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Disons-le bien vite maintenant, pour achever un tableau auquel il nous était permis sans doute de nous intéresser, mais qui ne doit pas occuper trop de place dans ce chapitre, le fondateur du collège de Foix avait, en en dotant la ville de Toulouse, obéi aune pensée de patriotisme, au moins autant qu'au désir d'être utile à la science. Il avait limité le nombre des bourses, limité l'objet des études : il voulut encore que les bienfaits de sa fondation fussent applicables surtout aux originaires de pays qu'il détermina, ne laissant aux étrangers que six places de boursiers à occuper dans son collège, dont cinq d'étudiants et une àe prêtre perpétuel [i),
François Bosquet fut, au collège de Foix, l'heureux représentant de la cité de Narbonne, son pays natal.
Ses parents voulaient faire de lui un magistrat. Il suivit donc tout d'abord à l'université les cours de droit civil, se réservant de compléter plus tard ses premières connaissances par l'étude approfondie de la jurisprudence canonique.
La législation française, à cette époque, était largement entrée dans la voie du progrès.
(i) Voici quelle avait été sur ce sujet la volonté du Cardinal :
Trois places de boursiers devaient être données à des originaires de la comté de Foix ou de la ville de Pamiers. De ces trois boursiers, l'un devait être prêtre perpétuel. Quant aux deux autres, l'un devait étudier en droit canon, et l'autre en droit civil. Aller canomsta, aller legista. Ce sont les termes de la fondation.
Cinq places devaient être occupées par des originaires du diocèse de Lescar, en Béarn, et distribuées de la manière suivante : une à un prêtre perpétuel, une à un étudiant en droit civil, les trois autres à des étudiants en droit canonique.
Trois places étaient affectées au diocèse d'Oléron et réservées : la première à un étudiant en droit canonique, la deuxième à un étudiant en droit civil, la troisième à un prêtre perpétuel.
Le diocèse de Dax pouvait prétendre à une place pour un étudiant en droit canon.
A la vicomte de Nébouzan, une place.
Le temps n'était plus des compilations indigestes et des dissertations à perte de vue, en langue barbare, que la scholastique avait mises à la mode. Les noms des vieux glossateurs, des Azon, des Accurse, des Duranti, étaient sans doute religieusement prononcés dans les écoles. On respectait leur érudition, leur science et les lourds in-folios qui en faisaient foi. Ils avaient rendu d'incontestables services : on était unanime à le reconnaître ; mais, tout en les respectant beaucoup, désormais on se gardait de les suivre.
Le XV siècle avait répondu par des applaudissements enthousiastes aux leçons de Budé, un lettré celui-là, qui, hardiment, avait proclamé indispensable l'alliance trop longtemps dédaignée des lettres humaines et de l'étude des lois. Puis, au milieu du XVT siècle, Cujas, l'illustre Cujas, était venu; et ce grand homme « avait écrit dans l'histoire du droit » une date capitale, comme les poésies de Malherbe et le » Discours de la Méthode dans l'histoire delà littérature et de » la philosophie de notre pays (i). »
Etablir l'enseignement du droit sur des textes choisis avec
Une, à la vicomte de Mont-de-Marsan. Toutes deux devaient être concédées à des étudiants endroit civil, ((Qui legum stiidia iiisudarc curent », disait le fondateur.
Deux places, à des originaires du diocèse de Tarbes, soit de la juridiction de Bigorre, soit de celle du Béarn. Aller canonisia, aller legisla. Aux vicomtes de Lautrec, de Narbonne, de Villemur, encore deux places. Aller canonista, aller legisla.
Une place à un étudiant en droit civil de la vallée d'Andorre.
Six places, enfin, étaient mises à la disposition d'originaires de tous pays et de tous diocèses, à la condition expresse que, de ces six places, une serait occupée par un prêlre perpéluel, trois par des étudiants en droit canon, et les deux autres par des étudiants en droit civil. ( Arch. départ., loc. cil. ).
(i) V. J. Donial, philosophe et magistral, un livre de grande littérature et de belle érudition, par M. Henri Loubers, docteur ès-lettres et avocat général à la Cour de cassation. P. 32.
soin, éclairer cet enseignement par l'histoire, a le soutenir » par la plus savante exégèse unie à la synthèse la plus lumi- » neuse » (i), telle avait été la pensée du chef d'école.
