‹ François Bosquet, intendant de Guyenne et de Languedoc, évêque de Lodève et de MontpellierChapitre 31 sur 49 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Bosqucl ù Moi]i[)ellier (siiiie). — Le jansénisme jnsqu'à la paix de Clément IX. — Les réeollets et les carmes déchaussés à Montpellier. — Création de trois paroisses.

SOMMAIRE

Les décisions de l'Assemblée du clergé, de 1657, relatives à la signature du formulaire sont suspendues. — La question de droit et la question de fait. — Énergiques dispositions des Evoques orthodoxes à l'Assemblée générale de 1660. — Progrès du jansénisme. — Rapport de Bosquet et de de Marca sur les mesures à prendre. — Protestation de l'Archevêque de Sens. — Bosquet rentre dans son diocèse, — Pénibles impressions qu'il y emporte et tristes réflexions que lui suggère la mort de Mazarin. — Il est question pour lui d'un changement de résidence. — Marca lui apprend que ce n'est encore qu'un faux bruit. — On songe à lui pour l'archevêché d'Auch. — Marca succède au cardinal de Retz, et meurt trois jours après la réception de ses bulles. — Sa fin édifiante. — Bosquet, sourd désormais à toute ambition, se décide à consacrer au diocèse de Montpellier ses dernières forces. — Son infatigable apostolat. — Etablissement des récollets et des carmes déchaussés à Montpellier. — Sages recommandations de l'Evcque à ces religieux. — Ils doivent ctre,des modèles. — Persévérance des obstacles du côté du clergé. — Aveux émus de Bosquet dans une lettre à Séguicr. — Insuffisance du service paroissial. — Le titre curial est rendu à Notre-Dame-des-Tables. — Saint-Pierre et Sainte-Anne érigés en paroisses. -- L'Evcque fait signer par tout son clergé le formulaire imposé par Alexandre VIL— Les quatre Evoques réfractaires. — Perspective d'un schisme. — Habileté du nonce Bargellini. — La paix dite «de Clément IX.»

A bulle d'Alexandre VII, Ad sacram, n'avait pas rencontré une soumission absolue chez les Evoques protecteurs plus ou moins avérés du jansénisme. On se souvient que les prélats assemblés

à Paris en 1657 avaient rédigé, à la suite de cette bulle, un formulaire auquel ils avaient invité tous leurs collègues à souscrire et qu'ils leur avaient demandé avec instance de faire signer, dans le plus bref délai possible, par le clergé et les communautés religieuses de leur diocèse. Ce formulaire surtout avait été l'objet de critiques très vives de la part de certains membres de l'Episcopat. Il semblait à ceux-ci que les délégués de l'Eglise de France avaient outre-passé leur mandat, en prescrivant la forme d'une adhésion dont chaque Évêque devait rester libre de choisir les termes. On avait dû, pour ne pas ajouter aux difficultés de la paix, tenir compte de ces critiques, et Bosquet, qui venait d'adhérer au formulaire avec tout son Chapitre (i), le 19 septembre 16^7, n'apprit pas sans surprise, à quelques jours de là, que l'on s'était arrêté au parti de suspendre l'effet des décisions de la dernière

(i) Voici ce que nous lisons dans le registre des délibérations du chapitre de Saint-Pierre (Arch. départ.) :

Assemblés capitulairement : Révérendissime Père Ms^'de Montpellier^ R. M. le Prévost, RR. MM. le grand archidiacre de Valence et de Castres, les chantres, sacristain, aumônier et ouvrier, Gariel, Laurier, Rey, Brenard, Cazalèdes, Sallières, Trial, Hondrac, La Serre, Ranchin, Barthélémy, David, Roselli et Porthessan, tous chanoines...

Le dict seigneur Évesque ayant entretenu la compagnie que l'opinion de Jansénius avoit apporté dans la pluspart des diocèses de ce Roïaumedesy grands désordres que un grand nombre de messieurs les prélats et autres ecclésiastiques se seroient assemblez à Paris pour prévenir la continuation des dicts désordres, etauroient déclaré dans leur assemblée la dicte opinion de Jansénius erronée, et pour cet effet auroient dressé des constitutions contraires que N. S. P. le Pape Innocent dixiesme auroit aprouvées ; ensemble qu'Alexandre septiesme, à présent séant dans la chaire de Saint-Pierre, a ordonné que la dicte constitution seroit aprouvée et souscrite dans tous les diocèzes : auquel effect il a requis que la lecture en soit faicte maintenant. Sur quoy le Chapitre, après avoir faict la dicte lecture, a souscrit et aprouvé la dicte constitution et signé dans une feuilhe de papier avec le dict seigneur Évesque, conformément au formulaire dressé par l'assemblée générale du clergé.

assemblée jusqu'à ce que la prochaine assemblée générale eut fait connaître son sentiment.

Or^ depuis, d'ardentes contestations s'étaient produites. Menacés par le formulaire, les jansénistes avaient mis tout en jeu pour lecombattre. Ilavaitparu dans ce sens diversécrits (i), et peu à peu la question jansénienne était entrée dans une autre phase.

Que l'Église eût une autorité infaillible pour la définition des dogmes, rien de plus juste : ils en admettaientlanécessité. Telle doctrine est-elle ou n'est-elle pas conforme à l'enseignement apostolique "? C'était là une question de droit qu'elle avait assurément mission de trancher, et il n'était pas douteux qu'on devait, dans ce cas, se soumettre aux constitutions pontificales ; mais, qu'elle déclarât, par exemple, que telle doctrine, qualifiée par elle d'hérétique, se trouvait dans le livre d'un pieux et savant Evêque, elle prononçait alors sur une question de fait ou ^ l'infaillibilité ne la soutenant plus, l'erreur pouvait se mêler à son jugement, et dans la décision de laquelle, par conséquent, on n'était pas rigoureusement tenu de la suivre.

Que devenait, à ce compte, l'infaillibilité doctrinale dans l'Église ? Un vain mot ; pas autre chose.

Peu importait, en effet, qu'on l'acceptât en théorie, si on la rejetait dans la pratique. Dès qu'on limitait ainsi son action, elle cessait d'être ; car l'hérésie ne siège pas uniquement dans les idées : on la formule dans un texte, elle se fixe dans les livres, et c'est par eux qu'elle se propage. Notons bien

(i) Citons-en quelques-uns: Cas proposés par un docteur touchant la signature de la constitution d'Alexandre VII et des formulaires du clergé [auctore Arnauld). — Lettre d'un avocat au Parlement à un de ses amis touchant l'inquisition qu'on veut établir en France à l'occasion de la nouvelle bulle d'Alexandre VII, par l'aîné des Le Maistre. — Lettre d'un ecclésiastique à son Evêque touchant la signature du formulaire de l'assemblée du clergé.

que l'Eglise n'a point à se préoccuper de l'intention qu'un auteur dont elle examine les doctrines a pu avoir en écrivant. A-t-il voulu formellement l'hérésie ? ou bien l'hérésie a-t-elle trahi simplement sa pensée ? C'est de quoi elle n'a cure: cela même, elle n'a pas aie juger ; mais, ce qui est écrit, ce qui se lit, ce qui se comprend, peut-elle en apprécier la conformité ou l'opposition avec l'enseignement traditionnel ? Peutelle dire : ce livre est dangereux; certaines propositions qu'il contient sont hérétiques ? Oui, évidemment. Son infaillibilité doit aller jusque-là, ou elle est vaine. On ne pouvait le contester qu'en usant du plus étrange de tous les sophismes. Il est vrai qu'on laissait ainsi toute liberté aux hérésiarques, et les jansénistes savaient bien ce qu'ils faisaient.

Mais les Evêques orthodoxes n'en étaient, par là-mème, que plus résolus aussi à les combattre ; et ce fut avec la volonté bien arrêtée de leur rendre, cette fois, toute retraite impossible qu'ils arrivèrent à l'Assemblée générale de 1660.

A vrai dire, jamais l'énergie n'avait été plus nécessaire qu'en ce moment. Tous les vaincus de la Fronde, dans le Parlement et dans la noblesse, obligés de s'incliner devant la toute-puissance de Mazarin, dont tant de succès avaient couronné la politique, trouvaient maintenanî;, dart^ les disputes religieuses, un aliment nouveau à l'esprit d'opposition qui ne les avait point abandonnés après leur défaite. La duchesse de Longueville, ainsi que bon nombre de ceux qui, dans les dernières guerres civiles, avaient joué les premiers rôles, était devenue un ardent champion de Port-Royal. Le prince de Conti lui-même venait de se prononcer pour le parti, entraînant sa femme, la propre nièce du Cardinal, dans sa défection. Chose plus grave : à Paris, en l'absence de l'Archevêque toujours exilé, le diocèse était livré à une administration plus que suspecte, et les curés des plus importantes paroisses étaient passés au jansénisme.

Il y avait là bien des motifs pour engager l'Assemblée générale à se hâter. Aussi nomma-t-elle, dès les premiers jours, une commission chargée d'examiner les moyens les plus efficaces pour en finir au plus tôt avec l'hérésie.

De Marca et Bosquet dirigèrent les travaux de cette commission, et le lo janvier 1661, après de nombreuses séances, ils présentèrent leur rapport.

La question de fait, non moins que la question de droit en matière dogmatique, y disaient-ils en substance, ressortissait au Siège apostolique. Le formulaire, qui consacrait cette vérité et qui, en outre, offrait l'avantage de couper court à tous les faux-fuyants, devait être rendu obligatoire dans toutes les églises du royaume.

Quiconque n'en accepterait point la teneur serait considéré comme hérétique, et mériterait d'être puni comme tel.

On enjoindrait à tous les Evèques de le signer. A leur tour, ils en devraient exiger la signature de tous les ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers, et de toutes les communautés d'hommes et de femmes de leurs diocèses.

L'Assemblée adopta ces conclusions. Elle écrivit ensuite au Pape, pour les lui faire connaître, et à tous les prélats du royaume pour les leur notifier.

Hélas ! tout ne devait pas s'arranger encore avec ces moyens. Les jansénistes protestèrent, et l'Archevêque de Sens ne craignit pas de se faire, dans l'Assemblée, l'écho de leurs plaintes. On n'avait pas le droit d'imposer le formulaire, avait-il dit, et mieux valait, pour la paix de l'Eglise, ne pas recourir à cette mesure.

