits temporels, la division dans l'Eglise, la
» diminution en sa liberté, et la dissipation en ses biens... »
Quant au retard si fréquemment apporté par le pouvoir à la nomination des Evêques, il était dans les diocèses la source de bien de désordres. Bosquet s'en plaignait à Louis XIV en ces termes éloquents et émus : a Lorsque les princes chres- ) tiens ont été subrogez au droit des électeurs aux évêchés ) vacans, par la nomination qui leur a esté accordée par les ) Papes, ils ont esté associez à cette portion de la puissance ) de l'Eglise pour en user en la mesme manière qu'elle la ) devoit exercer. Elle leur a esté communiquée pour les rendre ) plus favorables à exécuter les lois ecclésiastiques, et non ) pas plus puissants pour les détruire. Or, ces lois ont pres- ) crit un certain temps dans lequel les élections doivent estre ) faites ; et le concordat passé entre Léon X et François V% ) qui a donné naissance à la nomination royale, telle qu'elle ) est à présent, a borné ce temps à l'espace de six mois. Et > quand les canons, les concordats et les lois publiques de ce royaume n'auroient point limité de temps, la raison et la nécessité de l'Eglise ne souffriroient pas un plus long retardement. L'Eglise, par la mort de son Evesque, demeure veuve. C'est une mère chargée d'enfans qui n'ont point de père pour les nourrir, pour les élever et pour régir la famille. C'est une armée attaquée par des ennemis puis-
» sans, qui n'a point de général pour la mettre. en ordre, la » ranger en bataille et la mener au combat. C'est un bercail » assailly de toutes parts par des loups ravissans, qui n'a )) point de pasteur pour le deffçîndre. Dans ce pitoyable estât » de viduité, les principales fonctions sacrées cessent dans » l'Eglise, parce qu'elles dépendent de l'Évesque. Les lois » saintes sont négligées, parce qu'il n'y a point de sacré » magistrat légitime qui les anime et les fasse valoir ; les » vices rognent avec impunité parmy les chrestiens, parce » que la censure épiscopale ne corrige pas les coupables. » Hélas ! de combien de maux cette viduité est-elle la source » infortunée ! L'Évesque n'ordonne plus des prêtres, et les » peuples sont privez souvent des sacrements que ces prêtres » leur administroient. L'Evesque ne fortifie plus les fidèles de )) la vertu du Saint-Esprit par la confirmation, et les fidèles » pleurent, dans leurs chutes fréquentes, leurfoiblesse contre )) les tentations. L'Evesque ne distribue plus aux chrestiens le » pain de la parole divine ; et la faim de cette nourriture » sacrée dessèche et affaiblit les âmes. L'Evesque ne règle » plus la discipline de l'Eglise, et les peuples gémissent de » voir, après la désolation de leurs temples, le dérèglement » du service divin et les scandales qui les offensent de toutes » parts... De là, Vostre Majesté jugera sans peine combien » il importe qu'elle nomme promptement aux éveschez » vacans. Par ce moyen, elle satisfera aux obligations de sa » conscience ; elle préviendra les désordres et les confusions » dont une Eglise veuve est accablée ; elle séchera les » larmes de sa viduité, elle luy rendra la vigueur et la force )) qu'elle avoit perdue par la mort de son époux. Ce sont, » Sire, les très humbles prières que le clergé de vostre » royaume fait à Vostre Majesté par ma bouche... (i) »
(i) Remontrances du clergé de France faites au Roy par Monseigneur
Paroles magnifiques que celles-là, et vigoureuses, où s'affirmaient les saintes préoccupations d'une âme vraiment sacerdotale et le zèle d'un grand Evèque (i). Louis XIV en fut touché. Il s'engagea à tenir compte des observations qui lui étaient soumises et des prières que le Clergé de France venait de lui adresser par l'organe d'un des prélats les plus autorisés et les plus justement estimés de son royaume (2).
On pouvait donc espérer que la question de la régale ne resterait pas longtemps sans solution et qu'on en verrait bientôt finir les abus.
Malheureusement, il y eut des lenteurs regrettables dans la transmission des ordres de Sa Majesté. Plus tard, on se
l'illustrissime et reverendissime François de Bosquet, évêque de Montpellier, assisté de Messeigneurs les archevesque de Bourges, évesques de Vannes, de Sisteron, d'Ayre, de Seez, de Riez et de Valence, et autres desputez. (Paris, Antoine Vitré MDCLVI, Bibliothèque nationale, L. ^a, 228).