Ce fut un pas immense, convenons-en, que celui fait par la science du droit, au XVT siècle, sous la vive et puissante impulsion de Cujas. Elle sortait de la routine, des vieux us et des vieilles méthodes, des commentaires minutieux et prolixes du moyen-âge, pour s'élever à de magnifiques vues d'ensemble et s'efforcer de répondre aux vrais besoins d'une société, laquelle était visiblement destinée à l'unité politique, et qu'il importait, par conséquent, de soumettre à des lois communes, comme elle devait être soumise au même sceptre (2).
Lorsque Bosquet entreprit l'étude de la jurisprudence à Toulouse, il y trouva vivants et religieusement conservés le souvenir et les traditions de Cujas. Toute fière d'avoir donné le jour à un si grand homme, la cité savante considérait ses enseignements comme un héritage; et c'est à Maran (3), l'un des meilleurs disciples du maître, qu'elle avait,
( I ) Recueil de F Académie de législation de Toulouse, 18) t, t. IV, 2^ livraison, p. 226, cité par M. Loubers.
( 2 ) Nous ne voulons rien exagérer, pourtant. Un dessein aussi vaste, s'il pouvait être conçu par le génie d'un homme, ne pouvait recevoir de lui qu'un commencement d'exécution. Les sources du droit étaient trop nombreuses alors et trop diverses, pour être facilement fondues en un corps de lois. Textes du droit canonique et ordonnances royales, textes du droit romain et coutumes particulières, datant de loin et profondément ancrées dans les moeurs des peuples : comment accorder tout cela } comment le combiner et le concilier dans une harmonieuse unité ? Evidemment, pour une telle œuvre, il fallait une succession non interrompue d'infatigables pionniers, tels que les Domat, les Brisson, les Charondas, les Lamoignon, les d'Aguesseau et bien d'autres, travaillant sans relâche, préparant et amassant les matériaux en vue de l'édifice à construire, jusqu'à ce qu'enfin parût le génie organisateur de l'ordre qui devait donner à la France son code national : Napoléon.
( 3 ) Guillaume Maran, né en 1^49, mort en 1621, fut un des professeurs les plus érudits de la Faculté de droit de Toulouse. D'après le
depuis plus cic trente années, confié Thonncur de propai^^er ses travaux et d'appliquer sa méthode.
Cette méthode convenait on ne peut mieux à l'esprit pénétrant, avide de savoir et remarquablement synthétique de Bosquet. Une sèche nomenclature de textes, sèchement commentés, n'était point ce qu'il fallait à son génie. Mais, aborder par l'étude du droit toutes les questions qui se rattachaient de près ou de loin à cette science, analyser avec soin les vieux documents, les comparer, les contrôler, faire usage de la critique pour en connaître la vraie valeur, remonter aux sources dans l'histoire ou générale ou particulière, tout cela allait trop bien à sa nature, répondait trop bien à sa trempe d'esprit, à ses aptitudes, pour qu'il ne déployât pas une impatiente ardeur au travail et ne réalisât pas bientôt des merveilles.
Et, de fait, cette ardeur est telle, dès le début, son intelligence se révèle si manifestement supérieure, qu'il s'impose, malgré sa jeunesse, à l'admiration de tous et mérite d'être honoré de tous les suffrages.
C'est ainsi que ses maîtres, ravis de rencontrer tant de valeur dans un tout jeune homme de dix-sept ans, n'hésitent pas à lui conférer le grade si honorable et si envié de docteur cs-loix. Mais, pour Bosquet, ce n'est là qu'une demi-victoire; il ambitionne de plus grands triomphes.
Connaître le droit civil ne lui suffit pas. Il sait trop bien que la jurisprudence en vigueur n'est là que sous une de ses faces, peut-être la moins importante ; que la législation séculière se confond en bien des points avec le droit canonique;
Movcri de i7)9, il enseigna à Toulouse pendant près de 40 ans. Il est dit au môme endroit que Maran eut des disciples très remarquables, parmi lesquels Pierre de Marca, François Bosquet, François Florent, Innocent de Giron. (V., sur Maran, Lcllrcs Toulousaines, par M.Tamizey de Larroque. Auch 187^, p. 1^-17-2^-27).
que celui-ci, pour n'être plus, comme jadis, le régulateur unique de l'Eglise et des empires par ses arrêts, n'en a pas moins gardé pratiquement une bonne part de son antique influence ; enfin que, dans une société constituée comme celle de son temps, on ne peut être bon jurisconsulte si l'on n'est aussi bon canoniste.
