CHAPITRE II
Bosquet et Peiresc. — Leur correspondance.
ses travaux.
Bosquet continue
SOMMAIRE
Bosquet à Paris. — Le président Henri de Mesincs le met en relation avec Peiresc. — Peiresc recommande chaudement Bosquet au bibliothécaire du cardinal Barberini, Suarez, évoque de Vaison. — Celui-ci se porte garant à la Cour romaine des bonnes intentions de Fauteur de l'Histoire de l'Eglise gallicane. — Bosquet forme le projet d'aller chercher fortune à Rome. Il en est détourné par Peiresc, et accepte d'être nommé juge-royal à Narbonne. — Il ne laisse pas pour cela de consacrer à l'étude la meilleure part de son temps, et va faire à Paris, pour mieux s'y livrer, un séjour de quinze mois. — Ses inquiétudes au sujet de l'Histoire de l'Eglise gallicine. Peiresc le rassure et lui donne d'excellents conseils. — Leur correspondance est en soulfrance. — Agitation dans le Midi à la veille de la guerre avec l'Espagne. — Impression des Lettres d'Innocent IH. — Seconde édition de V Histoire de l'Eglise gallicane offerte à l'Assemblée du clergé. Celle-ci vote des félicitations et des remerciements à l'auteur, et lui confie le soin d'annoter le Corpus juris Canonici. — Des jaloux s'efforcent de diminuer la gloire de Bosquet en répandant le bruit que le Parlement d'Aix a condamné son dernier ouvrage. — Ce bruit est démenti par Peiresc. — Ce qui a pu y donner lieu : le Pontificiuin Arelatensc de Pierre Saxi. — Mort de Peiresc. Son portrait. — Les travaux de Bosquet se ressentent de cette mort. — Bosquet au Conseil d'Etat.
RANçois BOSQUET séjourna bien peu à Narbonne : le temps de se remettre de ses fatigues et de refaire sa santé. En 1632, nous le trouvons ' à Paris (i
(i) C'est à Paris, et en 1632, qu'il écrivit la dédicace du PscUus et celle des Papes d'Avignon,
Ses loisirs n'étaient pourtant pas restés inoccupés au pays natal. Incapable de repos, il avait annoté le Pselliis et achevé les Vies des Papes cfAinonon (i). Il arrivait dans la capitale, muni de ces deux manuscrits, qu'il allait faire publier et sur lesquels reposaient présentement toutes ses espérances d'avenir.
Bosquet n'avait alors que 27 ans.
A Paris, de puissantes protections l'attendaient. Recommandé au président Henri de Mesmes (2), probablement par de Marca, il eut vite fait de conquérir l'estime et l'affection de cet homme illustre. Celui-ci se hâta de produire dans le meilleur monde son protégé. Il employa toute son influence à lui attirer en haut lieu des sympathies qui pussent un jour seconder la sienne; et finalement, pour ne citer que deux noms entre beaucoup d'autres, Pierre Séguier et Peiresc s'attachaient, sur sa recommandation, au jeune François et devenaient ses amis. Les premières relations de Bosquet avec Peiresc ont une date précise : elles commencèrent le 10 mars
(i) Voir à l'appendice, dans les études analytiques de ces deux livres, les détails que Bosquet lui-même donne à ce sujet.
(2) Henri de Mesmes, sieur de Roissy, président à mortier au Parlement. Il descendait d'une vieille famille. La considération dont il jouissait à Paris était fort grande. Il avait épousé en 162 1 Jeanne de Montluc, fille de Jean de Montluc de Balagny et sœur utérine de Charles de Clermont d'Amboise de Bussy. Après la mort de Jeanne de Montluc, il devait contracter un second miariage avec la veuve du marquis de Lansac, Marie de La Vallée-Fossez. L'aînée de ses deux filles, Antoinette, fut mariée, en 16) ^ , à Louis-Victor de Rochechouart, maréchal duc de Vivonne ; la seconde, Thérèse, fit profession à Sainte-Marie de Chaillot. Bosquet dut apprécier d'autant plus l'amitié dont Henri de Mesmes l'honora que celui-ci ne passait pas pour être des plus affables. S'il faut en croire Tallemant des Réaux, il était très dur, même pour ses frères, qu'il « traittoit si fort de haut en bas qu'il ne daignoit quasy leur » oster le chapeau ». (Tall. des Réaux, t. IV, p. 418.) Il mourut au mois de décembre 16^0.
Un oncle de notre auteur, le sieur Lenoir, de Marseille, ayant un fâcheux procès à soutenir devant le Parlement d'AiXj s'était adressé en toute hâte à son neveu, qu'il savait bien en cour, et de qui il pouvait espérer quelque appui. 11 ne se trompait point.
Instruit et sollicité par Bosquet, Henri de Mesmes écrivit aussitôt à Peiresc pour lui recommander une affaire dans le jugement de laquelle il aurait peut-être à intervenir, en sa qualité de conseiller. Bosquet, de son côté, désirait fort de consulter Peiresc, réputé l'homme le plus savant du royaume, pour avoir son avis sur YHisloirc de rÈgVisc o-aUicane^ dont il avait écrit les premiers chapitres. L'occasion de se mettre en rapport avec le magistrat provençal lui était offerte : il en profita, avec la certitude de n'être jamais mieux accueilli de lui qu'en se présentant sous les auspices et en la compagnie d'Henri de Mesmes.
Il inséra donc la supplique suivante dans la lettre du Président du Parlement de Paris :
(( Monsieur,
)) J'ay creu que la lettre de Monsieur le Président de » Mesmes suffisoit pour me donner un accès libre chez vous, » bien que je n'aye pas l'honneur d'en estre coneu, et pour » emploier la prière qu'il vous fait à ma considération en » faveur du sieur Lenoir, de Marseille, mon oncle, que la » jeunesse d'un sien filz a obligé à un fâcheux procez en » vostre Parlement. J'oserai néantmoins accompagner la » recommandation d'un si grand homme du commencement » d'un dessein qu'il a vouleu que j'aye donné au jour pour en » avoir le jugement des gens doctes, dont vous. Monsieur, » tenant le premier rang, permetrez, s'il vous plaict, que je » vous le présente, afin que, sur vostre aveu ou sur vostre » condemnation, je m'arreste ou je continue. Que si vostre
» verteu se retraict à la proportion de mon peu de mérite, et » qu'elle m'estime indigne de vostre jugement, je me sentirai » toujours assez heureux d'avoir profité de ceste occasion, » m'efforçant de vous rendre un témoignage de, Monsieur, » Vostre très humble et très obéissant serviteur,
» Bosquet.
» A Paris, ce X mars iG]j. » (i)
Peiresc ne tarda point à apprécier les rares qualités d'esprit du jeune savant, qui venait ainsi lui demander des conseils. Il y a des liens de parenté selon l'intelligence, comme il y en a selon le sang. Telles intelligences qui s'ignoraient la veille se sont trouvées sœurs le lendemain ; et il faut remercier Dieu, qui nous a donné dans ces rencontres un instinct sûr qui ne nous trompe pas.
De 1633 à 1637, époque de sa mort, Peiresc est le bon génie de Bosquet.
Six mois à peine se sont écoulés depuis le premier échange de lettres, et déjà son amitié prodigue a multiplié les témoignages. Il a fait appel à toutes ses grandes relations en Italie ; il a mis tout en œuvre, pour que l'auteur du Pselhis, des Vies des Papes d'Avignon et de V Abrégé de riiisioire gallicane, qui vient de paraître, soit connu aussi avantageusement qu'en France au-delà des Alpes. Ainsi, il a adressé lui-même un exemplaire de chacun de ces livres au Cardinal Barberini (2),
(i) Paris. Bibliothèque nationale, fonds Mss Fr, N° 9^)42, P 3^, ancien f° 22. Bosquet fit hommage à Peiresc de son premier tome de VHisloire de VÉglise gallicane. Le dessein auquel il fait allusion dans cette lettre se rapporte évidemment à cet ouvrage, qu'il avait commencé à Toulouse et qu'Henri de Mesmes dut l'engager à continuer.
