‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 29 sur 49 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Bosquet à Montpellier (suite). — Première institution du Séminaire. — L'Enseignement universitaire k Montpellier. — Difficultés administratives.

SOMMAIRE

Pourquoi n'y avait-il pas encore de séminaire à Montpellier, en 1657 ? — Lettres patentes de Louis XIV à Bosquet. — Petits débuts. — Négociations avec les Lazaristes. — M. Get, supérieur de la Mission à Marseille, est chargé par saint Vincent de Paul de la direction du nouvel Institut. — Conseils et encouragements du saint fondateur. — La situation est incertaine. — Insubordination des jeunes clercs. — Rayon d'espoir. — Nouveaux obstacles. — L'entreprise n'aboutit pas. — Déclin des Facultés montpelliéraines. — Bosquet veut ressaisir les renés et s'oppose à la nomination des docteurs protestants comme prieurs. — Il reçoit de Louis XIV l'ordre d'inspecter les écoles et de les réformer. — Comment étaient administrées nos écoles à cette époque. — La science menacée par le culte exclusif des belles-lettres. — Les «bas-bleus» et les '< précieuses» à Montpellier. — Mesures prises par l'Evêque. — Les États provinciaux à Narbonne. — Bosquet y retrouve son ami de Marca, récemment nommé ministre d'État. — Traité des Pyrénées. — Voyage de Louis XIV et de la Cour en Languedoc et en Provence. — Enthousiasme général causé par la nouvelle de la signature de la paix. — Bosquet et son clergé. — Opposition du jeune abbé de Solas à la nomination de M. de Beauxhostes comme prévôt du Chapitre. — Procès intenté à l'Évcque par rOfficial du Chapitre qu'il a révoqué. — Découragement de l'Évcque.

N des premiers soins de Bosquet, à peine installé,

fut de s'occuper de la création d'un séminaire.

Il y avait un siècle déjà que le Concile de

Trente (i) avait prescrit aux Évêques l'établisse-

(i) Scss. XXIII, cap. 18, De rcform.

ment d'instituts de ce genre dans leurs diocèses ; mais à Montpellier, où le voisinage des protestants, qui y étaient en fort grand nombre, devait engager pourtant les Evèques à procurer à leur clergé le bienfait d'une instruction solide et d'une formation régulière, les sages prescriptions du Concile étaient restées lettre morte. Contraindre de jeunes hommes, tout clercs qu'ils étaient ou prétendaient être, à abdiquer complètement leur indépendance, à s'assujétir du matin au soir à une règle, quand il était de tradition pour eux de vivre un peu à leur guise, à la façon des étudiants, sans aucune obligation rigoureuse même qui les astreignît à assister aux cours publics, c'était là une entreprise bien difficile, surtout dans un pays passionnément épris de liberté comme le nôtre. Pour oser tenter cette entreprise, il fallait une longue préparation des esprits, par conséquent beaucoup de temps et des circonstances favorables. Or, depuis un siècle, les circonstances avaient été aussi contraires que possible. Les événements politiques, les dissensions religieuses, la domination exercée à plusieurs reprises par l'hérésie triomphante avaient créé tout autant d'obstacles que les Evèques ne s'étaient pas senti la force de vaincre. Voilà pourquoi, en 1657, il n'y avait pas encore de séminaire à Montpellier.

Fort heureusement, à l'arrivée de Bosquet, la situation s'était de beaucoup améliorée dans cette ville. On y obéissait mieux à l'autorité du pouvoir central. Le catholicisme y avait pris sa revanche. D'autre part, l'idée d'imposer le frein d'une vie commune et réglée aux jeunes aspirants au sacerdoce avait fait dans l'opinion tout le chemin qu'elle devait faire (i). SeulS;

(i) On ne songeait pas, on ne pouvait songer alors à Imposer Tinternat aux jeunes clercs. Celui-ci devait rester longtemps encore facultatif. Les ordinands seuls y furent astreints pendant une période de temps plus ou moins longue avant leur ordination. Pradcl, et après lui Colbert, exigèrent que tout aspirant au sous-diaconat vécût un an dans le sémi-

— lui

les intéresses pouvaient encore se montrer récalcitrants ; mais, avec de la fermeté, on les obligerait bien à se soumettre. Bosquet, son projet une fois arrêté, voulut l'exécuter sans délai. 11 s'adressa aussitôt à Louis XIV pour lui demander des lettres patentes approuvant l'érection d'un séminaire, et sanctionnant certaines mesures financières qui lui paraissaient indispensables pour assurer l'entretien et la prospérité de la maison. Le Roi s'empressa d'accorder à l'Évoque tout ce qu'il désirait, et môme au delà. Les lettres patentes parurent vers la Cm de juillet, un mois à peine après l'installation de Bosquet à Montpellier. Elles portaient qu'un impôt de 1500 livres serait levé annuellement sur tous les bénéfices du diocèse qui contribuaient au paiement des décimes ; que le nouvel institut était autorisé à accepter tous legs, toutes donations et fondations que pourrait lui faire la générosité des fidèles ; qu'il aurait le droit d'acquérir toutes sortes de biens, droits héréditaires^ rentes et propriétés^ et de les posséder à perpétuité unis à sa mense ; que tous ces biens, quelle qu'en fût la nature et de quelque façon qu'il les eut acquis, seraient à tout jamais amortis et exempts de payer la moindre indemnité au Trésor ; qu'ils seraient affranchis également pour toujours de toute contribution de ban, d'arrière-ban, de franc-fief et de nouveaux acquêts, le Roi déclarant expressément qu'il faisait don de toutes ces choses au séminaire, (( à quelque somme que le tout puisse monter », disent les lettres patentes (i).

naire. Les aspirants aux autres ordres ne furent guère assujétis qu'à un ou deux mois de séjour. (V. Fonds de révêché, arch. dép., les ordonnances de ces deux Évêques). En temps ordinaire il ne devait y avoir d'obligatoire pour les séminaristes qu'une sorte d^extenial surveillé, tel que nous le voyons établi aujourd'hui dans la plupart de nos collèges.

(i) Lettres patentes portant l'établissement du séminaire de Montpellier. (Arch. départ., fonds des oratoriens de Montpellier). — V . Le

C'était d'une générosité vraiment royale. Malheureusement, ces libéralités de Louis XIV intéressaient plus l'avenir que le présent. Or, le présent était plein de difficultés dont on n'entrevoyait pas bien la solution ; il fallait pourvoir aux dépenses d'une première installation, et ces dépenses, encore que l'Evèquefût décidé à les réduire au strict nécessaire, ne laissaient pas d'être relativement considérables. Comment, avec 1500 livres pour toute ressource, arriverait-on à acheter un local, à se procurer un mobilier, à donner aux professeurs un traitement suffisant, à payer les domestiques, à entretenir des élèves, de qui on ne pouvait exiger qu'une pension modique, si l'on ne voulait rendre le séminaire inabordable au plus grand nombre et frapper de mort l'œuvre naissante ? Evidemment la sagesse commandait un délai. Bosquet se donna un an pour réfléchir, examiner toutes choses et profiter des circonstances ; après quoi, il estima que le moment d'agir était venu.

11 commença petitement. Il semble bien, en effet, que le séminaire, à ses débuts, n'ait été rien de plus qu'une maison de retraite, où les jeunes ordinands devaient venir se recueillir un temps plus ou moins long, suivant la volonté de l'Evoque. C'est du moins ce qui paraît ressortir de l'article XXI II des règlements du synode tenu à Montpellier en 1658. (( Ordonnons, y est-il dit, à tous les clercs de nostre diocèse qui aspireront aux ordres, de se présenter devant nous deux fois l'année; sçavoir : au premier jour de l'an et au premier jour de juillet, afin que nous puissions leur faire entendre nostre volonté sur les dispositions que nous désirons qu'ils ayent pour la réception desdits ordres. Déclarons néantmoins que nous ne conférerons aucun ordre qu'à ceux qui auront

séminaire de MonlpelUer (16)7-1808), par M. Eugène Thomas, archiviste de la préfecture de rHcrault. Montpellier, Boehm et fils, imprimeurs, 1867, p. 9.

demeuré dans le séminaire par nous érii^^é en la présente ville pendant le temps que nous leur ordonnons. » (i)

Quelle fut la première station du nouvel institut ecclésiastique ? Sur ce point, les documents conservés dans nos archives sont muets. Nous pensons toutefois, avec M. Eugène Thomas, que Bosquet dut offrir à ses clercs un asile dans le palais épiscopal qu'il faisait reconstruire en ce moment (2). Celui-ci ne devait être achevé qu'à la fin de cette môme année ; mais les travaux, activement poussés au mois d'avril, avaient permis d'aménager une ou deux classes et des chambres où l'on avait installé aussitôt quelques jeunes gens. Toujours est-il que le mois suivant, quand le synode tint ses séances, le local était prêt.

