Chapitre, ayant à sa tète Charles de Brignon, prévôt de
) l'Eglise. » L'Evèque était absent, retenu pour un mois
encore à Toulouse. <( Charles de Brignon donna à Sa Majesté
) la croix à baiser et de l'eau bénite, puis il la harangua avec
) beaucoup de dignité. Le mercredi, le Roi fut entendre la
> messe à Saint-Paul, chez les pères de la Trinité, et le jeudi
> à l'Observance, auquel jour, disent nos annales, l'un de ) ses aumôniers fut visiter le curé de Notre-Dame, pour ) lui donner cinq livres cinq sols, à raison de trente-cinq ) sols par couchée, ce qui est un droit de curé, par tout le ) royaume où le Roi couche (i).»
Louis XÏV avait hâte d'entrer en Provence, où s'agitaient encore les derniers restes des dissensions qu'y avait excitées, on s'en souvient, la mauvaise administration du comte d'Alais
(i) D'Aigrefeuille. Misl. de Monlpcllicr, p. 431.
et que le successeur de ce dernier, le duc de Mercœur, n'avait pas réussi à réprimer entièrement.
Le jeune prince quitta Montpellier, le lo janvier, pour se rendre directement à Marseille. Cette ville, qui n'était certainement pas la plus coupable, fut pourtant sévèrement punie. Une partie de ses murailles fut abattue ; et, pour tenir dorénavant les Marseillais en respect, on construisit une citadelle.
A Aix, dont le Parlement avait été, par ses divisions, la cause première de tous les désordres, on n'usa contre la ville d'aucune rigueur. Il y eut néanmoins quelques exécutions sanglantes. Elles suffirent pour inspirer aux habitants une terreur salutaire et obliger les mécontents à se soumettre.
Le Roi était encore à Aix quand furent définitivement ratifiées les conditions du traité des Pyrénées. L'annonce de cet événement fut accueillie partout en France avec les transports de la joie la plus vive.
A Montpellier, l'enthousiasme fut indescriptible. Dans les douze quartiers où devait se faire, en vertu d'un arrêté des consuls, la publication de la paix, les acclamations et les vivats de la foule couvrirent la voix des crieurs publics (3 févr. 1660).
Bosquet, rentré depuis quelques jours seulement dans son diocèse, invita à cette occasion ses prêtres, les magistrats et le peuple à se rendre à la cathédrale pour y adresser à Dieu de solennelles actions de grâce.
Cette année, qui s'ouvrait pour la France sous des auspices si riants, ne devait pas être féconde en consolations pour notre Évêque. Les ennuis précédents subsistaient toujours. Il en connut de nouveaux, qui lui furent tout aussi pénibles. Parmi ses prêtres, beaucoup ne se montraient pas plus malléables que par le passé, la plupart par tempérament, quelques uns par vice, et ce n'était vraiment pas une petite affaire
que d'imprimer à ces irrôguliers une direction. Puis, dans ce clergé, Tunion laissait à désirer parfois. La discorde y entrait avec les rivalités mesquines et par ces mille petits travers que des prêtres, fort attachés d'ailleurs à leurs devoirs essentiels, ne savent pas éviter toujours. L'Évoque insistait bien, dans ses allocutions au Chapitre, pour engager les ecclésiastiques à maintenir entre eux l'esprit de fraternité et de paix. On l'écoutait religieusement quand il parlait ; mais, à la première occasion, on ne se souvenait plus de ses remontrances.
Jusque-là, d'ailleurs, il avait été on ne peut plus mal secondé. Son officiai, un homme en qui il n'avait eu de prime abord qu'une confiance médiocre, et qu'il n'avait maintenu dans cette charge que par égard pour son prédécesseur immédiat, avait laissé aller les choses à vau-l'eau, et il avait dû le congédier. Celui par lequel il l'avait remplacé était un valétudinaire que l'état de sa santé allait bientôt obliger à résigner son canonicat en faveur d'un sien neveu, Louis de Guilhermin, simple clerc tonsuré du diocèse de Toulouse. Bosquet (i), on le voit, n'avait pas eu la main heureuse.
