CHAPITRE III
Bosqnci procureur général en Normandie
SOMMAIRE
La révolte des Pieds-Nus en Normandie. — Avcrlisscmcnts donnés au pouvoir. — Les exactions du fisc. — Doléances des députés normands, en 16^4. — Vengeance de Richelieu. — Nouveaux abus et nouvelles plaintes, d'ailleurs inutiles, des États. — Un personnage mystérieux, Jean-nu-Pieds, et Morel, prêtre apostat, son apôtre. — Progrès rapides de la sédition. — Excès qui s'y commettent et impuissance du Parlement. — Gassion, envoyé en Normandie, oblige les Piccis- Nus à capituler. — Séguier chargé de la recherche des coupables. — Bosquet le suit en qualité de procureur général. — Le journal manuscrit de François de Verthamont. — Etendue des pouvoirs conférés au chancelier. — Ses deux réponses fort dures à l'archevêque de Rouen et aux magistrats normands. — Châtiments infligés à plusieurs de ces derniers par la Commission judiciaire. — Rôle de Bosquet. — 11 est relevé de ses fonctions après un mois. — 11 n'accompagne plus Séguier qu'à titre d'ami. — Amour de Séguier pour les livres. — Bosquet visite les bibliothèques à son intention. — Une lettre de Bosquet à de Marca et ce qu'elle nous apprend de ses dispositions dans les circonstances actuelles. — Douce et heureuse influence qu'il exerce sur le chancelier. — Ses explorations scieniifiques à l'abbaye du Bec et à Pont-Autou.
? RANçois BOSQU ET était conseiller d'Etat depuis un an lorsqu'il fut appelé par la confiance du Roi et l'amitié de Pierre Séguier (i) à une situation importante et difficile, à lasuite d'événements dont le récit doit trouver place dans cette histoire.
(i) L'abbé de la Chambre, dans son oraison funèbre du Chancelier Séguier, loue celui-ci d'avoir fait connaître et pourvoir d'emplois émanents des hommes tels que les Bosquet, La Fosse, etc., etc. « J c/z
La Normandie, écrasée d'impôts exagérés, constamment violentée et harcelée de mesures vexatoires par les agents du fisc, s'était décidée enfin à lever la tète ; et, jetant un défi à l'autorité royale, elle venait, sur toute l'étendue de son territoire, de pousser le cri de révolte qui a préludé depuis à tant de révolutions.
Le droit que les peuples ont de se défendre, quand ils l'exercent par la force, devient une arme terriblement dangereuse entre leurs mains : il n'est pas rare qu'ils en abusent. A ces heures d'effervescence, lorsque les colères des masses sont déchaînées, tout ce qui se cachait dans les bas-fonds du corps social, la lie des foules, gens tarés, perdus d'honneur, de vices ou de dettes, montent à la surface comme une écume, et ne tardent pas à diriger le mouvement. Ainsi en était-il en Normandie. D'ignobles bandes armées, vulgairement désignées sous le nom de Pictis-Niids^ venaient de s'arroger une mission vengeresse dans la province ; elles la parcouraient en tous sens, promenant partout le pillage, l'incendie et l'assassinat : épouvantables représailles d'une haine aveugle contre les officiers du Trésor, dont plusieurs peutêtre n'avaient d'autre reproche à s'adresser que d'avoir obéi trop ponctuellement à leur consigne.
Cette révolution, dont la Normandie était le théâtre, n'avait pourtant pas éclaté comme la'^foudre. Elle avait été prévue et annoncée ; et, certes, les avertissements n'avaient point manqué à la Monarchie.
Les députés des États ne s'étaient point fait faute, à diverses reprises, déporter jusqu'au pied du trône les plaintes
» appelle à témoins les Lafosse cl les Bosquet et tant d'aulres lumières les » plus éclatantes de nos jours, qui seraient peut-être demeurées ensevelies » dans les ténèbres de Voubli, si le Chancelier n eût eu le soin de les en » tirer et de les produire aux yeux de la Cour. » — V. Diaire du voyage du Chancelier Séguier, d'après des Mss., par A. Floquet, p. 14^ — Note &u bas de la page.
légitimes de populations qu'irritaient Tinsatiabilitc ruineuse du fisc et la sévérité parfois brutale de ses agents. (( Vostre » Majesté ne scaytpoinct les misères de ses peuples, disaient » les représentants de la province dans leurs doléances du » 14 novembre 161 i ; nos moyens sont espuisés pour les » tailles. » (i) Et cinq ans plus tard ils suppliaient le roi de diminuer « les grandes charges et impositions » qui pesaient sur le pays normand (2).
Le fisc n'en modéra pas pour cela ses exigences. Le gouvernement d'alors était besoigneux. Des circonstances malheureuses l'avaient obligé à dépenser l'épargne que la sage prévoyance de Henri IV avait amassée ; et maintenant on s'y prenait comme l'on pouvait pour combler les déficits du Trésor.
Or, il se commettait ici et là, à l'occasion de la levée des impôts, de petites infamies dont l'autorité royale courait grand risque de demeurer responsable, bien qu'on sût que, régnant mais ne gouvernant pas, Louis XIII , très bon d'ailleurs et très juste , s'effaçait dans un sous-rôle devant l'absolutisme de son ministre (3).-
(i) Registre des doléances des Etats de Normandie, ann. 161 1.