Local essentiellement provisoire, on le comprend. S'il pouvait suffire pour le modus vivendi de transition que le manque d'argent avait obligé l'Evêque à adopter, il répondait trop imparfaitement, d'une part, à la pensée du concile de Trente, d'autre part, à la nécessité devenue urgente d'opérer de sérieuses réformes dans les habitudes de la jeunesse cléricale, pour qu'on voulût s'en tenir là. Malheureusement, les mêmes difficultés de premier ordre subsistaient toujours, et l'on devait attendre d'avoir trouvé des ressources.

(i) Arch. départ. — Synode diocésain de 16^8.

(2) Voici sur quoi M. Thomas fonde cette supposition: « Seminarium » pro jiuiioribus cicricis erudicndis exsiruxil, dit le Gallia chrisliana. Or, » nous savons positivement que Bosquet ne fit point construire de bâti- » ment particulier pour son séminaire. Quand cet Évêque confia, un peu » plus tard, la direction de cet établissement aux Pères de l'Oratoire, il » leur livra, sur inventaire, des meubles et des ustensiles qui lui appar- » tenaient, ce qui fait conjecturer que ces ustensiles et ces micubles >^ provenaient du palais de l'Evêque. Ces considérations et le silence » gardé par les historiens sur la première station du séminaire qui fut » suivie de plusieurs autres, toutes connues, nous confirment dans cette » opinion que les premiers éléments de cette institution naquirent dans le » spacieux local du monastère St-Germain.» (E. Thomas, op. cit., p. 11.)

M. Eugène Thomas, dans la remarquable étude qu'il nous a laissée, est d'avis que ce provisoire se prolongea jusqu'en 1665, époque àlaquellele séminaire fut définitivement organisé sous la direction des prêtres de l'Oratoire. « Rien ne fait supposer, dit-il, que, pendant cet intervalle de huit années, Bosquet, occupé d'ailleurs àd'autres soins, ait fait de nouvelles dispositions pour son établissement. En 1665, rien ou presque rien ne constatait l'existence du séminaire. Il existait sans doute sur le papier, et par lettres patentes du Roi, et par ordonnances de l'Evèque ; mais, en fait, cette existence, même dans le palais épiscopal, était sans consistance etpresque sans réalité (i). » En quoi, le savant archiviste s'est trompé. Il y a dans cette partie de son travail une lacune que nous pouvons heureusement combler aujourd'hui, grâce aux lettres de saint Vincent de Paul, publiées récemment, et dont les originaux de quelques-unes (les plus intéressantes pour notre histoire locale

sont conservés dans les archives de notre grand séminaire. Il est évident que, même sous sa forme transitoire et avec sa constitution très imparfaite, le nouveau séminaire ne pouvait se passer d'une direction. Du moment qu'on y appelait les jeunes clercs pour s'y préparer aux ordres, il devenait aussi nécessaire de placer à leur tète des hommes spéciaux, de qui ils pussent recevoir la formation exigée par leur saint état. Bosquet, dans les commencements, dut s'arranger comme il put avec les éléments qu'il avait sous la main. Le clergé régulier était largement représenté à Montpellier. Dominicains, franciscains, jésuites, pour ne parler que deceuxlà, ne manquaient assurément pas de bons directeurs : l'Evèque n'avait qu'à choisir. Or c'était là précisément que gisait la difficulté. Il faut compter toujours avec certains sentiments que les rivalités d'influence font naître, et qui, pour n'être pas

(i) Eug. Thomas, op. cil., p. 12.

des plus chrétiens, ne se rencontrent pas moins quelquefois chez des religieux. Pour ne point faire de jaloux, Bosquet mit à la tcte du séminaire le procureur fiscal du chapitre, l'abbé Tournesy (i). Il dut être assez mécontent de son essai ; car, dès le mois de mai 1569, sinon plus tôt, il songea à appeler les prêtres lazaristes à Montpellier.

La congrégation de Saint-Lazare était déjà en pleine prospérité à cette époque. Notre Evêque avait appris de plusieurs de ses collègues les magnifiques résultats obtenus par les fils de saint Vincent de Paul dans les diverses maisons qu'ils dirigeaient ; peut-être même les avait-il vus à l'œuvre à Agde, où un lazariste, M. Durand, méritait d'être considéré comme un supérieur modèle. Ce fut, en tous cas, à ce dernier qu'il écrivit pour le prier de négocier l'affaire, et de désigner luimême au choix du supérieur général les sujets qui lui paraîtraient les plus capables de réussir, vu les circonstances difficiles au milieu desquelles ils allaient être chargés de l'entreprise.

M. Durand transmit sans tarder la demande de notre Evêque à Vincent de Paul, et proposa à celui-ci d'envoyer à Montpellier M. Get, supérieur de la maison de la Mission, à Marseille.

Une lettre écrite par saint Vincent à M. Get, à la date du 9 mai 1659, ne laisse aucun doute à cet égard :

a Vous verrez par la lettre de M. Durand ci-incluse la » proposition que lui a faite M-' de Montpellier, et la » pensée du dit sieur Durand sur votre sujet, laquelle nous » avons examinée ici, et avons jugé que vous^ Monsieur, et

(i) L abbé Tournesy figure avec cette mention: Supérieur du séminaire, dans quelques procès-verbaux des visites pastorales. (Arch. dép.) Les dominicains toutefois, en possession des chaires de théologie, restèrent chargés de l'instruction des séminaristes.

» M. Parizy êtes des plus propres que nous voyons en la

» compagnie pour jeter les fondements d'une œuvre d'une

» telle importance. La vocation de la compagnie en ce lieu-là

» qui (ait voir par celui qui la demande qu'elle est de Dieu,

» la considération de l'état ecclésiastique comme il est fait

» en ce lieu-là, où l'hérésie a establi son throne depuis tant

» d'années, c'est ce qui semble nous obliger à nous donner

» à Dieu pour cela. Il n y a que Marseille et le besoin que

» cette maison a de vostre présence qui m'embarasse et me

» met en peine. Allez donc, Monsieur, in nom'ine Doinini l

» Je prie sa divine bonté qu'elle vous remplisse de son esprit

» pour le communiquer aux âmes. Que la divine Providence

» veille à vostre conduite. Il seroit à souhaiter que vous ayez

» un frère, si faire se peut, et que vous le fassiez rendre à

» Montpellier, quand vous le jugerez à propos (i). »

La nomination de M. Get à Montpellier n'avait toutefois aucun caractère définitif. On allait faire une expérience. Il fallait voir les résultats qu'elle donnerait. Si l'on avait la bonne fortune de réussir, M. Get resterait attaché à son nouveau poste ; sinon, il irait reprendre la direction de la maison de Marseille, dont Vincent de Paul voulait qu'il continuât d'être jusque-là le supérieur titulaire. En attendant, un simple substitut, M. Philippe le Vacher, y tiendrait sa place (2).

M. Get dut partir immédiatement pour Montpellier, accompagné de M. Parizy et d'un frère servant. Quelque idée qu'il se fût faite des conditions précaires dans lesquelles il allait tra-

(i) Lettres de saint Vincent de Paul (Paris, 1880), t. IV, p. 331-332.