De sa part, une réclamation de ce genre était plus encore qu'une faute : c'était une maladresse. Pouvait-on le juger différemment à Rome que comme un esprit changeant et disposé à toutes les volte-face ? Tour à tour soumis et insoumis, jaloux de sa réputation d'orthodoxie et ne craignant pas, à

chaque occasion qui s'en présentait, de donner la main à l'erreur, protestant aujourd'hui contre le formulaire , qu'il devait pourtant signer huit mois après (i), il y avait chez lui absence complète de fixité. Et ses amis le connaissaient bien. Même quand il eut souscrit à cette déclaration, que les cinq propositions de Jansénius étaient condamnées et hérétiques au sens de l'auteur, il ne mit point fin aux méfiances. On crut que, comme certains jansénistes retors, il était d'avis qu'on pouvait signer le formulaire sans avoir changé pour cela de sentiment. Bavardages de médisants, tant qu'on voudra ; mais, à coup sûr, ceux qui se les permettaient ne calomniaient qu'à demi M. de Gondrin, et les événements devaient bien leur donner un peu raison.

C'est au milieu de l'émotion causée par l'entêtement persistant des jansénistes et par les termes équivoques du mandement des vicaires-généraux de Paris, mis en demeure par le Roi de se soumettre aux décisions du clergé de France, que Bosquet reprit le chemin de son diocèse (septembre ou octobre 1661).

11 y rentrait bien triste, péniblement affecté des difficultés de l'heure actuelle et bien peu rassuré sur l'avenir. La mort de Mazarin, surtout, l'avait profondément impressionné. Après avoir occupé pendant vingt ans la scène du monde, victorieux, à la suite de tant de luttes épiques, d'une opposition formidable contre laquelle le génie de Richelieu se fût brisé, le Cardinal, respecté à l'envi, fêté, adulé, heureux peut-être dans sa toute-puissance, avait vu la tombe s'ouvrir prématurément devant lui, et renverser soudain les projets par la réalisation desquels il espérait mettre le sceau à sa fortune. Il y avait de cela six mois tout à peine et l'on ne se souvenait

(i) M. de Gondrin signa le formulaire le 31 octobre 1661. (Procèsverbaux, t. IV.)

déjà plus du Cardinal. Or, c'élait là pour Bosquet le sujet de graves pensées. Jamais il n'avait ressenti aussi vivement le néant des ehoses, et, sous l'influenee des réflexions austères qui allaient de plus en plus prendre racine dans son esprit et diriger sa conduite, comme nous le verrons, il se demandait si Thomme n'avait rien de mieux à faire que de travailler égoïstemeiU pour sa gloire :

Ce grand nom invente par le délire humain (i).

D'autre part, les conséquences de cette mort, au point de vue de la politique intérieure, ne laissaient pas de lui causer également beaucoup de trouble. Louis XIV, résolu à se passer de premier ministre, avait manifesté son dessein de gouverner désormais par lui-même. Comme il n'est rien de pire que l'absolutisme des princes, Bosquet n'était pas sans de très vives appréhensions sur les résultats possibles de ce gouvernement autocratique, dont un roi de vingt ans ne craignait pas d'assumer la responsabilité et d'accepter le fardeau. Il y avait là pour les libertés de l'Eglise une menace, pour les franchises des provinces un péril certain, et c'était de quoi un Évêque, un Evèque de Languedoc surtout, avait le droit de se préoccuper. On pouvait bien, dans un pays d'Etats, faire opposition aux mesures prescrites par un ministre. Celui-ci, encore qu'il mît en avant l'autorité royale, était seul à supporter l'affront : le Roi était couvert par son agent. Ce n'était là qu'une fiction, sans doute; mais la fiction joue un grand rôle en politique, qui est la chose du monde où l'on se paye le plus de mots. Or, maintenant, le Roi se proposait d'intervenir directement dans les affaires. Le devoir décidément allait devenir chose bien difficile, et quand il commanderait d'être d'un avis opposé à celui du prince, comment le

(i) Lamartine, Nouvelles Mcdilalions (le Poète mourant).

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remplir, supposé que le prince manquât de magnanimité, sans courir le risque de passer pour un factieux ?

Et pour mettre le comble à ces ennuis, Bosquet voyait se dresser devant lui la perspective des nombreux déboires qui l'attendaient dans un diocèse aussi réfractaire que le sien aux idées de réforme.

La réalisation de ses espérances, relativement à un changement de résidence, était indéfiniment ajournée. Il est vrai qu'il n'avait voulu se prêter sous ce rapport à aucune intrigue, bien que .les circonstances lui fussent en ce moment très favorables. La démission du Cardinal de Retz, décidée en principe, et qu'on annonçait comme très prochaine, allait donner lieu à un mouvement assez important dans le personnel de l'Episcopat. Séguier, son protecteur, n'avait rien perdu de son influence, et de Marca, son ami, devenu ministre d'Etat, avait l'oreille de la Cour.

Oui ; mais il lui eût fallu, pour réussir, corriger par certaines démarches l'idée qu'on s'était faite de son indépendance dans rentourao:e de Louis XIV. On se souvenait de ses votes aux Etats, où il n'avait cessé de défendre les intérêts de la province. Ces votes, Bosquet n'eût jamais consenti à les désavouer. Encore moins tenait-il à engager l'avenir par des promesses qui répugnaient à sa droiture. Toute sa conduite, d'ailleurs, témoignait du respect profond dont il était animé envers la Couronne. L'on ne pouvait trouver mauvais cependant qu'il en eût un non moins profond pour sa conscience. Séguier et de Marca étaient libres après cela de faire valoir ses services, et de le proposer, le cas échéant, pour un autre siège, s'ils en avaient le moyen. Quant à lui, il n'avait pas à intervenir.

Telles étaient ses dispositions lorsqu'il était revenu dans son diocèse. Il n'avait pas tardé à y apprendre que les compétitions pour l'archevêché de Paris étaient ouvertes, que l'Archevêque de Toulouse paraissait réunir le plus de chances,

et que nombre d'Evôques, estimant l'occasion excellente pour obtenir un déplacement avantageux, faisaient assaut de demandes à la Cour. L'éveché de Montpellier, ajoutait-on, allait changer prochainement de titulaire.

Bosquet pensa naturellement qu'on songeait à le transférer sur un autre siège. 11 s'adressa à de Marca pour se ren-

seigner

Il put se convaincre, par la réponse de celui-ci, que la nouvelle, en ce qui le concernait, était encore prématurée, et qu'elle n'avait d'autre fondement que les bonnes intentions de son ami.

u M. le Cardinal de Retz, écrivait l'Archevêque de Tou- » louse, doit arriver à Commerci, d'où il doit envoyer sa » démission... On a proposé pour cet archevesché MM. de ^) Castres et de Mende (i).

)) J'ai dit à quelqu'un de mes amis que, si l'on me retenoit » ici, je vous proposerois pour Toulouse, ce qui peut avoir » donné lieu de penser à vostre évesché, qui n'acommoderoit » pas mal soit M. de Montauban, soit M. de St-Papoul (2).

» Ceux qui proposoient M. de Castres pour Paris, le pro- » posent en second lieu pour Toulouse, croyant que, durant » la disgrâce de l'Archevesque de Narbone (3), il pourroit » servir utilement le Roi dans les Estats ; mais il voudroit » estre bien informé s'il pourroit se faire bien entendre au » parterre, à cause de l'empeschement de sa langue.

» M. de Rennes (4) ne demande pas l'archevesché de

(i) M. d'Anglure de Bourlemont, évêque de Castres, et Hyacinthe Serroni, évoque de Mende.

(2) Pierre de Bertier, évêque de Montauban, et Jean de Montpezat de Carbon, évêque de Saint-Papoul.

(3) François Fouquet, frère de l'infortuné surintendant des finances.

(4) Henri de la Mothe-Houdancourt.

— ijM —

) Toulouse ; mais il ne le refuseroit pas. M. de Coutan-

) ces (i), entremetteur de raccommodement de M. le Cardinal

) de Retz, m'a dit qu'il aymeroit mieux celui de Toulouse

) que celui d'Auxerre. Les demandeurs de celui-ci sont

) M. d'Embrun (2), M. de Castres, MM. de Périgueux (3) et

) d'Aire (4).

» On a faict pressentir au Cardinal Grimaldi (5) qu'il

) feroit plaisir au Roi de le prendre pour le tirer de la

) Province, où l'on ne veut point qu'il retourne. On parle

) mesme de lui ordonner de retourner à Rome... » (6).

Bosquet assistait aux Etats réunis à Béziers depuis le 3 janvier, lorsqu'il reçut cette lettre. Il ne lui vint même pas à la pensée, au point où étaient les choses, et avec la certitude d'être le candidat préféré de de Marca pour le siège de Toulouse, de se concilier par un peu de complaisance les bonnes grâces de LeTellier, qui tenait en ce moment la feuille des bénéfices et auprès de qui son ami voulait l'appuyer. Ce

(i) Eustache Le Clerc de Lesseville.

(2) Georges d'Aubusson.

(3) Cyrus de Villers.

(4) Bernard de Sariac.

(5) Archevêque d'Aix.

(6) Biblioth. nat., fonds Baluze, 121, p. 52. — Lettre du 31 janvier 1662. Suivent quelques renseignements sur le mouvement janséniste à Paris. ((Durant le temps que j'ai esté malade, on a employé le temps à faire signer, selon le second mandement des vicaires-généraux. Les religieuses de Port- Royal ont refusé, proposans de signer, suivant des termes qui sont fort semblables à ceux de la lettre de M . l'évesque d'Angers. On les contraindra par censure. On traictera bientost de ce qu'il faut faire, pour l'exécution entière des délibérations, mesme à l'égard des évesques réfractaires. La thèse des jésuites a faict du bruit ; ils l'éclaircissent for', bien et leur sens est le mesme, quant à la question de faict et de droit;, que celui qui est expliqué dans la relation de la première assemblée et dans la délibération de la seconde. Les jansénistes ont publié un libelle

dernier lui en avait pourtant donne le conseil : « Je crois que » vostre zèle pour les Intérests du Roy vous portera à Impo- » ser des sommes qui excéderont les forces des peuples ; en » quoi vostre prudence surmontera vostre affection pour les » misérables. » (i) Mais Bosquet entendait a;^nr pour d'autres motifs que ceux Inspirés par cette prudence tout humaine. 11 n'en serait jamais que ce que Dieu voudrait de son avenir : pour rien au monde, 11 ne transigerait avec son devoir; et lorsque le moment fut venu de s'occuper des subsides demandés à l'Assemblée au nom du Roi, 11 n'hésita point à déclarer que la somme réclamée par les commissaires de Sa Majesté était exorbitante, vu l'épuisement de la province, et il plaida avec énergie la cause des contribuables qui, depuis si longtemps déjà, criaient merci.