(2) « Empiro il fogl. solo del catalogo dei libri che v. s. m'ha ultimam en » tedonato. Prim" FHisbria ecclesiastica gallicana, laqiiale parUcipero al » P. Piitcanoe a M. Vcscopo di Vasona, etc., etc. », écrivait le Cardinal
le priant d'en donner communieation à son bibliothécaire Suarez, évoque de Vaison, et au Père Du Puy, deux illustrations scientifiques de ce temps-là.
Puis, mettant à profit Tamitié étroite qui l'unit au bibliothécaire du Cardinal (i), il fait remettre, par son entremise, ces mêmes ouvra<j:es au Cardinal de Bai^ni, autre Eminence fort distinguée , qui veut être de moitié avec Barberini dans l'honneur d'encourager et de servir ceux qui se vouent au
Barberini à Peiresc, le 13 septembre 1633. (Bibliothèque de Carpentras. Extrait du registre n des Mss. de ï^eiresc, fol. 69^ Coppia di lettera dell' Em. Sig. Gard. Barberino, scritta di Roma, li X de Sett. 1633).
Cette lettre nous a été communiquée, ainsi que toutes celles de l'évêque de Vaison à Peiresc , auxquelles nous allons faire quelques emprunts, par un de nos compatriotes, M. A. Barres, Taimable et érudit conservateur de la bibliothèque d'Inguimbert , à Carpentras. Que M. Barrés nous permette de lui exprimer ici notre reconnaissance, pour la bonne grâce et l'empressement qu'il a toujours mis à nous fournir les renseignements qui pouvaient nous être utiles !
Quant au Psellus et aux Vies des Papes d'Avignon, leur envoi au Cardinal Barberini avait précédé celui de V Histoire de l'Église gallicane. V. la lettre de l'évoque de Vaison, reproduite en note ci-après.
Le cardinal Barberini dont il est question était François Barberini, neveu de Maffeo Barberini, devenu pape sous le nom d'Urbain VIII en 1623, et d'Antoine Barberini, cardinal de Sinigaglia.
(i) Suarez (Joseph-Marie), né à Avignon {<, juillet 1^99), mort à Rome (7 décembre 1677). D'abord coadjuteurde son oncle dans la prévôté de la cathédrale (1622), il accompagne bientôt après le nonce Bagni en Flandre, noue des relations avec François Barberini, qui le nomme son bibliothécaire, et obtient pour lui la vice-gérence d'Avignon. Evoque de Vaison en 1633, il résida peu dans son diocèse, et démissionna en 1666 pour n'avoir plus à quitter Rome. Il fut inhumé à Saint-Pierre dans un tombeau de marbre que Barberini avait fait construire. On peut voir, dans la. Biographie générale de Firmin Didot, la nomenclature de ses ouvrages. Il eut pour successeur, sur le siège de Vaison, son propre frère (1666- 1671), et après son frère, son neveu Louis- Alphonse Suarez.
Un neveu de ce dernier, Louis-Marie de Suarez, devint évêque de Dax (1736-178)).
culte des lettres(i). Les chaudes recommandations de Peiresc assurent à Bosquet le dévouement de M. de Vaison (2). Ce dernier lui en donnera bientôt les meilleures preuves.
UHi'sfoirc de VEoJise o-a/licane, passée au crible, risque d'être sévèrement jugée, quand Suarez se porte garant des bonnes intentions de l'auteur et réussit à lui épargner les ennuis d'une censure trop éclatante. « Je retiens encore icy » V Histoire de l' Eglise gallicane du s. Bosquet, car l'on y » trouve à redire », écrit-il à Peiresc, le 22 octobre 1633. « Je vous envoyerai les censures qu'on faict secrettement » toutefois , car j'ay maintenu son affection à la saincte » Eglize Romaine qu'il témoigne dans son libvre , et sa » souplesse à amander ce qui ne sera approuvé. Vous » pourvoirez à tout. » (3). Et deux mois après, le 17 décembre : (( Pour M. Bosquet, dit-il, le P. Ricart, maistre du » Sacré-Palais, ne m'a encore donné sa censure, laquelle je )) vous adresseray incontinent aux fins qu'il l'ajuste. J'avois » desjà dict sur vostre lettre à Monseigneur le Cardinal )) l'ingénuité et piété de l'auteur, et Son Eminence en est
(i) A la date du 8 octobre 1633, l'évêque de Vaison écrivait à Peiresc : (( J'ay adressé à M^^^" le Cardinal de Bagni vos deux libvres, c'est-à-dire » Psellus et y Histoire des Papes d'Ajùgnon, par le sieur Bosquet, et luy » eusse adressé ÏHisloire de FEglise gallicane du mesme, si Ms^' le » Cardinal (Barberini) ne l'eust retenue pour quelque temps. » Extrait des lettres du sieur de Vaison à Peiresc (Bibliothèque de Carpentras, loc. cit.).
(2) Dans une lettre où il annonce à Peiresc son prochain retour dans la Provence, il s'exprime ainsi: <( Dieu me fera la grâce de jouir de la » conversation de MM. Bosquet et Billon, auxquels leurs vertus » m'ont acquis entièrement et vostre recommandation m'astreinct plus » estroitement... Je vous escripray l'opinion de Son Em. sur le libvre du » sieur Bosquet: de Ecclesia gallicana. » Lettre du 8 septembre 1633. — (Extrait des lettres du sieur de Vaison à Peiresc. Bibliothèque de Carpentras, loc. cit.).
(3) Lettre du 22 octobre 1633. Ibid.
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» satisfaite. » (i). Et comme Bosquet croit devoir, en cet état de choses, se rendre à Rome, espérant y confirmer par sa présence le jugement favorable de M. de Vaison, celuici se liàle d'envoyer à Peiresc l'assurance formelle qu'il appuiera de son mieux le jeune écrivain. « Si M. Bosquet » donne jusques icy, je le serviray de très bon cœur. » (2) Il ne s'agissait alors pour Bosquet que d'une simple absence, et de peu de durée. Mais voici qu'au début de l'année 1634, ses projets de voyage ont pris un tout autre caractère. Préoccupé, inquiet, il traverse en ce moment une de ces crises d'incertitude grave dont la solution est toujours décisive pour le bonheur ou le malheur d'une destinée. Une pensée obstinée l'assiège : celle d'aller, hors de sa patrie, se frayer une route vers l'avenir. Il lui semble que, publiées en Italie, sous quelque haut patronage, les Lettres cf Innocent III, auxquelles il ne manque plus maintenant qu'une dédicace, feront beaucoup pour sa renommée et sa fortune ; que, grâce à elles, il trouvera au delà des monts, bien plus facilement qu'en deçà, une situation proportionnée à son mérite. Pensée ambitieuse, dira-t-on ? C'est possible. Après tout, une ambition mesurée, contenue, qui a son point de départ et son appui dans une valeur incontestée, qui ne se déciderait jamais à s'élever par une bassesse, celle qui veut non point s'imposer à Dieu, mais faciliter par la coopération du travail de l'homme l'accomplissement des vues que Dieu peut avoir sur l'homme, cette ambition-là est une noble chose ; et pour soulever et soutenir par de certains côtés notre nature, convenons-en, c'est encore un levier qu'il est bon que nous ne brisions pas.
Indécis et ne sachant trop quel parti prendre, Bosquet
(i) Lettre du 17 décembre 1633. Biblioth. de Carpentras, toc. cit. (2) Lettre du 3 décembre 1633. Ibid. '
écrit à Peiresc une première, puis une deuxième lettre, le suppliant de ne lui point ménager ses avis et de l'aider à sortir de Tincertitude où il se trouve. L'illustre conseiller était malade. Mais, l'intérêt qu'il porte à son jeune ami dominant tout, il fait appel au concours de son secrétaire et lui dicte pour Bosquet une réponse qui nous paraît être un modèle de sagesse (i).
