CHAPITRE IV
Bos(nicl intendant en Guycnno
SOMMAIRE
Une petite erreur de date dans la Vie inédite au sujet de la rentrée de Bosquet à Paris. — Caractère de Bosquet. — Sa nomination à l'intendance de Guyenne. — 11 l'accepte sans enthousiasme. — Rôle des intendants à cette époque. — Difficultés qu'ils rencontraient souvent dans les provinces. — Importance de l'intendance de Guyenne. — Mission temporaire de Bosquet dans le Gévaudan, probablement à une date antérieure à sa nomination. — Lettre écrite par lui à de Marca dès son arrivée en Guyenne. — Il ne compte pas avoir beaucoup de loisirs. — Dispositions inquiétantes de la population montalbanaise. — Danger couru par l'intendant Foulé, en i6j8. — Edit de 1641, imposant une subvention d'un sol par livre sur le prix des marchandises. — Les habitants de Montauban se révoltent et vont piller la maison de Bosquet. — Bosquet échappe, à la faveur d'un déguisement, aux fureurs de la foule. — Il se réfugie chez un conseiller du présidial. — Ses angoisses et celles de son hôte. — Il se retire à Toulouse. — Le siège de l'intendance est fixé à Auch. — Les factieux montalbanais commencent à redouter les conséquences de leur conduite. — Ils envoient une députation à Bosquet pour solliciter son pardon et lui offrir leur soumission. — Générosité du jeune intendant. — Il est nommé à l'intendance de Languedoc.
'auteur de la Vie inédite nous dit que Bosquet fut
rappelé par le Roi en même temps que les autres
commissaires. Il place par conséquent son retour
à Paris vers le commencement de l'année 1641 (1 ).
Il y a là certainement une erreur de date. Quand on écrit
(i) Vie inédile de F. Bosqiiel, publiée par M. Germain, p. 7
histoire sur de simples souvenirs, il est difficile d'être toujours d'une rigoureuse exactitude. Les grandes lignes sont certaines, les faits sont sûrs ; la précision fait défaut parfois dans les détails. Ce que nous avons dit de notre jeune magistrat dans le chapitre précédent ne nous permet pas de supposer qu'il fit un long séjour en Normandie après le départ de Séguier. Son nom ne se trouve mentionné qu'une fois dans l'histoire de cette province, lors de l'installation du premier tribunal intérimaire. Après cela nous ne l'y rencontrons plus nulle part, tandis que celui du sieur de la Fosse continue à y figurer, en plusieurs endroits, avec la qualification de « procureur général. »
Il nous semble donc plus rationnel d'admettre que, sa mission achevée en Normandie, notre jeune conseiller se hâta d'aller rejoindre son protecteur dans la capitale.
Là, du moins, outre l'intimité de Séguier, des relations fréquentes avec les puissants du jour, avec les ministres, avec Richelieu, devaient hâter infailliblement l'élévation de sa fortune, et il ne lui était pas défendu d'y songer. Autant que son caractère, les ressources d'un esprit brillant comme le sien ne pouvaient manquer d'être appréciées dans ce milieu et par de tels juges.
D'une gravité de mœurs irréprochable , franchement vertueux, non pas seulement suivant l'acception vulgaire de ce mot, mais dans toute la force de l'idée chrétienne qui s'y attache, vertueux dans le monde autant qu'aurait pu l'être un homme d'Eglise, il se montrait encore d'un tact exquis, d'une grande puissance de raison et d'une haute prudence, d'un jugement droit et solide, doué en un mot de toutes ces qualités maîtresses qui permettent à ceux qui les possèdent d'occuper les plus difficiles emplois, et aux gouvernements d'attendre d'eux les meilleurs services. On ne s'y méprit pas^ dans le ministère. L'Intendance de Guyenne étant venue à
vaquer, en 1641, Richelieu n'hésita pas à souscrire au vœu du Chancelier de France, quand celui-ci lui proposa de nommer Bosquet à cette charge.