Et, de vrai, toutes les tentatives accumulées depuis le XII P siècle par les légistes en vue d'amener la séparation des deux puissances (i) n'avaient eu jusque-là qu'un succès relatif et bien restreint. L'Eglise n'en était pas réduite encore à une action purement morale dans le domaine spirituel. Elle avait des intérêts temporels à défendre, et de très grands ; elle les défendait. Elle avait ses lois, des lois séculaires, reconnues et sanctionnées autrefois par le pouvoir civil, et dont le pouvoir civil d'alors ne méconnaissait pas l'autorité. Elle avait, pour l'application de ces mêmes lois, des tribunaux, des juridictions, des juges et des officiers; et tout cela, à elle, bien à elle. Dès lors, comment ne pas tenir compte d'une législation qui s'imposait jusqu'à ce point, et qui occupait autant de place, sinon plus, que la législation civile dans le royaume ?
Engagé par le désir de savoir sur le terrain des études canoniques. Bosquet y déploie la même activité d'intelligence et y rencontre les mêmes succès.
(i) Nous tenons à nous expliquer sur ce mot séparation que nous employons. Il est évident qu'il n'entrait nullement dans la pensée des légistes d'alors de provoquer un divorce entre l'Eglise et l'Etat. L'idée de ce divorce-là est plus moderne. Il s'agissait, pour eux, de soustraire le plus possible l'Etat à l'autorité de l'Eglise en matière civile et d'assurer dans l'Etat l'indépendance du pouvoir royal vis-à-vis des Papes. A ce point de vue, ils travaillaient bien à une séparation ; mais, en fait, ils étaient si peu séparatistes, dans le sens qu'on ajoute aujourd'hui à ce mot, que. pour empêcher l'Etat d'être absorbé par l'Eglise, ils eussent volontiers absorbé l'Eglise dans l'Etat, si on les eût laissé faire. En réalité, le but de tous leurs efforts n'était qu'un déplacement d'influence.
Le droit canonique, vu son importance, son universalité, son caractère, a besoin, plus encore que la jurisprudence civile, d'être éclairé par Thistoire. Si Ton ne veut pas que des lois dont les fondements sont dans la tradition, et qui atteignent la conscience, soient discutées, il faut en bien indiquer les sources. Il faut en établir, sur les documents anciens, la raison d'être, pour ne laisser à personne le droit de supposer que l'abus humain s'est glissé là où doit régner seul l'esprit de Dieu. Car celui qui a le devoir d'obéir est porté souvent à trouver le joug un peu lourd. De là aux récriminations malveillantes il n'y a qu'un pas, lequel est vite franchi. Vous gênez sa liberté: « Montrez-moi, dira-t-il, l'authenticité de vos lois. » 11 faut pouvoir répondre aux malveillants et aux réfractaires, les preuves en main. « C'est l'étude du droit canon surtout » qui m'a poussé aux recherches historiques », nous dit Bosquet lui-même dans la préface d'un de ses livres. « Privé » de l'appui de l'histoire, le droit canon peut-il faire autre » chose que chanceler et tomber ? » (i)
François, disons-le, a trouvé sa voie désormais. Droit civil, droit canonique, histoire, voilà le cercle où il s'enferme et qu'il se donne la mission de parcourir. Noble mission, en vérité, bien digne d'occuper une intelligence comme la sienne, et qui est faite à sa mesure.
Bosquet n'est pas seulement un esprit supérieur : c'est un laborieux. L'amour de l'antiquité le dévore. Il a un culte pour les bibliothèques où l'on a entassé la science des siècles. Il a la passion des vieux livres, des parchemins poudreux, de tout ce qui peut servir à mettre en lumière des faits encore ignorés ou incertains. Du reste, infatigable au travail, doué
(i) c^ Aux il liane curam jiiris ecclesiasticl sluciium, quod, historiœ ccclcsiaslicœ ope desliUUum, nulalplerumque et labiiur. » [Vies des papes d' Apignon, dans l'avis au lecteur. Romanorum Ponlijieum qui e Gallia oriundi, etc., etc. Parlsiis, apud Seb. Cramoisy. 1632).
d'une énergie peu commune, ce qu'il dépense de temps, de forces physiques et morales dans ses recherches, est incalculable. 11 est de ceux qui peuvent se donner à la fois plusieurs tâches et les remplir toutes avec succès.
