CHAPITRE V
Bosquet à F intendance de Languedoc. — Réunion des États provinciaux
à Béziers (1642)
SOMMAIRE
Privilèges du Languedoc. Leur origine remonte au temps des Césars. — Respectés par les Goths, par les comtes de Toulouse, Philippe le Hardi les sanctionne par une ordonnance, lors de l'annexion du Languedoc à la Couronne. — Ses successeurs imitent sa politique. — Absolutisme de Richelieu. — Doléances de la province. — Edit de Béziers (i6p). — îl n'est pas observé dans toutes ses clauses.
— Ordonnance royale qui l'annule en partie (165^). — Situation du Languedoc: abus nombreux dont il a à se plaindre, de 16^7 à 1642. — Le fléau des Traitants.
— Plaintes adressées par l'évêque de Nimcs à Sa Majesté. — Bosquet aux États réunis à Béziers. — Il y défend les droits de la Couronne. — Extraits de sa harangue. — Quelques réflexions sur la politique de Richelieu. — Les députés rendent hommage aux grands sentiments qui ont inspiré Bosquet dans son discours et votent, avec des réserves, les crédits demandés par le Roi. — Dispositions conciliantes du jeune intendant. — Sa profession de foi.
OSQUET, en arrivant dans le Languedoc, put constater à des signes certains que, pour avoir gardé dans leurs cœurs un dévouement sans égal à la Monarchie et aux intérêts de la Couronne, les habitants de cette province n'en étaient pas moins travaillés par une irritation profonde contre le Pouvoir, qui les vexait par l'arbitraire de ses mesures et par la négation effective, sinon théorique, de leurs privilèges.
Ces privilèges étaient précieux. Le Gouvernement ne pouvait lever des impôts dans la province que s'ils étaient agréés
par les Etats. D'autre part, certaines charges qui pesaient sur divers points du territoire étaient inconnues en Languedoc (i).
De telles franchises, on le comprend, valaient la peine d'être défendues. La province s'en montrait jalouse, et elle avait bien pour cela quelques raisons. Ne fallait-il pas, pour en retrouver l'origine, remonter le cours entier des siècles chrétiens, jusqu'au temps de la domination des Césars ?
Ceux-ci avaient voulu que le Languedoc fût compris parmi les sept provinces qui jouissaient du droit italique, et ils lui avaient libéralement octroyé, à ce titre, l'exemption du paiement des tributs. Plus tard, les Goths, quand ils vinrent se substituer à l'empire, crurent devoir maintenir cet ordre de choses. A ne se placer qu'au point de vue politique, c'était bien ce qu'il y avait de meilleur.
Les peuples sont ainsi faits. Ils acceptent volontiers d'obéir à de nouveaux maîtres, pourvu que rien ne soit changé à leurs usages ni à leurs mœurs, et que leurs franchises soient respectées. Et, de vrai, ce à quoi ils se montrent le plus sensibles, ce qu'ils aiment à rencontrer surtout chez ceux qui les gouvernent, c'est la parfaite intelligence du tempérament qui leur est propre, le respect des idées et des principes suivant lesquels ils ont entendu régler de tout temps leur manière d'être. Les personnes, après cela, comptent peu et ne valent guère, à leur sens, que dans ces limites.
Les Goths s'étaient donc fait accepter des peuples du midi de la Gaule en leur conservant les immunités du temps
(i) Cf. Dom Vaissette, Hist. de Languedoc, passim; Procès-verbaux des Etats, passim. —On connaît le privilège de franc-alleu dont jouissait le domaine en Languedoc. Les autres principales immunités de la province étaient : la décharge des frais d'entretien des garnisons, l'affranchissement absolu des quartiers d'hiver, le droit de percevoir tels impôts à son usage, sans autre contrôle que celui des députés de ses Etats^ etc., etc.
de l'empire. Eux disparus, leurs successeurs continuèrent la même politique prudente avec les mômes avantages. C'est ainsi qu'on vit les franchises languedociennes traverser les siècles et s'imposer successivement à toutes les dynasties. Les comtes de Toulouse durent à leur maintien dans la province d'être les plus populaires des princes régnants.