Il ne paraît pas pourtant que Bosquet ait été bien enthousiasmé de sa nomination: nous le verrons bientôt. S'il aspire aux grandeurs, peut-être se préoccupe- t-il déjà d'y arriver autre part que dans le tumulte des affaires et dans l'agitation du siècle. Avec tout son mérite et toutes ses facultés merveilleuses, il lui manque quelque chose qu'il peut désespérer de jamais avoir : une certaine aptitude à se familiariser avec les roueries, les vilenies, les injustices du monde tel qu'il est, cette politique courante qui n'est ni la prudence, ni le jugement, ni le tact, qui vaut moins que tout cela, mais qui, s'il faut en croire l'opinion commune, est d'un si fréquent usage parmi les hommes. Nature généreuse, délicate, restée neuve^ c'est un serviteur incontestablement précieux : le gouvernement veut se l'attacher ; le roi lui donne sa confiance ; Séguier tient à la conserver à l'Etat. Pour le moment, Bosquet peut-il faire autre chose qu'obéir ? Il obéit ; mais il y a bien une voix quelque part pour lui dire qu'il n'est pas encore dans sa vocation.
On sait quelle était la situation des intendants à cette époque. Les premiers, dans la hiérarchie de la province, après le gouverneur et le commandant en chef, leur action s'étendait à tout. Police générale, magistrature, finances, administration de l'armée: tout cela était, dans la pluralité des cas (i), de leur ressort, et dépendait d'eux. Gardiens souverains de
(i) Tous les intendants n'avaient pas, dans toutes les provinces, des attributions aussi étendues. Certains n'étaient pourvus que d'un titre restreint, et chacun d'eux devait se renfermer dans son domaine. Les pouvoirs accordés à ces fonctionnaires étaient plus ou moins grands, suivant les circonstances ; mais il faut reconnaître que le plus souvent ils avaient le caractère général que nous leur assignons ci-dessus.
Tordre public, recevant les serments des magistrats et des juges et les installant dans leurs offices ; ayant eux-mêmes droit de juridiction dans toutes les affaires civiles et criminelles que les rois voulaient enlever aux juges ordinaires (i) ; départissant les diverses taxes et en surveillant la levée ; chargés d'équiper et d'approvisionner les troupes, de fixer leurs étapes, de leur assurer un entretien convenable pendant toute la durée des quartiers d'hiver ; leurs attributions, on le voit, étaient immenses, universelles, à ce point que rien ne se faisait sans eux ou en dehors d'eux dans le pays qu'ils administraient: armés avec cela d'un pouvoir sans limites, agissant toujours au nom du Roi dont ils étaient les représentants, et se servant de son autorité, au besoin, pour légitimer leur arbitraire ; car l'arbitraire était facile, et il devait l'être, dans des fonctions sans contrcMe. Beaucoup d'intendants s'y laissaient aller, et il en est bien peu dont la mémoire ait été en bénédiction parmi les peuples (2). La défense des intérêts de la Couronne était un prétexte à tous les abus. Ce prétexte, on ne se faisait pas faute de l'invoquer souvent ; moyennant quoi, on pouvait piétiner à plaisir sur les privilèges des provinces, méconnaître leurs immunités et leurs franchises, les sai2:ner à blanc lors de la fixation des divers impôts.
Disons-le cependant, pour être juste, les intérêts locaux,
(i) Les intendants, toutefois, n'exerçaient les fonctions judiciaires que temporairement et en vertu de pouvoirs extraordinaires que leur conférait la royauté. Leurs attributions étaient surtout administratives. (V. Cheruel, Dictionnaire des Institutions de la France).