Qu'irait faire Bosquet en Italie ? Pourquoi, du moment qu'il pouvait se promettre en France de bons appointements
(i) Voici le texte de cette réponse :
<( Monsieur, un rhume que j'ay sur les yeux depuis quatre ou cinq ) jours me dispensera, s'il vous plaict, si je ne m'acquitte de mon debvoir ) envers vous, parcequ'il ne me permet point de vous escripre de ma ) main ne de relire voz lettres comme j'eusse désiré pour vous pouvoir ) respondre ponctuellement sur tous les chefz y contenuz. Mais puisque ) je vois que vous en estes en peine par vostre dernière du V de ce ) mois, je n'ay point deub manquer de vous accuser la réception de ) deux précédentes venues par la voye de Paris, l'une accompagnée du ) dessein de la lampe du sieur Fabrisa dont nous avons veu icy l'original ) qui luy sera fort fidèlement rendu au retour de celluy qui l'apportoit, ) des mains duquel je n'ay pas voulu qu'il soit sorty, m'estant contenté ) de la première veue. L'aultre estoit sur le subject de vostre voyage ) d'Italie ou je n'ay encore peu faire la dépesche que je suis obligé de faire pour l'amour de vous sur ce subject : et à quelque chose malheur est bon, que je ne me sois pas trop hasté, puisque je vois que vous estes encores incertain si vous déduirez vostre Innocent deçà ou delà les montz ; car possible me serois-je engagé de vous faire faire en cela (au cas que l'on ne l'eust point vu désagréable) une offrande qui vous feroit peut-estre faulte ailleurs, estimant que puisque vous pouvez vous promettre de bons appointementz en France qui vous seront tousjours bien asseurez, ce vous seroit un trez mauvais conseil de vous amuser à chercher des protections loingtaines, desquelles vous ne pourriez vous promettre des récompenses que trop incertaines et quasi impossibles de ce siècle, comme je l'ay desja esprouvé plusieurs foys quand je me suis voulu entremettre pour des gens de nostre nation, en pareil cas, dont le péché originel faict l'exclusion de toutes charges et de toute sorte d'emplois de ce païs la, tellement que si vous m'en croyez
et bien assurés, s'amuserait-il à chercher des protections IcMntaines, qui ne lui donneraient jamais tout ce qu'il en aurait attendu ? Les sentiments de l'Italie pour la France n'étaient pas précisément des plus sympathiques. 11 en savait quelque chose, lui, Peiresc. Plusieurs fois il s'était entremis pour recommander, à Rome ou ailleurs, des gens de notre nation; mais il avait suffi de leur qualité de Français pour qu'ils fussent exclus de toutes les charges. Etre Français, c'était comme un second péché d'origine, irrémissible au delà des monts. Mieux valait donc ne pas quitter le certain pour l'incertain et rester en France.
) vous ne perdrez point le temps qui vous seroit necessayre entre cy et ) l'Assemblée générale du clergé, si vous desirez de vous y prevalioir de ) quelque notable continuation de vostre travail, comme je pense que ) c'est vostre meilleur.
» Quant au Père Polycarpe, le dessein qu'il a de tous les évesques ) des Gaules le faict aller fort réservé à la communication des bonnes ) pièces qui lui tombent dans les mains, de sorte que je ne pense pas que ) vous puissiez faire grand capital de ce costé-là, si vous ne voulez ) attendre l'édition de son ouvraige.
» Pour le Pontijïcium Arclalense, vous scavez que l'édition en a esté ) arrestée par authorité de la Cour pour bons respectz. Je verray pour- ) tant de vous en faire avoir un exemplaire, s'il plaist à Dieu, mais je ne ) vouldrois pas vous garantir beaucoup de choses qui y sont énoncées ) comme certaines et qui seroient de trop longue disquisition. J'ay ) trouvé à Saint-Victor de Marseille la commission d'Innocent III à ) l'archevesque de Pise pour absouldre des censures Rosselin, vicomte ) de Marseille, et quelques procédures faictes ensuilte dont il me semble ) que vous estiez en peine en quelqu'une de voz lettres, si je ne me ) trompe, bien marry de ne me pouvoir raffraischir la mémoire sur icelles ) pour vous mieux justiffîer comme je seray tousjours prest en cela et > toute aultre chose, estant de tout mon cœur. Monsieur, vostre, etc., ) etc. »
» A Aix, ce XI avril i6m- »
Biblioth. de Carpentras. Mss. de Peiresc, B, f" 43^ Toutes les lettres de Peiresc à Bosquet que nous serons amené à publier dans ce chapitre nous ont été communiquées, avec une obligeance que nous ne saurions trop reconnaître, par M. Tamizey de Larroque.
Bosquet, on le conçoit bien, n'hésita pas à suivre le conseil. Il ne paraît pas, d'ailleurs, qu'il ait trop souffert de cette douche d'eau froide jetée par Peiresc sur l'enthousiasme un peu naïf de ses trente ans. Laissant l'Italie aux Italiens, il se mit de plus belle à corriger et à compléter son Hisloire de rEglisc gaUicane, dont il se proposait d'offrir une seconde édition à l'Assemblée du clergé de 163^ ; et, pour se consoler de n'être pas allé chercher au delà des Alpes le protecteur de ses rêves, il résolut de dédier ses Lctires if Innocent III h Richelieu. Puis, le siège de juge royal étant venu à vaquer à Narbonne sur ces entrefaites (1), son père lui acheta aussitôt cette charge (2), et il se résigna doucement à être, malgré le proverbe, un peu prophète dans son pays.
La judicature de Bosquet est peu féconde en incidents qui méritent d'être signalés. L'auteur de la Vie inédite n'en a trouvé qu'un à mentionner dans ses souvenirs (3) : un certain procès avec le viguier de Narbonne (4), peut-être pour quelque empiétement de juridiction. Ce procès nécessita la présence de Bosquet à Paris.
Il ne faudrait pourtant pas conclure de ce fait que de 1634 à 1638, Bosquet s'immobilisa dans l'exercice de sa charge. — Non. Il fut peut-être le plus sage des juges, quand il lui plut de siéger au présidial ; mais, en ce temps-là, on en prenait et on en laissait, semble-t-il, dans les fonctions publiques, au point de vue de la résidence. Les affaires n'en souffraient sans doute pas absolument : MM. les titulaires
(i) Les juges-royaux, dit Denisart, sont ceux qui sont préposés par le Roy dans ses cours et juridictions. —V. Chéruel (Dict. des InsL de la France).
(2) Vie inédite.
(3) Ilpid.
(4) Fisquet, France ponlif., loc. cil. Monipellier, liv. V, ch. vi, p. 182.
— Ch. d'Ai<j,Tcfeuille, Hisl. de
pouvaient toujours donner de loin leur avis et trancher à distance les grosses questions. Pour les régler surplace, ils avaientleurs porte-paroles. Les substituts étaientdéjàinventés.
Bosquet paya donc son tribut, sous ce rapport, aux petites licences de son siècle. Et sans parler ici de certains voyages à Marseille, où vivait la famille de sa mère, à Toulouse (i), où il devait faire imprimer son Innocent III ^ une de ses lettres à Peiresc, que nous n'allons pas tarder à citer, nous le montre rentrant à Narbonne en 1636^ après un séjour de quinze mois consécutifs dans la capitale (2).
Il est visible que pour Bosquet sa situation actuelle dans la magistrature n'est qu'un accident. Très satisfait, au demeurant, de son emploi, avec la liberté qu'il lui laisse. 11 a un titre qui met mieux en relief son nom d'auteur, des occasions brillantes çà et là d'utiliser sa science du droit, les relations les plus honorables, de magnifiques espérances : toutes choses fort séduisantes pour un jeune homme. Seulement il n'est et n'entend être juge qu'à ses heures, c'est-à-dire le moins possible. Passionné pour l'étude, il considère comme essentiel de s'y livrer. Chez lui, le magistrat cède toujours le pas au savant.