(i) Les Évèques qui avaient accompagné Bosquet chez le Roi rendirent hommage en pleine assemblée à son énergie. Nous lisons dans les procès-verbaux : «Tous Messeigneurs qui ont assisté à cette remon- » trance ayant témoigné que Monseigneur de Montpellier avoit parlé » avec tout le zèle et toute la vigueur possible, et représenté avec beau- » coup de force et d'éloquence les intérêts de l'Église, l'assemblée l'a » remercié de la peine qu'il avoit prise et l'a prié de vouloir lui rappor- » ter les principaux points de sa remontrance ; ce qu'il a fait. Ensuite de » quoy il a esté ordonné qu'elle seroit imprimée séparément et insérée » dans le procès-verbal.» (T. IV, p. 273.) C'est d'après cette édition séparée, conservée à la Bibliothèque nationale, que nous avons reproduit les extraits ci-dessus du discours de l'Évêque de Montpellier. Ce même discours a été publié plus tard dans le \o\ume des Remontrances.
(2) Louis XIV se défendit pourtant d'avoir accordé aucune pension, que le Pape ne l'eût approuvée : ce qui était vrai, au moins pour le cas de M""" de Fontevrault. M'"° de Fontevrault était chef d'ordre ; elle avait des religieux et des religieuses sous sa conduite. Le Souverain- Pontife avait cru devoir, pour cette raison, céder aux instances, d'ailleurs très vives, du gouvernement français, et autoriser cette abbesse générale à recevoir une pension, sous un iilre d\iumône. Voici, toujours
heurta contre des difficultés de procédure. Bref, l'Assemblée générale était sur le point d'achever ses séances, qu'aucune mesure n'avait été prise encore pour donner satisfaction aux vœux des Évéques.
Le 4 avril 1657, presque aux derniers Jours de cette session, quelques députés s'étaient rendus chez le Cardinal : Bosquet était du nombre (i). De quoi pouvait-il être question, dans cette visite, sinon des abus qui ne cessaient point et de la nécessité qui de jour en jour se faisait plus impérieusement sentir d'y apporter un prompt remède ? La conversation sur ce sujet était devenue très vive, lorsque Louis XIV, qu'on était loin d'attendre en ce moment, entra sans se faire annoncer.
Pour les députés, ce n'était évidemment pas le cas de se taire. Ils exposèrent au roi les réclamations qu'ils étaient venus prier Mazarin de lui transmettre.
Louis XIV se montra bon prince. Il ne s'offensa point. 11 affirma au contraire sa volonté de réaliser les réformes promises. Il ajouta seulement que, ses procureurs généraux
d'après les procès-verbaux (t. IV, p. 273), la réponse que Bosquet fit à Louis XIV : « Il répliqua que le clergé de France recevroit toujours » avec respect tout ce qu'il plairoit à Sa Majesté de lui dire ; mais qu'il » étoit obligé de lui représenter qu'encore qu'il reconnoisse le Pape » pour chef de l'Église universelle et qu'il reçoive avec une très res- » pectueuse obéissance ce que Sa Sainteté ordonne pour la religion, » pour la doctrine et pour la police générale de l'Église, suivant le pou- » voir qu'elle en a, néanmoins l'Église gallicane jouit de certains droits, » franchises, libertés et privilèges dont les rois, prédécesseurs de S. M., » se sont toujours glorifiés d'être les protecteurs ; qu'ils ont empêché que » tout ce qui a été ordonné contre les dits droits et franchises ait été » exécuté dans ce royaume, et que le clergé de France estimoit que, » quand le Pape seroitbien informé du préjudice que ces sortes de pen- » sions, établies contre le droit commun, apportent à ses libertés et » aux usages reçus, S. M. n'ordonneroit rien de contraire. » (i) T. IV des Procès-Verbaux, p. 316.
dans les Parlements n'ayant point reçu communication des pièces produites par les diocèses, l'instance générale de la régale ne pouvait être présentement jugée à fond (i).
Cette réponse, on le conçoit bien, n'était satisfaisante qu'à moitié ; elle laissait subsister toujours un gros point noir ; elle maintenait le slatu qiio, c'est-à-dire que, jusqu'à nouvel ordre, elle soumettait encore les bénéfices au régime de l'arbitraire qui avait déjà causé tant de troubles.
Bosquet, dans sa franchise, ne put s'empêcher d'en faire l'observation à Sa Majesté.
Lorsque le mal était si grand, lorsqu'on s'accordait unanimement à reconnaître qu'il méritait d'être combattu au plus vite, pourquoi attendre que les commissaires du Conseil, chargés d'examiner la valeur des droits d'exemption mis en avant par quelques églises, eussent fait leur enquête et terminé leur rapport ? Pourquoi le Roi, par exemple, ne publierait-il pas une ordonnance aux termes de laquelle il déclarerait ne vouloir jouir du droit de régale que dans les limites où ses prédécesseurs en avaient eux-mêmes joui (2) ? Cette solution n'était-elle pas la plus simple et la plus sage, et ne garantissait-elle pas tous les intérêts ?...