Cette rigidité de principes était bien faite pour accroître l'estime qu'on avait conçue en haut lieu pour son caractère ; mais bien rares sont les gouvernements qui, dans la distribution de leurs faveurs, accordent leur préférence à ceux qu'ils estiment : Ils aiment encore mieux ceux qui les servent. On jugea Bosquet impossible, dans une situation où il fallait un homme plus malléable, plus docile aux volontés de la Cour. L'archevêché de Toulouse serait donc attribué à un autre prélat, et l'on offrirait à l'Evèque d^ Montpellier, en compen-

intitulé : la noupclle hérésie des jésuilcs, qui contient la moujlle de tout ce qu'ils ont publié par les écrits précédents, pour vérifier qu'il n'est point de foi que la doctrine de Jansénius soit condamnée d'hérésie; au contraire, que ceux-là sont hérétiques qui veulent convertir cette question de faict en une matière de foi. On a voulu émouvoir M. Talon pour faire ordonner par arrest à la Faculté de théologie d'examiner la thèse, ce qui aestéempêché. L'on réveille dans la Sorbonne les anciennes intrioues pour disputer sur cette matière. Et d'autant que la seule contestation nuiroit aux constitutions, nous avons donné avis au Roy qu'il empêchât que Tonne fît point cette proposition... » (i) Début de la lettre précédente.

sation, Tarchevèché d'Auch, beaucoup moins important, mais dont les revenus n'étaient pas à dédaigner.

« Monseigneur, écrivait de Marca à notre Evêque, à la

» date du 14 mars, j'ai conféré enfin avec M. Le Tellier. Je

» luy ay remonstré vostre piété esloignée de la dévotion à

» la mode, vostre rare érudition aux lois, aux canons, aux

» belles-lettres et à la théologie autant qu'il en faut pour un

» Evesque, J'ay adjouté vostre prudence et grande suffisance

» pour les affaires que vous aviez faict paroitre aux employs

» du conseil et des intendances, qui servoient de caution

)) pour vostre fidélité au service du Roy, sans oublier vostre

» expérience et vostre adresse pour gouverner les esprits

» des gens des Estats et pour vivre en bonne intelligence

» avec le Parlement. Il est tombé d'accord de ces choses,

» sans qu'il ait peu oublier que vous faisies le difficile en ces

» Estais. M. l'abbé Roquette m'a veu ce soir et m'a dict que

» M. Le Tellier luy avoit faict part de ce que je lui avois dict

» de vous. 11 m'a dit aussi que si l'on ne vous donnoit point

» Toulouse, vous ne refuseries point Aux [Auch]. Le Roy a

» sceu par voye secrète qui m'est inconnue le défaut de la

)) langue de M. de Castres et je pense qu'il y a quelque

» pente pour donner Toulouse à M. d'Embrun. Y aie.

» Je suis entièrement, Monseigneur, vostre très-humble

» et très obéissant serviteur et confrère,

» Marca, Archevesque de Toulouse (i). »

Le défaut de sa langue ne devait pas empêcher M. d'Anglure de Bourlemont, évèque de Castres, de succéder à de Marca dans la ville des capitouls. Mais Bosquet n'alla point à Auch. Un événement inattendu, et qui devait lui laisser au

(i) Biblioth. nat. Mss. fr., fonds Baluze, 121, f. 90.

cœur une inguérissable blessure, vint inopinément donner une intensité plus grande à ses scrupules de conscience et le décider à s'attacher jusqu'à la mort à son église de Montpellier.

A peine la démission du cardinal de Retz avait-elle été remise à Louis XIV, que celui-ci avait signé le décret qui appelait de Marca à la tète de l'administration du premier diocèse du royaume. Faite dans le courant du mois de mars et transmise aussitôt au Quirinal, cette nomination avait été favorablement accueillie par le Saint-Siège, et, comme si l'on eût voulu, à Rome, dédommager le nouvel Archevêque de Paris des lenteurs dont avaient été précédées ses deux préconisations pourConserans et Toulouse, on s'empressait de l'informerque, cette fois, il n'aurait pas à subir un trop long délai, le Pape étant résolu aie préconiser dans le plus prochain consistoire.

Heureux d'une solution aussi prompte, à laquelle il ne s'attendait pas, Marca l'annonçait en ces termes à son ami :

(( Monseigneur,

» J'ai receu de M. le cardinal Dataire une réponse du 3 » d'avril à la lettre que je lui avois écrite pour l'expédition de » mes bulles. Il me mande qu'il la fit lire au Pape qui receut » pour lors la première nouvelle de ma nomination à l'arche- » vesché de Paris, adjoutant que Sa Sainteté en témoigna une » grande joye, ce qui détruit les faux bruits contraires que » l'on avoit semés dans cette ville. La préconisation devoit » estre faicte le lendemain de Quasimodo et la proposition au » consistoire suivant. Si le Pape ne retarde sa promenade de » Castel-Gandolfo de huict jours pour le tenir, il sera différé » jusqu'à son retour et ne pourra avoir lieu que le lendemain » après le dimanche de la Trinité (i

(i) « ... M. d'Espesses a refusé l'évesché de Rodez, après l'avoir » désiré, parce qu'on réservoit huict mil livres de pension et que l'on

Hélas ! ce que c'est que de nous ! et à quoi tiennent pourtant nos espérances mèmelesmieuxfondéesetles plus solides ? Certain de l'agrément d'Alexandre VII et de la prochaine expédition de ses bulles, de Marca songeait déjà à fixer la date de son installation à la métropole, lorsque l'avenir, cet avenir dont il n'était plus séparé que par quelques jours, lui échappa tout-à-coup. Parvenu jusqu'au seuil de la Terre promise, il n'était pas destiné à y entrer.

La maladie qui l'avait réduit à toute extrémité trois ans auparavant, etquijl'annéeprécédenteencore, à Fontainebleau, l'avait inquiété par ses menaces, réapparut en des crises d'une extrême violence que n'avaient précédées aucun symptôme. Les progrès en furent rapides et les médecins s'avouèrent bientôt impuissants à la conjurer. Il était allé tant qu'il avait pu, dépensant toute son énergie à défaut de forces que ses longs travaux et des habitudes trop sédentaires avaient épuisées ; mais à le voir si ardent au travail, si plein d'entrain et si actif, personne n'eût pensé qu'il fût si près d'achever sa course. On lui eût promis encore bien des jours, quand pour lui les sources mêmes de la vie se tarissaient. Il ne s'y méprit pas, et, terrassé par le mal, il se sentit frappé sans remède.

C'est dans cet état qu'il reçut de Rome les lettres officielles

» désiroit deux prieures de lui de sept mil livres de revenu. Il s'excusa » sur ce que pendant la sepmaine saincte il avoit faict réflexion sur ses » forces, qu'il trouvoit inégales pour supporter le poids d'un évesché. On » revient sur M. Abelli, qui estoit l'un des quatre proposés ci-devant par » M. de Rodez. Il fut résolu qu'il seroit nommé, contre l'avis de ceux » qui le proposoient. C'est une longue histoire. Souvenez-vous que je » suis toujours, Monseigneur,

» Vostre très humble, et très obéissant serviteur,

» Marca,

)' Archcvesque de Toulouse. »

Mss. fr., fonds Baluze, 121, f. 58. De Paris, 28 avril 1662.

qui rautorisaient à prendre définitivement le titre d'Arehevèque de Paris. A ceux de ses amis qui lui apportaient leurs félicitations, essayant de lui communiquer quelque espoir, et qui lui parlaient de la solennité que le clergé de la capitale se proposait de donner à la cérémonie de son intronisation qu'ils affectaient de croire prochaine, pour le mieux tromper, il ne répondit que par un triste sourire. Que venait-on l'entretenir de fêtes et d'honneurs quand la mort seule triomphait?

Du reste, stoïquement calme ou pour mieux dire pieusement résigné, comme il convenait à un prêtre de J.-C, il lavitvenir d'un œil tranquille. Après avoir assuré le sort de ses ouvrages, en confiant à son secrétaire Baluze le soin d'en publier une édition complète (i), il ne voulut plus avoir de pensées que pour l'éternité qui allait bientôt s'ouvrir devant lui. De temps en temps, il priait ses familiers de lui lire quelque passage du Nouveau Tes^aniciû o\\ du Traité d^ l'amour de Dicu^ du saint Évêque de Genève ; puis fermant les yeux, étranger à tout

(i) Baluze devait rencontrer plus d'une difficulté dans l'exécution des dernières volontés de l'Archevêque. L'abbé Faget, neveu de de Marca, lui fit, àce sujet, uneopposition très vive. Bosquet, danscescirconstances, soutint le courage du secrétaire et réussit à lui faire assurer par le chancelier le monopole de l'impression des œuvres de leur commun ami. Voici la lettre qu'il écrivait à Séguier, six mois après la mort de de Marca (26 décembre 1662) : « Monseigneur, aïant apris que feu M. l'Archevesque de » Paris avoit laissé en mourant, au S. Baluze, plusieurs de ses escrits » pour les faire imprimer, et estimant qu'ils seroientfort utiles au public » s'ils voioient le jour, ne jugeant pas aussi qu'il y ait une personne plus » propre pour sa capacité et pour la confiance que le dit S. Baluze, qui » a aidi beaucoup le djfunct en ces escrits et qui en peut prendre un » soin plus exact de l'impression, j'ay creu, Monseigneur, que vous ne » trouveriez pas mauvais que je vous prie de le luy ordonner, et de luy » en donner le privilège. L'amitié que vous scavez qui estoit entre nous » et qui s'est nourrie auprès de votre personne, que nous avons regardée » toujours tous deux comme nostre Mécénas, m'oblige à vous faire ceste

» prière » (Biblioth. nat., mss. fr., n" 17,401, t. XXX'V, fol. 339).

Autographe pour la signature seulement.

ce qui se disait ou se faisait autour de lui, il restait plongé des heures entières dans de profondes méditations. Il reçut le saint viatique et l'extrême-onction dans les sentiments de la foi la plus vive, demanda pardon à ceux qui l'entouraient de la peine qu'il avait pu quelquefois leur causer, et cela avec une humilité si sincère, que les témoins de cette scène en furent touchés jusqu'aux larmes. On vit rarement de fin plus édifiante. 11 s'éteignit doucement, le 22 juin 1662, dans la soixanteneuvième année de son âge, trois jours seulement après la réception de ses bulles (1).