Aussi, ne nous y trompons pas, pendant les six années que dure sajudicature, c'est constamment le même homme que nous avons sous les yeux, celui que nous connaissons déjà, un laborieux infatigable, jaloux de grossir son trésor d'érudition, un chercheur pour qui les obstacles n'existent point. A Paris, comme à Narbonne ou ailleurs, il est là, tel que nous l'avons vu, le front incliné sur de vieux manuscrits, traduisant, transcrivant des pièces rares, rédigeant des commentaires ou des notes, mettant la main peut-être à de nou-
(i) V. la lettre de Peiresc du 11 mars 1634. (2) V. plus loin, page 46.
velles œuvres. Le moyen maintenant pour l'historien d'intéresser ses lecteurs avec une existence ainsi faite et dont toutes les journées sont renfermées, ou à peu près, dans l'étroite enceinte d'un cabinet de travail ? Cela se raconte ou s'écrit en très peu de lignes. Après quoi, le meilleur est de passer outre.
Il njus reste encore, heureusement, quelques-unes des lettres que Peiresc écrivit à cette époque à Bosquet. Seules survivantes d'une correspondance que le temps a dispersée ou détruite, et qui dut être des plus actives, ces lettres sont pour nous de précieux débris. On nous saura gré de les reproduire, d'autant plus qu'elles complètent et achèvent la physionomie du jeune savant que nous avons voulu fixer dans ces pages.
Rien de plus touchant que la promptitude, la bonne grâce, — et pourquoi ne dirions-nous pas le mot ? — la bonhomie avec lesquelles Peiresc se met à la disposition de son jeune ami en toutes rencontres. Qu'il s'agisse d'un conseil à donner, de recherches à faciliter, de documents nouveaux à découvrir , d'un service à rendre à un tiers sur la recommandation de Bosquet, il est toujours prêt, et pour toutes choses :
(( J'ay à ce soir, écrit-il, le ii mai 1634, receu vostre
» lettre du XXVIII mars par le sieur Roux vous suppliant
» de croire que je le serviray de tout mon cœur pour » l'amour de vous en tout ce que je pourray (i) ».
Bosquet, nous l'avons dit, prépare une seconde édition de son Abrégé de V Histoire o-alllcane. Très contesté sur certains
points, il attend impatiemment les observations que voudra lui faire la curie romaine. En définitive, tout son désir est
(i) Lettre du XI mars 1634. Mss. S de Carpenlras, /or. cil.
d'en tenir compte ; mais, pour s'amender, encore faut-il qu'il n'ignore rien : et il ne sait pas ce qu'on lui reproche. Situation ennuyeuse, s'il en fut, et dont il se plaint à Peiresc. Celuici lui répond pour le rassurer :
(( Monsieur,
» Depuis celle que je vous escripvis dernièrement par la » voye de M. Lenoir, de Marseille, où je respondis assez » amplement à voz lettres de Toulouse et de Narbonne, à » vostre retour chez vous, je reçeus une dépesche de » M. l'Évesque de Vaison, du VI apvril, où il use de ces » termes: u Pour M. Bosquet, qu'il ne se trouble. Le R""" » maistre du Sacré-Palais ne m'en parle plus. Je vous » envoyeray ce qu'il me sembla taxer en la relation qu'il fict » de bouche à Son Eminence, moy présent... » Et par une » autre lettre du XVI du mesme mois adjouste qu'il pense de )) donner jusques à Montcassin et à la Cave (?) et puis cet » esté finir son libvre de [la rose] d'or béniste que donnent » les Papes et aprez aller en son diocèse. Il ne s'estend pas » plus avant en ce qui vous peult concerner, et ne scay s'il » n'a point faict équivoque, voulant dire qu'il m'a envoyé au » lieu qu'il dict maintenant qu'il m'envoyera ce que les » maistres du Sacré-Palais trouvoient à redire. Je tàcheray » de l'en faire mieux expliquer ; mais je crains que le voyage » dont il me parle du Montcassin ne nous fasse long temps » attendre sa response »
Et comme Bosquet lui a communiqué son intention de garder, avec l'entière franchise de sa manière de voir touchant certaines traditions dont l'authenticité lui paraît douteuse, une extrême mesure dans l'expression de ses jugements, pour ne point blesser ceux qui ne penseraient pas comme lui, Peiresc, l'homme bon et conciliant par excellence, l'en félicite, appuyant de quelques conseils ces résolutions :
(( J'ay esté bien ayse de voir la disposition que vous
» avez à quelque tempérament et à ne point choquer ceux qui » pourroient avoir d'autres sentimentz que les vostres pour » ce qui est des simples traditions où vous avez grande raison » de dire qu'il y a des pas glissantz. Mais, pourveu que vous » n'usiez point de termes de mespris ou subjectz à sinistre » interprétation, je n'estime pas qu'il ne vous puisse estre » loysible de tenir l'advis qui vous semblera le plus certain » ou le plus vraysemblable, et c'est à cela principalement » qu'il vous fault travailler, à employer des termes bien » concertez et qui, sans vous engager à aulcune garantie, ne » chargent point d'aulcun ennui ou trop grande simplicité )) ceux qui se vouldront tenir à la simplicité des traditions. » Je ne vous scaurois pas maintenant entretenir à loysir » comme je vouldrois, à cause du passage de l'ordinaire de » Avignon à Rome, où il me fault escripre et que ce gentil- » homme (i) n'a peu différer son départ. Vous m'en excu- » serez donc et pourrez me commander tousjours comme, » Monsieur, vostre Peiresc (2). »
Cette dernière partie de la lettre de Peiresc est fort remarquable, en vérité. Il y a là un petit code de sagesse, de convenance, de tact, dont la mise en pratique s'impose à quiconque tient une plume, une invitation aux bons procédés, au respect de soi et des autres, à la modération, au calme et à la plus grande courtoisie, lorsque surtout il s'agit de combattre, sur le terrain des opinions libres, des sentiments que nous pouvons ne point partager, mais qui n'en sont pas moins de respectables convictions chez autrui. On appellera cela, si l'on veut, de la tolérance. Pour nous, nous y voyons
(i) Le sieur Roux.
(2) D'Aix, le II n:ars 1634. — Bibliothèque de Carpentras. Mss. de Peiresc, loc. cil.
quelque ehose de mieux eneore, quelque ehose que nous sommes vraiment heureux de rencontrer dans cette page de Peiresc : l'expression de la politesse française, qui a déjà trouvé ses formes exquises et dont le grand siècle va commencer.
Durant les mois qui suivent, la correspondance des deux amis est en souffrance. De mai à novembre, Peiresc a bien adressé jusqu'à quatre lettres à Bosquet ; mais ces lettres sont restées sans réponse. L'illustre conseiller s'en inquiète :
« Monsieur, écrit-il (i), je n'ay point de response à trois
» ou quatre dépesches que je vous ay faictes depuis sept ou
» huit mois en çà, dont je commence d'estre un peu en peine.
» Et toutes fois elles sont allées par M. Le Noir, de Mar-
» seille, ou par M. Roux, ou par d'aultres genz de congnois-
» sance, ce qui me faict croire qu'elles ne pourront pas estre
» égarées, au moings toutes, et que du moings il en pourra
» bien estre eschappé quelqu'une. »
Ce qui cause le plus de peine au bon Peiresc dans le silence de Bosquet, c'est l'impossibilité oii il se trouve, ne sachiant rien, d'être utile comme il voudrait l'être à son jeune ami. Ainsi M. de Vaison, qui a quitté Rome, doit arriver à Aix sous peu de jours. On parlera assurément de l'auteur des Papes d'Avloiion et de Y Histoire de rE^-Use o-allicane. Ou en est la
seconde édition de ce dernier ouvrage ? Quand les Lellres d'Innocent III paraîtront-elles ? Voilà ce que Suarez ne manquera pas de demander. Qu'il eût donc été heureux, lui, Peiresc, de pouvoir donner à l'éminent prélat des nouvelles récentes de Bosquet! « J'eusse esté bien ayse d'apprendre » de voz nouvelles, lui dit-il, espérant de gouverner icy
(i) Du i8 novembre 1634. Bibliothèque de Carpentras. Mss. de Peiresc,
» M. de Vaison un peu plus à souhaict que l'on ne peult faire » par lettres (i). » Et maintenant, c'est une occasion manquée, une occasion qui ne se représentera plus que bien tard. L'évêque « sera long temps à son arrivée dans sa maison et » son diocèze avant que pouvoir trouver du repos et du » relasche parmi cez premiers complimentz et plus pressantes » fonctions de l'exercice de sa charge, et des félicitations » de ses amys et diocésains où il debvra 'bientôt une visite » formelle par toutes ses paroisses (2). »
Cette lettre ne fut probablement pas remise à Bosquet. Lorsqu'elle arriva à Narbonne, il était déjà parti pour la capitale. Il aspirait à une vie tranquille et aux doux loisirs de l'étude. Il allait en jouir pendant quinze mois.