Sur ces entrefaites, l'abbé de Brignon, prévôt du Chapitre, était mort. Il avait fallu lui trouver un successeur. Les chanoines, réunis en conseil sous la présidence de l'Evêque, avaient fait choix pour cette dignité du grand archidiacre de Roanel de Beauxhostes (2).
Cette élection était aussi légitime que possible. Elle n'en souleva pas moins un long conflit entre le pouvoir civil et le Chapitre.
(i) La nomination de M. de Guilhermin, abbé du Mas-Granier et archidiacre de Castries, aux fonctions d'offîcial fut signée le 28 octobre 16^8. Il donna sa démission vers la fin d'avril 1660. (V. les délibérations du Chapitre. — Arch. départ.)
(2) 12 avril i6't9. (Jl-''id.)
Le jour de l'élection, un jeune abbé du diocèse, Gaspard de Solas, le fils de ce même conseiller de Solas chez qui Mazarin était descendu lors de la visite du Roi à Montpellier, s'était présenté devant le Chapitre, muni d'un brevet royal qui l'autorisait à recueillir la succession de M. de Brignon. Cette ingérence des puissances dans une nomination qui ne devait être faite, d'après tous les statuts et règlements en vigueur, que par les chanoines, était tout ce qu'on pouvait imaginer de plus arbitraire. Le brevet royal ne suffisait pas, d'ailleurs, pour compenser tous les autres titres qui manquaient au favori de Mazarin : on l'eût agréé pour un simple canonicat, les clercs chanoines n'étant pas rares ; mais, qu'on l'imposât d'emblée comme président à l'assemblée capitulaire , cela dépassait toutes les bornes , et c'est ce que l'assemblée, l'Evèque y compris, ne voulut pas admettre. Elle renvoya au jeune de Solas son brevet, et porta ses suffrages sur M. de Roanel de Beauxhostes, comme nous l'avons dit.
Le candidat évincé ne se tint pourtant pas pour battu; il protesta, mit en jeu toutes les influences dont sa famille pouvait disposera Paris, et fut assez heureux pour obtenir que le Conseil d'Etat fût saisi de son affaire, à un moment où la majorité de ses membres en tour de service lui était entièrement acquise. Le jugement du Conseil fut ce qu'il pouvait être dans ces conditions. Le Chapitre, pour n'avoir tenu aucun compte d'un acte royal, vit son attitude qualifiée d'irrévérencieuse ; la nomination de M. de Roanel de Beauxhostes fut cassée, et on l'obligea à restituer à son concurrent tous les fruits qu'il avait perçus depuis son entrée en fonctions. Le trésorier du Chapitre, le sieur Pages, reçut de son côté l'ordre exprès de payer désormais à Gaspard de Solas les rentes de toute nature attachées à la prévôté. Avis fut donné en môme temps aux magistrats montpelliérains d'a^^oir à
prêter main-forte, le cas échéant, àTexécution de cet arrêt ; et, comme le trésorier Pages, obéissant jusqu'au bout aux délibérations du Chapitre, refusa obstinément de s'y soumettre, il fut un beau jour appréhendé au corps et conduit à la conciergerie de la Cour des aides (i).