C'était une des gloires du clergé de France qui disparaissait. Pour Bosquet, arrivé à cet âge où l'homme n'inspire plus guère d'autres sentiments nouveaux que le respect, et où, son cœur ne rendant lui-même plus que des échos, il n'échappe à l'isolement que par la survivance d'amitiés plus anciennes, la mort de Marca fut un coup terrible. Ils se connaissaient depuis près de quarante ans. Ils s'étaient aimés dès le premier jour. Les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, une érudition égale, nous l'avons dit, les avaient inclinés l'un vers l'autre. Engagés dans les mêmes carrières, magistrats d'abord, Evêques ensuite, ils avaient combattu pour les mêmes causes. Jamais un nuage n'était venu se placer entre eux pour les désunir et leur mutuelle affection avait gardé, malgré les années, toute sa force et toute sa fraîcheur d'autrefois: souvenirs lointains, souvenirs d'hier, chers souvenirs, tout cela était enfermé maintenant dans une tombe (2)!

(i) M. Tamizey de Larroque a relevé avec raison Tinexactitude de certains biographes de de Marca : dom Chaudon, Tabaraud, Fisquet et Monlegun, qui Font fait mourir le jour même où ses bulles arrivèrent. (Ph. Tamizey de Larroque, LcUres inédiles de de Marca au chancelier Séguier, op. cit.)

(2) Quelques années plus tard, lorsque Baluze, sur le point de réaliser les dernières intentions de de Marca, communiqua à Bosquet la vie du grand Archevêque qu'il venait d'écrire avec le dessein de la placer au

Et devant cette tombe, où la meilleure part de lui-même était descendue, Bosquet, plus que jamais saisi de la salutaire terreur de l'au-delà, se demandait si ses jours, à lui aussi, n'étaient pas comptés. Il lui semblait que le Ciel, par cette mort, l'avertissait. Moins âgé de dix ans que de Marca, il avait eu des infirmités plus précoces, et sa santé était restée depuis toujours chancelante. Il avait achevé de la compromettre par ses travaux. Dès lors, était-ce bien le cas pour lui de songer à un établissement nouveau , et d'accepter de s'élever d'un degré de plus dans la hiérarchie ? On lui offrait d'être Archevêque. L'honneur était trop grand, les charges trop lourdes. De toutes ses ambitions, il n'avait retenu que celle de faire un peu de bien, et, convaincu qu'il ne pourrait nulle part ailleurs en réaliser autant qu'à Montpellier, il résolut de s'enfermer dans son diocèse et de consacrer exclusivement aux âmes ses dernières forces.

En efifet, à partir de ce moment, les oeuvres de piété ou de zèle absorbent seules son activité. Il ne veut plus de rôle

frontispice de ses œuvres, notre Evêque adressa à Baluze cette lettre émue qui témoigne, par la persistance de son affliction, de la profonde tendresse qu'il avait vouée à son ami : « Gratas accepi litteras tuas, gratissimas dicerem, nisi de amicissimi mihi Viri morte luctum renovarent. Antiquam enim necessitudinem quse nobiscum intercedebat morte dissolutam non lugere nequeo. Meministi earum lacrymarum quas inter amplexus mutuos, dum vale ultimum apud Fontem Belliaudi diceremus, prœsagusfuturiillius amorexpressit,quibusque me totum perfudit ;easque dum in memoriam revoco, vix ipse a lacrymis et gemitibus abstineo. Fatebor tamen, mi Baluzi, primas quas misisti ejus epistolse chartas quam de vita tanti viri ad nostrum Sorberium scribis, renovando dolorem, aliquantulum levasse. Nam ejus animi imaginem elegantiori stilo verius depingis quam ille tuus pictor Batavus vultum ejus et habitum corporis ea in tabula quam mihi discessuro Marca noster dédit, meam vicissim accipiens, pentcillo suo delineavit. Doleo tamen semper non tam defuncti sortem quam nostram. Etenim ille, ut spero, vivit felix inter beatas mentes et nos adhuc inter syrtes et scopulos in hoc pelago navigamus, incerti quo navis nostra appulsura sit... »

public en dehors des devoirs de sa charge, et c'est uniqiiemept pour les remplir qu'il paraîtra aux Etats, s'y tenant d'ailleurs dans une réserve si modeste, qu'il est facile de voir que son parti est bien pris de ne rechercher désormais aucun éclat et qu'il ne faut rien moins que les instances de ses collègues, la confiance qu'ils persistent à mettre en son expérience et en ses lumières, pour le décider parfois à en sortir. Plus de voyages à Paris, à moins qu'il ne soit obligé de s'y rendre pour prendre part aux délibérations de l'Assemblée du clergé; et, de fait, on ne le verra plus que deux fois à la Cour, en 1670 et en 1O75. Bien plus, il réduit sa correspondance au strict nécessaire. Il est vrai que sa vue faiblit et qu'il ne peut plus correspondre que par l'entremise de ses secrétaires ; mais croyez qu'il est tenu bien davantage par les occupations qu'il s'est données, et aussi par ce sentiment qui n'est pas de l'indifférence, moins encore de l'oubli, mais qui se rapproche pourtant de l'un et de l'autre et que l'homme commence à connaître lorsque Tàge ou les traverses lui ont enlevé une à une toutes ses illusions. « Je vous prie que vostre amitié ne se rebute point de mon silence, écrit-il un jour au P. Combefis (1), car, outre la peine que j'ay à présent d'escrire de mia main, je suis venu si sauvage (sic), que j'ay peine à tirer mon esprit de l'enceinte de mon diocèse. » Il n'est pas jusqu'à Séguier qui n'ait à se plaindre de la rareté de ses lettres.

(i) De Gigean, i" septembre 166^ . (Biblioth. nat., supplément latin, 1882, folio 60.) François Combefis, né à Marmande en 160^, appartenait à Tordre de Saint-Dominique. Cétait un helléniste très habile et un érudit du premier mérite. Il avait traduit en latin et édité nombre d'auteurs grecs, tels que saint Amphilogue, Méthodius et André de Crète. Il avait publié également plusieurs épîtres nouvelles de saint Jean Chrysostome (1644 et 16^6) et rassemblé en un gros recueil de 8 vol. intitulé : Biblio'hcca Conclonaloria, les lieux communs des Pères sur toutes les matières prédicables. Sa littérature était loin de valoir son érudition. Son latin est généralement très obscur. Il mourut le ij mars 1679.

Les événements sont bien faits, d'ailleurs, pour aeeroîtrc cette sauvagerie qu'il met tant de simplicité à avouer. Grâce à rinsolence et aux procédés plus qu'incorrects du duc de Créqui, notre ambassadeur auprès du Pape, les deux Cours de Rome et de Paris sont maintenant en pleine lutte. Louis XIV n'a point voulu reconnaître les torts de son représentant. Malgré l'esprit de conciliation dont Alexandre VII s'est montré animé, il ne sait garder dans son injuste ressentiment aucune mesure. Il enjoint au Nonce de quitter Paris, envoie des troupes occuper le Comtat-Venaissin, et projette même une invasion des Etats- Pontificaux, lorsqu'il est arrêté dans ses desseins par une intervention des puissances. Le traité de Pise, signé en 1664, rétablira la paix entre les deux Cours ; mais le respect du à la majesté de la tiare n'en aura pas moins reçu, de ce côté des Alpes, une grave atteinte, les Parlements imbus de jansénisme et nombre d'Évèques plus préoccupés de ménager leur fortune que de défendre les intérêts de l'Eglise s'étant déclarés pour le Roi dans cette querelle.

Ce serait le moment pour Bosquet de rappeler aux membres du clergé, qui paraissent les avoir oubliées, et au jeune prince qui les ignore, quelles sont les vraies traditions de l'Eglise gallicane, et de montrer que celle-ci, tout en étant très jalouse de ses libertés, ne cessa jamais pourtant d'entourer de vénération et d'amour le Siège apostolique. L'Assemblée de 1660 l'a précisément chargé d'un travail de réfutation du traité de Pierre Pithou, où se rencontrent bien des propositions semihérétiques et dont une nouvelle édition, parue il y a déjà quelques années (i6^i) sous les auspices du premier président Mathieu Mole, alors garde des sceaux, a été honorée d'un privilège du Roi (i). Effectivement il s'en occupe; il y consacre

(i) Le traité des libertés de l'Église gallicane avait été publié, pour la première fois, en ^^94 et avait cté dédié par son auteur à Henri IV. C'était un simple énoncé, sous forme d'articles et sans aucune preuve.

tous ses loisirs ; mais les loisirs sont rares pour un Evêque qui a résolu de se donner surtout à son peuple. « Je suis, écrit-il » au P. Combefis, je suis toujours à tourner ma roue avec beau- » coup de peine, sans pouvoir entrer en commerce avec mes » livres, quoy que je les aye devant mes yeux et en si grand » nombre que je n'ay point un lieu assez vaste pour les y » voir en quelque ordre et en consoler ma veuë, puisque je » ne puis pas en entretenir mon esprit... » (i).

Mais s'il ne donne aux études que ce qu'il peut, par contre que son épiscopat est fécond 1 II multiplie les visites pastorales, tient régulièrement chaque année un synode, travaille sans relâche à la réforme des moeurs, chez les laïques et chez

de ces libertés. Mais, sous un petit volume (28 pages in-8"), il y avait quantité de sentences où Pierre Pithou, converti comme on sait du protestantisme au catholicisme, ne semblait pas s'être soustrait entièrement à l'influence de l'hérésie dans laquelle on avait instruit sa jeunesse. Pithou ne survécut que deux ans à son ouvrage. Quelque temps après sa mort, Pierre Dupuy en fit paraître un commentaire, qu'il intitula : Preuves des libertés de r Eglise gallicane. Examiné en 1639 par 22 Evêques, ce commentaire fut dénoncé comme « détestable, rempli des propositions » les plus venimeuses et marquant des hérésies formelles sous le beau » nom de libertés. » Cette censure n'empêcha pas le président Mathieu Mole de se faire le patron de l'œuvre de Pithou et de son commentateur et d'en favoriser une nouvelle édition munie de l'approbation d'un roi de dix ans (16^ i). Restreindre autant que possible le pouvoir spirituel des Papes, reculer au contraire le plus possible les limites de la puissance civile, telle était la double tendance de l'œuvre contre laquelle l'Assemblée de 1660 avait protesté et demandé à Bosquet de défendre, en les maintenant dans leurs sages mesures, nos anciennes traditions ecclésiastiques.

(i) La bibliothèque de Bosquet était très belle. Elle n'avait pas moins de 7000 volumes. C'est lui-même qui nous l'apprend dans une lettre au même P. Combefis: « j'envoyerai très volontiers au P. Quétif le ques- » tionnaire de Pierre de Tonnerre. Mais ce ne sera pas de si tost, et il ^) ne doit pas en estre pressé ; car il ne fera pas grand honneur à vostre )) bibliothèque, et il fait nombre dans la mienne, qui n'est pas si petite

les clercs, préside quantité de missions, l'une suivant l'autre, prêche chaque jour et confesse comme le dernier des missionnaires. Pour cette œuvre de levangélisation des campagnes, qui est son œuvre favorite, nous l'avons dit, il estime qu'il n'a point autour de lui assez d'ouvriers.