Faut-il nous étonner, après cela, si on le cite partout comme un érudit, et si des personnages considérables, magistrats ou évéques, classés parmi les plus doctes de cette époque, s'estiment heureux de fraterniser avec cette jeune érudition, pleine de promesses, et de vouer à notre héros les sentiments de la plus étroite et de la plus sincère amitié ?
Ch. de Montchal(i), l'illustre archevêque dont Toulouse aie droit de s'enorgueillir, le premier dans la foule des célébrités qui affluent à cette heure dans la grande ville; Henri Sponde (2), un converti du protestantisme, de retour de Rome et bientôt évèque de Pamiers, l'un des plus glorieux noms de la science religieuse et de l'Eglise au XVI T siècle ; Plantavit de la Pause (3), évèque de Lodève ou bien près de l'être, et
(i) Charles deMonichal, né à Annonay en 1)89, mortle 22 août 165 1, à Carcassonne. Elevé à rarchevèché de Toulouse par Richelieu, il gouverna ce diocèse avec un zèle au-dessus de tout éloge. Il tint à honneur surtout d'être le Mécène des jeunes savants. Il a laissé des Mémoires très curieux, un Eiisèbe corrigé, et des Lellres que le P. Michel Le Quien a publiées.
(2) Henri Sponde, né le 6 janvier 1568, d'une famille protestante, à Mauléon. Le roi de Navarre (Henri IV), qui était son parrain, l'avait nommé maître des requêtes. Il remplissait cette charge lorsqu'il abjura le protestantisme (21 septembre 1^95). Parti pour Rome en 1600, il y entra bientôt en relations avec Baronius, et y fut fait prêtre en 1606. Il ne devint évèque de Pamiers qu'en 1626. A écrit: Annales ecclesiastici Baroniiinepilomem redacti. Parisiis, 161 2, in f°. — Annales sacri a miindi creaiione iisque ad ejusdem redemptionem. Paris, 1637 (cet ouvrage-là a plusieurs éditions). — AnnaliiimBaronn conlinualio (i 197-1640). Paris,
(3) Voyez la notice que nous lui consacrons (chap. xi). Historien et savant orientaliste, Plantavit de la Pause a publié: Chronologia prccsuluni Lodovensium. Aramon, 1634, in 4°. — Thésaurus synonyniicus hebrai'cochaldaïco rabbinicus. LodèvC;, i^44- — Le Florilegium.
jadis ministre calviniste à Béziers, homme de i^rande vertu autant que de puissante érudition; Pierre de Marca (i), le futur successeur de Montchal, et actuellement président au Parlement de Pau, l'un des esprits les plus vastes et les mieux doués de cette grande époque, écrivain fécond dont Bossuet a loué le génie limpide (2) : tels sont, en attendant que Peiresc, le vrai chef de file des savants d'alors (3), vienne
(i) Pierre de Marca, né en janvier 1=194, à Gan, près de Pau, de Jacques de Marca et de Catherine de Lartet. Membre du Conseil souverain de Béarn à 21 ans (161^) ; président au Parlement de Pau (1621), conseiller d'Etat en 1639. Il avait épousé, quelques années auparavant, Marguerite de Horgues, delà maison de Lavedan, qu'il perdit bientôt. Entré dans l'état ecclésiastique, il fut nommé par le roi évêque de Conserans, en 1642 ; mais il ne fut préconisé qu'en 1648. Transféré à Toulouse en 16^ 2, ministre d'Etat en 16)8, il succéda finalement, comme archevêque de Paris, au cardinal de Retz (1662).
Il venait de recevoir ses bulles lorsqu'il mourut, le 29 juin de la même année. Ses principaux ouvrages sont: VHistoire de Béarn. Paris, 1640. — Marca hispanica, 1648, in-f°. — Des Opuscules publiés par Baluze, en 1669 et en 1681. N'oublions pas son fameux livre : De Concordia sacerdolii et imperii, dont la Cour de Rome lui tint longtemps rigueur, parce qu'il y avait émis certains principes contraires à quelques-unes des prérogatives des Souverains-Pontifes. (Voir la notice écrite par M. Tamizey de Larroque en tête des Leltres inédites de Pierre de Marca). — Il sera souvent question de de Marca dans ce volume, et nous consacrerons tout spécialement un chapitre au récit de ses difficultés avec le Saint- Siège.