Les événements , d'ailleurs, s'annonçaient fort critiques dans le Midi. L'horizon du côté des Pyrénées était devenu singulièrement menaçant, et notre armée, dans un avenir prochain, allait se mesurer avec l'Espagne.
L'année 1635 s'ouvre sur cette désolante perspective. Bientôt, sur tous les points, on hâte les préparatifs de défense. Grâce aune imposition extraordinaire (3) ordonnée par édit royal et prélevée sur tout le Languedoc, Narbonne voit fortifier son enceinte et prend les fières allures d'une place forte. Un va-et-vient continuel de soldats, l'augmentation des charges nécessitée par la guerre, l'attente de longs jours sanglants, l'incertitude des chances dans la lutte qui va commencer, c'est plus qu'il ne faut, à coup sûr, pour que l'agitation soit partout et à tous les degrés dans la province.
Pendant ce temps, Bosquet s'isole à Paris: il travaille; et, tandis que sa collection des Lettres d'Innocent 77/ paraît à
(i) Même lettre.
(2) Du 18 novembre 1634. Biblioth. de Carpentras. Mss. de Peiresc.
(3) D. Vaissette, t. IX, 1. xlhi, p. 431.
Toulouse (i), il achève sa seconde édition de YHisloire de i'Eo-lisc o-aUican.':, en vue de l'offrir à l'Assemblée irénérale du clergé, qui doit se tenir dans les derniers mois de cette même année 163 5 .
Mériter les suffrages d'une Assemblée d'élite, composée des ecclésiastiques les plus distingués du royaume, alors que l'Eglise pouvait se glorifier de compter dans ses rangs les plus grandes illustrations de la littérature et de la science, c'était, on le conçoit aisément, un rêve que caressaient bien des auteurs, mais qui ne se réalisait pas également pour tous. Notre jeune érudit, lui, était bien tranquille. L'ami des Peiresc, des de Montchal, des Plantavit de la Pause, des de Marca, célèbre déjà lui-même par plusieurs ouvrages, avait sa place marquée d'avance au Livre d'or de notre Eglise nationale.
Et, en effet, le 6 novembre, sur la proposition du sieur de Rébi, qu'un avenir prochain allait voir élevé sur le siège métropolitain de Narbonne, MM. les Députés acceptaient l'hommage de Y Histoire ecclésiastique de Bosquet et priaient l'archevêque de Toulouse de leur en adresser un rapport après examen (2).
Ce rapport fait par de Montchal, on comprend ce qu'il dut être. Ce fut celui d'un connaisseur, sans doute, mais d'un connaisseur doublé d'un ami.
A quelques jours de là. Bosquet recevait une distinction plus flatteuse.
Le 22 novembre, l'Assemblée délibérait sur les gratifications qu'elle avait, dans des réunions précédentes, accordées
(i) L'impression des Lettres d'Innocent III fut achevée « le dernier jour de mars de Tannée 163 v » — Déclaration de l'imprimeur au verso de la première page.
(2) Procès-verbaux des assemblées générales du Clergé de France, t. II, fol. 828. B. Paris MDCCLXVIII.
à divers auteurs, lorsqu'elle se demanda s'il ne serait pas préférable de désigner, a parmi les plus zélés et les plus doctes », deux écrivains auxquels elle confierait la mission spéciale d'entreprendre, moyennant une pension convenable, <( des ouvrages utiles à l'Eglise et à la Religion. » Il fut répondu favorablement à cette question partons les évèques ; et, séance tenante, M. de Montchal, dont <( la profonde doctrine et le jugement solide » inspiraient à tout le Clergé une entière confiance, se vit chargé du soin de présenter Itri-mème à la « Compagnie » les deux écrivains qu'il jugerait les plus capables d'être employés, soit à éditer les vieux auteurs grecs de V Histoire ecclésiastique, soit à annoter le droit canon. L'illustre et savant Archevêque accepta, et le I 1 décembre, il vint communiquer à MM. les Députés le résultat de ses recherches.
a La Compagnie , dit-il, m'avait chargé de choisir deux
» personnes pour travailler, l'une à l'impression des auteurs
» grecs qui ont écrit ÏHistoire ccctésiastique, et l'autre pour
» illustrer de notes le corps du droit canon. Après avoir
» soigneusement considéré la capacité de ceux que je
» connais propres à ces saints ouvrages, je crois que le sieur
» Bosquet travaillera utilement sur le droit canon , et le
» sieur Tarin à l'impression desdits ouvrages, s'il plaît à
» l'Assemblée d'agréer la nomination que j'en ai faite. ))(i
Le choix de Me de Montchal fut agréé d'un sentiment unanime et en conséquence, disent les procès-verbaux, « il » fut ordonné que lesdits sieurs Bosquet et Tarin travaille- » raient auxdits ouvrages, sous la direction de Monseigneur » de Toulouse, auquel ils rendraient compte de temps en » temps de leurs progrès, et, à ces fins, défenses furent faites
(i) Procès-verbaux des Assemblées du Clergé, t. II, fol. 8]v
» au receveur-général de leur payer la gratilicati(3n qui leur » était accordée qu'en rapportant par eux l'ordre et attcsta- » tion de Monseigneur de T(nilouse, pour leur paiement. )^ (i j
Bosquet, désigné entre tous pour s'occuper, selon les vues du Clergé de France, de travaux utiles à l'Eglise, est arrivé, ce nous semble, au comble de la gloire que son ambition d'auteur a pu envier. Ce n'est pas qu'il ne lui vienne d'ici et de là quelques misères. L'humanité fut toujours la même. En regard des critiques autorisés, désintéressés et sincères, que de contradicteurs de parti-pris qui se lèvent, dans les bas-fonds de la médiocrité jalouse, pour faire obstacle aux jeunes talents !
Le nouvel élu de la première Assemblée du Royaume connut cette épine de la vie humaine. Tandis que Monseio^neur de Saint- Malo et Monseif>:neur d'Auxerre Wi adressent de très légitimes observations sur son Histoire de VEglise gallicane (2), des langues méchantes s'amusent à répandre le bruit que le Parlement d'Aix vient de censurer cet ouvrage.
Certes, pour un auteur qui s'était honnêtement piqué de modération et qui pouvait se rendre le témoignage d'en avoir maintenu l'esprit dans son œuvre, il y avait lieu d'être surpris. Bosquet, ses Lellres d'Innocent III ei sa seconde édition de V Histoire gallicane une fois imprimées, s'était hâté d'en envoyer des exemplaires à Peiresc. Etait-il admissible qu'on
(i) Procès-verbaux, Assemblées générales du Clergé, loc. cit.
(2) « Monseigneur de Saint-Malo reprocha à l'auteur que, suivant » lui, saint Denys n'est pas venu en France, non plus que sainte Made- » leine et le Lazare. Monseigneur d'Auxerre se plaignit de ce qu'il » avait oublié saint Germain. Il fut répondu à ces objections par Mon- » seigneur de Toulouse. » [Procès-verbaux, t. II, fol. 828. Note au bas de la page ). — Nous reviendrons sur ces observations dans l'appendice consacré à l'examen des travaux de Bosquet.
l'eût condamné sans que son digne ami l'en eût prévenu ? Mais enfin, comme en ce monde tout est possible, l'opinion et le jugement des hommes étant ce sur quoi il faut compter le moins, il pensa que le bruit en circulation pouvait bien être très fondé, que rien, en définitive, pas même l'intervention de son illustre protecteur, ne le mettait à l'abri des capricieuses censures d'un Parlement, lequel aimait à jouer parfois au Concile et à se donner les airs d'une petite congrégation de l'Index.