(2) Souvent détestés des peuples, ils l'étaient également de la haute aristocratie et de la magistrature : la première, s'indignant de voir une telle influence accordée à des hommes qui ne sortaient pas de ses rangs ; la seconde, jalouse de ses prérogatives, ne souffrant qu'avec peine que les intendants fussent appelés parfois à connaître de certaines causes qu'on enlevait à sa juridiction.
partiels, dominaient parfois, dans les provinces, ceux de TEtat. Or, sous rinflucnce de ces préoccupations égoïstes, il pouvait arriver qu'on se montrât d'un provincialisme excessif et d'un patriotisme un peu tiède. C'était une tendance à réprimer évidemment si Ton voulait préserver l'unité de la nation d'un coup mortel: œuvre délicate, en vérité, mission difficile et qui exigeait, avec un grand sens, beaucoup de mesure, beaucoup de prudence, un profond amour de la justice pour tenir la 'balance égale entre des intérêts qui se heurtaient, beaucoup de patience aussi en face des récriminations, des injures et des menaces que l'on était bien sûr de ne pas éviter toujours en s'acquittant consciencieusement de son devoir. Les événements, nous le verrons tout à l'heure, allaient édifier Bosquet sur ce point, dès ses débuts.
La Guyenne était déjà, à l'époque où Bosquet y fut envoyé, Tune des provinces les plus considérables du Royaume. En 1635, elle comprenait, dans la seule Généralité de Bordeaux, 2,740 paroisses dépendantes du Bordelais, du Sarladais, de l'Agenois, du Condomois, des Lannes, du Bigorre, des pays de Marsan, de Labour et de Soûle (i). Richelieu avait, à cette date, créé une Généralité nouvelle à Montauban, dont le ressort s'étendait sur onze élections, depuis le Rouergue et le haut Quercy jusqu'aux Pyrénées (2). L'élection d'Auch, dite d'Armagnac, qui en faisait partie, n'en devait être détachée que beaucoup plus tard, en 17 16, par un édit du Conseil de régence, pour devenir à son tour le siège d'une troisième intendance de Guyenne, formée d'un démembrement des Généralités de Moptauban et de Bordeaux (3).
(i) V. Archives civiles de la Gironde. Notice sur la série C (Intendance et bureau des finances de la Généralité de Bordeaux), par M. Gras, archiviste, p. 10.
(2) Cf. Histoire de Montauban^ par Le Bret, p. 336, t, H.
(3) Cf. Histoire de la ville d^ Auch, par P. Lafforgue, p. 88, t. IL
Montauban fut la résidence officielle de Bosquet. Nommé en 1641, en quel mois précis le nouvel intendant commençat-il à exercer ses fonctions ? En mars ou en avril, peut-être : nous ne le saurions dire d'une manière exacte.
Certaine pièce que nous avons trouvée parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, ne laisse pas de nous causer sur ce point quelque embarras. Il s'agit d'une lettre de Bosquet à Séguier, portant la date du 21 janvier 1641, mais sans indication du lieu où se trouvait Bosquet en l'écrivant.
Cette lettre n'en est pas moins, sous d'autres rapports, fort explicite. Ainsi elle nous montre Bosquet évidemment chargé d'une mission officielle, et agissant déjà en vertu des pouvoirs ordinairement attribués aux représentants du Roi dans les provinces. Bosquet y parle de l'Évèque de Mende qui a fait tenir les Etats de telle façon qu'il a dû rendre contre lui une ordonnance. Les affaires du pays ont été traitées et résolues en un seul jour. On ne s'est pas occupé des quartiers d'hiver. La nécessité s'impose donc de convoquer au plus tôt une autre assemblée, laquelle agira plus sérieusement et arrêtera les impositions de rigueur (i).
Tout cela est bien clair. Malheureusement cette lettre du 21 janvier 1641 nous transporte en plein Gévaudan, c'est-àdire dans un pays dépendant du Languedoc et où Bosquet, s'il était dès lors intendant de Guyenne, ne devait avoir ni juridiction, ni influence. Et qu'on ne dise pas qu'il ya eu peutêtre ici erreur de copiste, que la lettre que nous citons pourrait appartenir à une époque moins ancienne, à l'année 1643, par exemple 1 Bosquet l'ayant écrite tout entière de sa propre main, il n'est pas admissible qu'il se soit trompé aussi grossièrement sur une date.