En 1271, Philippe le Hardi, comme l'on sait, réunit le Languedoc à la Couronne. Or, il n'avait point suffi du gouvernement intérimaire et de transition d'Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis et beau-fils du dernier des Raymond, pour éteindre à tout jamais les inimitiés de race qui, autant que la question religieuse peut-être, avaient alimenté la guerre albigeoise. Ces inimitiés, Alphonse mort, étaient restées vivantes dans le pays. On n'y détestait pas moins les hommes du Nord et la souveraineté des rois de France dont l'autorité, semblait-il, s'inspirant de lois étrangères, s'annonçait pleine de menaces pour l'avenir des libertés de la province. Fort heureusement, ce qu'on redoutait n'arriva pas. Philippe le Hardi était un sage. Il fit ce qu'avaient fait les Goths et après eux les comtes de Toulouse : il sanctionna par une ordonnance les immunités traditionnelles du pays, et, ce jour-là, le Languedoc appartint vraiment à la France.
Depuis, il fut admis — et ce fut un usage observé de tout temps sous la Monarchie — que, à chaque avènement nouveau, le Languedoc recevrait officiellement la confirmation de ses privilèges. Et il n'y eut pas un roi de France qui ne se regardât comme solidaire des stipulations consenties par saint Louis et Philippe III ; pas un qui ne se considérât comme personnellement engagé par la signature de ces princes dans un contrat qui avait valu à la nation l'une de ses plus belles et plus riches conquêtes.
Louis XIII avait, en montant sur le trône, imité la politique de ses devanciers; mais Richelieu était venu, et Richelieu,
c'était le grand niveleur. Comment, avec ses idées arrêtées d'absolutisme, le cardinal-ministre eût-il été retenu par le respect de certaines franchises particulières, fissent-elles partie d'ailleurs des droits des peuples, lui qui se disposait à frapper à coups redoublés sur les grands vassaux et qui ne devait même pas craindre d'envoyer à Téchafaud un Montmorency !
Les circonstances, il est vrai, étaient très graves. Nous l'avons dit plus haut :, l'Etat avait à supporter alors les charges de nombreuses guerres ; le Trésor, appauvri, ne fournissait pluo ou presque pas de ressources. Le Gouvernement dut s'en créer; il multiplia les impôts, grossit les taxes, décréta les mesures fiscales les plus odieuses, et les abus, en très peu de temps, devinrent énormes.
Il semble que le Languedoc ait eu, plus que toute autre province peut-être, le droit de se plaindre de ces abus. Ecrire son histoire, à dater de ce règne, c'est faire le récit des doléances continuelles de ses Etats et des réclamations de ses députés, touchant les entreprises incessantes de la Couronne. Ces réclamations et ces doléances, souvent dédaignées, portaient cependant quelquefois leurs fruits. Si elles n'empêchaient pas toujours tous les abus de pouvoir, elles en diminuaient du moins le nombre, et ce n'était pas là un résultat indifférent.
En 1632,1e Roi avait paru vouloir entrer dans une voie plus large et faire des concessions. Il s'était décidé à donner un édit qui réglât pour l'avenir les droits du Gouvernement, tout en sauvegardant ceux de la province. Cet édit, qui est resté célèbre dans notre histoire locale sous le nom d'Edit de Béliers, maintenait à peu près, pour la forme, tous les anciens privilèges du Languedoc (i). Louis XIII y supprimait vingt-
(i) Dom Vaissette, HisL de Languedoc. Edit. de Toulouse, t. IX, p. 417.
deux bureaux d'élection établis par une ordonnance du mois de juillet 1629. Il y mettait seulement pour condition que le pays rendrait au Traihinl tout ce que celui-ci avait versé au Trésor, et il ne s'agissait de rien moins que d'une somme de quatre à cinq millions. Par un autre édit du mois d'octobre 163 1 , le Roi avait créé des offices de collecteurs. Ces offices, il les annulait encore par le présent acte. Il fixait pour chaque catégorie d'impôts la part annuelle qui devait revenir à la province; puis, moyennant une somme de un million cinquante mille livres, payable tous les ans à l'épargne royale, il entendait libérer entièrement la province « de ce qu'elle ) était tenue de fournir à l'Etat pour l'octroi, aide, préciput ) de l'équivalent, taillon et augmentation d'icelui, garnisons, ) ustensilles et de toutes autres choses généralement quel- ) conques (i). »
On sait quelle est, en France, la puissance des mots : les mots nous subjuguent. Nous nous laissons prendre à leur mairie : c'est un faible dont nous devons avoir hérité de nos pères. L'édit de Béziers doublait ou triplait en réalité les impositions ; mais les immunités du Languedoc y étaient affirmées de nouveau en termes exprès : le Roi en reconnaissait l'existence et le bien-fondé. On ne vit que cela, et l'on tint les yeux fermés sur tout le reste.