(2) V. môme lettre. — Tous les détails concernant les rapports de Bosquet avec le fondateur de Saint-Lazare nous ont été obligeamment communiqués par un des directeurs de notre grand séminaire, M. Lobeau, professeur d'histoire, qui depuis a été chargé du même ense'gnement au grand séminaire d'Albi. Nous lui adressons ici nos sincères remerciements.

vaillcr à la fondation du nouvel institut, tout ce que son imagination avait rcvé de pénible et de triste n'était rien, comparé àlaréallté. Une installation insuffisante etoii tout était à créer : point d'ornements, point de livres, une vraie misère. Et pour subvenir aux frais d'entretien, pour se nourrir et se vôtir, quatre cents écus de traitement! (i) Avec cela, aucune sécurité du lendemain. On n'était pris qu'à l'essai. La volonté de l'Evoque avait pesé sous ce rapport sur la détermination de Vincent de Paul, et, dans l'état, on ne pouvait que regretter beaucoup cette concession, tout à fait en dehors d'ailleurs des usages reçus à Saint-Lazare. M. Cet, heureusement, était un homme de caractère. Il fit contre nécessité bon cœur, ne laissa rien voir de ses impressions et accepta courageusement la mission qui lui était confiée. Elle était des plus difficiles. Outre les privations matérielles auxquelles lui et ses confrères allaient être condamnés, il lui fallait compter avec les mauvaises dispositions de ses élèves. De tous les ennemis, ceux-là, à coup sûr, étaient les pires. Les Jeunes clercs montpelliérains n'avaient pas vu de bon oeilla décision prise par l'Evèque de les placer sous la conduite de directeurs étrangers et dont la réputation d'austérité leur faisait redouter une discipline beaucoup trop sévère. Ils s'organisèrent pour protester, et le jour même où les Lazaristes entraient en fonctions, ils se livrèrent à des manifestations d'une telle violence qu'il n'y avait aucun doute à se permettre sur le caractère profondément hostile des sentiments qui les animaient. Les plus turbulents d'entre eux, cela va sans dire, furent chassés ; mais l'effervescence ne fut calmée qu'à moitié par ce coup de force, et aux heures de récréation, dans le tète-à-tète de leurs causeries intimes, beaucoup de ceux qu'on avait gardés au séminaire formaient le complot d'aller rejoindre les

(i) LeUres de saint Vincenl, t. IV, p. 384-38^ — L'écu vala't 3 livres.

malheureux confrères que la récente mesure administrative avait frappés, et dont ils enviaient maintenant l'indépendance.

Telle était la peu encourageante situation que M. Get s'empressa de faire connaître à Vincent de Paul par une lettre datée du 3 juin, et à laquelle le saint répondit le 1 3 de ce même mois :

a ... Je rends grâces à Dieu de ce qui s'est passé à vostre arrivée et de la manière dont vous vous y estes conduit... Je vois bien que je me suis trop hasté ; mais c'est la presse que l'on m'a faite d'y envoyer quelqu'un qui m'a obligé de vous en prier, croyant que tout y estoit disposé.

» C'est contre le bon ordre et nostre usage de nous engager en un lieu pour un temps et non à perpétuité ; mais si le bon Dieu nous veut à Montpellier, il trouvera bien le moyen de nous y affermir, et s'il ne le veut pas, nous ne devons pas le désirer. Quoi qu'il en soit, a le serviteur qui sera trouvé fidèle » en peu sera constitué sur beaucoup. » Vous estes heureux de vous trouver sous un prélat de si haut mérite, plein de bonnes intentions, en un diocèse ou l'hérésie ayant establi son throne vous donne un beau champ pour contribuer à y jeter de bons fondements de piété.

» Vous devez avoir pour but principal, en l'éducation des ecclésiastiques, de les dresser à la vie intérieure, àroraison,au recueillement et à l'union avec Dieu, d'autant plus que les esprits de Montpellier sont naturellement ouverts à la dissipation. Vous y aurez de la peine ; mais lagrâcede Dieu etvos exemples vous y aideront beaucoup. Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour, mais de plusieurs années. Ce n'est pas non plus une entreprise qui réussisse vers toute sorte de personnes ; mais toutes en pourront profiter peu ou prou, pour en enseigner ensuite la practique aux lieux où ils se trouveront. Vous aurez à souffrir encore pour le temporel, mais patience; les commencements sont toujours difficiles aux œuvres d'importance. Vous voilà

en estât d'honorer rinccrtitude des moyens pour subsister où Nostre Seigneur s'est trouvé luy-mesme et où il a voulu que les apostres se soient trouvés en l'établissement de l'Eglise... Si ceux qui composent à présent le séminaire se retirent, ce sera peut-être le mieux ; ne vous en mettez pas en peine, il vous en viendra d'autres... Plaise à Dieu de vous donner les forces de corps et d'esprit pour la conduicte et le succès de son œuvre. Vous aurez besoin particulièrement de support et d'une grande douceur vers ceux que la Providence de Dieu commettra à vos soins, afin qu'ils aient confiance en vous pour les gagner à Dieu. » (i).

C'étaient là de sages conseils ; mais les obstacles étaient de telle sorte que, malgré tout leur bon vouloir, malgré des aptitudes de premier ordre, les nouveaux directeurs désespérèrent un instant d'en venir à bout. Ils ne songeaient à rien moins qu'à abandonner sur-le-champ une situation où il ne leur paraissait pas possible de faire le bien. Saint Vincent de Paul s'y opposa. « On s'est trop hasté », écrivait-il encore à M. Get le 27 juin ; mais (( Dieu, qui sait tirer le bien du mal, fera tourner cela à sa gloire. Il ne faut pas réparer un défaut par un autre, ni quitter le lieu où vous estes, après avoir entrepris d'y rendre service à Dieu et au diocèse. Il faut donc continuer, et je vous en prie, si l'œuvre commencée ne réussit pas, il ne doit pourtant pas tenir à nous que Dieu ne

(i) Cette lettre, qui figure au tome IV (p. 367-368) des LcUres de saint Vincent, est la première en date de celles dont l'original est conservé au séminaire. Sur la feuille qui porte l'adresse, et qui est déchirée en partie, on ne peut lire actuellement que ces mots : « de présent à Montpellier ». La formule de la suscription devait être absolument identique à celle de quelques unes des lettres que nous possédons, et qui est ainsi conçue : « Monsieur Get, supérieur des prêtres de la Mission à Marseille, de présent à Montpellier » , ou encore : « de présent au séminaire de Montpellier, à Montpellier. »

la conduise à sa perfection, puisque la Providence nous y a engagés... » (i).

M. Get et son collaborateur M. Parizy restèrent donc à Montpellier, redoublant de zèle et s'appliquant de leur mieux à opposer une inaltérable douceur à l'antipathie persistante de leurs élèves. Ils réussirent à en gagner quelques-uns ; on les vit alors reprendre un peu courage, et, Thorizon s'éclaircissant pour eux, oser espérer de meilleurs jours.

Saint Vincent, à qui ils avaient fait part de ces impressions, leur répondait le 4 juillet :

« Je vous écris aujourd'hui, pour rendre grâces à Dieu » de ce que vous entrevoyez quelque suite favorable dans » l'œuvre commencée. Il faut espérer que Dieu y donnera » sa bénédiction. Je le prie qu'il vous donne son esprit en » abondance pour l'insinuer dans Testât ecclésiastique (2). »

Presque en même temps, le vénérable fondateur de Saint- Lazare écrivait à notre Evèque une lettre (3) qui n'a malheureusement pas été retrouvée, non plus^ du reste, que la réponse que lui fit Bosquet. La perte de ces deux documents nous semble infiniment regrettable. Quels détails ne nous eussent-elles pas fournis sur les difficultés de la première heure, un peu maîtrisées en ce moment, mais qui devaient hélas ! sitôt reparaître.

(i) Lettres de saint Vincent, tome IV, p. 384. — L'original de cette lettre est au séminaire.

(2) Lettres de saint Vincent, t. III, p. 48^. Cette lettre, dans cette publication, porte la date du 4 juillet 1657. Il y a là, évidemment, une erreur. Le 4 juillet 16^9 est la seule date acceptable. En 16^7, M. Get était à Marseille, et il n'y avait pas trace de séminaire à Montpellier. Bosquet, qui n'avait pris possession de son nouveau siège que le 24 juin, ne s'en occupa certainement pas tout de suite. D'autre part, les lettres patentes pour l'établissement du séminaire sont postérieures au 4 juillet. Enfin, cette lettre ne peut avoir été écrite qu'après celles qui précèdent et qui sont positivement de 16^9.