Or, tandis que se produisaient ces incidents regrettables, l'Evoque avait à se défendre contre une opposition qui compromettait d'une façon autrement grave sa dignité et son autorité de Pontife. L'official qu'il avait révoqué prétendait se maintenir, malgré lui, dans sa charge. Cet officiai lui avait intenté procès sur procès depuis deux ans, et le pire était qu'il ne désespérait pas de réussir. Dans cette extrémité, Bosquet eut recours au Chancelier :
» Je n'ay pas d'autre recours qu'à vostre protection dans » les affaires qui me surviennent en l'administration de mon » évesché, parce que je suis certain du zèle que vous avez » pour maintenir la discipline ecclésiastique, et ay trop de » tesmoignages de vostre bonté en mon endroit pour ne pas » espérer que vostre main me secourra toujours puissamment. » Il se présente. Monseigneur, une occasion de laquelle » dépend tout le bon ou mauvais succez de mon ministère » dans la conduite de cette église en laquelle, si la justice » que j'ay pour ma conduite avoit besoin de quelque grâce » et équité, je vous supplie de me l'accorder. J'ay toléré » depuis deux ans un officiai que mon prédécesseur avoit » institué, qui, abusant des grâces que je lui ai faictes et du » support que j'ay eu pourluy, n'a point voulu régler sa con- » duite ny dans l'administration de la justice, ni dans ses » autres fonctions qui regardoient le régime de mon diocèse.
(i) Arch. dép. Délibér. du Chapitre, séance du 20 sept. 1660.
De sorte que, prévoïant la ruine entière de la discipline ecclésiastique, si elle estoit plus longtemps en ses mains, je l'ay destitué de la charge d'official que mon prédécesseur lui avoit donnée, suivant le pouvoir que j'en ay par le droit commun, par la déclaration du Roy, que vous avez donnée au mois d'octobre 1637, et par plusieurs arrests du conseil par lesquels il est permis aux Evesques de destituer leurs officiaux et autres officiers ad niitiim ; et j'ay institué un autre officiai de la probité et qualité requises. Néantmoins cet ancien officiai ne veut point cesser d'exercer les fonctions de la charge qu'il n'a plus, forme des oppositions et appelle comme d'abus ou plutôt menace d'en appeler, desseignant de me travailler et de me divertir de l'assiduité de mes fonctions par des procès à plaisir, sous ce seul prétexte que je n'ay pas le pouvoir de le destituer. Je ne doute point, Monseigneur, que vous ne confirmiez tous les jugements que vous avez rendus sur cette matière en prononçant sur la requeste qui vous sera présentée en mon nom. Mais j'ose ajouter qu'il vous plaise de tesmoigner au public par les termes de l'arrest non-seulement que vous appuiez la justice de ma cause, mais encore que vous condamniez la rébellion d'un chanoine contre son évesque ; ce me sera une grande joye de recevoir sur mes vieux ans un tel secours de vostre main et un tesmoignage certain de l'honneur de vos bonnes grâces, que je n'oublierai jamais ) non plus que ceux que j'ay rescus durant ma vie, en qualité de, Monseigneur,
» Vostre très-humble, très-dévoué et » très-fidèle serviteur,
» François, Ev. de Montpellier (i). »
(i) De Montpellier, 4 octobre 1659. (Biblioth. nationale. Mss. fr.
N" 17,410, î. XLIV, f" I ]2.) — Signature seule autographe.
Comment les choses s'arrangèrent-elles ? Bosquet céda-t-il devant l'impuissance absolue de faire triompher son droit ? Fut-il sollicité par le Chapitre lui-môme d'accorder à l'official qu'il avait frappe un entier pardon ? Celui-ci vint-il faire amende honorable aux pieds de l'Evèque et Bosquet laissat-il alors sa bonté et sa générosité naturelles l'emporter sur son ressentiment ^ En vérité, nous ne saurions trop le dire, bien que cette dernière hypothèse nous paraisse de beaucoup la plus probable. Toujours est-il que, à la date du i8 octobre 1660, le chanoine Gras, ancien officiai de Fenouillet, était rétabli dans ses fonctions, et recevait, en même temps que le chanoine de Ranchin, des lettres de vicaire général (i).
Des incidents de cette nature étaient bien faits pour provoquer dans l'esprit de Bosquet les plus pénibles impressions. Quelque énergie qu'il se sentît capable de déployer, il avait, en réalité, horreur des complications et de la lutte.