(2) Clarissinuim ingenium. : Bossuet, oeuvres complètes. Edit. Lâchât., t. XXI ; Gallia orthodoxa, p. 24.
(3) Peiresc, conseiller-clerc au Parlement d'Aix, né en 1^80, mort le 24 juin 1637. Possesseur d'une immense fortune, il se livra à l'étude de la science, dont il devint sans conteste le premier et le plus célèbre représentant. Peiresc n'a pourtant achevé aucun ouvrage. C'étaitsurtout un chercheur; mais il a inspiré quantité de travaux ou historiques ou scientifiques, dont les auteurs n'ont eu qu'à donner une forme convenable et une suite aux matériaux qu'il a fournis. Bayle l'a appelé \e procureur général de la littérature de son temps. Très versé dans les sciences naturelles, c'est lui qui a acclimaté en France le chat d'Angora, le papy-
se joindre à eux pour tendre la main à Bosquet, les nobles et dignes amis que la Providence lui ménage, et qu'elle met à propos sur son chemin pour aider et guider sa marche vers l'avenir.
Un jour nous verrons Henri Sponde mourant désigner François Bosquet pour son successeur (i), et un peu plus tard Plantavit de la Pause, las des soucis et des responsabilités de la charge pastorale, se démettre en sa faveur de l'éveché de Lodève. Quant à de Marca — on nous permettra d'insister sur ce point — son nom est inséparablement uni à celui de Bosquet.
Et jamais hommes, en vérité, ne parurent mieux faits pour s'entendre : mêmes idées, mêmes inclinations, mêmes goûts, semble-t-il; même destinée. Entrés tous deux dans la magistrature, à quelques vingt ans d'intervalle (2), ils se rencontrent
rus d'Egypte, le laurier-rose, les jasmins, les lilas, les vignes, etc., etc. Gassendi a écrit très longuement sa vie. — (V. Pétri Gassendi Miscellanea opéra, t. V, p. 243 et seq. Liigduni, MDCLVIII.) Peiresc avait une correspondance très étendue. Cette correspondance volumineuse existe encore : elle fait partie de la précieuse collection de manuscrits conservés à la bibliothèque d'Inguimbcrt, de Carpentras. L'éminent érudit que nous citions tout à l'heure, M. Tamizey de Larroque, prépare en ce moment la publication d'un recueil complet de ces lettres qu'il a transcrites et annotées avec soin, sans se laisser effrayer le moins du monde par l'écriture à peu près illisible de leur auteur ni par leur nombre. Nous souhaitons de tout notre cœur que cette publication ait lieu bientôt. Elle éclairera d'un nouveau jour, nous n'en doutons pas, la physionomie des précurseurs du grand siècle, ainsi que le mouvement littéraire et scientifique de cette époque.
(i) Nous avons trouvé trace de ce vœu de Sponde dans une lettre de Bosquet à Mazarin, que nous publions plus loin.
(2) Le rapprochement des dates nous a fait apercevoir d'une erreur qui s'est glissée dans la Vie inédile, et qui a été généralement reproduite par tous les biographes. L'auteur anonyme du manuscrit dont nous devons la publication à M. Germain s'exprime ainsi au sujet de Bosquet : <( // alla à Toulouse continuer ses éludes dans le collège de Foix,
en même temps dans les conseils du Roi, où ils sont appelés à siégeV en quelque sorte par un môme décret. Puis, sonne l'heure des épreuves, ce terrible cap des tempêtes que tous,
où csloil M. de Marca^ etc. » Ce qui donnerait >à entendre que Bosquet eut de Marca pour condisciple. Or, cette hypothèse est inadmissible. De Marca était déjà, en 1615, membre du Conseil souverain de Béarn, alors que Bosquet, qui avait tout au plus dix ans, faisait ses premières études au collège de Béziers. Tout peut se concilier, pourtant, et voici ce que nous croyons être vrai. De Marca avait été boursier du collège de Foix avant Bosquet. Etabli dans le monde, il dut revenir fréquemment à Toulouse, où tout l'invitait à se rendre: d'excellentes relations, le besoin de livres, de communications scientifiques puisées là à de trèsbonnes sources. On le revit donc au collège de Foix. Indépendamment des souvenirs qui l'attachaient à cette maison, un groupe de vingt-cinq jeunes gens amis de l'étude, et d'intelligence distinguée, durent l'attirer irrésistiblement. C'est ainsi qu'il connut Bosquet. Bosquet et de Marca étaient de la même famille d'esprits: ils allèrent d'instinct l'un à l'autre. Ils oublièrent la différence d'âge qui les séparait, pour voir uniquement qu'ils étaient frères et pour se le dire.