(2) Ibid., ann. 1616.
(]) L'effacement de ce prince ne tenait pas à l'apathie de son caractère, comme on l'a dit si souvent. Les Mémoires de Richelieu nous montrent un Louis XIII dont le portrait ne ressemble pas à celui que la plupart des historiens nous ont laissé. Il était doué de qualités vraiment royales, était actif et entreprenant, et très capable de bien gouverner. S'il se résigna à rester dans l'ombre, ce ne fut pas sans lutter beaucoup contre lui-même. La publication d'un supplément inédit des Mémoires de Richelieu fournit la preuve, contrairement aux assertions de M. Marius Topin, que l'entente entre Louis XIII et son ministre laissa souvent à désirer. La situation de celui-ci fut plus d'une fois très compromise, et il ne dut son maintien aux affaires qu'à la haute opinion que le prince avait conçue de son génie politique et à la conviction où était Louis XIII que nul ne pouvait contribuer plus efficacement que lui à relever le prestige
Les collecteurs locaux s'autorisaient de décrets et d'ordonnances signés par le roi pour exiger avec une sévérité extrême le paiement des diverses taxes. N'en vint-on pas même un jour, en Normandie, jusqu'à établir la solidarité en matière de subsides! Le voisin devait fournir la part du voisin, au cas où celui-ci serait dans l'impuissance de payer (i). C'était tout simplement odieux.
Et pas une profession, si effacée qu'elle pût être, qui fût hors des atteintes de la rapacité du fisc (2). Drapiers, tanneurs, corroyeurs, cordonniers, teinturiers, tous, taillés à merci, pliaient sous le faix. Ils s'indignaient de voir leurs industries mises en péril, et voilà que, pour leur répondre, on multipliait les créations de charges fiscales. <( Depuis l'establissement » de la monarchie il ne s'en estoit créé en si grand nombre » que depuis 5 ou 6 ans seulement », disaient les États (3). Mais les États avaient beau protester : au Louvre, on se bouchait les oreilles.
En même temps, la vigne était grevée d'énormes taxes ; les paysans, découragés, ne la cultivaient plus.
» Puisque Timpost en a le meilleur lot
» Je SOIS pendu
» Si je vais plus retaillant ton branchage ! (4)
de la couronne et la gloire de la France. Une telle abnégation chez un roi, d'ailleurs très jaloux du pouvoir, n'est pas sans révéler beaucoup de force de caractère et de grandeur d'âme. — Cf. sur Louis XIII et Richelieu, Étude sur un supplément inédit des Mémoires de Richelieu, par J. Parmentier, professeur-agrégé d'histoire. Paris, Ernest Thorin, 1877. Très intéressante et très savante thèse, dont nous recommandons la lecture aux érudits.
(i) Diaire du voyage duCIiancelier Séguier, 1639-1640, publié d'après des Mss., par A. Floquet. — V. la préface.
(2) Ibidem.
(3) Etats de Normandie, ann. 1623. — Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. IV, p. 474.
(4) Muse Normande. 92 et r^ô. — A. Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. IV, p. 480.
Tel était le langage des vignerons.
En i6]4, les doléances des députés normands s'exhalent en des peintures lugubrement sombres et avec une amertume qu'on ne leur avait jamais connue jusque-là. « Nous frémissons » d'horreur, à l'aspect des misères du pauvre paysan, écri- » vaient-ils à Sa Majesté. Nous en avons veu quelques-uns, » Tannée précédente, se précipiter à la mort par désespoir » des charges qu'ilz ne pouvoient porter ; les autres, que la » patience retenoit en la vie plus tost que le plaisir ou les » moyens de la conserver, couplez au joug de la charrue » comme les bestes de harnois, labourer la terre, paistre » l'herbe et vivre de racines que cet élément sembloit avoir » honte de leur desnier, ayant soustenu leur naissance ; » plusieurs, réfugiez aux païs estrangers ou provinces voi- » sines ; pour se soustraire à leurs imposts, des paroisses » abandonnées ; pour celanéantmoins, nos tailles n'ont point » diminué, mais accreu jusque au poinct d'avoir tiré la chemise » qui restoit à couvrir la nudité des corps et empesché les » femmes en plusieurs lieux, par la confusion de leur propre » vergongne, de se trouver aux églises et parmy les chres- » tiens. » (i).
Une telle franchise parut séditieuse au Pouvoir. Elle fut considérée par lui comme une injure ; et dansées doléances formulées pourtant avec respect, et qui étaient le cri de supplication d'un peuple en souffrance, il ne vit qu'un pamphlet qu'il devait punir. La tenue des Etats de Normandie fut supprimée pour trois ans. Ainsi en ordonna la justice de Richelieu.
Le temps n'était guère éloigné cependant où, simple évoque de Luçon, le cardinal n'avait pas craint de trouver admirable la conduite du Parlement de Paris refusant d'enre-
(i) Etats de Normandie ; décembre 1634, art. 31.