(3) Lettre du 11 juillet, à M. Get.

Quoi qu'il en soit, en ce mois de juillet^ bien des appréhensions s'étaient dissipées. On allait vers l'avenir avec confiance, et saint Vincent comptait si bien lui-même sur la réussite de Tentreprise qu'il résolut de nommer définitivement M. Cet à Montpellier. Il pria toutefois celui-ci de se rendre à Marseille, pour y régler certaines affaires et installer son successeur (i), et donna ordre au supérieur de la maison d'Agde, M. Durand, de venir prendre, en attendant, la direction de notre séminaire (2).

M. Durand ne fut sans doute pas trop mal impressionné par ce qu'il vit, ni trop mal édifié de l'attitude des séminaristes. «Je vous remercie. Monsieur, lui écrivait Vincent » de Paul, le 18 juillet, de ce que vous estes venu à Mont- » pellier à la place de M. Get, et des choses que vous m'en » escrivez, dont je suis consolé (3).»

Le nouvel institut allait donc passablement. Les améliorations désirables^ encore qu'elles fussent nombreuses, viendraient, on pouvait du moins le penser^ progressivement et à leur heure. Pour le moment, on n'avait pas le droit d'être difficile, et l'on devait s'estimer content de ce que l'on avait. Ce n'est pas que la tâche ne parut pas parfois bien lourde au pauvre supérieur; il lui arriva souvent de la juger au-dessus de ses forces. Saint Vincent s'empressait alors de combattre le découragement où le jetait le sentiment exagéré de son impuissance. « Je ne doute pas que les » affaires ne vous étonnent, lui écrivait-il, le 5 septembre. » Tous les commencements sont un peu étranges; mais il » faut avoir patience. Cette nouveauté sera bientôt passée, » et peu à peu vous trouverez de la facilité aux choses qui » vous paraissent à présent obscures. Nostre Seigneur, qui

(i) Use nommait M. de Lespinay. (Lettre du i^'" août.)

(2) Lettres du 4, du 1 1 et du 17 juillet 16^9.

(3) Lettres de saint Vincent^ t. IV, p. 40^, in fine,

» vous en a donné le soin, vous donnera aussi l'intelligence » requise pour y accomplir sa volonté. Je ne suis en peine » que de votre santé. Faites, je vous en prie, tout ce que » vous pourrez pour vous bien porter (i). »

Par suite de quelles circonstances les obstacles qui avaient causé tant d'appréhensions au début, et qu'on avait eu tant de mal à écarter, se reproduisirent-ils ? nous n'avons plus aucun document de nature à nous fixer sur ce point. Faut-il en attribuer la réapparition à l'absence continue de toutes ressources ? à une recrudescence de l'esprit de révolte chez les séminaristes, envers qui peut-être, à mesure qu'ils s'habituaient davantage aux exigences du nouveau régime, on avait cru pouvoir se départir de l'indulgence forcée des premiers jours ? ou bien encore à des rivalités d'enseignement, les jésuites, nouveau-venus et qui étaient déjà une puissance, disputant avec acharnement aux dominicains, jusque-là possesseurs exclusifs des chaires de théologie, l'honneur d'instruire le jeune clergé? Peut-être toutes ces causes

(i) Lettres de saint Vincent, t. IV, p. 4^8. Entre cette lettre et celle du 1 1 juillet que nous avons citée, il en existe deux dont nous possédons l'original ; la première est datée du i"' août, et la seconde du 15. Mais elles offrent peu d'intérêt pour le sujet qui nous occupe, sinon que, du silence qu'elles gardent sur les difficultés de la situation, à Montpellier, on peut inférer que ces difficultés s'étaient beaucoup atténuées, comme nous l'avons dit, et que le séminaire allait relativement bien. Dans la première de ces lettres, Vincent de Paul déclare être en peine « des fièvres qui courent à Montpellier. Je vous prie de vous en garder » tant que vous pourrez, dit-il à M. Get, et à M, Parizy aussi, et d'avoir » bien soin de vostre conservation ; je la demande à Dieu avec toutes les » grâces de son esprit, nécessaires au grand et saint emploi que vous » avez, pour y faire les fruits que le public en attend, particulièrement » Monseigneurl'Évesque, qui vous a confié ce qu'il y a de plus important » et de plus précieux en son diocèse, qui est l'éducation des ecclésiasti- » ques, d'où dépend la conversion de tout le reste... » — Dans celle du » I) août, il écrit, « encore qu'il n'ait rien à dire ou peu de chose... » pour donner de ses nouvelles et en demander. »

agircnt-cllcs h la fois. Ce qu'il y a de sur, c'est que la désorganisation fut rapide, etque, dès le mois de janvier 1660, Bosquet se demanda s'il ne ferait pas mieux de renoncer, provisoirement du moins, à une expérience dans laquelle — cela se voyait maintenant — on s'était trop mal engagé pour qu'on en pût attendre aucun fruit.

Vincent de Paul, avisé par un tiers de ces dispositions de l'Evcque, s'empressa de prendre auprès de M. Get, le 30 janvier, des informations plus sûres, f' Ces trois ou quatre » lignes sont pour savoir de vous s'il est vrai ce qu'on » m'a dit, que Monseigneur de Montpellier semble n'avou' » pas intention de continuer son séminaire. Je vous prie, » Monsieur, de m'en mander ce que vous savez, et de » demander miséricorde à Dieu, pour le plus grand pécheur » de la terre (i). »

La nouvelle n'était, hélas! que trop vraie. Bosquet, toutefois, avant de notifier officiellement à Vincent de Paul sa résolution, voulut prendre ses mesures pour ne pas laisser sans direction les élèves de l'institut, que de malheureuses circonstances le condamnaient à dissoudre. En fait, l'Evêque venait de subir une défaite ; l'idée restait, et il espérait bien que tôt ou tard la réalisation en serait possible. Il n'admettait point, en tout cas, que ses élèves se déshabituassent de la vie de règle à laquelle il avait été si difficile de' les assujétir. S'ils ne pouvaient achever de se former à Montpellier, il les enverrait ailleurs. Sa volonté, sous ce rapport, était formelle. L'Archevêque de Narbonne, François Fouquet, précédemment évèque d'Agde, et qui avait fondé dans cette dernière ville le séminaire que dirigeait avec tant de succès M. Durand, venait précisément d'en établir un au chef-lieu de son nouveau diocèse. Il en avait également

(i) Lellres de saini Vincent, t. IV, p. ^31,

confié la conduite aux prêtres de Saint-Lazare, qu'il estimait fort, et dont il avait su apprécier les services. Bosquet s'entendit avec lui, et un mois après, au mois de mars, les séminaristes montpelliérains partaient, malgré qu'ils en eussent, quelques-uns pour Agde, d'autres pour Narbonne, OLi ils devaient retrouver parmi les professeurs du séminaire un de leurs directeurs de Montpellier, M. Parizy.

Cet état de choses devait durer jusqu'en 1665; et, à ce point de vue, M. Thomas ne dit point encore assez quand il écrit que: « A cette époque, rien ou presque rien ne constatait » l'existence du séminaire » ; qu' aW existait sans doute, sur » le papier et par lettres patentes du Roi, et par ordonnance » de l'Évèque, mais [qu'] en fait, cette existence, même )) dans le palais épiscopal, était sans consistance e{ presque » sans réalité (i) ». La vérité est que notre séminaire diocésain n'existait plus. Bosquet, avec son énergie sur laquelle le découragement n'avait point de prise, devait pourtant le faire revivre. Nous dirons comment, et dans quelles conditions, un peu plus tard.

Jl n'y avait pas que les prescriptions du Concile de Trente qui dussent engager l'Evèque à s'occuper activement de la création d'un séminaire. Cette création avait sa place indiquée d'avance dans tout un ensemble de réformes scolaires dont l'urgence n'était que trop démontrée depuis longtemps, mais que les vicissitudes des événements dans notre cité n'avaient permis à personne d'entreprendre. Bosquet, en montant sur son nouveau siège, s'était promis de faire de ces réformas une des œuvres capitales de son épiscopat.