Les carmes mitigés, les augustins, les dominicains et les capucins ne suffisant pas, il appelle à son aide les Pères récollets, qu'il a employés déjà à Lodève et, trois mois après, les carmes déchaussés, dont il vient de revoir à Paris le supérieur général, le Père Dominique de la Sainte-Trinité, une vieille connaissance de Rome ^i).

Les récollets n'étaient pas précisément des nouveauvenus à Montpellier. En 1622, quelques-uns de leurs Pères avaient suivi, en qualité d'aumôniers, les troupes que Louis XIII avait amenées pour faire le siège de la ville. Ils étaient restés attachés depuis au même titre aux régiments cantonnés dans la citadelle. Plus tard, en 1654, ils avaient essayé de s'établir, à l'extrémité du faubourg de la Saunerie, dans le couvent occupé jadis par les religieuses de Sainte-

» qu'il ny ait plus de sept mille volumes avec quelques manuscrils asse:{ » curieux. >; Dans la suite de cette lettre Bosquet se permet une petite protestation contre l'importance accordée peu à peu à la dignité cardinalice, qui n'aurait jamais dû primer, selon lui, celle des Évêques. Nous citons ce passage à titre de curiosité: « S'il (le P.Quétif) trouvoit quelque » ancien cérémonial des Évesques, il obligeroit bien le public, autant pour » le moins que par ce nouveau cérémonial des Cardinaux, qui ne nous peut » apprendre que le relaschement de l'antiquité que cette nouvelle dignité » a introduit dans l'ordre épiscopal. Autrefois, les Cardinaux, quiestoient » les prestres de la ville de Rome, n'avoient rang ni séance dans les » provinces s'ils n'estoient légats a lalere... » De Mauguio, 27 janvier 1666. (Biblioth. nat., loc cit.)

(i) L'ordonnance relative à l'établissement des récollets porte la date du 9^ jour avant les calendes de janvier (24 décembre 1662). Celle concernant les Pères carmes est du 4 des ides de mars (10 mars 1663). Nous donnons ces deux documents à la fin de cet ouvrage. (V. Pièces justificatives, n"' 2 et ]).

Glaire et que celles-ci avaient abandonné, dès les premiers troubles de la guerre civile en 1552, pour se réfugier à Béziers, dans une maison de leur ordre. Mais, dans cet intervalle de près d'un siècle, le monastère et les biens qui en dépendaient avaient été : les uns, vendus à des particuliers par le Père Simon Pibris, gardien des cordeliers, muni à cet etfet d'une procuration de Tabbessede Sainte-Claire, Isabeau de Pradines ; les autres, aliénés par M"'" de Fenouillet qui, après en avoir prévenu les anciennes religieuses, lesquelles ne répondirent pas, se permit d'en disposer comme de biens déclarés vacants et les appliqua à la dotation des visitandines appelées récemment par lui à Montpellier. Or, en 1654, les clarisses de Béziers, instruites de l'intention où étaient nos récollets de fonder un couvent dans la ville, crurent pouvoir s'autoriser de leurs anciens titres pour céder à ces religieux, subrogés en leurs lieu et place, la propriété des terrains qui leur avaient autrefois appartenu.

Les détenteurs actuels ne furent pas d'avis de se laisser déposséder; leurs droits, qu'ils firent valoir, furent reconnus très légitimes. Les religieuses de Sainte-Claire durent abandonner leurs prétentions et les récollets attendre du bon plaisir de la Providence une meilleure occasion de donner suite à leurs 'projets (i).

Celle-ci d'ailleurs ne tarda guère à se présenter. Un pieux conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier, Jean de Sartre, leur ayant offert un vaste jardin situé hors de la porte de la Blanquerie, au ténement de Villefranche, ils l'acceptèrent et, en signe de prise de possession, ils y érigèrent une croix, que Bosquet bénit solennellement le 10 mars 1664, a en présence de M'"Ma marquise de Castries, de M. le sénéchal, des consuls en robes rouges et d'une

(i) Voir d'Aigrefeuille, Histoire de Monlpellier, t. II, p. 304-30^.

grande affluencc de catholiques. » Dans l'intervaile, ies religieux s'étaient logés à la Blanquerie, dans une petite maison appartenant au sieur Fesquet. Bientôt, les secours leur arrivant de toutes parts, ils construisirent, dans le jardin de Sartre, un premier corps de logis sur le chemin même dont une partie est devenue depuis la rue Villefranclie et qui conduisait alors directement de la porte de la Blanquerie à Castelnau.

Au mois de février 1669, Louis XIV confirma le nouvel établissement de ces Pères et soumit au simple droit d'amortissement et le couvent et l'enclos, <• comme dédiés à Dieu et à son service. » Ce fut à la suite de cette déclaration royale qu'ils s'agrandirent, et, le 5 juin 1679, après avoir édifié un autre corps de logis dans la partie du jardin qui faisait face à la ville, ils jetèrent, le long du chemin de la porte des Carmes, les fondements de leur chapelle, jusque-là provisoirement installée dans une salle basse de la première construction, qu'ils devaient transformer en réfectoire (i).

Quant aux carmes déchaussés, en attendant que les circonstances leur permissent, à eux aussi, de faire construire un couvent, ils vinrent s'établir rue des Etuves (2). Le 6 mai i()63. Bosquet bénit l'oratoire qu'ils y avaient improvisé, et prononça dans cette occasion un remarquable discours sur ces paroles de saint Paul : Midta mihl pducia apiid vos, ma Ita mi h i gloria lia pro vobis .

Quelques mois après, on leur céda l'emplacement du cimetière de Saint-Barthélémy où, depuis longtemps, l'on ne faisait plus d'inhumations. Presque aussitôt, grâce au patronage influent derÉvèqueetà la générosité des fidèles, ils eurent la joie de poser la première pierre de leur monastère. Cette

(i) D'Aigrefeuille, t. H, p. 292.

(2) Derrière la maison de Fourques.

cérémonie eut lieu, le 30 novembre, en grande pompe (ij, sous la présidence du marquis de Castries, gouverneur de Montpellier, revêtu de l'ordre du Saint-Esprit.

En appelant à son aide de nouveaux religieux, Bosquet ne laissait pas de prendre ses précautions pour n'avoir point à souffrir à Montpellier des regrettables querelles entre séculiers et réguliers qui avaient agité et agitaient encore certains diocèses. Carmes et récollets, aussi bien que les autres ordres existant déjà dans la ville, devaient se renfermer dans leurs attributions, rester soumis à l'autorité de l'ordinaire et respecter en toutes choses les droits de l'église paroissiale (2) sur le territoire de laquelle leur monastère était placé. Sur ce dernier point, les recommandations de l'Evèque étaient très précises. « Soyez convaincus, écrivait-il aux religieux, que vous aurez d'autant plus d'action sur les âmes que vous vivrez en meilleure intelligence avec le clergé, et que vous ferez au clergé lui-même, comme au peuple, le plus grand bien, si vous avez soin de l'édifier par

(i) « Cette première pierre avait quatre pans et demi en quarré. Elle étoit toute azurée et on y grava en lettres d'or l'inscription suivante :

» Regn. Liid. XIV in Gall. sedente illu"^° et rev"^° D. D. Franc, de Bosquet in sede Episc. Monspel. ait. et pot. D. D. Ren. Gasp. de la Croix, March. de Castries, Baro de Guard, etc. Cent. Cataphr. milit. Trib. Régi a cons. et exercitibus. Utriusque Regii ordinis Eques Torq. Urb. et Arc. Monsp. Guber. Carm. Excalc. hune primum Ecclesise S. Joseph et Covent. lap. posait.

» Ann. Domini MDCLXIII die XXX novemb. » {a) (2) Servatis tamen finibus tam episcopalibus quam parochiae inter cujus terminos praedictummonasterium existet.

(a). (D'Aigrefeuille t. II, p. 29^.) Le couvent des carmes est occupé aujourd'hui par les religieuses de Saint-Charles de Lyon, plus communément connues sous le nom de Dames de la Providence.

— iVM) —

votre huinilité et de vous le concilier par vos égards et les témoignages d'un respect soumis (i).

» C'est là même renseignement que votre saint fondateur, François d'Assise, vous a laissé, disait-il en particulier aux récollets.

» Rappelez-vous ses propres paroles : Plus vous paraîtrez vraiment humbles et désintéressés, plus vous exhorterez les chrétiens à ne négliger aucune de leurs obligations paroissiales, plus aussi vous inspirerez de confiance aux Evèques. Ceux-ci seront les premiers alors à vous prier de travailler au salut de leur peuple, et, sans que vous ayez besoin de leur rien demander, ils vous accorderont les pouvoirs nécessaires pour entendre les fidèles en confession et les absoudre , genre de ministère, du reste, auquel notre désir est que vous ne vous montriez pas trop attachés. Puisse donc cet esprit de saint François inspirer chacun de vos actes et diriger toute votre conduite ! » (2)

Au reste. Bosquet se promettait bien à lui-même d'y veiller. D'une façon générale, ce qu'il demandait à ces religieux, c'était de donner en tout et partout le bon exemple. Il l'exigeait de ses prêtres; à plus forte raison de ceux qui s'étaient engagés par des vœux à de plus étroites observances. La modestie et la douceur, une humeur pacifique et con-

(i) Sciant... se gratissimum Deo animarum lucrum melius consecuturos CLim pace clericorum et clerum ipsum ac populum simul Deo lucraturos per humilitatis exempla et reverentiae obsequium.

(2) Quse ipse sanctus (Franciscus) illibata voluit in suo ordine permanere dicens hsec verba: « Plus prsestabit humilitas quam possit elargiri privilegium; si vos vere humiles viderint etomnino ab avaritiaalienos judicaverint ecclesiarum prœlati, populumque induxeritis ut ecclesiis sua jura reddant ipsi vos rogabunt ut saluti populi provideatis et omnium confessionnes audiatis, licet de hoc parum vos curare desideramus. » Hœc omnia vos secundum spiritum sancti Patris vestri acturos sperantes, etc.. (V. aux Pièces juslificalives, n" 2).

descendante (i), s^imposaient de toute rigueur à qui avait voulu embrasser la vie parfaite. Il est vrai qu'on ne se dépouille pas de toutes les petites passions de l'homme, par le fait seul qu'on est entré en religion, et notre Evêque avait trop vécu déjà pour l'ignorer. Chose singulière, sa première ordonnance à Montpellier avait été provoquée par un différend, assez mesquin d'ailleurs, qui s'était élevé entre des moines. Le jour même de sa prise de possession, et à l'occasion de sa réception solennelle, carmes mitigés, augustins et trinitaires s'étaient disputé la préséance dans le cortège qui devait venir à sa rencontre. Il avait fallu, séance tenante, arranger cela. Cette ordonnance porte la date du 23 juin 1657. Bosquet l'écrivit de la métairie de Sainte- Cécile, OLi nous avons vu qu'il était descendu (2).