Pour en avoir le cœur net, il écrivit à Peiresc, dès sa rentrée à Narbonne, le 27 février 1636 :
« Monsieur,
» Je croi que vous aurez receu toutes les lettres que je
) vous ay «escrit durant mon séjour de quinze mois à Paris,
> avec les livres que j'ay donné à M. Dupuy pour vous ) envoyer. Je serois néantmoins très-ayse d'en estre assuré ) et d'apprendre des nouvelles de vostre santé. Mon retour ) en ville depuis trois jours est accueilli d'une si grande ) foule d'occupations dans les désordres ordinaires de nostre
> ville que vous devez, s'il vous plaict, me dispenser d'une
> plus longue lettre. Je vous diray seulement que, quelques ) ennemis ou envieux secrets de mon travail ayant fait courir ) le bruit par Paris que vostre Parlement avoit condamné ) au feu mon premier tome de V Histoire de VEglise gallicane, ) j'ay espéré beaucoup en votre protection, au cas que cette ) nouvelle fuct véritable, ce que je ne croiois pas. La raison ) qu'ils alléguoient de ce que j'ay escrit au commencement ) de la prédication de sainte Magdeleine me sembloit si ) foible pour émouvoir une si auguste Compagnie que je n'ay
point doubté que ce ne fuct une charité que l'on me prestoit pour corrompre l'honneur et la reconnaissance que je recevois de l'Assemblée de Messieurs du Clerj^é. Vous
)) m'obligerez infiniment de m'esclaircir de ce qui peult avoir » esté dict ou faict en vos quartiers sur ce sujet, et que je » continuerois à estre, Monsieur, etc., etc. (i)
Peiresc lui répondit le 4 avril :
(( Monsieur,
» II y a quelques jours que j'eus le bien de recevoir une ) lettre vostre de Narbonne, où vous en acceusez d'aultres ) précédentes que je n'ay point receues ; car il n'y a pas ) moins d'une année que je n'en avois pas esté honoré de
> vostre part. Bien avois-je receu depuis quelques sepmai- ) nés un ballot de libvres de Paris dans lequel M. de Saint- ) Sauveur avoit mis une couple d'exemplaires en fin papier ) de vostre seconde édition de V Histoire de rEo-Hse o-allicane ) dont j'estois bien affamé et dans une merveilleuse impa- ) tience de le lisre et savourer bien à l'ayse et bien à ) souhaict ; mais j'ay esté si malheureux, lout le temps qui ) s'est passé depuis la réception d'icelluy, qu'il n'a jamais ) esté en mon pouvoir d'y emploier les jours que j'y eusse ) voulu destiner, ayant eu de plus affligeantes et plus impor- ) tunes divisions qui se peussent avoir et le plus mal compa-
> tibles à la quiétude d'esprit si nécessaire à de si innocentz ) entretiens, vous suppliant trez humblement de me vouloir ) excuser et pardonner ce retardement de mon debvoir, ) sans l'imputer à aulcun deffault de bonne volonté qui vous
est tousjours acquise et desvouée toute entière, tandis que
) j'attendray un peu de relasche pour m'entretenir avec vous
) un peu moins à la dérobée que ce que je suis contrainct
> de faire présentement pour ne pas laisser eschapper la ) commodité du voyage que M. Ceinier, vostre bon parent, ) s'en va faire en voz quartiers, sans vous salleuer et asseurer
> de la continuation de mes vœux pour vostre service.
(i) Biblioth. nationale, Mss. N° 9, «142, fol. 36 fr., ancien 23.
» J'ay envoyé un des exemplaires de vostre Histoire à Son » Emminence le Cardinal Barberin, qui le peut avoir receu » présentement, et possible en aurons-nous la responsedans
» trois sepmaines ou un moys J'y adjoustay tous les
» complimentz que je pus pour implorer sa bénigne inter- » prétation de vostre bon zèle et veux croire qu'il n'y aura )) pas esté du tout inutile et qu'à ce coup il demeurera plei- )) nement satisfaict de vostre modération. » (i).
Pas un mot de l'attitude du Parlement d'Aix dans cette réponse. Au premier moment, et dans la hâte d'une lecture précipitée, Peiresc n'avait sans doute pas prêté grande attention aux inquiétudes du jeune auteur. Une distraction l'avait ensuite empêché de s'en souvenir, en prenant la plume. Mais quand, le surlendemain, la dernière lettre de Bosquet lui étant de nouveau tombée sous les yeux, il s'aperçut de son oubli : il voulut le réparer aussitôt. Sa réponse de l'avantveille pouvait n'avoir tranquillisé qu'à demi l'aimable et consciencieux historien de l'Église gallicane. Il lui adressa bien vite le billet suivant :
(i) Lettre du IV apvril 1636 (Bibliothèque de Carpentras, Mss. de Peiresc. Communiquée par M. Tamizey de Larroque). — La fin de cette lettre est très curieuse. Peiresc y révèle son talent de numismate et le cas ç\u\\ veut bien faire de l'érudition de Bosquet. « Il (le cardinal Barberini ) m'a escript avoir recouvré une petite médaille en plaque assez antique desterrée depuis peu dans cez lieux secretz, où est représentée [ une femme ] sur le gril, avec l'inscription : sucissa vivas. Et croit-on que ce soit quelque femme du nom ou du surnom de sucESSA qui peut avoir esté martyrisée en quelque façon approchante ) à celle de saint Laurent ? D'aultres ayment mieux que ce soit quelque ) bonne femme dévote à la mémoire de saint Laurent pour l'amour de ) qui son mary ou quelque enfant luy eust faict faire le témoignage de ) ses vœux. J'inclinerois bien plus tost à ce dernier advis qu'au premier. ) Mandez-m'en vostre sentiment, et si avez rencontré aulcune mention de tel nom ou surnom entre les martyrologes ou aultres registres des vieux sainctz qui vous peuvent estre passez par les mains, et m'honorez hbrement de voz commandementz comme vostre
» Peiresc. »
(( Monsieur,
» Je vous escrivis si à la hastc l'aultre jour que je ne sccuz » chercher vostre dernière lettre que j'ay depuis retrouvée » du XXI febvrier, et ne me souvins pas de vous respondre » sur la faulse allarme qu'on vous a donné de la censure de » vostre libvre en nostre Parlement, dont je vous asseurc » qu'il ne s'est parlé en façon du monde, et ne pense pas » mesme qu'aulcun de la Compagnie ayt veu vostre libvre, ne » qu'il y en ayt d'aultre exemplaire dans le païs que celuy » que je tiens de vostre nrain, dont je vous réitère mes » trez humbles remercîmentz. Soyez en repos de ce costé-là » bien hardiment. L'équivoque sera venue de ce que nostre » Parlement a censuré le libvre des Arclievesqucs d'Arles de » Saxil(i) ; mais il y a fort longtemps et dez auparavant la » peste. Je n'ay receu aulcune de toutes les lettres que vous
(i) Ce livre : des Archevesques d'Arles, n est autre que le Poniificium Arelalcnse, œuvre de patientes recherches et de grand travail. C'est la première relation suivie que nous ayons des annales de TEgHse d'Arles. L'auteur, Pierre Saxi, chanoine de cette église, y fait preuve d'un talent d'historien vraiment remarquable , en même temps que d'une connaissance approfondie des chefs-d'œuvre de l'antiquité latine. (V. pour cet ouvrage YHisloire de la Sainte-Eglise d'Arles, par l'abbé J.-M. Trichand, missionnaire apostolique. Paris, 1864, tome IV, page 146 et suivantes).