A dire vrai, on ne pouvait guère agir différemment. C'était au lendemain des luttes religieuses, qui avaient si longtemps bouleversé et déchiré la province. En Languedoc, comme à Paris, l'on avait soif de paix. Les Etats acceptèrent donc que les rapports du pays avec la Couronne fussent établis désormais sur les bases indiquées dans l'édit royal.
Le Gouvernement aurait dû, ce semble, s'en tenir là. Les charges étaient déjà bien assez lourdes pour le Languedoc.
(i) Edit de Béziers, cité par D. Vaissette, ibid., p. 418.
Malheureusement, suivant l'impulsion de Richelieu, la Monarchie s'écartait de plus en plus des principes qui avaient fait sa force pendant de longs siècles. Sa modération traditionnelle s'en allait par pièces : au Pouvoir tempéré, succédait le Pouvoir absolu.
Dès lors, avec ces tendances, comment l'édit de Béziers eût-il pu rester longtemps sans qu'il fut fait à telle ou telle de ses clauses de nombreuses brèches ?
Ce fut ce qui arriva. En janvier 1 63 5 , le Roi commandait de son autorité, malgré les remontrances des Etats et deux arrêts contraires du Parlement de Toulouse, la levée en Languedoc d'une imposition extraordinaire de cent mille livres pour les fortifications de Narbonne. Il instituait à cet effet de nouveaux offices de courtiers. Puis, il publiait une ordonnance portant création des charges de commissaire général et de greffier des assiettes de chaque diocèse, lesquelles charges différaient peu pourtant de celles des élus que l'édit de Béziers avait supprimées, et dont la suppression, obtenue moyennant un versement de cinq millions par la province, avait épuisé toutes ses ressources. (i).
L'année suivante (décembre 1636), le duc d'Halwin, présidant les Etats réunis à Nimes, leur demandait, au nom de Sa Majesté, une subvention extraordinaire de douze cent mille livres (2) en vue des dépenses que la guerre allait rendre indispensables ; et la province, laissant son patriotisme parler plus haut que ses besoins, consentait à fournir au Trésor royal neuf cent mille livres en trois annuités. C'était plus qu'elle ne pouvait faire. La misère était extrême dans le pays ; les impositions déjà établies étaient excessives ; la taxe du sel
(i) Voir D. Vaissette, Hlst. de Languedoc, t. IX, p. 432. Procèsverbaux des Etats tenus à Pézenas en novembre 1635. (Archives dép.).
(2) Arch.dép. Procès-verbaux des Etats, 1636.
s'élevait à un prix exorbitant; on se trouvait en présence d'une dette considérable à amortir ; le commerce n'allait pas, et, par surcroît de malheur, les troupes mal disciplinées qu'on avait cantonnées dans la province y commettaient partout d'affreux ravages (i). Les hostilités une fois engagées avec TEspagne, le Languedoc fit héroïquement son devoir. L'honneur même de la prise de Leucate revint en grande partie à ses milices (2) ; mais on n'en eut pas plus d'égards pour ses privilèges, ni pour la situation précaire où tant de causes diverses l'avaient placé. Des appels incessants aux contribuables ; des augmentations d'impôts finissant par atteindre des chiffres énormes ; des demandes de subsides pour les dépenses des quartiers d'hiver renouvelées d'année en année, et fixées chaque fois à un taux plus fort, alors qu'une clause spéciale de la convention de Béziers déchargeait le Languedoc de l'entretien de toutes les garnisons et précisait que le Roi aurait à y pourvoir sur sa cassette ; quantité d'édits, dont la province avait acheté à grands (rais l'abolition, maintenus quand même sous d'autres formes et exécutés par des voies extraordinaires à l'insu des Etats, auxquels on ne permettait même pas de faire des remontrances (3) : tels étaient, de 1637 à 1642, les abus dont les habitants du Languedoc avaient à souffrir et qui motivaient les doléances amères de leurs députés.
Et tout cela n'était rien encore auprès de la tyrannie des Trailiiiifs. Le Gouvernement, obéissant à la pensée égoïste de simplifier ses rentrées de fonds, tout en ne diminuant pas ses revenus, s'adressait le plus souvent a des financiers dont l'industrie spéciale était de spéculer sur les impôts. Ces
(i) D.Vaissette, op. cil., t. IX, 1. xlih, p. 433, et t. X, p. i. Edit. Paya.
(2) Ihid., p. 442.