Bosquet, déjà pourvu de l'intendance de Guyenne, fut-il
(i) Biblioth. nat. Mss fr., fonds Baluze, 121, f. 64.
délégué par commission spéciale de Sa Majesté pour s'occuper des affaires du Gévaudan ? ou bien, fut-il envoyé exprès de Paris à cet effet, antérieurement à toute nomination et muni simplement d'un titre provisoire, lequel devait cesser aussitôt sa mission finie dans ce petit coin du Languedoc ?
Nous accepterions plus volontiers cette dernière hypothèse. Il ne nous répugne pas de penser que les aptitudes de notre héros furent, dans cette circonstance, mises à l'épreuve, et que, ayant eu le bonheur de se tirer avec avantage d'un rôle sans doute difficile, il reçut à Mende même, où il se trouvait, et au moment où il se disposait à rentrer à Paris, le décret royal qui le chargeait de l'administration d'une province.
Nous sommes loin de présenter cette explication comme certaine. Nous croyons néanmoins pouvoir la considérer comme très probable ; d'autant plus qu'elle paraît justifiée à nos yeux par une lettre que Bosquet écrivit à son ami Pierre de Marca, le 20 avril 1 64 1 . Cette lettre nous semble remonter aux premiers jours de l'arrivée de Bosquet à Montauban : elle trahit un homme qui débute. Le jeune intendant ne connaît encore que le caractère général de la mission qui lui a été confiée : il lui faudra faire « le bailleul et le radoubeur (i). » Sans doute il pressent les difficultés que ses entreprises de conciliation et d'apaisement rencontreront ; mais il n'a pas eu le temps de se mesurer avec elles. Il espère avoir des loisirs, bien petits, bien courts; il compte pourtant en avoir, se félicite du voisinage de Toulouse, qui lui permettra d'entretenir un commerce assez suivi avec ses bons vieux auteurs, et demande à de Marca son grand ouvrage : De Concordiâ, ce fameux livre, si applaudi en France dès qu'il parut, et qui devait être si sévèrement jugé à Rome. Notons ceci encore :
f i) Mots anciens signifiant : conciliateur, qui arrange des différends.
rien, absolument rien dans cette page intime, qui accuse chez notre héros le moindre enthousiasme pour les hautes fonctions auxquelles il vient d'être appelé. Tout au contraire : il eût mieux aimé retourner à Paris. L'embarras des affaires n'est certainement pas ce qu'il lui faut. Elles le fatiguent et, pour en avoir quelque soulagement, il supplie son ami de lui donner souvent de ses nouvelles.
Très gracieuse, d'ailleurs, et toute bonne, cette lettre de Bosquet, où nous ne lisons pas sans plaisir, à l'adresse de Marca, un vœu que Sa Majesté allait réaliser bientôt en nommant à l'Evèché de Conserans l'illustre président du Parlement de Pau, las du monde depuis son veuvage, et résolu à demander à l'Eglise la p^ix de son cœur blessé !
(( Monsieur, écrivait Bosquet, il ne me faloit pas une
» moindre consolation que celle de vostre lettre pour adoucir
» l'amertume que j'ay en me voyant esloigné de Paris sur le
» poinct que je me disposois à y retourner. Vous m'alléguez
)) une puissante raison pour vous obliger à me continuer
» vostre amitié (i); mais j'en ay une plus grande quy est vostre
» bonté, de laquelle j'ay tant de témoignages que je ne puis
» plus en doubter. Je vous suplie, monsieur, de me donner
» vostre libvre : De Concordiâ, afin que je puisse conserver
» les espèces des bonnes chozes que j'ai apris [sic) de vous.
» Le voisinage de Toloze me pourra fournir les libvres pour
» les heures de loisir, lesquelles ne seront pas bien longues,
» sy l'on veult que je fasse le bailleul et le radoubeur des
» ruptures quy ont esté faictes. Je croy d'estre obligé d'aller
)) vers vostre voisinage dans lequel et partout ailleurs vous
» avez le droit de me comander. Le procès gagné estoit en
(i) Très probablement une lettre du Chancelier Séguier à de Marca, priant ce dernier d'appuyer de ses conseils et de son amitié le jeune intendant. C'est du moins ce que la dernière phrase de Bosquet nous donne à entendre.