Le Poniificium Arelatense fut prohibé par un arrêt du Parlement d'Aix, aux instantes sollicitations de Peiresc. C'est ce qu'expose
Gassendi : « Tandem, ut mentem diverteret, legit per id tempus
» (1626), quod tum e prœlo primum prodibat Arelalcnse Ponlijiciunj, » auctore Petro Saxio ejus ecclcsise canonico. Plurimum vero fuit indi- » gnatus quod ille, studio nescio quo, affectasset elevare principum » nostrorum jura et non modo non reposuisset quae opponi potuerant, » sed interdum etiam tentasset prseter fas illa enervare. Quamobrem » non interquievit, donec placito Curiae libri divulgatio prohibita fuit. » (Gassendi, Vila C. -F. de Peiresc, y éd. ; La Haye, 1655, in-4", pag. 129-130.)
)) dictes m'avoirescriptes de Paris, et suis toujours, Monsieur, » vostre, etc., etc. (i). »
Cependant, les événements se compliquaient sur la frontière. Les Espagnols prenaient leurs mesures pour commencer l'action et ouvrir une première brèche sur notre territoire.
Nous permettra-t-on de rapprocher de ce passage, pour l'expliquer, une note écrite de la main même de Peiresc dans un des Mss. de la iDibliothèque de Carpentras. Cette note se trouve à la page 282 d'un mémoire qui porte ce titre : Mémoire des lieux el passages du libvre de Saxi inlilulé : « Pontificium Arelalense^^ qui sont le plus subj'ect^ à reproche et censure et qui méritent d'estre corrige^ et change^ en auUres formes plus tollérables (Reg. LXXIV. Z. I.) « Il est du tout » intolérable, écrit Peiresc, de voir que ce pauvre homme (Saxi) ayt eu » assez de front et de courage pour y insérer tout au long une prétendue » requeste mutilée en forme de libelle diffamatoire ou de plainte du » prévost du chapitre d'Arles adressée au consistoire des cardinaux à » Rome contre le règne du roy Charles P"", comte de Provence, digne » frère du roy Saint-Louys (?), comme si c'eust esté contre des persé- » cutions néronniennes, soubs prétexte, à ce qu'il présupposoit, que ce » prince, contre Dieu et justice, eust usurpé et se fust approprié les » droicts ou prétentions de l'archevesque d'Arles et que les officiers » eussent usurpé la juridiction ecclésiastique spirituelle et temporelle et » massacré sur l'autel un du clergé et condamné la liberté ecclésias- » tique. Et puis, en demeure là, sans rien approfondir de la foi » probatoire de ce papier mutilé et si cela peult avoir du rapport avec » les grands services que ce prince rendoit incessamment à l'Eglise, au » déshonneur de sa mémoire à laquelle cette province a tant d'obligation » aussy bien que le S. Siège et toute la chrestienté. »
Peiresc se montrait bien un peu sévère pour.Saxi et par trop indulgent, ce nous semble, pour Charles d'Anjou. Le nom de ce prince n'est pas de ceux qui sont en bénédiction dans l'Histoire. Et quand on pouvait lui reprocher d'avoir, par ses cruautés et ses violences, provoqué les Vêpres Siciliennes, c'était peut-être pousser bien loin le respect de sa mémoire que de le présenter, après cela, comme le digne frère du roi Saint- Louis.
(i) Lettre du VI apvril 1636. Mss. de Peiresc. Carpentras. B. f°436. Cette lettre dut être adressée à Bosquet, à Marseille, où il avait été appelé précipitamment, sans doute, dès son retour de Paris pour une
Au milieu de circonstances aussi graves, Bosquet partit encore une fois pour Paris. C'était en mai ou dans les premiers jours de juin 1636. Les devoirs de sa charge imposèrent sans doute au juge royal ce nouveau voyage ; mais son absence dura peu. Le 2 ou le 3 juillet, il était de retour à Narbonne.
Aussitôt arrivé, il envoya à Peiresc une lettre pressante, que celui-ci ne reçut point, tant les courriers d'alors étaient peu sûrs. Bosquet, impatient d'attendre, dut écrire encore le 21 de ce même mois.
Les préoccupations causées par les événements du jour ont certainement leur place dans cette missive ; seulement, c'est la plus petite. « L'armée ennemie n'a tenté -encore aucun » coup de main. Se prépare-t-on en Provence à la défense » des côtes ? » Et c'est tout. Après quoi l'homme public s'effacepour céder le pas, comme toujours, à l'homme d'étude. « Que pense-t-on à Rome des Lettres d'Innocent III / Le Père )) Dom Polycarpe de la Rivière (i) ne va-t-il pas bientôt
affaire intéressant un de ses neveux et au sujet de laquelle celui-ci avait écrit à Peiresc. C'est ce qu'indiquent ces quelques mots du P 437, et qui portent la date du dimanche VII avril : « J'escripvis si à la haste » samedy que j'oubliay de respondre au principal article de la lettre de » Monsieur Bosquet, votre nepveu, à mon grand regret, qui seroit encore » plus grand si vous estiez desjà party de Marseille pour vostre voyage » de Narbonne ; mais j'espère que ce n'aura pas esté du jour d'huy et » que vous me vouldrez tousjours bien, Monsieur, pour vostre, etc. »
(i) Le P. Polycarpe de la Rivière, de l'ordre des Chartreux, originaire d'Avignon suivant les uns, du Puy-en-Velay selon quelques autres, entretenait un commerce de lettres très suivi avec les savants de son temps, Gassendi, Peiresc, le P. Firmond, etc.Ce sont surtout ses travaux sur la Provence qui ont fait sa réputation d'érudit. La bibliothèque d'Inguimbert, àCarpentras, possède trois volumes in-Pmss. qui lui sont attribués. Les tomes I et II sont rédigés en latin et portent ce titre : Annales Avenioncnsiiun episcoporum scu Annales Ecclesiœ, civitatis et comitatûs Avenionensis. Le tom^e III, écrit en français, est consacré à l'histoire d'Avignon. Polycarpe de la Rivière miOurut assassiné, dit-on, par son valet, tandis qu'il se rendait aux eaux de Balaruc.
» mettre sous presse le grand ouvrage historique qu'il pré-
» pare et qu'on annonce depuis si longtemps ? Délégué par
» l'Assemblée générale du clergé de France pour résumer,
» mettre en ordre et annoter le droit canonique, Bosquet ne
» veut pas rester en dessous de sa réputation. Les Epïlrcs
» des Papes y de ï Eglise d'Arles^ dont il a trouvé un exem-
» plaire, peuvent-elles être pour ce travail une source suffi-
» samment autorisée ? Peiresc, de son côté, voudra-t-il lui
» venir en aide, lui communiquer ses idées, ses vues, et lui
» fournir des documents ? »
Voici quelle fut la réponse de Peiresc :
(( Monsieur,
» J'aireceu la vostre du XXI passé par la voye ordinaire » de la poste et vous remercie trèz-humblement de voz nou- » velles, qui sont venues tout à point, pour prouver lafaulseté » des bruictz qu'on faisait courit d'un blocus de Leucate (i) » et d'un emprisonnement du gouverneur de Narbonne. Je y) n'ay poinct receu la lettre que vous dictes m'avoir escripte
(i) Les Espagnols ne devaient entreprendre le siège de Leucate que l'année suivante (septembre 1637), sous le commandement de Serbellon, après avoir mis trois ans à se préparer à la guerre. Les travaux du siège furent admirablement conduits, et la forteresse eût été probablement dans l'obligation de se rendre si le duc d'Halwin, arrivant à propos et forçant les retranchements ennemis, n'eût contraint Serbellon à battre en retraite avec les débris de son armée. Cette action est restée célèbre dans nos annales. Elle valut aux Languedociens les éloges unanimes des historiens du temps, et au duc d'Halwin, le héros principal de l'entreprise, le bâton de Maréchal de France. C'est avec ce titre, et sous le nom de Maréchal de Schomberg, que nous le rctrouveronsplus tard, présidant, en qualité de gouverneur du Languedoc, la tenue de nos Etats durant les deux premières années de l'Intendance de Bosquet. (Voir la description détaillée du siègede Leucatedans dom Vaissette, t. IX, 1. xlih, ch. Lxxvi et Lxxvn, p. 434-435 et 442. — Voir aussi \e Mercure Français, septembre 1637).