Depuis, de petites rivalités d'influence, vite réprimées, disons-le, s'étaient fait jour. Misères sans importance, mais qui, malheureusement, n'avaient pas été les seules. Au mois d'avril 1662, Bosquet avait du sévir contre les augustins, profondément divisés entre eux, au grand scandale du public, à qui ils n'avaient point su cacher leurs dissentiments. Désigné par le Pape pour être juge dans cette affaire, il avait aussitôt prié Séguier de donner à la bulle d'Alexandre VII l'autorité du sceau et de lui permettre de l'exécuter sans les formalités préalables des lettres patentes. Le mal avait pris déjà des proportions inquiétantes. Pour l'empêcher de s'accroître, une action aussi prompte qu'énergique était nécessaire (3).

Grâces à Dieu, le scandale avait pris Ç^n ; mais, dans plusieurs communautés, les tendances au relâchement n'étaient encore que trop sensibles, et l'on devait se tenir toujours sur le qui-vive.

(i) Sltls mites, paclficl, modesti, maiisiieti.

(2) Arch. dcp., fonds de l'évêché.

i' (3) Lettre à Séguier du 20 avril 1662. Mss. fr. 17)97, t. XXXIII, f . 222.

L'Evèque se plaisait à penser que le zèle et la ferveur des nouveaux arrivants allaient communiquer à toutes les communautés montpelliéraines plus d'émulation pour la pratique des vertus du cloître. C'était ce butsurtoutqu'il voulaitatteindre. Les religieux devaient être pour son clergé de vrais modèles. La réforme ecclésiastique à laquelle il travaillait de tous ses efforts était à ce prix. S'il arrivait, paraventure, que des moines, dégoûtés delà vie claustrale, tentassent de reprendre la vie séculière, il se hâtait de les renvoyer à leur couvent, employant la force quand les moyens de persuasion ne suffisaient pas. Ces réguliers en rupture de froc ne lui disaient rien qui vaille. Il les estimait extrêmement dangereux, plus propres à propager l'indiscipline que l'obéissance et il ne les supportait pas dans son diocèse. Deux frères mineurs conventuels, transfuges du cloître, et qui avaient quitté l'habit monacal, devaient faire à cet égard Texpérience de son inflexible sévérité. Le premier, Louis d'Aumelas, du couvent de Beaucaire, s'était réfugié à Montpellier, son pays natal ; le second, frère Bonaventure, du couvent de Ganges, était venu se fixera S'-Bauzille-du-Putois, où il se permettait d'exercer encore certaines fonctions ecclésiastiques. Louis d'Aumelas, pour n'avoir point voulu se rendre à une première sommation, fut appréhendé bel et bien, sur l'ordre de l'Evêque, par des soldats du gouverneur, et reconduit sous bonne escorte jusqu'à Beaucaire, où on le remit au Père gardien. Quant au frère Bonaventure, Bosquet le manda àl'Evêché, et en attendant qu'il y parut, il lança contre lui un interdit et défendit à tous ses prêtres, sous peine de suspense, de le recevoir tant dans leur presbytère que dans leur église (i). Ces énergiques mesures portèrent leurs fruits. Les relâchés de tous les ordres se tinrent pour avertis, et, si quelques-uns d'entre euxrompi-

(i) V. Arch. dép. Fonds de l'Évèché. (Ordonnances de M^i- Bosquet du 19 avril 166^ et du 8 janvier 1664.)

rent leurs vœux, du moins ce fut ailleurs que dans le diocèse qu'ils allèrent chercher un asile.

Mais cette ferme constance de l'Evèque à introduire dans son clergé des mœurs plus dignes ne pouvait être du goût de ceux dont elle gênait les habitudes. Se sachant surveillés de très près et n'osant pas résister en face à l'autorité de leur chef hiérarchique, les prêtres tièdes formaient contre lui de sourdes cabales, auxquelles des chanoines même ne craignaient pas de prêter çà et là un appui discret. Les circonstances n'avaient malheureusement pas permis à Bosquet d'infuser à son chapitre un sang nouveau. 11 s'y était produit peu de vacances. S'y fussent-elles produites, d'ailleurs, que les nominations n'eussent pas été laissées davantage à son libre choix. Un seul candidat patronné par lui avait été admis à siéger dans le Collège cathédral : c'était son neveu et filleul, François de Pradel.

Celui-ci l'avait emporté alors sur un concurrent plus jeune que lui, mais à qui les protections n'avaient pas manqué, l'abbé de Rovérié de Cabrières, simple clerc tonsuré du diocèse de Nimes, dont le nom devait reparaître dans nos annales diocésaines avec plus de gloire en la personne d'un de ses descendants collatéraux, celui de nos pontifes qui a le mieux fait revivre le zèle, la bonté et l'esprit conciliant de Bosquet. François de Pradel n'avait fait que passer dans notre chapitre : il venait de se démettre de son titre en faveur d'un de ses frères puînés, Charles de Pradel, futur coadjuteur et successeur de son oncle.

Tout ne marchait donc pas encore au gré de TEvêque. Il espérait bien, en persévérant dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée, arriver à dompter un jour toutes les volontés insoumises ; mais pour le moment elles l'inquiétaient, elles l'embarrassaient, le forçant à ajourner d'importants desseins qu'il avait le plus a cœur de réaliser, tels que La création de

son séminaire et l'établissement de nouvelles paroisses, institutions bien nécessaires, sans doute, mais qui exigeaient aussi beaucoupde sacrifices, et à cause décela même rencontraient l'opposition la plus vive chez ceux dont elles allaient diminuer les revenus. Que des prêtres s'inspirassent de pensées si basses, que les intérêts spirituels des fidèles ne l'emportassent pas dans leur cœur sur de mesquines questions d'argent, c'était pourl'àme délicate de Bosquet un sujet de perpétuelles souffrances. On ne pouvait l'accuser cependant de ne pas donner l'exemple. En reprenant à la duchesse d'Angoulême la baronie de Sauve (i), dont les évêques de Montpellier n'avaient cessé que depuis un siècled'êtreles seigneurs, en remettant en état sa maison de campagne de Gigean, son château du Terrai et les terres fertiles du marquisat de la Marquerose, il n'avait fait qu'augmenter le capital des pauvres et des œuvres pies dont il avait accepté la charge ; et l'on savait bien à Montpellier à quoi il employait toutes ses ressources. Il n'en avait pas moins eu à subir quelques procès. Maintenant encore on lui en intentait un nouveau à propos d'un immeuble sis à Boutonnet et sur le terrain duquel il semble bien qu'il ait voulu construire une église pour le service de ce quartier abandonné.

Ainsi s'accomplissaient les prévisions qui l'avaient si péniblement attristé, lorsque, revenant de. Paris, il songeait aux difficultés de toute nature qui l'attendaient dans son diocèse.

Une de ses lettres à Séguier, datée de cette époque, la plus belle sans contredit qu'il ait jamais écrite au Chancelier, nous dira, mieux que nous ne le pourrions faire, quel était dans ces conjonctures l'état de son àme.

(i) La baronie de Sauve devait être échangée par le neveu et successeur de Bosquet, Charles de Pradel, contre le château de Lavérune. qui jusqu'à la Révolution a appartenu à nos Evoques.

« Monseigneur,

» J'ay appris par la lettre de M. l'abbé Faget, agent du clergé, le reproche que vous m'avez fait, en luy parlant, de ne vous avoir pas rendu mes respects par mes lettres depuis longtemps, quoique la vicissitude fréquante de vostre santé et de vos maladies m'eussent imposé l'obligation et donné l'occasion de le faire. Je vous avoue, Monseigneur, que ce reproche m'a sensiblement touché le cœur. Mais comme nostre amour-propre nous rend ingénieux à chercher les remèdes à nos maux dans nos mesmes niaux, je me suis persuadé que c'estoit en vous un effet de la bonté incomparable que vous avez eu toujours pour moy, plustôt qu'un mouvement d'indignation contre la personne qui vous est la plus acquise. Car, de m'imaginer que mon silance (dont le respect profond que j'ay en mon cœur pour vous et la crainte de vous estre importun ont esté la cause) vous eut pu donner le moindre soubçon que je fusse capable ) ou d'oublier la grandeur de vos bienfaits en mon endroit,

> ou d'en concevoir de l'ingratitude, cela n'a pu entrer dans

> ma pensée. La confiance entière que j'ay en vostre amitié ) me permetra. Monseigneur, de vous ouvrir davantage mon ) cœur et de vous le faire voir tout à découvert sur cette

> lettre.

» Il y a trois ans que je partis d'auprès de vous pour

) venir à ma résidance, que de fâcheuses affaires et surtout

) le désir d'estre auprès de vous avoient interrompue durant

) une année ; je ne puis vous dissimuler que je partis avec

> des yeux plus clairvoyants pour les choses du monde dont ) j'avois reconnu la vanité plus qu'auparavant à la veue de ) plusieurs objects publics et particuliers qui convainquirent ) mon esprit absolument et pratiquement de cette vérité que ) la spéculation m'avoit découverte depuis longtemps : que

» l'éclat du monde n'est que fumée, qu'il n'est point de veri- » table et solide grandeur que celle qui s'apuie sur l'Eternité, » et qu'enfin on ne peut trouver en ce païs de misère et de >» soufïrance aucune vraie félicité, mais seulement dans le » désir, l'amour et la jouissance des choses éternelles.