Cette remarque est également applicable à Plantavit de la Pause, que d'Aigrefeuille et Fisquet [loc. cit.) ont le tort de faire étudier à Foix en même temps que Bosquet. Lorsqu'il entra en relations avec celui-ci, Plantavit de la Pause occupait déjà une haute situation dans l'Église et était presque au seuil de l'épiscopat.
Et puisque nous sommes en train de relever ces petits anachronismes, qu'on nous permette de corriger une autre erreur de d'Aigrefeuille et de Fisquet, touchant Baluze. Ces deux historiens mettent Baluze sur le môme pied que de Marca et Plantavit dans l'énumération des amis que Bosquet eut la bonne fortune de s'attacher dès le collège. Rien n'est plus faux. Baluze, né en 163 1, vingt-six ans par conséquent après Bosquet, ne put guère être connu de celui-ci que vers 16^3, par l'intermédiaire de de Marca, alors archevêque de Toulouse. Ce prélat, devenu le protecteur-né du collège où il avait fait lui-même de si brillantes études, s'intéressait tout particulièrement aux jeunes talents qui en continuaient avec le plus d'honneur les traditions littéraires et scientifiques. Baluze, en publiant, à l'âge de 22 ans, une Crilique de la Gallia purpurata de Fri- ^0/1, attira sans doute l'attention de l'éminent archevêque. Celui-ci lui prodigua dès lors les encouragements et les conseils, et le mit en rapport avec Bosquet, justement considéré comme l'un des plus savants hommes de son temps.
hélas ! nous avons la dure et inévitable obligation de doubler. Pour de Marca, c'est la ruine de ses affections les plus chères, la douleur d'un inconsolable veuvage. Bosquet, lui, âme délicate et naïve, a trop vécu peut-être avec les morts, dans les livres, pour s'accommoder de Tégoïsme, de l'hypocrisie et de tous les misérables travers des vivants. Pour s'être heurté aux indélicatesses et aux mesquines méchancetés d'autrui, il est désillusionné et las du monde. L'un et l'autre alors se tournent vers l'Eglise, lui demandant un refuge ; et bientôt après, tous deux, assis au premier rang dans la hiérarchie ecclésiastique, co.nme ils l'étaient dans l'Etat, tous deux évèques, associés dès lors aux mêmes travaux, aux mêmes luttes, ils combattent ensemble pour le triomphe des mêmes doctrines et le renversement des mêmes erreurs. Ainsi ils marchent côte à côte, sans défaillir, jusqu'à la fin, offrant au monde le touchant et consolant spectacle d'une amitié que le temps n'a point amoindrie, que les froissements des rivalités jalouses ont respectée, qui avécu inaltérée et sereine en dépit de tous les chocs dissolvants où disparaissent tant d'amitiés légères et où tant de cœurs vulgaires vont se briser. Un bel exemple à proposer aux hommes !
Si la réputation de Bosquet comme érudit est établie, ce n'est pas sans qu'il ait fait largement ses preuves. Il a donné sa mesure, et d'une façon bien éclatante. Voyez plutôt: il traduit du grec, qui lui est familier, en latin l'œuvre poétique d'un légiste du XT siècle, Michaël Psellos, et l'enrichit d'annotations que lui suggère sa science du droit ; il prépare la publication de trois ouvrages : les Vies des Papes d'Avignon^ les Lellres d'Innocent IIJ, et v\nAbréo-é de rHisloire de l'Eglise gallicane. Entre temps, il apprend l'hébreu, sous l'allemand Spigel, ou Spieghel Rosemback (i), sans but précis à ce
(i) Mémoires du P. Niccron, t. XII, p. i68. — France pontificale, loc. cil. — Paris. Histoire de Lodèvc, t. II, p. 38.
moment-là, et uniquement peut-être parée que e'est chez lui une habitude prise depuis de longues années de ne négliger aucun moyen de s'instruire. Or, il ne tarde guère à utiliser ses connaissances hébraïques. Ayant découvert, en 1629, dans la bibliothèque du collège de Foix, un excellent ouvrage manuscrit de controverse religieuse, le Pugio christianœ fidei, du à la plume d'un orientaliste illustre du XI IP siècle, Raimond Martin (i), il songe à en faire paraître, avec la collaboration de Spieghel, une première édition. Il fournit encore à Henri Sponde des documents (2), des matériaux, que celui-ci sera très heureux d'insérer dans un de ses livres, les Annales de r Ancien-Testament probablement, lesquelles doivent compléter dans sa pensée l'abrégé qu'il a fait des Annales de Baronius.