à vostrc retour de Paris. Vostre Iimocciil III a este fort bien receu à Rome. J'en ay rcceu de grands remercimentz de rÉminence Cardinal Barberin. La collection des Episircs des Papes ^ de ÏÉo/ise lV Arles, est de fort vénérable antiquité. J'en ay faict voir au P. Sirmond (i) deux exemplaires, l'un de ÏEo/ise d'Arles, de plus de 700 ans d'escripture, l'aultre de Lér'uis, qui est déplus de 500 ans. Le R. P. Dom Polycarpe de la Rivière trouve tousjours de nouvelle matière à grossir et retarder la publication de son ouvrage ; mais, si vous pouvez l'attendre, ce ne sera pas inutilement sans doubte, car il a eu en main d'excellentes pièces. Cependant je loue vostre dessein sur le canon et feray chercher s'il y aura moyen de vous ayder ; mais dictesmoy ce que vous entendez faire à peu prez. Quant aux nouvelles, nous avons en noz costes l'armée navale de Ponant en trez bon estât, à laquelle dans 14 jours on doibt joindre nostre armement de plus de 12 gallions et de 12 galères et aultre équipage pour faire voille incontinent, et je demeure. Monsieur, vostre, etc. (2). »
Bosquet soumit évidemment à Peiresc son plan d'annotations du droit canonique. Ce que lui conseilla le grand érudit, nous ne le savons pas. Eût-il même le temps de lui indiquer bien des sources ? Vraisemblablement, non. La mort était là qui veillait, prête à donner le coup de grâce à ce pauvre corps de savant, que d'incessants travaux avaient épuisé. L'avenir pour Peiresc ne se réduisait plus qu'à quelques
(i) Savant jésuite, né à Riom en i))9, mort en 16^1. Ami des cardinaux d'Ossat et Barherini et de Baronius, auquel il fut bien utile pour la composition de ses Annales. Fut le confesseur de Louis XIIL A rendu d'immenses services à l'histoire de l'Eglise par ses nombreux écrits.
(2) Lettre du V aoust 1636. Bibl. de Carpentras. Mss. de Peiresc, B, f°436.
mois. Vers le milieu de 1637 il avait cessé de vivre : il n'était âgé que de 56 ans.
Immense perte que celle-là pour les lettres, pour la science et pour la gloire même du grand siècle. Elle fut profondément ressentie en France et ailleurs, en France surtout, et nous ne croyons pas qu'un deuil national eût pu être accompagné de plus de regrets. Le sentiment public s'affirma dans de magnifiques éloges réunis depuis en un corps d'ouvrage, lequel porte le titre de Panglossui^ et qui est bien pour nous l'attestation la plus éloquente de la considération attachée au nom de Peiresc, et dont on se plaisait de toutes parts à entourer son génie. Ce génie, les peuples étrangers euxmêmes l'enviaient à la France.
C'est qu'aussi la nature avait servi à ce grand homme des aptitudes universelles. Jurisconsulte et canoniste, mathématicien et astronome, bibliophile et antiquaire, naturaliste, numismate, très versé dans la connaissance de l'histoire, il était l'encyclopédie vivante de son temps ; et, sans avoir écrit aucun chef-d'œuvre, sans avoir composé aucun ouvrage (i) capable d'immortaliser sa mémoire, il avait formé pourtant et instruit presque tous les maîtres qui devaient s'illustrer dans les diverses branches du savoir humain.
Nul, disons-le, ne dut être plus douloureusement frappé du coup de cette mort que Bosquet. Peiresc n'avait pas été seulement un maître pour lui : il avait été un ami, et des meilleurs, un des plus obligeants et des plus attentifs à lui être utile, un ami vrai qui s'était intéressé comme pas un à
(i) Nous n'avons de lui qu'une dissertation curieuse et savante sur un trépied ancien imprimée dans le tome X des Mémoires de littérature du P. Desmolets. Mais, ainsi que nous l'avons dit déjà, la publication de sa correspondance, que prépare M. Tamizey de Larroque, fera mieux connaître toute l'étendue de son rôle par rapport à quantité de travaux d'érudition publiés dans la première moitié du XV 1 1'"*^ siècle.
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tous SCS travaux, et dont les sages conseils avaient hâté sa maturité.
Peu de temps avant de mourir, Peiresc lui avait fait hommage d'un livre fort ancien, récemment édité par ses soins. A cet envoi, l'aimable conseiller avait voulu" joindre la plus gracieuse de toutes les lettres :
« Monsieur, écrivait-il, en mesme temps que l'édition a
» esté achevée d'un petit livret des évesques de Riez, j'ay
» creu ne debvoir perdre la bonne occasion qui s'est présen-
» tée de vous en faire tenir un exemplaire en passant par
» M. de la Perrière, médecin de Monseigneur le Cardinal
» de Lyon, que vous serez bien ayse de cognoistre, aussy
» bien que luy vous, Monsieur, dont la vertu et piété luy
» sont en vénération et à touts les bons François. Je voul-
» drois bien que nostre chétif païs peusse produire de plus
» dignes fruitz de vostre goût ; mais il est trop esloigné du
» commerce des bonnes lettres et trop voisin de la barbarie ». pour n'en tenir plus qu'il ne fauldroit. C'est pourquoy il
» n'en faut rien attendre de conséquence, mais cependant
» vous aggréerez toujours la bonne volonté, s'il vous plaict,
» de l'autheur et du promoteur, tandis que le R. P. Dom
» Polycarpe vous pourroit donner son ouvrage où il aura
» bien de meilleures choses à publier, ce dict-on, et me
» mandez à quoy se réduisent à présent vos estudes, estant
» tousjours. Monsieur, vostre, etc. »
Le bon Peiresc ne se doutait pas alors qu'il touchait au terme de sa course. Cette lettre, hélas ! devait être son dernier souvenir, le dernier mot de son cœur au jeune savant qu'il aimait et dont il avait contribué pour une si large part à agrandir et à étendre au loin la renommée.
Il nous faut clore ce chapitre à cette mort. Aussi bien nous n'avons plus rien à dire sur la vie laborieuse de Bosquet.
S'il continue ses recherches pour mener à bonne fin l'œuvre demandée par F Assemblée générale, on sent que ses recherches sont plus lentes : il n'a plus à son service la prodigieuse érudition de son ami. Et puis, bien des ennuis lui surviennent. En 1638, comme nous l'avons dit déjà, il se heurte au contre-temps fâcheux d'un procès avec le viguier de Narbonne, lequel procès nécessite sa présence à Paris.
Les annotations du droit canonique, dans ces conditions, seront forcément en souffrance. La composition en sera retardée, peut-être même demeurera-t-elle inachevée. En tous cas, elles ne verront jamais le jour chez l'imprimeur.
Bosquet, d'autre part, ne va plus avoir les mêmes loisirs. Sa supériorité incontestable le désigne au choix du Pouvoir pour des fonctions plus hautes qu'une judicature de troisième ordre.
En 1639, un décret royal lui ouvrait les portes du Conseil d'Etat fi).
(i) Vie inédUe. — L'institution du Conseil d'État remonte à Henri IL Dans le principe il se composait d'éléments divers et n'avait pas sa place nettement marquée dans la hiérarchie administrative. Le règlement de Montpellier, donné par Louis XIII en 1622, en fit un corps spécial. Le règlement de Compiègne (l'^'juin 1624) fixa le traitement des conseillers. Ceux-ci furent divisés en trois classes: ordinaires, semestres, et quatrimestres. Les premiers, au nombre de huit, recevaient chacun 10,000 livres; les seconds, au nombre de dix, chacun 3,000 livres. Les quatrimestres enfin, au nombre de treize, 2,000 livres. — (V. Chéruel, Diclionnalre des Insl'UuL de la France.)