Il était impossible d'en disconvenir. Les études étaient vraiment en péril dans notre Université, jadis si brillante ; et

(i) Op. cil., p. 13-82.

si Monlpcllier avait conservé encore quelque prestige comme \ille savante, elle le devait bien plus au vieux renom qu'à la prospérité actuelle de ses écoles.

Des quatre Facultés où se donnait l'enseignement universitaire, la Faculté des arts, placée depuis 1632, presque en même temps que le collège (i), sous la direction des pères jésuites, était la seule en voie de progrès. La Faculté de théologie, la moins ancienne de toutes (2) et qui, à en juger par les documents que nous possédons, n'avait jamais beaucoup fait parler d'elle, était à peu près sans exercice. Entièrement dissoute, à l'époque de la domination calviniste, il n'y avait guère que deux ans (10 novembre 1656) que les dominicains, jaloux d'en conserver l'héritage à leur ordre, en avaient solennellement rouvert les cours dans l'église Saint-Mathieu. Malheureusement ils n'avaient pu y constituer que deux chaires, et les professeurs, d'ailleurs médiocres, qui les occupaient une fois la semaine n'avaient point réussi à attirer beaucoup d'ecclésiastiques à leurs leçons.

La Faculté de droit, où tant de jurisconsultes célèbres avaient enseigné depuis Placentin (3) et où étaient venus se

(i) La prise de possession du collège parles jésuites remontait à 1629.

(2) La Faculté de théologie ne figure pas dans la bulle d'érection de l'Université de Montpellier par Nicolas IV (26 octobre 1289). L'Université de médecine et les deux Facultés de droit et des arts sont seules mentionnées dans cette bulle. La Faculté de théologie fut canoniquement instituée par Martin V (bulle du 17 déc. 142 1). Elle fonctionnait cependant bien avant cette date, puisqu'il en est question dans une lettre du roi Jean (i^ janvier 1 3^0 ou 1 3^ i) qui ratifie son annexion à l'Université. (V. l'étude de M. Germain sur cette Faculté, Mémoires dliistoire et d'archéologie, t. V).

(5) Notre Faculté de droit compta parmi ses maîtres : Guillaume de Nogaret, le malheureux opposant de Boniface VIII ; Pierre Bertrand, qui fut depuis Évêque d'Autun et Cardinal ; Guillaume Grimoard, élevé plus tard au souver;::!.! pontificat sous le nom resté illustre d'Urbain V ; Pierre de Lune, qui devait devenir l'antipape Benoît XIII. On sait aussi que Pétrarque vint étudier le droit à Montpellier.

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former tant de légistes, se mourait presque maintenant dans le silence de ses amphithéâtres qu'une jeunesse studieuse ne fréquentait plus : c'est à peine si Ton y recevait un licencié ou un docteur tous les deux ans. Quant à l'Université de médecine, elle avait vu diminuer le nombre de ses élèves et, déchirée par les divisions les plus regrettables, elle était bien loin de sa vieille gloire.

Chancelier, juge et conservateur de l'Université, en sa qualité d'Évôque, Bosquet n'hésita pas à user de tous les droits que ces titres divers lui conféraient. Son premier soin fut de s'attaquer à certaines prétentions gênantes, qui pouvaient, à un moment donné, lier plus ou moins son autorité. Ainsi les protestants, que les lois de l'Etat avaient condamnés à se tenir au second plan en toutes choses et déclarés incapables de remplir les premières fonctions universitaires, avaient cependant peu à peu fait une brèche à ces mêmes lois par le nombre considérable de leurs docteurs. Ceux-ci étaient en majorité assez forte dans nos deux Facultés de droit et de médecine. Plusieurs d'entre eux avaient obtenu et exercé le mandat de prieur. C'était là, auxyeux de Bosquet, un grave danger, non seulement pour la juridiction épiscopale que les hérétiques devaient naturellement travailler de toute leur influence à amoindrir, mais encore pour le caractère officiellement catholique qu'il importait de conserver à nos écoles.

Une lettre qu'il écrivit à de Marca à cette époque nous montre bien ses préoccupations à ce sujet et l'énergique décision de ses mesures.

(( Il se présente une affaire sur laquelle j'ay besoin de » conseil et je vous le demande.

» C'est que cette université est sous ma direction, car

)) j'en suis le chef et tout se fait en mon nom. Il y a icy un » recteur que j'établis tous les ans, et c'est un jeune escholier. » Outre cela, dans la Faculté de droit, les docteurs font un » corps, et tous les ans le plus ancien suivant l'ordre du » tableau prend la qualité de prieur. Ce recteur et ce prieur » font porter devant eux une masse d'argent avec la statue en » relief du pape Grégoire IX, de mesme que mon vicaire » général, en qualité de vice-chancelier, en fait porter une » autre.

» Or, il arrive que, le nombre des docteurs huguenots » estant plus grand que celui des catholiques, ils remplissent » souvent cette charge, font porter cette masse devant eux » jusques aux funérailles des leurs, où ils assistent avec leurs » robes et bonnets, et font corps. Le prieur de cette année » estoit M. de Rignac, conseiller, que vous connoissez )) pour sa bibliothèque ; et, comme Despres, docteur qui a » escritdes successions, feut mort, je luy défendis de bailler » la masse au bedeau pour la porter à ses funérailles, à )) cause qu'il estoit huguenot, et elles furent faites sans cette » masse : de quoi ils murmurèrent. Mais, enfin, ils enten- » dirent la raison et demeurèrent d'accord qu'ils n'avoient » point de droit de la faire porter. Mais, la prieuré du dit » sieur de Rignac finissant le dernier du mois d'avril, un » huguenot luy devoit succéder le lendemain. Je crus que » je pouvois bailler cette masse avec la dignité du prieur au » docteur catholique qui succédoit dans l'ordre de la matri- » cule. Et cela eût esté fait sans bruit, si ceux à qui je l'avois » communiqué par nécessité m'eussent gardé le secret ; » mais les huguenots en ayant eu le vent s'émeurent, et je » fis différer l'assemblée où cette action se fait. Sur ces » délays, les huguenots vinrent me demander l'assemblée, et » je leur répondis que je faisois la visite de la ville, et que » dans quelques jours je fairois celle de l'Université, dans

) laquelle je réglerois toutes choses ; et, parce que le ) docteur huguenot est fort aparanté et apuYé dans son ) parti, je lui dis que pour sa personne je n'avois rien à ) dire, mais que pour sa religion je ne voulois pas aller ) contre les édits et les ordres de l'Estat, sans m'expliquer ^ davantage. L'affaire en est là, et si je me sentois appuïé ) du conseil, je passerois outre, et laisserois le docteur ) huguenot pour prendre le catholique.

» Mes raisons sont que ce prieur est le chef d'un corps ) dans une Université dont je suis le chef principal aidhori- ) talc aposlol'ica, qu'il préside aux actes pour parvenir à la ) licence, qu'il doit assister à des services et actions de ) piété qui, par les statuts, doivent estre faits dans l'église, ) enfin que, par l'ordre général de l'Estat, les huguenots ne ) peuvent pas estre les chefs des corps, ni mesme en estre ) pourvus des consuls. Je vous supplie de peser ces raisons ) et d'y suppléer par vostre jugement. J'en escris à M. le ) Chancelier et me conduirai selon vos advis, auxquels je ) rends toute soumission et demeure, Monseigneur, vostre... > etc. (i).

La réponse du conseil fut telle que la désirait Bosquet. Le docteur huguenot ne fut point promu.

Il plut, au reste, à Louis XIV de confirmer d'une façon plus explicite l'autorité de l'Évèque sur cette Université placée sous sa direction. Il lui adressa à cet effet des lettres patentes d'après lesquelles il lui enjoignait de procéder en personne à l'inspection de toutes les écoles, d'appeler devant lui les prieurs des docteurs et les professeurs des Facultés, les directeurs et employés des collèges, de se faire remettre par eux les titres de fondation, les statuts, règlements et

(i) De Montpellier, le 6 may 16^8. A M. de Marca, à Paris. Biblioth, nat., fonds Baluze, 121, folio 97, 98.

autres actes intéressant rUniversitc dans son ensemble ; puis, de pourvoir à une réforme générale (i).