Sfistrer des édits fiscaux. « Le Parlement doit une entière » obéissance aux volontés du Roy », disait-il alors; mais il la veutraisonnable (i). Aujourd'hui, devenu ministre, iln'admettait plus ces limites qu'il assignait autrefois à l'obéissance des assemblées. D'un tempérament autoritaire et absolu à l'excès, incapable de supporter la contradiction, il se guidait sur d'autres principes. La raison d'Etat légitimait à ses yeux tous les moyens, et il tenait pour maxime sûre que, <( si les peuples » estoient trop à leur aise, il seroit impossible de les contenir » dans leur devoir (2) ». Axiome étrange, en vérité, pour ne rien dire de plus, et qu'on peut bien s'étonner de rencontrer sous la plume d'un cardinal : bien peu politique aussi pour un grand ministre, lequel aspirait à asseoir la Maison de France sur des fondements de granit. — Ce n'est pas ainsi que se consolident les trônes. Où Ton pense édifier, l'on creuse une mine. Les événements le devaient bien montrer, un siècle et demi plus tard, et d'une façon terriblement éloquente.
Les trois années de suppression expirées, les Etats de Normandie reprirent leurs séances, indisposés contre le Pouvoir, irrités d'un despotisme qui exigeait qu'on souffrît sans se plaindre, mais non corrigés. Ils ne pouvaient ni ne devaient l'être. La situation de la province était devenue
[\) Mémoires du Cardinal de Richelieu. Collect. Petitot, 2"" série, t. XXII, p. 37.
(2) Teslamcnl politique du Cardinal de Richelieu, r^ partie, chap. IV, section )*^ : du Peuple. On sait que l'authenticité du Testament politique de Richelieu fut vivement contestée par Voltaire. Son argumentation sans preuves fut battue en brèche, d'une façon très fine et très solide, par de Foncemagne, qui était un érudit distingué ; mais Voltaire, avec l'entêtement d'un homme dont le siège est fait et qui ne veut point démordre d'une opinion qu'il a soutenue devant le public, continua à reléguer le Testament dans les Mensonges imprimés. L'authenticité de cet ouvrage, reconnue par Amelot de la Houssaye, La Bruyère, Fénelon, Villars et la plupart des excellents esprits des deux derniers siècles, est aujourd'hui absolument hors de doute , grâce à la publication faite par
pire ; on avait tout fait pour l'aggraver. Ils protestèrent donc, mais sans résultat. On rép )ndit à leurs doléances en créant de nouveaux impots et en promulguant malencontreusement un édit de contrcMe sur les teintures, lequel fut repoussé aussitôt par la Cour des aides comme désastreux. On le fit enregistrer de force (i). Cette fois, la mesure était comble On avait semé partout des germes de mécontentement et de colère ; pouvait-on récolter autre chose que des tempêtes ? Une épouvantable révolte éclata, fomentée et conduite, (nous l'avons dit déjà) par les Pieds-Nus, et dont le récit devait remplir de pages sanglantes cette période de l'histoire du peuple normand.
C'étaient des hommes redoutables que ces Pieds-Nus (2); de parfaits bandits pour la plupart, capables de tout entreprendre et disposés à tous les attentats. Ils avaient pour chef suprême un personnage mystérieux, Jean-nu-Pieds, de qui les vrais meneurs de la sédition prétendaient recevoir le mot d'ordre. Et en vérité, pour fanatiser les foules, d'ordinaire si
M. Avenel des Lettres et Papiers d'État de Richelieu. Quantité de passages de ces rr.anuscrits sont accompagnés d'une note marginale ou d'un signe indiquant qu'ils ont été reportés dans la rédaction, soit des Mémoires, soit du Testament, où on les retrouve, en effet. Une publication plus récente de M. Gabriel Hanotaux [Maximes d'Etat et fragments politiques du cardinal de Richelieu. Paris, Imprimerie Nationale. MDCCCLXXX) est venue jeter un jour pluscomplètement
décisif sur cette question. Et la conclusion est celle-ci : « Ou il
» faut nier l'authenticité des Lettres, il faut nier l'authenticité des » Papiers d'Etat, il faut nier l'authenticité des manuscrits conservés au » Ministère des Affaires étrangères, il faut nier l'évidence, ou il faut » accepter l'authenticité du Testament politique. »
(i) Diaire du voyage duChancelier Séguier en Normandie^ 1639-1640, publié d'après des Mss., par A. Floquet. — V. la préface.
(2) « Ils se nommoient Nu-Pieds, disent les Mémoires de Montglat, » pour signifier que les subsides les avoient mis en estât de ne se pou- » voir chausser. » (Coll. Petitot, 2^^ série, t. XLIX, p. 261. )
facilement subjuguées et séduites par l'inconnu, on ne pouvait imaginer rien de meilleur que ce chef de parti agissant dans l'ombre, invisible à tous les regards, mais que chacun était libre de se représenter aussi grand et aussi puissant que possible. Un mauvais prêtre, du nom de Morel, se produisait devant tous comme son oracle. Capitaine de mandrins depuis qu'il avait jeté son froc aux orties, cet apostat n'en avait pas moins accepté le rôle d'apôtre dans cette croisade de la révolte. Il publiait des mandements ; et ces mandements, adressés par lui aux curés de tous les villages, étaient scellés d'armes parlantes où figuraient sur les cornes d'un croissant deux pieds nus avec cette devise : Homo missus a Deo (i).