Telle est la vie de Bosquet à Toulouse.
Et pourtant, les jours sont mauvais, peu favorables au
(i) Martin (Raimond) appartenait à l'ordre de Saint-Dominique. Il naquit à Subirat, en Catalogne. Très savant dans les langues hébraïque et arabe, il fut employé par Jacques P"", roi d'Aragon, à examiner le Talmud (126^), et envoyé à Tunis, 4 ans plus tard, pour travaillera la conversion des Maures. En 1278^ il écrivit le Pugio fidei contre les mahométans et les juifs, dont l'Espagne était alors infestée. C'est une œuvre vraiment curieuse, mi-partie latine, mi-partie hébraïque. L'édition entreprise par Bosquet ne parut guère qu'en 16^1, précédée de savantes notes de Joseph de Voisin, continuateur d'un travail que les circonstances et le mouvement des affaires avaient obligé Bosquet à abandonner. (V. Touron. Histoire des liommes illuslres de l'ordre de Sainl-Dominique, t. \". — Bayle, Dictionnaire crilique, au m.ot Martini (Raimond). — Feller, Biograptiie universelle.
(2) C'est ce que Bosquet nous apprend lui-même, et ce qu'il rappelle au grand évêque de Pamiers, dans la dédicace qu'il lui fait de son livre : Romanonun Ponlificum qui e Galtia oriundi. « Memini me, écrit-il à » Sponde, superioribus annis a le liunianissime Tolosœ exceplum quœdani » pèlera ejus Hisloriœ quani illustras monumenta tibi oblutisse. » Romanorum Pontifie um, etc. Parisiis, apud Seb. Cramoisy. MDCXXXII, dédicace.
travail. Les provinces méridionales, durant ces mômes années, s'agitent en d'épouvantables convulsions. La Réforme y a pris racine. Elle s'y est implantée et essaie d'y établir à son bénéfice un Etat indépendant, les armes à la main (i). Le Vivarais et les Cévennes, tout le Bas -Languedoc, la Guyenne, l'Agenais, sont en feu. Immense incendie que celui-là, allumé dans notre Midi par les fanatiques excitations de prédicants sectaires et la coupable ambition d'un Rohan. En vain Montmorency se multiplie et fait triompher, partout où il se montre, la cause du Roi et de la nation. La révolte ne cesse sur un point, arrêtée et vaincue par lui, que pour éclater ailleurs avec une violence plus terrible. Montmorency, Condé, Louis XIII, les deux plus illustres généraux d'un siècle militaire, un roi valeureux payant de sa personne et s'exposant au sort des batailles, à Clérac, à Montauban, à Pamiers, à Montpellier, à Privas, il n'en faudra pas moins pour imposer enfin aux rebelles et les forcer à rentrer dans le devoir (2). Mais que de lenteur ils mettront encore à se soumettre ! Deux édits de pacification publiés par Louis XIII (1625 et 1629) ne serviront qu'à accroître leur audace et à les exciter à de plus criminelles entreprises. Rohan, chez qui l'esprit de secte semble avoir étouffé la voix du patriotisme et de l'honneur même, ne recule pas devant la trahison. Reçu en grâce, il ne prononce une formule de serment que pour se parjurer; et, tandis qu'il célèbre à grands frais, avec ses coreligionnaires de Nimes, la paix religieuse, il ouvre secrètement des négociations avec l'Espagne, dans la pensée de se ménager des ressources et des secours pour de nouvelles révoltes (3). Les luttes fratricides se poursuivent donc, et nous
(i) Dom Vaissette. Edit. Paya. Toulouse, t. IX p. 329.