» des mains trop habiles pour se perdre, et je suis infiniment » ayse que ce gain ait réussi au proffit de nostre amy auquel » je souhaicte, suivant la modération de son esprit, des reve- » nus sans charactère, et à voas^ monsieur, suivant la nécessité )) de rE^lise, un charactère et des revenus.
» Si vous voulez avoir pitié de moy dans l'embarras des » affaires, vous me fairez la grâce de me donner souvent » de vos nouvelles. Qiiand Monseigneur le Chancelier ne » l'auroit point dict, vous me devez faire ceste amitié, puisque » je suis plus que tous les hommes du monde, monsieur, » vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
» F. Bosquet. »
A Montauban, 20 avril, 1641 (i).
En vérité, le nouvel intendant avait grand besoin d'être soutenu et de puiser quelques forces dans l'amitié. Il se sentait en Guyenne sur un terrain brûlant, où la plus petite étincelle pouvait provoquer un immense incendie. Les vieilles haines, qui avaient fait explosion d'une manière si violente au temps des luttes religieuses, n'étaient pas éteintes ; tout au plus, pouvait-on dire qu'elles dormaient. Or, on les avait bien vues, trois ans en deçà, en 1638, se réveiller pleines de terribles menaces.
Sur le seul faux bruit que l'intendant Foulé avait reçu ordre de démolir le vieux temple bâti par les calvinistes sur l'emplacement d'une maison que l'Evèque Bertrand avait léguée à ses successeurs, le peuple huguenot s'était armé. Il avait assiégé le domicile de ce magistrat, et peu s'en était fallu qu'il ne lui fît un mauvais parti (2^
(i) Bibliothèque nationale, Mss. fr., fonds Baluze, 121, fol. 66. Cette lettre est autographe. Au clos : « Monsieur de Marca, conseiller ordinaire du Roy en son conseil d'Estat et privé, et président au Parlement de Navarre. »
(2) Histoire de Montauban, par Le Bret, t. II, p. 338.
Au reste, en dehors même des questions religieuses essentiellement irritantes, toute colère était à craindre de la part de la population montalbanaise, tant catholique que réformée. 11 y avait, au sein de cette population, quantité d'hommes violents dont beaucoup avaient joué un rôle actif dans les guerres civiles, et dont les esprits s'échauffaient à ce souvenir. Le mécontentement, chez eux, ne mettait jamais long temps à se traduire par des voies de fait. Que le Gouvernement, par exemple, s'avisât d'exiger un impôt trop lourd, le feu était bien vite mis aux poudres, et l'on pouvait redouter les derniers excès.
Bosquet ne devait pas tarder à en faire l'expérience, au milieu des plus grands périls qu'ait jamais pu faire courir à un homme l'aveugle courroux d'un peuple ameuté. C'était en cette même année 1641, peu après la prise de possession de sa charge à Montauban.
La lutte ouvertement engagée, depuis 1635, par Richelieu contre le roi d'Espagne et l'empereur, chefs des deux branches de la maison d'Autriche, était toujours aussi acharnée ; et, pour suffire aux dépenses que nécessitait l'entretien des troupes au midi et au nord de la France, et dans le Milanais, on s'était vu contraint de multiplier, dans les provinces, les appels aux deniers des contribuables. C'est ainsi que, en Guyenne, les besoins de l'Etat avaient fait rendre un édit qui imposait une subvention d'un sol par livre sur le prix des marchandises (i).
L'impôt parut exagéré aux Montalbanais, sur qui pesaient déjà d'autres charges. Ils crièrent à l'abus de pouvoir, à la violation de leurs privilèges, et bientôt la révolution, une vraie révolution, était maîtresse de la ville.