La sédition, née à Avranches, ne tarda pas à se répandre dans la province. En quelques jours, Mortain, Vire, Saint-Lô, Coutances, Bayeux, Lisieux, Caen, d'autres villes encore, sont en feu. A Coutances, la maison du receveur des tailles est enfoncée et démolie. Le beau-frère du receveur, M. de Goeslin est massacré, après qu'on a eu l'horrible cruauté de le traîner, trois heures durant, à la queue d'un cheval. A Rouen, le contrôleur des finances, M. de Rougemont, est impitoyablement mis à mort dans la cathédrale même où il a vainement cherché un refuge, la majesté du Lieu-Saint n'étant plus efficace pour le préserver contre les fureurs délirantes d'une foule ivre. Partout, dans tous les grands centres, le peuple renverse, abat, pille les bureaux d'octroi et de perception des impôts. Les officiers du fisc, particulièrement odieux, sont traqués comme des bêtes fauves.
Et pendant que se commettent de si abominables excès (21, 22 et 23 août 1639), le Parlement, à qui incombe la mission de maintenir l'ordre et de protéger les bons citoyens, ne peut plus ou ne sait plus faire entendre sa voix. Peut-être
(i) Diaire. — V. la préface.
s'en est-il trouvé d'assez courageux dans ses rangs pour oser dire au peuple qu'on ne fit jamais triompher le droit par le crime, et que ces causes-là sont perdues qui n'ont plus pour défenseurs que des meurtriers. Protestations inutiles ! Hués, conspués, désignés de suite à la vindicte de la populace, plusieurs d'entre eux sont assassinés en plein prétoire (i). Dès lors, tout va à la dérive. Il n'y a plus ni frein, ni barrière. La magistrature, terrifiée, suspend ses séances. Le mal qu'elle n'a point su empêcher au début, elle n'a plus assez d'autorité aujourd'hui pour le punir, et l'on voit la révolte, semblable à un torrent débordé, devenir maîtresse de toute la province et y promener dans toutes les directions ses sanglants ravages.
Il y avait donc pour le pouvoir nécessité d'agir au plus vite, s'il voulait prévenir les plus grands malheurs, et s'épargner et épargner au pays des complications redoutables. Il fallait opposer aux rebelles des soldats valeureux et un chef habile, le plus capable, par la promptitude et la rapidité de ses coups, d'en finir avec la sédition en un tour de main. Le roi donna l'ordre à Gassion de se transporter en Normandie.
Gassion n'avait pour lors que 30 ans ; mais c'était bien l'un des plus vaillants hommes de guerre de cette époque. Colonel du régiment de Navarre, il venait de conquérir une éclatante renommée sur tous les champs de bataille du Nord, où il était allé guerroyer sous la bannière de Gustave-Adolphe. En l'envoyant maintenant contre des factieux, on était sûr qu'il aurait tôt fait de les vaincre et de les soumettre ; et ce fut, en effet, ce qui arriva.
Le peuple, le vrai peuple, honteux de tant de crimes qui s'étaient commis en son nom et dont il gardait la souillure,
(i) VolrïHisioire du F^arlemenlde Normandie, par A. Floquet, t. IV, et la préface du Diaire du po/age du Chancelier Séguier^ par le même auteur.
n'essaya même pas de la résistance. Quant aux Pieds-Nus^ enveloppés de toutes parts, chassés vigoureusement de tous les points stratégiques dont ils s'étaient emparés dans la province , réduits pour toute ressource à s'enfermer dans Avranches, devenu le boulevard de la sédition, que pouvaientils contre l'intrépidité d'un grand capitaine et la bravoure de ses soldats ? Ils se virent contraints à capituler (septembre 1639).
Il avait suffi de quelques jours à Gassion pour se rendre maître de la révolte.
La Normandie était pacifiée. Restait cependant à prendre des moyens énergiques pour empêcher tout retour, à l'avenir, des excès et des attentats dont elle venait d'être le théâtre. Des châtiments exemplaires s'imposaient. Les chefs de la sédition, ceux qui s'étaient le plus compromis par leurs cruautés, ne devaient pas rester impunis.
Le Parlement, qui avait à se faire pardonner tant de faiblesse, aurait pu dans ces circonstances racheter en partie ses fautes en venant en aide au Pouvoir. C'était son devoir, d'ailleurs. Malheureusement, il ne le comprit pas, ou, s'il le comprit, il n'en fit rien. Près de trois mois s'étaient écoulés depuis la prise d'Avranches par Gassion, et pas un seul des plus dangereux meneurs n'avait encore été recherché.
Ce fut alors que le Gouvernement résolut de frapper un grand coup. Il chargea le Chancelier Séguier du soin de rétablir l'autorité royale en Normandie par tous les moyens et de sévir sans pitié aucune contre les coupables. On n'hésitait pas à comprendre dans ce nombre, cela va de soi, les magistrats que leur impassibilité et leur silence permettaient d'accuser de complicité avec la révolte.
Le Chancelier de France se mit en route, vers la fin de décembre. Il était suivi d'une commission spécialement nommée par le Roi, composée de maîtres des requêtes et de
conseillers d'Etat, et destinée à jouer provisoirement le rôle de haute cour de justice.
François Bosquet eut Tinsi^me honneur de faire partie de cette commission. Sa Majesté avait conféré et signé le titre qui l'y appelait ; mais Séguier avait choisi et désigné le titulaire : Séguier, on le sait, aimait à s'entourer d'amis.