Cette réforme, qui devait toucher à tant d j choses, ne pouvait être le fruit que d'un long et minutieux examen. On avait remis à rÉvcque un volumineux dossier; il se donna une année entière pour l'étudier en détail et laisser mûrir ses résolutions. Son plan une fois arrêté, il réunit (20 avril 1659) le recteur, les prieurs des Facultés et tout le personnel universitaire.

Nos Facultés, on le sait, et plus spécialement notre Faculté de droit, étaient régies par des principes démocratiques en vertu desquels le gouvernement intérieur en était laissé à un recteur et à un conseil de douze membres, celui-là et ceux-ci annuellement élus et choisis exclusivement parmi les étudiants. La qualité de docteur était même incompatible à ce point avec ces fonctions que si le recteur ou un conseiller en obtenait le diplôme au cours de son mandat, il encourait immédiatement sa déchéance. A l'origine, on n'avait pas eu trop à se plaindre de ce système, qui donnait à notre université une physionomie si originale. Mais alors le corps des étudiants ne se recrutait pas uniquemont parmi les jeunes. On voyait se presser dans les écoles, au pied des chaires, des hommes de sens rassis et d'âge mur, dont quelques-uns même occupaient dans le monde ou dans l'Église, dans l'Église surtout, un rang élevé et se recommandaient par leur situation à la confiance des professeurs et au suffrage de leurs collègues. Djs écoliers ainsi posés étaient capables assurém2nt de fournir des administrateurs du premier m3rite ; les rênes du gouvernement auraient pu être plus mal placées qu'entre

(i) V. pour plus de détails: V Étude Iiisbrir/ue sur la Fa:u!té de droit de Montpellier, par M. Germain {Mémoires d'histoire et d\-irchéologiey tome V).

leurs mains. Malheureusement, lorsque les Facultés eurent été multipliées en France, lorsque des centres universitaires se furent formés à Orléans, à Paris, à Toulouse, à Avignon, à Poitiers, à Bordeaux et à Orange — car Orange voulut faire souche de docteurs aussi (docteurs à la fleur d'orange, disaient les malins) — les élèves se dispersèrent. Les professeurs, de leur côté, se plurent à changer de milieu dès qu'ils y trouvèrent un avantage. A dater de ce jour, le déclin de notre Université fut rapide. L'enseignement y fut donné d'une façon moins brillante. Chez les écoliers, l'émulation d'autrefois se ralentit et finit peu à peu par disparaître. Les étudiants âgés, cet élément sérieux de nos écoles, réduits à un petit nombre, n'exercèrent bientôt plus aucune influence, et les légers et les turbulents prirent le sceptre.

Le système, évidemment, était usé. On n'en pouvait plus attendre de bons fruits. Grâce à lui, nos Facultés s'étaient acheminéestoutdoucement vers leur ruine. Dans ces conditions, il eût été peu sage de le maintenir. Bosquet décida donc que l'autorité administrative passerait dorénavant des mains des élèves à celles des maîtres. Les étudiants ne furent pas pour cela exclus du conseil. On admit, au contraire, qu'ils y auraienttoujoursdesreprésentants; seulement, ils nefurentplus les seuls à y entrer. Quant au rectorat, en dehors des professeurs, des docteurs ou des licenciés, nul désormais ne devait avoir le droit d'y prétendre.

En vertu de cette décision, le 25 avril 1659, le grand archidiacre du diocèse, François de Beauxhostes de Roanel, docteur in utroque jure, fut élu recteur de l'Université, et François de Rignac, conseiller à la Gourdes aides, maintenu dans ses fonctions de prieur, qu'il remplissait déjà depuis

un an.

Toutefois, ces dispositions nouvelles ne remédiaient qu'à une partie du mal. Il ne s'agissait pas seulement, en cfl'et, de

rétablir le principe d'autorité si sérieusement compromis dans nos écoles ; il fallait surtout restituer à la science le crédit qu'elle y avait progressivement perdu. Or, c'était là le difficile. A Montpellier, la mode était, depuis un certain nombre d'années déjà, aux belles-lettres. Les Facultés y avaient été détrônées par les salons. C'était un résultat de l'influence exercée par cette société brillante qui périodiquement venait apporter dans nos murs le langage et les manières étudiées de la cour. Il arriva sans trop tarder que la bourgeoisie eut ses bas-bleus comme la noblesse ses hôtels de Rambouillet, où l'on mettait autant de prétention à pratiquer l'art de bien dire, qu'à discuter sur le mérite des œuvres récentes. Tout était loin d'être parfait, sans doute, dans ces causeries académiques. Les jugements qu'on y prononçait n'étaient pas dictés toujours par le goût le plus sûr. Souvent la recherche de l'élégance y portait à faux ; l'affectation du bon ton y étalait bien des ridicules, et nous en croyons volontiers Chapelle et Bachaumont dans ce qu'ils nous racontent « des petites mignardises, du parler gras et des discours extraordinaires » de certaines de nos précieuses, (( précieuses de campagne, qui n'imitoient que foiblement » celles de Paris » (i). N'importe ! La tendance universelle n'était que mieux attestée par ces travers mêmes. On suivait le chemin du bel esprit pour aller aux belles-lettres ; mais on y allait par amour de la forme et par cette conviction que

(i) Le portrait de nos Montpelliéraines n'a pas été flatté par Chapelle et Bachaumont. « Nous trouvâmes, écrivent-ils, grand nombre de dames qu'on nous dit être les plus polies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. A leur petite mignardise, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c'était une assemblée de précieuses de Montpellier; mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paraissoient que des précieuses de campagne

seules elles étaient capables de faire des hommes aimables et d'enseigner l'art délicat du savoir-vivre. Contre un engouement aussi motivé, que pouvait la science avec la sécheresse de ses méthodes et la semi-barbarie du latin scolastique, resté sa langue officielle? L'opinion s'était prononcée. Elle estimait que la science avait tort et on la délaissait.

Bosquet n'assistait pas sans éprouver beaucoup de peine à cette transformation des esprits. La jeunesse, il s'en rendait bien compte, y gagnait surtout d'être plus mondaine et plus frivole, et il ne se consolait pas, lui, élevé d'après des principes si austères, de la trouver si différente de ce qu'elle était de son temps. 11 pensa que, sans modifier un enseignement oj les hommes de sa génération s'étaient formés, il lui suffirait d'exciter le zèle des professeurs, d'exiger d'eux plus d'assiduité, plus de soin dans la préparation de leurs cours, pour refaire des auditoires aux Facultés abandonnées. L'événement devait lui prouver qu'il se trompait. Seules, les études théologiques reprirent alors un peu d'élan. Plusieurs causes y contribuèrent. Ce fut d'abord l'exemple des réguliers. Stimulés par la confiance d'un Évèque qui voulait les choisir de préfé-

et n'imitoient que foiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valoient par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une conversation assez plaisante.

Les unes disoient que Ménage Avoit l'air et l'esprit galant ; Que Chapelain n'estoit pas sage, Que Costar n'estoit pas pédant.

» Les autres croyaient M. de Scudéry :

Un homme de fort bonne mine, Vaillant, riche, et toujours bien mis ; Sa sœur une beauté divine ; Et Pélisson un Adonis.

rence pour le ministère de h parole, ils n'hésitèrent pas à entrer dans ses vues. Beauc( up dans le clergé ne tardèrent point à les suivre, les uns par esprit de zèle et d'autres aussi par amour-propre. La nécessité de plus en plus pressante de combattre le protestantisme vint ajouter une force nouvelle à cette impulsion. Enfin, pour favoriser la Faculté de théologie, Bosquet avait une arme excellente entre les mains, il l'employa. Il remit en vigueur les dispositions des canons qui prescrivaient que nul ne fut appelé à un bénéfice s'il ne s'était pourvu de quelque grade devant la Faculté.