Pour résister à Lautorité, catholiques et protestants,
(i) Le Bret, Hist. de Montauban, t. II, p. 339.
oubliant leurs anciennes rancunes, sont tout prêts à se donner la main, ils prennent les armes, et, se confondant en une seule troupe, ils se portent en masse vers le domicile des magistrats, que, dans leur fureur inintelligente, ils rendent responsables des mesures fiscales qui les oppriment.
La demeure de l'Intendant n'est pas le dernier objet de leurs violences ; envahie par le peuple, elle est aussitôt livrée au pillage. Son carrosse est mis en pièces et jeté au feu (i). Par bonheur, Bosquet était sorti avant l'arrivée de ces forcenés. Ne se doutant de rien, il se dirigeait vers sa maison, lorsque deux demoiselles charitables, qui le reconnaissent à son habit, se hâtent de le prévenir et de lui fournir tous les moyens de salut en leur pouvoir. Suivant leurs conseils, il se dérobe, à la faveur d'un déguisement qui lui permet d'autant plus facilement de passer inaperçu dans la foule, que, nouveau venu dans le pays, bien peu de personnes encore l'ont vu de près. Un sieur Lachèze, conseiller au Présidial, lui offre chez lui un asile. Là, les cris de mort arrivent plus nombreux et plus tumultueux à ses oreilles. Bosquet et son hôte, justement effrayés, se hâtent de gagner une retraite plus sûre. Ils montent précipitamment sur un toit, où ils se tiennent deux mortelles heures, recommandant leur âme à Dieu, tant ils sont persuadés que leur dernière heure va bientôt venir! (2)
Le danger immédiat passé, Bosquet ne crut pas devoir séjourner plus longtemps à Montauban. Les tentatives de ce
(i) Le Bret, Hist. de Monlauban.
(2) Ces détails sont tirés d'une histoire manuscrite de Montauban, conservée dans la bibliothèque de cette ville, et dont l'auteur se nomme Perrin. Rien ne rend le charme et la naïveté piquante du récit de ce chroniqueur. Nos lecteurs en peuvent juger : « Ayant entendu ce » tumulte, dit Perrin, l'intendant s'arresta, et, saisy de crainte, ne savoit » que devenir. Se voyant dans ceste extrémité, il escouta deux damoi- » selles quy se trouvèrent auprès de luy, se travestit d'un simple habit, » et prist leur conduicte parmy la foule mesme. Elles le garantirent de
■— 90 — jour terrible pouvaient être renouvelées le lendemain, et il ne voulait pas s'y exposer. Caché aux yeux de tous, sous le costume d'emprunt qui lui avait été déjà si utile, il partit pour Toulouse (i).
Toulouse, c'était la paix, le recueillement au milieu des souvenirs de jeunesse les plus religieusement gardés et les plus aimés; c'était l'amitié de de Montchal, le grand archevêque ; le voisinage et probablement les précieux entretiens d'Henri Sponde, lequel partageait son temps entre Toulouse et Paris, depuis que, pour se consacrer avec plus de liberté à la science, il avait résigné son évêché de Pamiers en faveur
du fils de son frère (2).
Mais il n'était pas loisible à Bosquet de renoncer aussi vite à la vie agitée, toute en dehors et pleine de troubles,
» la sorte de sa fureur, et le rendirent entre les mains de Lachèze, con- » seiller au Présidial, pour le mettre en seureté. Ce bon vieillard » rengagea à gagner un toit, où ilz restèrent environ deux heures, et ce » n'esloil pas sans peur; car il^ iremhloieni, et Viniendant 11' en poupoit » plus ; mesme il croyoil mourir et le conseiller, son conducteur, ne pouvoit » lui persuader le contraire. » Mss. de Perrin, p. 231.
(1) Le Bret. Hist. de Monlauban, t. II, p. 340.