L'expédition judiciaire qu'on entreprenait alors fut assez longue. Elle n'exigea pas moins de trois grands mois pour être menée à bonne fin (26 décembre 1639- 25 mars 1640). Tous les détails de cette expédition nous sont connus aujourd'hui, M. A. Floquet a publié, il y a quelques années, un journal manuscrit, œuvre d'un maître des requêtes de la suite du Chancelier, François de Verthamont , et qui est venu compléter les notes recueillies déjà par l'histoire (i).
Ce journal est vraiment fort intéressant. Tous les faits et gestes de Son Excellence y sont consignés ; et nous ne perdons pas Séguier de vue un seul instant, ni les personnages non plus qui l'accompagnent.
C'est ainsi que, après avoir cru à l'impossibilité de retrouver les traces de Bosquet en Normandie, l'histoire du Parlement de cette province faisant mention de lui tout à peine et pour mémoire, nous avons eu la satisfaction de voir notre héros faire quelque figure dans le Diaire du sieur François de Verthamont. Non pas que les fonctions qu'il a pu remplir y soient représentées comme considérables ; non. La personnalité du Chancelier est beaucoup trop mise en évidence ; il est trop question de lui dans ces pages, pour qu'il reste aux autres, après cela, un grand relief sous la plume du maître des requêtes secrétaire. Bosquet y est pourtant, et à sa place ; un peu dans l'ombre si vous voulez, un peu effacé et au
(i) C'est \e Diaire du po/age du Chancelier Séguier en Normandie, que nous avons eu déjà l'occasion de citer.
second plan ; mais enfin il y est, et c'est quelque chose. Nous le sentons vivre ; il parle, il agit, et, quoi qu'il fasse, nous avons le droit de nous y intéresser, nous qui sommes son historien.
Jamais délégué de gouvernement, môme dans les circonstances les plus graves, n'avait eu des pouvoirs aussi étendus, aussi absolus, que ceux qu'il avait plu au Roi de remettre à son Chancelier, en lui confiant la mission de rétablir l'autorité royale partout où la rébellion des Pieds-Nus l'avait compromise. Investi du droit souverain de vie et de mort avec la latitude de prononcer des jugements sans appel, donnant lui seul le mot d'ordre, et commandant à Gassion lui-même, à qui on avait fait une obligation stricte de lui obéir en toutes choses, le Chancelier de France dut apparaître, aux yeux des Normands épouvantés, sous cet aspect formidable que doit avoir la justice armée d'un glaive.
Et ce fut la justice armée, en effet, qui parcourut avec Séguier, pendant trois mois, la terre normande.
Séguier se montra inexorable.
Quelques jours avant son départ, le 22 décembre, on était venu l'avertir que l'archevêque de Rouen, M. de Harlay, se proposait d'aller à sa rencontre, aux portes de la ville, avec tout son clergé, et de lui demander grâce pour le peuple. Il avait aussitôt écrit au prélat une lettre polie, mais froide et sévère, dans laquelle il le priait de s'abstenir de toute intervention (i). Il fallait que la justice eut son cours.
Le 2 janvier, dès son arrivée à Rouen, les conseillers du Parlement, de la Chambre des comptes et de la Cour des aides, les magistrats du Présidial et les officiers de la vicomte se présentent pour lui offrir leurs hommages et l'assurer de leur dévouement à la Couronne. Effrayés de ce qu'on leur a
(i) Voir Dia'irc du voyage du Chancelier Séguiei;. pag. 15.
appris de la colère du Roi, ils osent solliciter sa clémence.
Vous avez raison de craindre, messieurs, leur dit Séguier. ) La bonté du Roi vous avoit assis sur son propre trône et ) vous avoit communiqué son autorité souveraine sur la vie, ) rhonnsur et les biens de ses sujets. Vous étiez d'auttant ) plus obligez de ne la pas laisser blaisser et tout à faict ) abbatre par les dernières rebellions arrivées en cette ) ville (i). »
Puis il ajoute : <( Sa Majesté scaura bien discerner ceux ) qui l'ont bien servie d'avecq ceux qui ont manqué. Je vous ) en laisserai vous mêmes les juges. Si vous trouvez, exa- ) minantz bien les choses qui se sont passées, que vous avez ) rendu tous les debvoirs de bons magistrats, vous en debvez ) attendre le gré et la récompense. Si au contraire, vous en ) debvez prévoir aussy les chastiments que méritent ceux qui ) se treuvent avoir manqué à leurs charges (2).
Et un peu plus loin, revenant encore sur cette même pensée : ( Ceux qui ont bien fait ne doibvent concevoir aucune crainte ;
mais ceux lesquels ont manqué se doibvent assurer que le ) Roy est résolu d'en faire un exemple proportionné à leur ) démérite » (3).
Le lendemain, mardi 3 janvier, l'exécution des châtiments commençait. Deux huissiers du conseil se rendaient au Palais de justice et notifiaient à messieurs du Parlement une déclaration royale qui interdisait jusqu'à nouvel ordre leur compagnie. Tous les membres de la haute assemblée devaient sortir de Rouen dans les huit jours et se présenter devant le Roi (4).
Et aussitôt, les maîtres des requêtes et conseillers d'Etat
(i) Diairc du poyagx du Chancelier Séguier, p. 70.