L'ambition n'est assurément pas le plus élevé de tous les mobiles. Mais si l'on veut bien remarquer que ce mobile n'est presque Jamais indifférent, dans la pratique, à la conduite des hommes, on ne s'étonnera pas que ce fût précisément cette dernière décision de l'Évèque qui porta le plus de fruits.

Vers la fin de janvier 1659, Bosquet avait du faire trêve aux préoccupations et aux soucis que lui causait la réorganisation de nos écoles, pour se rendre à Narbonne, où les Etats de la province étaient réunis.

Des délibérations de cette assemblée nous avons peu à

» Elles en nommèrent encore une très grande quantité dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé de si beaux esprits, il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans Alaric (a) et dans le Moyse (/?), on ne loua que le jugement et la conduite, et dans la Pacellc, rien du tout ; dans Sarrasin on n'estima que la lettre de M. Ménage, et la préface de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme grossier. Quant aux romans, Cassandre (c) fut estimé pour la délicatesse de la conversation, Cyrus et Clélle [d) pour la magnificence de l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que celles-là... » [Voyage de Chapelle et de Bachaumonl, p. 41,42. Amsterdam MDCCLI).

{a) Poème héroïque de Scudéry. — {b) Autre poème héroïque de Saint-Amant. — {c) Roman delà Calprenèdc. — (i) Romans de Mi'^ (je Scudéry.

dire. Le seul détail intéressant que nous y relevons est une décision prise, à la requête de Sa Majesté, contre les duels, devenus si fréquents en ce temps-là parmi les gentilshommes. 11 fut convenu qu'on poursuivrait les duellistes sans distinction de rang ni de qualité et qu'on leur appliquerait à tous également la rigueur des lois.

Sur la question des impôts, toujours si brûlante, les députés n'eurent garde de faillir aux intérêts dont ils avaient accepté d'être les défenseurs. Il surent, comme par le passé, affirmer leur respect pour l'autorité royale et leur dévouement à la couronne, sans abdiquer pour cela leur indépendance. Pourquoi aussi le Trésor ne modérait-il pas ses exigences en face d'une province épuisée par ses longues divisions intestines, et par les énormes sacrifices d'argent auxquellesla guerre avec l'Espagne l'avait condamnée ? Les commissaires du gouvernement n'avaient point craint de fixer à trois millions de livres le don gratuit. A l'unanimité des suffrages, ce chiffre-là fut jugé exorbitant. Malgré les menaces très peu dissimulées par lesquelles on s'efforçait de peser sur leur vote, les Etats se contentèrent d'offrir au Roi la moitié de cette somme ; encore ne devait-elle pas être versée intégralement au Trésor. On en retint 300,000 livres pour indemniser les particuliers auxquels on avait imposé, contre toutes les conventions antérieures, la charge des logements militaires, ou dont les propriétés avaient plus particulièrement souffert du passage des troupes. Il fut de plus exigé que les édits, déclarations, arrêts, jussions et autres actes du conseil contraires aux droits et aux privilèges delà province resteraient sans exécution jusqu'aux prochains États, faute de quoi le vote du don gratuit serait annulé. Les conditions étaient un peu dures, comme on le voit ; mais c'était à prendre ou à laisser. Le gouvernement accepta, les circonstances ne lui permettant pas d'ailleurs de faire autre chose que de se soumettre.

Notre Évèque ne tarda pas à être rejoint à Narbonne par de Marca. Celui-ci arrivait de Paris tout exprès pour prendre part aux délibérations de l'Assemblée. Membre du ministère depuis trois mois, avec le titre de sous-secrétaire d'Etat pour les affaires religieuses, l'Archevêque de Toulouse était devenu une vraie puissance. Son élévation n'avait pas laissé que d'exciter contre lui bien des jalousies et de raviver à son égard toutes les rancunes jansénistes. Bosquet s'en était réjoui, au contraire, du meilleur cœur, etla seule chose dont il en voulût un peu à son ami, c'était qu'il ne l'eût pas informé lui-même de cet agrandissement de sa fortune :

(( Faloit-il, Monseigneur, que j'apprisse du bruit public le » choix que le Roy a fait de vostre personne pour le minis- » tère, lui avait-il écrit le 3 décembre précédent, et nos- )) tre ancienne amitié ne méritoit-elle pas que vous prissiez » la peine de me donner cette joye de vostre main ? En vérité » j'ay occasion de me plaindre et de me plaindre à vous- » mesme, et pour vous en témoigner mon ressentiment, je vous » souhaite l'honneur et le crédit des Audoens, des Gerbier, » des Amboise et de tels autres ministres qui n'avoient pas » vostre mérite et vostre capacité pour remplir dignement ces » hautes charges, et la satisfaction que je vous demande pour » cette offense, c'est que vous n'oubliiez pas dans vostre » royaume celui qui est plus que tous les hommes du monde, » Monseigneur, vostre très-humble, très-dévoué et très-fidèle » serviteur. » (i)

Et ce n'était point là un compliment de circonstance que, sous cette forme gracieuse et délicate. Bosquet adressait à l'Archevêque de Toulouse. Ce qu'il écrivait, il le pensait sincèrement, et, bien que les natures généreuses soient très-

(i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, f. 9=;.

promptes , dit-on , à s'illusionner sur les mérites de ceux auxquels elles s'attachent, son cœur, ici, ne le trompait pas. La grande expérience de de Marca, ses connaissances et ses aptitudes administratives, sa situation dans le clergé, en dépit de tout ce qu'on avait entrepris pour l'amoindrir, justifiaient pleinement le choix flatteur dont il venait d'être l'objet et l'on pouvait concevoir les meilleures espérances de son entrée dans les conseils du gouvernement. L'essentiel était que la santé du vénérable Archevêque, compromise par un ^ travail excessif, lui permît de suffire aux occupations insépa- | râbles de tant de charges. Or, de ce côté, Bosquet éprouvait 1 bien un peu d'inquiétude. Quelques mois auparavant déjà, une î maladie très-grave était venue convaincre de Marca du J-> besoin qu'il avait de se ménager :

(( Cette attaque, lui écrivait alors notre Evêque, vous

» advertit de ne pas estre si sédentaire sur vos livres et de

» faire un peu plus d'exercice. Quand nous penchons vers

» la vieillesse, l'amas des humeurs s'accroit et la contention

» de l'esprit les congèle, au lieu que l'exercice modéré du

» corps les dissipe. Vous voyez bien que je suis, à mon

» discours, Evesque de Montpellier, puisque je vous parle

» de médecine. Mais comme un chacun le doibt estre de

» luy-mesme après quarante ans, je croy aussi qu'un bon

» ami le doit estre pour son ami, qui est un autre luy-mesme.

» Ainsi ne trouvez pas mauvais. Monseigneur, que je

» vous conjure de conserver mieux vostre santé, car elle

» m'est trop chère, outre l'intérest du public. Aussitôt après

» la tenue de mon synode, j'irai visiter MM. du Parlement

» [à Toulouse], oi^i je souhaiterois de vous trouver sur vostre

» thrône. Vous le rendrez aussi illustre quand il vous plaira

» que saint Ambroise fit celui de Milan ; car vous avez

» toutes ses rares verteus si vous y adjoustez la résidence.

■^ cm —

» dont vostre troupeau a un grand besoin, à ce que » Ton dit — » (i

Mais ces conseils de Bosquet ne pouvaient plus maintenant être suivis. Le repos que de Marca eût trouvé dans l'exercice tranquille de ses fonctions pastorales, il lui était impossible d'en jouir. Entraîné plus que jamais dans le mouvement de la Cour, il ne devait plus faire que de très courtes apparitions dans son diocèse. Le travail, un travail obstiné^, aggravé de tous les soucis de la chose publique, allait absorber tous ses instants et épuiser à bref délai toute son énergie ; terrible surmenage, qu'il devait payer de sa vie deux ans plus tard 1

C'était à quoi il ne songeait guère, en vérité, lorsqu'il arriva à Narbonne, gai et dispos, ne se souvenant plus des souffrances passées et gardant en l'avenir une confiance que Bosquet, du reste, se laissa aller bien vite à partager.