Louis XIV voulut bien être de cet avis, et ce fut le plus gracieusement du monde qu'il promit à l'Evêque de Montpellier de donner toute satisfaction sous ce rapport au clergé de France (3).
C'était un vrai succès que cette promesse. Hélas! autant en devait emporter le vent bientôt. Sincère peut-être quand elle fut faite, des considérations d'ordre politique et l'orgueil
(i) T. IV des Procès- Verbaux, loc. cit.
(2) Ibidem.
(3) Ibidem.
de l'absolutisme chez un prince que sa i^^loire enivrait ne tardèrent point à pousser Louis XIV à s'en aiïranchir.
Les empiétements donc ne cessèrent pas ; ils s'accrurent au contraire de plus belle. Le gouvernement s'engagea peu à peu dans des mesures dont la nécessité ou la régularité auraient été peut-être difficiles à justifier, et il en vint, d'abus en abus, à exercer le droit de régale avec une plénitude d'autorité qu'on avait de la peine à concilier avec l'exactitude des maximes ecclésiastiques (i).
Une déclaration de 1676 étendit la régale à tous les évèchés du royaume, à ceux du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné, comme aux autres. Ordre tyrannique s'il en fut et dont les conséquences ne pouvaient être que très-funestes. Ramener l'investiture par la crosse et l'anneau, changer le bénéfice en fief ou en emploi, faire évaporer l'esprit de l'institution bénéficiaire pour ne laisser subsister que le caput mortuLun, c'est-à dire la puissance civile et l'argent (2), voilà à quoi l'on tendait par cette injuste violation de la liberté et de la propriété de l'Église.
Et l'Épiscopat français, pourtant, laissa faire.
« Qui d'entre vous a parlé devant le Roi pour une cause si intéressante, si juste et si sainte } » dira un jour Innocent XI aux Evêques, dans une lettre indignée (3). Personne n'avait parlé, en effet ; on n'avait su que s'incliner devant l'inflexible hauteur d'un prince despote, aux yeux de qui c'était un crime irrémissible que de résister à son bon plaisir.
Tout doit céder, dans l'univers, A l'auguste héros que j'aime (4).
(i) Hisl. de Bossuet, parle card. de Bausset, liv. VI, n" 8, p. 1 30 et 1 38.
(2) De Maistre, œuvres, t. IV : de l'Église f;aUicaiie, liv. II, chap. 11, p. 1 20-1 21.
(3) Hisl. de Bossuet, liv. cit., n° 12, p. 161.
(4) Prologue d'Annide chanté sur la scène devant Louis XIV,
Et quand les Evèques avaient abdiqué ainsi leur indépendance, quand ils étaient entrés, eux aussi, dans le mouvement qui poussait toute une nation, grands et petits, à se jeter aux pieds d'un homme, on les avait vus écrire au Pape, sans doute pour excuser leur faiblesse, de faire à son tour des concessions au plus catholique des ro'is^ et de n employer que la bonté dans une occasion ou il n était pas permis d'employer le courage ( i ) .
On sait ce qu'il faillit advenir de tout cela. L'assemblée de 1682, choisie de la main même du ministre (2), fut bien près d'imposer un schisme à la France, et il fallut tout le génie de Bossuet pour la préserver d'un si grand malheur.
Pendant que l'assemblée poursuivait la solution des difficultés de la régale, et depuis la lettre du 6 août 1655, où Bosquet faisait part à Mazarin de la soumission définitive de l'Archevêque de Sens, qu'était devenue la question si brûlante du jansénisme, et où M. de Gondrin en était-il de tous les ennuis qu'il s'était créés par son entêtement ?
En vain les actes des assemblées particulières de 1653, 1654 et 1655 avaient été ratifiés par les adhésions qui, à ces diverses époques, étaient arrivées à Paris de tous les points du royaume. Les théologiens de Port-Royal n'en avaient été que plus ardents à se défendre. Pascal venait de mettre à leur service l'arme redoutable du pamphlet. Ses premières (( Lettres à un provincial (3) », répandues à profusion dans le public lettré, y avaient eu un succès immense. Révélant déjà
(i) Lettres des Évêques français à Innocent XI, rédigée par Bossuet. L. VI, n°9, p. 14^.
(2) Colbert [Examen du sysi. gall. Mons. i8o3,in-8°, p. 40.)
(3) La Première Letlre provinciale est datée du 25 janvier 1656, la dernière du 24 mars 16^7.