» Dans cette conviction de mon esprit, je m'appliquai à » mon retour avec plus de ferveur que jamais aux fonctions » de ma charge, et Dieu m'a fait cette grâce d'emploier tout » mon temps en visites, en missions et en autres semblables » occupations épiscopales qui ont rempli tous les jours de » ce trienne. Mais aussi faut-il que je vous avoue, Monsei- » gneur, que si dans le fond de mon âme j'ay trouvé quelques » consolations dans ces actions, l'ennemi de mon repos, de » mon bien et de celuy des âmes qui sont commises à ma » conduite, n'a cessé de traverser mes emplois et de faire » tous ses efforts pour m'en divertir par mille sortes de con- » tradictions et de persécutions, soit en procez, soit en » oppositions au bien de la part de ceux qui me dévoient » ayder par leur obligation et leur condition. De sorte que » je me suis veu et suis encore abismé sous les eaux qui » sont entrées en mon âme et me font crier : « Seigneur, » sauvez-moy ! » avec le prophète. Dans cet estât, je n'ay eu » autre secours que de Dieu, et par l'exercice de la patience » qu'il m'a donnée, il m'a jette avec un abandon entier dans » le sein de sa providance et m'a fait quitter une grande » partie de cette prudence humaine dont la foible lumière » avoit esté ma conduitte. Cet estât a rompu le commerce )^ des lettres, et je puis dire en vérité qu'hors de quelques » affaires d'obligation indispensable je n'ay écrit nulle part ; ^y et ne traitant que des affaires de ma charge et du salut des » âmes, me séparant entièrement des affaires séculières, )) estant la plupart du temps en mes visites à la campagne, y> ce n'est pas merveille que j'aye ignoré les choses qui se

» sont passées dans le monde, qu'elles ne soyent venues )) à ma connoissance que par hazard et longtemps après » qu'elles estoient arrivées. Ainsi je n'ay sceu vos maladies » que longtemps après vostre reconvalescence; et lors, j'ay . » cru qu'il estoit hors de saison de vous en témoigner mes » sentimans. Je croiois encore que la continuation des » prières que j'offre à Dieu pour vous tous les jours dans mes » sacrifices estoient de plus véritables et plus utiles témoi- » gnages de l'affection de mon cœur que les lettres que » j'eusse peu vous écrire. J'ay dit, Monseigneur, trop de » foiblesses, quoiqu'elles soient les véritables expressions » des sentimans de mon àme, pour vous cacher celle-cy : » que Dieu m'est témoin des larmes que j'ay versé pour vous » et de l'oubli que j'ay souvent de moy-mesme pour obtenir » sa miséricorde sur vous par les mérites de la victime que » je luy offre sur ses autels pour vostre véritable félicité, qui » est l'objet ordinaire de mes vœux.

» Si ces naïvetez ne m'excusent auprès de vous, Monsei- » gneur, je prie Dieu de tout mon cœur qu'il tourne la » douleur que je ressans à sa gloire et au salut de vostre âme, )) et, qu'aux dépans de mon bonheur temporel qui m'aban- » donne de toutes parts avec l'âge, il vous fasse véritablement » heureux. Ce sont les sentiments véritables de celuy qui » ne manquera jamais de respect et d'affection pour vostre » personne et sera inviolablement,

» Monseigneur, » Vostre très humble, très obéissant » et très dévoué serviteur,

» François, évèque de Montpellier (i).

)i Gigean, i6 Septembre 1664, »

(1) Biblioth. nat. Mss. fr. 1740^, t. XXXIX, fol. 118. Signature seule autographe.

Bosquet n'était pas homme h renoncer à un dessein, par cela seul qu'il était d'une exécution difficile, quand d'ailleurs cette exécution lui paraissait indispensable. La conviction qu'il s'était faite de l'insuffisance d'une paroisse unique dans une ville aussi importante que Montpellier, avait été partagée avant lui par des laïques. Lors de sa première visite pastorale en 1658, il avait vu des catholiques notables lui exprimer le vœu que les deux anciennes circonscriptions paroissiales fussent rétablies. Effectivement, les ruines amoncelées par les huguenots durant leur domination de près d'un siècle avaient entraîné la désorganisation de tous les services religieux et créé sous ce rapport une situation anormale avec laquelle il était urgent d'en finir. Saint-Firmin, la première des deux paroisses, n'existait plus. Les quatre églises annexes qu'elle comprenait sur son territoire, et où des prêtres résidents, délégués du curé, remplissaient toutes les fonctions du ministère, avaient également été détruites. Notre-Damedes-Tables, qui avait recueilli l'héritage de l'antique paroisse de Saint-Denis , n'avait gardé que ses murailles. On venait de la reconstruire. Depuis trois ans elle était de nouveau livrée au culte ; mais, le siège de Montpellier étant vacant à l'époque de sa consécration, son titre paroissial ne lui avait pas. encore été officiellement rendu.

Bosquet, pour remédier à cet état de choses, avait confirmé à l'église Notre-Dame toutes ses attributions d'autrefois, et augmenté de deux prêtres le service de la cure réorganisée par lui. Il n'avait pu mieux faire pour le moment ; mais sa résolution d'ores et déjà était bien prise d'aviser aux moyens de donner satisfaction aux besoins spirituels de ses ouailles dans les conditions les plus commodes, et de créer de nouveaux centres paroissiaux, s'il lui était démontré qu'ils fussent absolument nécessaires.

En attendant, les ordres religieux lui avaient été d'un grand

secours : il en avait tiré, il faut le dire, tout le parti possible. Les Pères de la Compagnie de Jésus, dans le quartier de la Salle-rÉvèque, les dominicains à Saint-Mathieu (i), les trinitaires près du Pila-Saint-Gély, sur le grand chemin de Castelnau, les carmes mitigés à la porte de Boutonnet et sur l'emplacement de notre hôpital général d'aujourd'hui, les augustins sur la place de la Monnaie (2), les capucins à la Chapelle-Neuve, étaient pour le curé de Notre-Dame, dans la ville même, des auxiliaires précieux. D'autre parties frères mineurs de l'Observance, établis hors de la porte de Lattes, les religieux de la Merci, qui sur la demande de l'Évèque avaient transféré leur demeure au fond de leur ancien monastère hors de la porte du Peyrou, les derniers venus, enfin, les récollets et les carmes déchaussés, installés comme nous l'avons dit, ceux-ci hors de la porte de la Saunerie, ceux-là hors de la porte de la Blanquerie, évangélisaient la population des faubourgs.

Toutefois le concours de ces religieux, réduit à la célébration des messes, aux pieux exercices qui se faisaient dans leurs oratoires, à la prédication et à la confession, n'empêchait pas les prêtres de Notre-Dame de rester seuls chargés des fonctions paroissiales proprement dites.

C'était à ces derniers exclusivement qu'incombait le soin d'instruire les enfants dans les catéchismes, de baptiser, de bénir les mariages, d'administrer les derniers sacrements aux mourants et de faire le service des funérailles. Il en résultait pour eux, vu l'extension que la ville avait prise, des occupations multipliées auxquelles il était évident qu'ils ne pou-

(i) Les frères prêcheurs possédaient avant les guerres de religion un magnifique couvent sur le chemin de Celleneuve, dans le quartier qui a gardé le nom de Saint-Dominique.

'21 Leur couvent était situé antérieurement sur la route de Nimes.

valent pas toujours suffire, et pour les fidèles, pour ceux des quartiers excentriques surtout, l'obligation onéreuse de recourir, pour toutes ces choses, à un ministère hors de portée et dont les secours, dans les cas pressants, risquaient souvent d'arriver trop tard. A ces difficultés s'ajoutait l'impossibilité pour un curé d'entrer en rapports avec des paroissiens devenus beaucoup trop nombreux et dispersés sur un territoire trop vaste. Comment s'y prendre, avec cela, pour procéder bien convenablement aux enquêtes dont tous les mariages devaient être précédés dans un pays mixte ?

Il n'y avait donc pas à hésiter. 11 fallait sortir de ce slatu que que l'Évêque n'avait accepté dans le premier moment que jusqu'à plus ample informé, et dont l'expérience révélait de plus en plus l'insuffisance. Contrarié dans ses projets par une opposition dont nous avons spécifié la nature, mais bien décidé à les réaliser quand même un jour ou l'autre, Bosquet avait pris sagement toutes ses mesures. L'ancienne collégiale de Sainte-Anne, relevée par ses soins, et récemment consacrée par lui, se prêtait merveilleusement à son dessein ; il n'attendait plus que l'occasion.

Or il arriva qu'en 1665, plusieurs délégations des quartiers de la ville lui furent adressées pour le supplier de ne point prolonger plus longtemps une situation que beaucoup estimaient très fâcheuse dans le public. Les habitants de Montpellier manifestaient ainsi très nettement leurs volontés. Aux assertions des partisans intéressés d'une paroisse unique , lesquels avaient osé prétendre que tout changement à l'ordre de choses établi serait profondément impopulaire, ils venaient donner, par la voix de leurs délégués, un démenti formel. L'Evêque, sûr maintenant de l'opinion, pouvait passer outre à une opposition qui avait perdu tout son crédit; ses contradicteurs n'avaient plus qu'à courber la tète.

Ce fut alors que, après en avoir délibéré avec son chapitre, il fit paraître (3 nov. 1665) la fameuse ordonnance qui partageait le territoire de la ville en trois juridictions paroissiales ayant leur siège, la première à Saint-Pierre, la deuxième à Notre-Dame-des-Tables, la troisième à Sainte-Anne (i). Un règlement ultérieur devait déterminer les limites de chaque paroisse. La population des faubourgs était priée en même temps d'ouvrir une souscription à l'effet de construire une quatrième église à son usage, et pour laquelle on s'occuperait plus tard de choisir hors de l'enceinte un emplacement avantageux (2).

A cette même époque, Bosquet donnait une fois de plus la preuve de son orthodoxie à propos de cette interminable question jansénienne, qui soulevait ailleurs tant de passions et qui, grâce à lui, n'avait pas réussi encore à diviser son diocèse.

On se rappelle l'opposition faite par quelques prélats au formulaire de la dernière assemblée générale.

Sous prétexte que le Saint-Père, tout en louant beaucoup dans ses brefs la conduite des Évêques français, n'avait pas

(i) V. cette ordonnance aux Pièces justifie atw es, n" 4. — Bosquet décida que le service serait fait : à Saint- Pierre, par un curé et deux secondaires ; à Notre-Dame, par un curé et trois secondaires ; à Sainte- Anne, par un curé et deux secondaires. Le quartier de Boutonnet fut attribué à la cathédrale. Notre-Dame n'en resta pas moins la plus importante des trois paroisses.

(2) La pensée de Bosquet à cet égard ne devait être réalisée que par Monseigneur Colbert. Le point de jonction des chemins de Toulouse et de Frontignan fut remplacement que ce dernier choisit pour la construction de la nouvelle église. Commencée en 1699, celle-ci fut achevée en 1701, consacrée et livrée au culte sous le vocable antique de Saint- Denis. M"^ L. Guiraud a écrit sur la paroisse Saint-Denis de Montpellier, une étude historique très complète et pleine d'érudition, dont nous recommandons la lecture à tous ceux qu'intéressent les antiquités montpelliéraines.

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expressément approuvé ce formulaire, ils s'étaient refusés

a le signer.