(2) Le frère aîné d'Henri Sponde, Jean Sponde, s'était converti comme lui au catholicisme. C'était un érudit et un lettré. Outre quelques écrits en langue vulgaire contre les hérétiques, il a laissé des commentaires fort remarquables sur V Iliade et VOd/ssée, sur Hésiode et d'autres auteurs grecs et latins. Son fils, Jean Sponde, avait 40 ans lorsque son oncle le demanda au Roi comme coadjuteur. Il fut sacré à Paris, le 2 juillet 1634, dans l'église dite de VApe Maria, appartenant aux Clarisses, par le cardinal Alexandre Biccio, assisté de Victor Bouthillier, évêque de Bologne (plus tard archevêque de Tours) et d'Éléonor d'Estampes de Valançay, évêque de Chartres, qui devint bientôt après archevêque de Reims. Jean Sponde avait reçu tout d'abord le titre d'évêque de Mégare (m partihus infidelium); mais, en 1639, il avait été fait évêque de Pamiers, par suite de la démission de son oncle, heureux de renoncer aux charges et aux embarras de l'épiscopat, pour mettre la dernière main à ses ouvrages. (V. la Gallia Christiana^ t. XIII, col. 176 et 177).
que les circonstances et la volonté de ses protecteurs lui avaient faite.
Un jour, tandis qu'il était tout à la joie d'un travail tranquille et à la douceur de ses relations, un courrier de Paris vint lui apporter l'ordre de quitter Toulouse et de retourner en Guyenne. La ville d'Auch lui était assignée cette fois pour résidence. Quant à Montauban, la cité factieuse, elle méritait d'être châtiée ; et, en attendant que la justice pût atteindre les plus grands coupables, on lui enlevait provisoirement l'honneur d'être le chef-lieu de la seconde généralité de la Province.
Bosquet se résigna à attendre à Auch la soumission des Montalbanais.
L'esprit de révolte avait entraîné ceux-ci à bien des excès. Les commis des finances et les officiers du Trésor n'avaient dû leur salut qu'à la fuite.
Et c'est en vain que les chefs de la municipalité avaient essayé de s'interposer et de parler d'apaisement. Les forcenés, qui ne voulaient rien entendre, avaient failli se porter aux dernières violences contre leurs consuls. Quel respect, d'ailleurs, les pouvait alors retenir ? Ne venaient-ilspas d'insulter et de menacer de mort l'évèque d'Utique, coadjuteur d'Anne de Murviel, leur saint évèque ? (i).
(i) « Ne trouvant pas l'intendant dans sa maison, on se persuada
» qu'il s'estoit retiré chez l'évesque d'Utique ; c'est pourquoi ces insolens
» en furie y accoureurent, demandantz d'y entrer, et, dans le refus, de
» briser les portes. Le prélat se craignoit de sa personne ; néantmoins,
» les voyant opiniastrés, il les aborda, après s'estre mis en bon estât
» dans la peur de mourir, et s'estant informé d'eux ce qu'ilz demandoient,
» un pendard lui porta la pointe de son épée jusqu'au ventre, et tous
» ensemble l'obligèrent de crier avec eux : Vive le Roy sans gabelle !
» Cependant, le tumulte augmentoit dedans et dehors. Les paysans,
» entendant ceste alarme, venoient en foule dans la ville ; les portes
» restèrent ouvertes toute la nuit ; et ce populaire enragé se porta aux
» extrémités de tout désordre. A quoy les consuls voulant remédier,
Les choses étaient restées dans cet état durant quelques Jours ; mais après, il avait bien fallu réfléchir. L'irritation de la première heure s'était aff'aiblie par degrés. Quand la raison leur revint, les factieux comprirent toute Ténormité de leur conduite, et ils commencèrent à en redouter les conséquences.
Ils n'ignoraient pas que ni Richelieu ni Séguier n'étaient disposés à la clémence, dès qu'il s'agissait de venger les injures de leurs agents. L'intendant, de son côté^ armé de pleins pouvoirs pour sévir, ne se montrerait-il pas implacable dans ses représailles ? Il en aurait le droit, après tout : on le sentait bien. Devant ces craintes^ les derniers restes d'audace s'évanouirent. Les plus exaltés cédant à la peur, et chacun tremblant pour sa vie, le calme, un calme lugubre, celui qui règne dans les villes en deuil, ne tarda pas à succéder à l'agitation et au tumulte des jours de révolte.