Au cours de la notice qu'il a consacrée à la mémoire de son protecteur, Baluze nous parle de la joie éprouvée par les deux amis dans cette rencontre (2). Bosquet fît à l'Archevêque de Toulouse les honneurs de sa ville natale. Ils en parcoururent ensemble tous les environs, heureux d'évoquer le passé sur ce vieux sol où la civilisation romaine s'épanouissait jadis avec tant d'éclat.

De cette splendeur d'autrefois il restait à peine à Narbonne quelques débris. Ses palais et ses temples avaient entièrement disparu, et l'on en eût vainement cherché les ruines même sur l'emplacement ou s'étaient élevées leurs murailles. Ses ports, où, suivant Ausone (3), les flottes de la Lybie et de la Sicile déposaient les tributs du monde entier, étaient com-

(i) Bibl, nat. Mss.fr., fonds Baluze, 121, f°97. — De Montpellier, le 6 mai 1 6^3. A Monsieur de Marca, à Paris.

(2) En tête de l'édition du livre: De concordiâ sacerdotii et in^perii,

(3) Ausone, Clar, Urb,

blés. Restreinte maintenant dans un court espace, elle ne donnait plus aucune idée de l'importance de la cité antique, où une population de près de 300,000 habitants vivait à l'aise. Pour détruire jusqu'aux derniers vestiges de cette gloire, le vandalisme des hommes s'était fait le complice de l'action du temps, et l'on pouvait voir de superbes débris de sculptures romaines, des inscriptions impériales, des tombes même jetées pêle-mêle et enchâssées dans la maçonnerie des bastions et des courtines du mur d'enceinte.

Bosquet et Marca restèrent près d'un mois ensemble à Narbonne. Les Etats n'avaient point encore achevé leurs travaux que l'Archevêque de Toulouse était mandé à Saint- Jean-de-Luz par Mazarin. L'Evêque de Montpellier, suivant ce qu'il avait écrit précédemment à de Marca, alla rendre visite à MM. du Parlement, puis il rentra dans son diocèse pour y présider un second synode (i).

Les nécfociations entamées sur la frontière entre notre premier ministre et le plénipotentiaire de la Cour d'Espagne, don Louis de Haro, préoccupaient vivement à cette heure tous les esprits. On avait assez de cette longue guerre, où deux peuples faits pour s'aimer et s'entendre, puisqu'ils étaient issus d'une même race, avaient été opposés l'un à l'autre sur tant de champs de bataille, dans le Roussillon, dans les Flandres et dans le Milanais. La France victorieuse avait assurément le droit d'imposer ses conditions ; mais ne seraient-elles point trop dures pour les vaincus, et ceux-ci les accepteraient-ils ?

Il ne saurait entrer dans notre cadre de raconter ici les diverses péripéties de ce traité, qui faillit manquer d'aboutir à plusieurs reprises, et dont les 124 articles, habilement

(i) Arch. dép. — Reg. des délibérations du Chapitre.

discutes ou défendus de part et d'autre, ne devaient être définitivement acceptés et signés que le 7 novembre par les représentants des deux puissances contractantes. Une charmante princesse, l'infante Marie-Thérèse, fille aînée du roi catholique, allait, en épousant Louis XIV, devenir entre les deux peuples le lien de la paix. De tous les événements qui avaient signalé jusque-là le ministère de Mazarin, il n'en était pas de plus considérables, ni qui eussent fait autant d'honneur à sa politique et mis plus en relief les qualités de son génie. Le Cardinal ne devait malheureusement pas jouir longtemps du fruit de ses travaux ; ses jours étaient comptés, et la Mort, devant laquelle l'illustration des liommes pèse si peu, allait l'emporter en pleine gloire.

Cependant Louis XIV, la Reine-Mère et la Cour, étaient descendus en Languedoc. Ils arrivèrent, le 14 octobre, dans la capitale de la province. Ils y furent reçus avec toute la pompe possible pari' Archevêque, le Parlement et les Consuls, auxquels s'étaient joints les députés aux Etats convoqués à Toulouse, par ordre du Roi, pour y tenir leur seconde session de cette année. C'est ainsi que nous retrouvons Bosquet dans cette ville, dès les premiers jours du mois d'octobre.

Les membres de notre assemblée provinciale n'eurent pas à se féliciter, à beaucoup près, du voisinage de la Cour, ni des dispositions dont elle se montrait animée à leur égard. On leur en voulait, en haut lieu, du refus qu'ils avaient opposé, dans la session précédente, à la demande de 3.000,000, pour le don gratuit; et ils eurent bien vite acquis la certitude que le Cardinal, dont les commissaires du gouvernement aux Etats recevaient le mot d'ordre, et le Roi les conseils, allait profiter de l'accroissement d'influence que l'heureuse conclusion du traité des Pyrénées ne pouvait manquer de lui donner pour se venger avec éclat de leur indépendance. 11 ne fut question de rien moins, en effet, que de rétablir l'édit

de Béziers, dont l'abolition, qui consacrait les privilèges de la province, avait coûté à celle-ci tant de démarches, et avait été le prix de tant d'efiforts. Le jour oii un message de Sa Majesté vint apprendre aux représentants du Languedoc cette décision de la Couronne, ce fut dans l'assemblée un vrai tumulte. «Nous allons donc redevenir esclaves? Non, non, plutôt mourir ! » s'écriaient certains députés. Dans les villes, à Albi, à Narbonne, à Béziers, à Montpellier, à Nimes, il y eut à cette occasion des mouvements, qui pouvaient prendre d'un moment à l'autre les proportions les plus dangereuses. On vit même, à Carcassonne, l'un des consuls exciter ses concitoyens à une prise d'armes et exprimer le souhait que le Languedoc servît cette fois de tombeau aux tyrans d'outre-Loire (i).

C'étaient là de graves symptômes. N'avait-on donc mis fin au malheur de la guerre étrangère que pour rouvrir sur notre territoire l'horrible plaie des guerres civiles ? Tout puissant qu'il était, Mazarin comprit qu'il ne devait pas passer outre. Entrant en composition avec les Etats, il proposa à ceux-ci le maintien des privilèges qui leur étaient si chers, moyennant la somme de 11,000,000 de livres qu'ils s'engageraient à payer en trois annuités. Les Etats se gardèrent bien de sanctionner par un vote une charge aussi lourde. Ils offrirent 3 millions au Pouvoir, qui s'empressa d'ailleurs de les prendre. Quant au jeune Roi, un peu confus d'avoir été jeté aussi imprudemment dans une impasse, il fit paraître, au mois de décembre, une déclaration dans laquelle il confirmait purement et simplement toutes les libertés et prérogatives de la province. Mais cette déclaration devait lui rester sur le cœur : il n'en parla jamais depuis sans amertume, l'appelant sa capitulation de Toulouse.

(i) Dom Vaissette. Hisi, de Languedoc, t. X, p. 144, c. i. — V. la note d'après les lettres mss. du prince de Conti.

Son mariage avec Tlnfante avait été fixé au mois de juin, le roi d'Espagne ne pouvant, à cause de sa santé, quitter Madrid en hiver. Louis XIV résolut d'employer ces six mois d'attente à visiter le Languedoc et tout le pays provençal.

Il arriva à Montpellier le 5 janvier 1660, accompagné de la Reine-Mère, du duc d'Anjou, son frère, à qui allait échoir bientôt le duché d'Orléans, de M'"" de Montpensier et de Mazarin. Ce séjour du Roi dans notre ville ne fut signalé, sans doute, par aucun événement remarquable ; car d' Aigrefeuille, imitant en cela la concision de nosregistres consulaires, n'a su noter dans son récit que quelques insignifiants détails. Il nous apprend que : « Sa Majesté logea chez le S. Du Robin, ) conseiller; la Reine, chez le marquis de Castries ; le duc ) d'Anjou, à la maison de Ranchin-Fontmagne ; Mademoi- ) selle, à celle d'Audessens et le Cardinal, chez le président ) de Solas. Le mardi matin (c'est-à-dire le 6), le Roi entendit ) la messe à Saint-Pierre, où il fut reçu par le corps du

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