On avait donc été obligé aussi de recourir au Pape. 11 n'y avait qu'un formulaire imposé par lui qui put, en forçant l'obéissance de tous, empêcher de nouvelles divisions.

Alexandre Vil s'était rendu sans peine à cet avis, et il avait envoyé en France (13 février 1665) une constitution par laquelle il enjoignait a à tous les archevêques et évèques, » comme aussi à tous les ecclésiastiques séculiers et régu- » liers, aux religieuses, aux docteurs, aux licenciés, aux )> principaux, aux maîtres et aux régents des collèges », de signer, sous peine des châtiments canoniques, la déclaration suivante :

(( Je, soussigné, N..., me soumets à la constitution aposto- » lique d'Innocent X, du 31 mai 1653, et à celle d'Alexan- » dre VII, du 16 octobre 1656, et rejette et condamne » sincèrement les cinq propositions extraites du livre de » Cornélius Jansénius, intitulé Aiigiistinus^ dans le propre » sens du même auteur, comme le Saint-Siège Apostolique » les a condamnées par les mêmes constitutions. Je le jure. » Ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Evangiles (i). »

Bosquet, aussitôt la constitution reçue, avait adressé un mandement à son clergé et à toutes les communautés religieuses du diocèse pour leur enjoindre de se conformer sans délai aux prescriptions du Saint-Siège.

Il avait été obéi.

Mais son cœur devait rester navré par le spectacle que donnèrent alors quelques églises, et par des faits qu'on nous permettra de rappeler ici, pour en finir avec cette histoire de

[i) Hisi. ecclés. du XVII" siècle, t. III, p. 32..

la première phase du jansénisme, dont nous n'aurons plus d'ailleurs à nous occuper.

Quatre Evêques devaient se rendre fameux alors par leurs résistances. C'étaient : Pavillon, évêque d'Alet, naguère encore défenseur de l'union intime du fait et du droit^ et maintenant livré aux sectaires pour des raisons que l'abbé de Rancé, le réformateur de la Trappe, paraît n'avoir pas ignorées ; Arnauld, évêque d'Angers, frère du trop célèbre docteur de Port-Royal, et son disciple ; Caulet, évêque de Pamiers, le pieux Caulet des jours d'antan, arrivé à l'épiscopat par l'influence de Vincent de Paul, en dépit des titres que Bosquet avait pu faire valoir à l'héritage d'Henri Sponde ; Nicolas de Buzenval enfin, évêque de Beauvais, une médiocrité qui n'a du d'être célèbre qu'au triste honneur d'avoir fait partie de ce groupe.

Ces quatre Evêques devaient malheureusement contribuer beaucoup à fortifier le jansénisme.

Pour les obliger à une rétractation, on prit le parti de confier à quelques prélats la mission de les juger, au nom de l'Eglise et du clergé de France et d'après les règles du droit canonique. Mais la cour de Rome et la cour de Versailles ne purent s'entendre de longtemps, ni sur le nombre, ni sur le choix des sujets à qui l'on s'en devait remettre pour cette affaire (i), et avant qu'un accord se fût établi sur ces deux points, il ne s'écoula pas moins de trois années : trois années troublées, pleines de querelles et d'intrigues, pendant lesquelles les quatre Evêques réfractaires virent se multiplier leurs défenseurs.

A la Cour, une princesse du sang, la duchesse de Longueville, les soutenait avec fanatisme ; ils comptaient des protecteurs parmi les ministres et des avocats très chauds dans

(i) Le Pape ne voulait nommer que trois commissaires. Le clergé de France en voulait douze.

les Parlements ; beaucoup, à la Sorbonne, ne leur ménageaient point leurs sympathies ; des réguliers même se déclaraient prêts à embrasser leur cause. Ainsi appuyés, c'eût été miracle qu'ils n'allassent pas de l'avant. Et ils y allèrent si bien, d'un cœur si tenace, et avec une diplomatie si habile, qu'ils réussirent à persuader à vingt-deux évêques, parmi lesquels était en première ligne M. de Gondrin, d'écrire au nouveau Pontife, Clément IX, une lettre où ils avouaient adhérer complètement aux sentiments de leurs collègues. Si crimen esty nosirum csf^ disaient-ils : s'ils sont coupables, nous le sommes aussi de la même faute.

On voit dès lors en face de quelles difficultés Rome se trouvait. La condamnation des quatre Évêques ne pouvait qu'occasionner les plus grands troubles dans le royaume ; car il faudrait mettre en jugement du même coup les vingtdeux prélats qui étaient venus s'associer à leur rébellion. Or, ces vingt-deux prélats étaient-ils bien les seuls qui voulussent d'une solidarité pareille ? (i)

D'aucuns tout bas disaient que non, et que vingt autres étaient disposés à prendre leur parti à la moindre attaque. C'était triste, mais c'était ainsi.

Le Souverain-Pontife avait les bras liés. Il voyait se dresser devant lui l'opposition de quarante et quelques Evêques, à peu près un sixième de l'Episcopat français de ce temps-là.

Non point que tous prétendissent que le fait d'hérésie

(i) Ces détails et ceux qui suivent sont tirés d'une relation envoyée par le nonce Bargellini au cardinal Altieri. Voici ce que dit cette relation : « Roma conobbe l'impossibilita di farprocedere a causa de i 22 Vescovi » chi assistiti tacitamente da altri 20gia disposti al partito, si dichiararono » del sentimento professato da i contumaci, scrivendone a Clémente IX » con parole tanto précise: Si crimen est, nosirum est. Si dubito d'un

» scismo [Giansenismo esiinio. — Scrittura presentata al cardinale

» Altieri, dal Mons. Bargellini, arcivescQvo di Teba, niLn\io in Francia, » 1669'.

n'existait pas dans le cas de Jansénius, et que ce cas avait été mal jugé par le Pape. Tous voulaient être au contraire très orthodoxes, et sauf quelques-uns, qu'on pouvait accuser à bon droit de montrer trop de faiblesse pour les doctrinaires de Port-Royal, ils avaient condamné sincèrement et de grand cœur le jansénisme ; mais, ici, ils affectaient de dire que le jansénisme n'était pas en cause. D'une façon générale, le Pape avait-il la même autorité pour qualifier un fait que pour définir un dogme ? Pour eux, voilà où gisait le débat, et il ne leur semblait pas qu'on fût hérétique parce que, entre ceci et cela, on établissait une distinction et qu'on faisait de la révélation la limite des jugements doctrinaux de l'Eglise. Que les jansénistes devaient rire !

Peu leur importait, en effet, que leur doctrine eût été condamnée, si on lui laissait le moyen de se répandre.

Ajoutons à cela que des susceptibilités regrettables pouvaient d'un moment à l'autre augmenter encore le nombre des dissidents.

En France, il semblait admis par l'usage que les Evoques ne pouvaient être déférés au tribunal de Rome qu'après avoir été jugés par leurs pairs.

Si le Pape, maintenant fatigué des lenteurs de la procédure, mécontent de voir certains commissaires ne remplir que mollement leur tâche alors que d'autres avaient déjà récusé leur mandat, se permettait de sévir, beaucoup ne crieraient-ils pas à l'abus de pouvoir et à la violation des libertés et des privilèges de l'Eglise gallicane r On craignait cela à Rome.

Et au bout de toutes les mesures sévères qu'on pourrait prendre, qu'y aurait-il ? . La pire des choses: un schisme, peut-être, ce qu'il fallait éviter par-dessus tout.

C'est alors que le nonce Bargellini avait été envoyé en France.

La sévérité ne pouvant rien, eelui-ci, en liomme habile qu'il était, résolut de prendre quelque biais et d'user d'un peu d'adresse pour sauvegarder les droits de la vérité compromise.

Son premier soin fut d'exciter le zèle des commissaires ; puis il obtint de la piété du Roi des ordres positifs donnés en apparence pour punir les quatre Evoques, mais en réalité pour les intimider et les amener par là à faire ce que le Pape demandait d'eux (i).

Peu après, il acquérait la conviction que si Clément IX, sans exiger des quatre Evèques une rétractation positive de leurs mandements, voulait se contenter de leur obéissance et de leur souscription au formulaire, on arriverait bientôt à avoir la paix.

L'accord se fit sur cette base ; non sans difficulté, par exemple.

Une première fois, on eut quelque raison de craindre qu'ils n'eussent agi par condescendance ou par peur, plutôt que par le désir de se soumettre. On exigea d'eux une déclaration écrite, scellée de leur sceau et certifiée par des notaires, qu'ils avaient signé et fait signer en toute sincérité le formulaire, conformément aux constitutions d'Innocent X et d'Alexandre VIL

Un peu plus tard, le bruit se répandit que dans les procèsverbaux de leurs réunions diocésaines, ils avaient laissé insérer des protestations et des restrictions qui annulaient leur démarche. Rome demanda alors une copie de ces procès-verbaux.

Mais cela fait, les quatre Evèques affirmant d'ailleurs

(i) « Ottenne dalla pieta del re alcuni ordini positivi diretti apparen- » temente al gastigo de i quatro vescovi, ma dati in sostanza per inti- » morirli e per che rissolvessero di'sodisfare a i commandamenti del ') Papa. » (Giansenismo esfinlo.)

expressément ne vouloir en aucun point se séparer du Saint- Siège, le Pape ne poussa pas plus avant son enquête.

Et tout se termina par un bref particulièrement gracieux, qu'il leur adressa pour leur témoigner la joie que lui faisait éprouver leur soumission.

La concorde était rétablie dans l'Eglise de France.

Pour perpétuer le souvenir de cet événement, on fit graver à Paris une médaille.

Sur une des faces on mit la figure du Roi et son nom pour légende. Au revers, une Bible ouverte, et sur cette Bible, placés en sautoir, les clefs de saint Pierre, un sceptre et une main de justice ; puis, surmontant le tout, un Saint-Esprit rayonnant, avec cette légende à Tentour : Resfitula Ecclesiœ Gall'îcanœ Concord'ia^ MDCLXIX (i).

On avait certes bien raison de se réjouir.

Malheureusement, ce n'était là qu'une trêve ; le jansénisme était loin d'avoir dit son dernier mot, même à Montpellier, où le deuxième successeur de Bosquet, l'Evèque Colbert, devait lui donner un refuge.

11 devait revenir un jour sur cette distinction du droit et au fait ^ et, remplissant tout le XVII T siècle du bruit de ses revendications tapageuses et des scandales de ses révoltes, se montrer l'auxiliaire le plus actif de la philosophie sceptique de ce temps dans ses entreprises contre l'Eglise.

(i) Hisl. ecclés. du XV II" siècle, t. III, p. 209.

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