Heureusement, des hommes sensés, restés étrangers à tous les désordres, s'entremirent pour donner des conseils au peuple. Qu'il n'y eut plus de troubles dans Montauban, c'était bien, c'était beaucoup ; mais les outrages qu'on avait prodigués à l'intendant demandaient à être réparés et exigeaient une solennelle rétractation.
Bosquet était bon ; on le savait, quoiqu'on le connût peu, et on ne doutait pas qu'il ne se laissât toucher par une démarche qui serait l'attestation d'un sincère et universel repentir. En conséquence, il fut décidé qu'on lui enverrait à Auch des députés chargés de lui offrir des excuses, au nom de la ville, et de solliciter son pardon pour tous les coupables.
» ilz se présentèrent, vestus de leurs livrées et chaperons, accompagnés » d'une bonne troupe des plus nobles bourgeois ; mais les mutins, au » lieu de leur rendre l'honneur et révérence, dégaignèrent leurs épées, » et, avec des pierres, bâtons, flambeaux, et ce que la rage leur pouvoit » suggérer, les forcèrent à se retirer, au danger de leur vie. » (Mss. de Perrin, p. 232.)
Prévenu de ce dessein, Bosquet écrivait, le 20 octobre, au Chancelier :
« Monseigneur,
)) Ces lignes à la hâte ne sont à autre fin que pour vous continuer mes très humbles devoirs et pour donner moyen au sieur Le Roux, receveur général de la subvention en ceste généralité, donneur de la présente, de vous rendre compte de Testât présent de la ville de Montauban [concernant] (i) la dicte subvention. J'attends les sieurs députez auxquelz je diféreray de rendre l'abolition jusques à ce que je voye une obéissance plus effective et qu'ilz m'asseurent de la vie des amis qui y sont. Je vous en rendray, Monseigneur, un compte plus exacte [sic) par le premier courrier, et seray toute ma vie,
n Monseigneur, » Vostre très-humble, très-obéissant, très- » fidèle et très-obligé serviteur,
» Bosquet. » (2)
A Auch, le 20 octobre 1641.
Nous ne saurions trop regretter la disparition de la lettre où Bosquet fit à Séguier le récit de son entrevue avec les envoyés de Montauban, et qui devait être pleine de curieux et touchants détails. Il nous eût été bon de voir racontée par lui cette scène, où, tout en sauvegardant sa dignité de représentant de la Couronne, il lui plut d'accorder aux Montalbanais un entier pardon. Le cœur, chez Bosquet, était à la hauteur de son grand esprit. Oublieux des violences qui
(i) Le manuscrit porte ici un mot qui nous a paru être: contenant. Dans l'incertitude, nous avons cru devoir le remplacer par le mot concernant, qui a l'avantage de donner à la phrase son sens le plus naturel.
(2) Bibliothèque nationale, Mss fr., 17374, fol. 84. (Autographe).
avalent mis ses jours en péril, décidé à octroyer à tous l'abolition des peines encourues, pourvu qu'ils n'eussent à se reprocher aucun meurtre, ne demandant rien pour lui-même, si ce n'est un dédommagement léger pour son carrosse et pour ses meubles incendiés (i), il se contenta d'exiger des coupables qu'ils payassent l'impôt et se montrassent à l'avenir plus soumis aux ordres du Roi. Les députés acceptèrent tout ce qu'il voulut et s'en allèrent reconnaissants.
Il n'est rien de tel que la bonté chez ceux qui gouvernent : ils lui doivent leurs plus beaux triomphes. Montauban, rouvrant ses murs à Bosquet, devint la conquête de sa mansuétude. Entouré des sympathies de tous, aimé du peuple, notre héros ne se souvenait déjà plus des peines passées, lorsqu'il fut nommé Intendant de justice, police et finances, en Languedoc (1642).
(i) Le Bret, Hist. de Montauban, t. II, p. 341.