(2) Ibidem, P- 7i-
(3) Ibidem, p. 74.
(4) Dialre, p. 78.
— Toque Sa Majesté avait adjoints à Séguier se constituaient en tribunal pour l'application des peines que tant de magistrats infidèles avaient encourues.
Rien ne manquait d'ailleurs à cette cour de justice, dont le Chancelier de France était l'inspirateur et le. président. Un procureur général y siégeait à coté des juges ; et celui qu'on avait choisi pour ces fonctions délicates, c'était François Bosquet (i).
11 ne les remplit pas longtemps, à vrai dire : un mois tout au plus. Le tribunal devant lequel il avait l'honneur de représenter le ministère public n'était lui-même qu'un provisoire dans le provisoire. Des présidents de chambre et des conseillers du Parlement de Paris devaient être envoyés par le roi, vers la fin de janvier, pour remplacer provisoirement encore, et du même coup, et le Parlement qu'on venait d'interdire et la commission qui en faisait l'office par intérim dans la province (2).
Pendant toute la durée de sa charge. Bosquet assiste régulièrement aux délibérations (3), donne son avis et prononce probablement des réquisitoires. L'auteur du Diaire ne fait mention pourtant que d'une seule de ses harangues.
Il s'agissait d'une nouvelle ordonnance de Sa Majesté aux termes de laquelle quiconque était appelé par sa situation de fortune ou de famille, ou par son emploi, à jouir de quelque influence sur les masses, devait être tenu responsable à l'avenir de tout événement pouvant porter atteinte à l'ordre public : ainsi, les magistrats dans les villes, et les seigneurs dans les campagnes.
(i) « Le sieur Bosquet, homme fort sçavant, originaire et juge-mage » de la ville de Narbonne, a estj commis pour exercer la charge de pro- » cureur général en Normandie, pendant Tinterdiction du Parlement » et autres Compagnies. » — V. le Diairc, p. 9^.
(2) Diairc, p. 198.
(]) Ibidem, passim.
Le soin de lire la déclaration royale et de la commenter avait été confié à Bosquet ; il s'en acquitta heureusement et avec cette gravité de raison et cette délicatesse de traits qui sont le propre caractère de ses discours.
a Avant y prendre ses conclusions, dit le secrétaire du » Chancelier, le sieur Bosquet a faict quelque préface sur le » soin paternel que le roy prend de ses subjectz en cète pro- » vince, leur donnant des tuteurs pour les préserver des » inconvénientz esquelz ilz pourroient tomber ; et a exagéré » ensuite la mauvaise conduite ordinaire des peuples ; ') qu'oultre les raisons de la déclaration portées par icelle, il » se trouvoit que le droit canon punissoit le clergé pour la » rébellion commise parles peuples contre leur évesque; ainsy » les magistratz estoient punissables pour les faultes commises » par le peuple contre le Roy. Il a mêlé quelque éloge au » Roy, à monseigneur le Cardinal et à monseigneur le Chan- » celier, premier officier de la justice, cète âme forte dont » la présence a calmé tous les grandz orages de cète pro- » vince fi
La Commission judiciaire ne chôma pas durant tout ce mois. Quand arrivèrent les délégués du Parlement de Paris, il ne restait à peu près plus d'obstacles à enlever. La plus difficile besogne, et la plus pénible, était faite. On avait pourvu au remplacement des officiers reconnus coupables et on les avait envoyés en exil. Des magistrats dévoués et sûrs occupaient l'Hôtel de Ville et le prétoire. Gorin du Castel, Tun des chefs principaux, le plus dangereux peut-être, de la sédition, avait été exécuté avec quatre de ses complices. Toutes les mesures de rigueur que la situation commandait étaient déjà prises. Les agents du fisc, rétablis en leurs charges, avaient commencé, sur un ordre exprès du Chancelier,
(i) Diairc, p. 14^-146.
de réclamer aux populations de leur ressort le paiement intégral des droits utiles que la révolte avait abolis. Ils devaient y mettre des formes, pourtant, se montrer fermes toujours, mais polis et pleins d'urbanité et ne jamais dépasser leurs droits. Ces droits, après tout, étaient bien assez étendus, et cette pauvre Normandie, si épuisée, si affligée et si malheureuse, paraissait digne de quelque pitié. On la défendait contre l'arbitraire des officiers du Trésor, comme on l'avait défendue dès les premiers jours contre l'avide brutalité des soldats qui s'étaient crus autorisés à tous les excès dans un pays rendu par eux à l'obéissance de la Couronne.
Messieurs du Grand Parlement pouvaient donc venir.
Le Chancelier de France allait maintenant poursuivre sa tache dans la province, et il emmenait avec lui tous les membres de son Conseil.
Bosquet devait être de ce voyage. Séguier, en le désignant au choix du Ministre, avait voulu l'attacher spécialement à sa personne ; et il savait trop son prix pour consentir à s'en séparer. En conséquence, le 31 janvier 1640, notre héros, relevé de ses fonctions, céda la place à François du Fossé, sieur de la Fosse, que des lettres-patentes du 29 avaient nommé pour les remplir (i), et il quitta Rouen sans trop de regret, à la suite de son tout-puissant et trèsobligeant protecteur.