(i) La façon dont se termina ce vif incident est assez curieuse, et nous avouons sans peine, encore que la bonté de cœur de Bosquet nous soit bien connue, que nous avons hésité quelque peu à y croire. Les comptes rendus du Chapitre, rédigés sous l'œil de TEvêque et avec son approbation, sont absolument muets sur tout ce débat. Pas une seule fois, il n'y est fait allusion. On s'explique donc que la lettre de Bosquet au Chancelier," et où Bosquet d'ailleurs ne nomme personne, nous ait laissé en face d'un point d'interrogation auquel il nous était très difficile de répondre. Il ne nous semble pas cependant, tout bien examiné, qu'il y ait lieu de garder le moindre doute sur l'identité de ce chanoine Gras et du personnage contre lequel notre Evêque avait écrit à Séguier, un an auparavant, des choses si fortes. Le chanoine dont il était question dans cette lettre avait exercé les fonctions d'official sous le prédécesseur de Bosquet. Or, il n'y a que l'abbé Gras qui figure avec cette qualité, dans nos registres capitulaires, durant les dernières années de Fenouillet. Celui-ci mort, le Chapitre, usant de son droit, sede vacante, avait appelé à l'officialité un autre de ses membres, l'abbé de Fenolliet (12 décembre 16^ 2) ; mais Gras avait refusé de reconnaître cette élection et continué de remplir sa charge comme auparavant. Ses collègues, redoutant alors un procès dont le gain ne devait pas leur paraître bien
Or, à Montpellier, les complications renaissaient sans cesse ; les occasions de lutter y étaient trop fréquentes.
Nous l'avons dit : un certain esprit d'indépendance communiquée par la Réforme y travaillait visiblement la société laïque, les classes lettrées surtout. Les protestants, qui se souvenaient d'avoir été les maîtres delà ville, il n'y avait pas bien longtemps, s'efforçaient le plus qu'ils pouvaient de sortir de la condition effacée où ils étaient contenus par les lois. Et pour un homme ami de la paix il devait être extrêmement dur de se tenir aussi constamment sur la brèche, alors qu'il ne pouvait pas toujours compter sur ses propres troupes.
11 ne faut donc point s'étonner si, à cette époque, Bosquet songea à utiliser l'influence de ses patrons, Séguier et de Marca, pour se faire nommer à un autre siège. Le découragement l'avait gagné et il avait soif d'une vie plus tranquille.
Il était dans ces dispositions d'esprit lorsque, vers lafin d'octobre de cette même année 1660, ilpartit pour Paris, où il allait encore, en qualité de député delà province, prendre part aux délibérations de l'Assemblée générale du clergé de France.
sûr, l'avaient réintégré dans ses fonctions (16 mai 16)3). ïl les exerçait encore, lorsque Bosquet arriva à Montpellier. Le nouvel Evêque, avec ses idées arrêtées de réforme et son esprit de suite, ne trouva sans doute pas en lui le collaborateur assidu qu'il désirait. Gras, dont l'entrée au Chapitre remontait à plus de trente-cinq ans, s'autorisa peut-être de son ancienneté pour opposer à l'activité de Bosquet le calme froid et la lenteur d'un homme habitué à prendre son temps et qui ne veut rien changer à ses habitudes. L'Evêque et l'official se brouillèrent. Ce dernier fut remplacé par l'abbé de Guilhermin. Malheureusement pour Bosquet, Gras n'était pas sans jouir de quelque crédit auprès du clergé ! Il avait professé longtemps la théologie. Il était, de plus, docteur en droit canonique et en droit civil, titres nécessaires en ce temps-là, l'un ou l'autre sinon tous les deux, pour diriger une officialité diocésaine. Il fit valoir ses titres, sa longue possession ; bref, il se défendit si bien qu'il finit encore par s'imposer à l'Evêque, comme il s'était déjà imposé au Chapitre. Ce ne fut cependant pas, apparemment, sans qu'il eût promis de s'amender.