(2) Id., ibid., p. 330, 339, 36^
(3) V. Dom Vaissette, /oc. clL, p. 36s.
renonçons à en raconter les horreurs (i). Le sol français ne cesse pas de boire le sang de ses fils, répandu sans pitié ni remords par des mains françaises. Les ruines s'amoncèlent ; la misère est partout, augmentée par les déprédations des soldats. Et avec cette misère, au milieu de ces ruines et de tout ce sang, un mal affreux, la peste, vient à diverses reprises promener ses ravages dans nos malheureuses contrées, infestant l'armée , les cités, les campagnes, et entassant en quelques mois, dans de monstrueuses hécatombes, infiniment plus de victimes que catholiques et huguenots n'en avaient fait et n'en pourraient faire dans toutes leurs guerres. En 1621, la ville de Toulouse (pour ne parler que de celle-là) perdit 10,000 de ses habitants (2). Elle en voyait périr 50,000 en 1630 et 163 1 (3).
C'est à cette époque, croyons-nous, que Bosquet dut dire adieu à Toulouse II se disposait alors à concourir pour une chaire vacante à la Faculté de droit, qu'il avait, semble-t-il, toutes les chances du monde d'obtenir, lorsque des intérêts de famille réclamèrent sa présence à Narbonne. Sa santé, d'ailleurs, minée par l'étude et par la fièvre, lui rendait plus particulièrement dangereuse toute prolongation de séjour dans la capitale du Languedoc. Il partit donc, à son grand regret, obéissant à la force des choses, mais le cœur plein de la nostalgie de la cité savante, où son intelligence avait grandi et
où il était devenu ce qu'il était (4^
On conçoit néanmoins que des circonstances aussi excep-
(i) V. le récit de ces luttes dans D. Vaissette. L'auteur de l'Histoire de Languedoc a accumulé les détails, p. 330 et seq., 339 etseq., 36) et seq., 39), etc., etc.
(2) Id., ibid., p. 334.
(3) îd., ibid., p. 39^.
(4) On peut rapprocher ce que nous disons en cet endroit d'un passage de la dédicace du Psellus à M. de Montchal. — V. à l'appendice.
tionnellement fâcheuses aient imposé une marche plus lente à ses travaux, que même elles en aient fait avorter une partie. Bosquet est loin de nous avoir laissé tout ce que sa science l'aurait mis en état de produire, s'il eût vécu en des temps plus calmes.
Le Psc/liis et les Vies des Papes d'Avignon seront imprimés en 1632 ; m.ais ils auraient pu paraître bien avant. Les Lettres d'Innocent ni y annotées et presque achevées en 1626 ou 1627, ne verront le jour et ne seront connues du public qu'environ dix ans après (i). Quant à l'ouvrage qu'il médite sur V Histoire de l'Eglise de France ^ il restera inachevé et se résoudra malheureusement en quelques chapitres, comprenant à peine les quatre premiers siècles de Tère chrétienne (2). a Les temps étaient si malheureux, écrira-t-il, les événements si tristes ; nous étions exposés à tant de tempêtes, que je ne m'appartenais plus, et force m'a été de renoncer à mon projet (3) ».
Telles qu'elles sont pourtant, ses œuvres n'en ont pas moins une importance réelle, et nous aurons le devoir d'y revenir. Somme toute, à n'examiner qu'elles seules, le retard qu'elles ont subi ne leur a pas été nuisible. Bosquet y met consciencieusement la dernière main : il emploie tous ses efforts à les perfectionner. C'est ainsi que, à Narbonne, puis à Paris, où
(i) Litteras Innocentii III jam ante lustrum unâ cum notis prœlo ex- » pressas tetra illa lues quse provinciam nostram vastabat, et vis nescio ))qu8e divina, in hodiernam diem suppresserunt. » Dédicace des Vies des Papes d'Avignon à Henri Sponde. Romanorum Ponlificiun, édit. cit., 1632. — Les Lettres d'Innocent III ne parurent qu'en 1636.
(2) Olim quidem veram et legitimam historiam,cujus in anacephalœosi aliquod spécimen vides, componere statueram... Romanorum Pontificum, » etc. — Lectori.
(3) ... Ipsa rerum et temporum nécessitas, quae variis tempestatibus » actos nobis ipsis abstraxit, ab hoc proposito animum abduxit. » Pontificum Romanorum, etc. — Lectori.
nous allons le suivre, et malgré les fonctions de juge royal auxquelles nous le verrons bientôt appelé, sa vie, au fond, demeure ce qu'elle était à Toulouse, une vie de retraite et de solitude, de recherches scientifiques, de labeur constant, si recueillie et si studieuse qu'un bénédictin môme s'en ferait honneur.