Le rôle public de Bosquet en Normandie semble finir là. S'il conserve encore le titre de procureur général, s'il figure officiellement en cette qualité parmi les membres de la cour mobile qui accompagne le Chancelier dans sa tournée d'inspection, il n'est plus tenu aussi rigoureusement par les obligations de sa charge, et volontiers, Son Excellence se montrant bon prince, il traite sa charge comme une sinécure.
(i) Diairc, p. 146.
— Ta
Procureur général ! en réalité, il Test toujours, non plus comme devant, avec l'ennuyeux devoir de dénoncer des coupables et de faire appel contre eux à la sévérité des lois; mais d'une tout autre manière, et dans un ordre d'idées où les réquisitoires sont inutiles, où la vie humaine est ce qu'il y a de moins en jeu, où tout est plaisir pour sa bonne et pacifique nature. De connivence avec Séguier, le savant a pris le dessus sur le magistrat. Pourquoi voulez-vous qu'il s'occupe maintenant de délits et de lois pénales ? Il s'agit bien de cela, en vérité î Les livres, les vieux livres, sont l'unique chose qu'il recherche et que, procureur d'un nouveau genre, il désigne au Chancelier pour en enrichir sa bibliothèque.
Séguier, « le plus éclairé et le plus docte chancelier qui fut » jamais (i) », aimait les livres avec passion. « Si l'on veut » me séduire, disait-il quelquefois, on n'a qu'à m'offrir des » livres » (2), et il épiait sans cesse l'occasion de s'en procurer.
Aussi, a il n'y avoit point de son temps aucun particulier » qui eust une plus belle bibliothèque que la sienne, toujours » ouverte à toutes les personnes de mérite qui désiroient la » voir et mesme en profiter » (3).
La Normandie, à cette époque, méritait de fixer l'attention d'un bibliophile. Les événements malheureux qui s'y étaient succédé depuis de longues années déjà avaient eu leur contre-coup dans les monastères. On avait vu notamment, au temps de la Ligue, des chefs catholiques assez jaloux de leur orthodoxie pour ne point consentir à reconnaître comme roi de France celui qu'ils appelaient « le Huguenot », et se
(i) Hisloire générale el chronologique de la Maison royale de France, des pairs, grands-officiers de la Couronne, t. VI, p. ^64.
(2) Voir la Biographie universelle.
(3) Les Hommes illusires, par Perrault, t. I*^"", p. 30 (in-fol., 1696. )
montrer en même temps assez mauvais chrétiens pour faire main basse sans scrupules sur les biens des cloîtres. Les richesses littéraires que les moines du moyen-âge, ces travailleurs infatigables et patients, avaient entassées dans leurs abbayes, n'avaient pas été épargnées plus que tout le reste. Elles étaient maintenant dispersées un peu partout, en dehors de la province et dans la province, où l'on pouvait espérer néanmoins d'en recueillir encore quelques débris.
Séguier, en ce qui le concernait, comptait bien ne pas rentrer à Paris sans avoir fait, sous ce rapport, une ample moisson ; et c'était pour lui une incomparable fortune, voulant donner satisfaction à ses goûts de lettré, que d'avoir sous la main un connaisseur émérite et un savant de premier ordre, apprécié de tous, comme Bosquet. Il l'avait dis-, pensé, semble-t-il, de tout travail trop assujettissant dans le conseil ; et cela d'autant plus volontiers que ses pouvoirs à lui, comme délégué de la Couronne, le laissaient entièrement libre de ne point suivre la marche employée dans les procès ordinaires.
C'est le 1 I février que Monseigneur le Chancelier quitte Rouen. A partir de ce jour, Bosquet est tout entier à sa nouvelle mission de chercheur de livres et de manuscrits. Le 13 février, il est à Pont-Audemer, le 14 à Lisieux ; le 16, il arrive à Caen et y séjourne près de deux semaines.
Mais laissons parler ici le sieur de Verthamont : « Le » dimanche gras, 19 du dict mois, écrit-il, j'ay esté voir » M. Gaudard chez le sieur..., conseiller des aydes, parent » de M. Bochard-Champigny, où j'ay trouvé MM. Marescot » et Bosquet, visitantz une bibliothèque fort bone, qui a » esté assemblée par le père du dict conseiller, advocat ou. » docteur en droit ou médecine et faisant profession de la » R. P. R. Le soir, j'ay trouvé le catalogue de la dicte » bibliothèque porté à mon dict Seigneur le Chancelier par
» le dlct sieur Bosquet, dans la leeture duquel mon diet » Seigneur le Chancelier a marqué environ deux douzaines » de livres qu'il désiroit... (i) »
Le 4 mars, après n'avoir fait que passer à Bayeux et à Saint-Lô, notre héros vient s'arrêter à Coutances, qu'il sait devoir être sa dernière étape (2).
« Nous somes enfin arrivés à nostre solstice, écrit-il, » quelques jours après, à son ami Pierre de Marca, et demain » nous commencerons la première ligne de nostre retour )) vers Paris, 011 Monseigneur le Chancelier espère d'arriver » le 30'"'' de ce mois. Nous somes encore après vos traités, » et les affaires qu'il démêle avec une conduite admirable ne » luy ont pas donné du temps pour avoir l'entier plaisir de les » lire. Il est pourtant ravi de ce qu'il y a veu, et je vous » asseure que ceste lecteure a confirmé extrêmement les » justes impressions qu'il avoit de vostre valeur. Je ferais » tort à la lettre qu'il vous en a escrite si j'y voulois adjouster » quelque chose par mes discours. Il me suffira de finir » celle-cy par la prière que je vous fais de m'advouer côme je » suis véritablement, Monsieur,
» Vostre très-humble et obéissant serviteur,
» Bosquet. »
» Coutances, le ij mars 1640 (?). »
Cette lettre, que nous avons tenu à publier tout entière, appuie, avec toute la force d'une preuve, ce que nous avons dit précédemment des occupations de Bosquet durant la
(i) Diairc, p. 269.
(2) Ibid., p. 270.
(3) Bibliothèque Nationale, Mss. fr., fonds Baluze, n° 121, fol. 64. Au dos : « A Monsieur de Marca, Conseiller ordinaire du Roy en ses Conseils d'Etat et privé, et Président au Parlement de Navarre. >>
dernière moitié de son voyage ; elle précise le caractère essentiellement pacifique et tranquille de sa physionomie.
Non pas qu'il y ait rien en lui du rêveur, du philosophe humanitaire, toujours disposé à s'apitoyer, à temps et à contre-temps, sur le sort de ceux qui d'eux-mêmes et par leurs propres fautes se sont exposés aux plus violentes répressions de la loi. Il saurait être sévère, le cas échéant, et sans scrupule. La preuve, c'est que, à Rouen, il l'a été. Mais ici sa responsabilité n'est pas en jeu, et nous croyons qu'il en est fort aise. Il constate Teffet produit, les résultats obtenus, et, sous ce rapport, il a toutes raisons de louer (( l'admirable conduite » du Chancelier. Que de détails il pourrait donner, et dont Tidée ne lui vient même pas d'entretenir son ami ! La Normandie désormais soumise, le pouvoir royal rétabli dans la province, il ne voit pas autre chose. Quant aux moyens, il n'a garde d'y songer, trop heureux peut-être de n'y avoir eu aucune part, tout légitimes qu'ils lui paraissent. Et il vit en pleine paix, dans le passé, avec les auteurs plus ou moins vieux qu'il rencontre, tout entier au plaisir de les lire et à la joie de ses découvertes.
Le Chancelier de France, disons-le, a besoin de laprésence de ce pacifique. Sa société lui est nécessaire, à Coutances surtout. Là, il a dû se montrer particulièrement rigoureux. Il a fait arrêter le vicomte, mandé devant lui et traité avec la dernière sévérité quantité de personnes de condition qui s'étaient compromises dans la révolte, envoyé nombre de rebelles à la potence. A Avranches, les maisons de plusieurs séditieux ont été démolies et rasées par ses ordres (i). Eh bien ! vrai, c'est trop de ruines ! c'est trop de sang aussi !
Il est dur d'en être réduit à toujours punir, d'avoir constamment à l'esprit la pensée des châtiments dont on a été
(i) Diaire, p. 316.
rordonnatCLir, et devant soi l'image des malheureux qu'on a faits ; car on a beau être le représentant attitré de l'autorité souveraine, le défenseur du droit méconnu, ne jamais sévir que contre des coupables manifestes, n'infliger jamais que des peines bien méritées : on garde sa conscience sans remords, soit ; mais tout cela ne fait pas que le devoir accompli n'ait été un douloureux devoir ; et, si l'on veut mettre autre chose que du sombre dans sa vie, il est urgent d'échapper, le plus qu'on peut, aux souvenirs laissés par certaines mesures et certains actes, alors même que ces mesures et ces actes ont été commandés par la justice.
Près de Bosquet, du moins, le Chancelier pouvait se dérober à ces souvenirs. Quand, le soir venu, ils s'entretenaient dans l'intimité des livres rares retrouvés ; quand ils passaient en revue diverses œuvres, ou abordaient toutes les questions littéraires, historiques, philosophiques ou religieuses, à l'ordre du jour du monde lettré ; quand ils lisaient ou commentaient des écrits plus récents, ceux qui émanaient d'auteurs déjà célèbres , protégés eux aussi par Son Excellence , Séguier ne songeait plus aux préoccupations attristantes, aux ennuis de sa pénible mission. Tout au charme de la conversation du jeune et savant conseiller d'Etat qu'il s'était donné pour ami, il oubliait qu'il avait du être justicier le jour même, et qu'il devrait l'être encore le lendemain.
Le 14 mars, Séguier et Bosquet disaient adieu à Coutances et se donnaient rendez-vous à Paris.
Mais, tandis que le Chancelier s'achemine à petites journées vers la capitale, en passant par Saint-L6, Bayeux, Caen, Lisieux, Gaillon, Rosny et Pontoise (1), Bosquet s'en va achever ses explorations scientifiques. Le 17 ou le
(i) Diairc, p. 320-330.
i8, il visite la célèbre abbaye du Bec ; et quand l'auteur du D'iairc, François de Verthamont, à qui le garde des sceaux vient d'accorder un congé, arrive à son tour dans cette abbaye, il y apprend que << Bosquet estoit à Pont-Othou » [Pont-Autou], recherchant quelques livres curieux pour le » dict seigneurie Chancelier. » (i)
(i) Diaire, p. 334.