(3) Archives dép. Procès-verbaux des Etats de Languedoc, années 1637, 1638, 1639, 1640 et 1641.
financiers évaluaient, en présence du commissaire du Roi, le rendement probable de chaque taille ; la perception de ces tailles était laissée ensuite, à tous risques et périls, au plus offrant et dernier enchérisseur. Triste état de choses, en vérité, et qui ouvrait la porte à tous les désordres ! Avides de gain, ne poursuivant qu'un but,, la réalisation de gros bénéfices, les Traitants pressuraient la province ; ils en étaient le fléau ; et le peuple, qui leur jetait à la face le nom odieux de partisans (i), ne négligeait aucune occasion de leur témoigner jusqu'à quel point il les haïssait.
Somme toute, le pays se sentait malheureux, et, dès l'année 1638, l'évèque de Nimes (2), député des Etats à la Cour,
(i) Ce mot désignait, au XVP et au XVI P siècle, les financiers qui prenaient les impôts à parti, c'est-à-dire avec chance de bénéficier sur leur perception, moyennant une somme garantie au Trésor public. « La » malignité du temps, dit Etienne Pasquier, dans une de ses lettres à » Ste-Marthe, produisit une vermine de gens que nous appelasmes par » un nouveau mot, partisans, qui avançoient la moitié ou tiers du denier » pour avoir le tout : race vrayement de vipères, qui ont faict mourir la » France leur mère, aussitostqu'ilz furent esclos. » (Œuvres d'Estienne Pasquier. Paris, 1723, lettresXII, 7, Cf. XII, 2. — Note de M. Germain dans sa brochure : La Fronde et le commencement du règne de Louis XIV. Mélanges d'histoire et d'archéologie, t. III.)
(2) Anthyme Denys Cohon, un des hommes les plus remarquables de son siècle, et prédicateur de Sa Majesté avant d'être promu à l'épiscopat. Nommé évêque de Nimes, le 19 novembre 1633, préconisé le 24 juillet 1634, il fut sacré, le 29 octobre de la même année, dans la chapelle du palais archiépiscopal d'Arles, par Jean Jaubert de Barrant, archevêque et prince de cette ville, assisté de Gaspard de Daillon, évoque d'Alby, et de Nicolas Grille, évêque de Valat. Beau diseur, orateur éloquent, ce fut lui qui prononça, au mois d'août 1643, dans l'église de St-Germain l'Auxerrois, à Paris, l'oraison funèbre de Louis XIII. Il eut beaucoup à souffrir de la part des protestants, très nombreux dans sa ville épiscopale, et permuta, pour ce motif, avec Hector d'Ouvrier, évêque de DôIe, en 1644. D'Ouvrier étant mort en 16^5, Anthyme Cohon fut de nouveau appelé à Nimes par le Roi. Il y mourut en 1670. — V. Gallia christiana, t. VI, col. 461.
donnait le mot de la situation dans un discours qu'il adressait à Sa Majesté : « Les i^reffes criminels sont pleins d'informations qui justifient que la licence [des soldats] nous a plus abbatus que la fureur des estrangers. Ce sont, Sire, autant d'épongés qui se remplissent de nostre sang et qui s'abreuvent de nos larmes. Les plaintes de la veuve, les cris des orphelins, les menaces du magistrat, l'autorité des gouverneurs... ne peuvent arrester le cours de tous leurs pillages et de leurs violences, parmy lesquelz nous portons une surcharge et une foule de partis qui sont opposez à nos privilèges et renversent nos immunitez. Une recherche de francs-fiefs et de nouveaux acquêts qui, sous un juste titre, travaille injustement tant les nobles que les roturiers, un droit de sel et de marque qui détruit le commerce et enfin un arrest du Conseil qui ordonne l'imposition de nos villes et communes au préjudice de nostre affranchissement, sont certainement des nouveautez ruineuses et mortelles à toute la province... Que nous restet-il donc, Sire, sinon de venir à vos pieds peindre l'image de nos maux pour en trouver la guérison ou au moins l'adoucissement ?.. Couper un arbre par le pied et le mettre par terre n'est pas le moyen d'en cueillir les fruits ; tirer les eaux d'un fleuve n'est pas ce qu'il faut faire pour s'en
servir a naviguer » ( i
Or, en 1642, la situation n'avait pas changé et les mêmes plaintes venaient tout récemment d'être formulées dans un libelle, lorsque Bosquet se rendit à Béziers, le 19 novembre, pour y assister aux Etats, réunis dans la grande salle du couvent des récollets.
Le Gouvernement avait-il donné au nouvel intendant un
(i) Trésor des Harangues^ t. L p. 2 et seq. — Mercure français, t. XXII.
mot d'ordre } Le Roi, dans sa commission, lui avait-il prescrit de s'élever avec vigueur contre les récriminations dont sa politique et ses demandes de subsides étaient l'objet ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il que Bosquet, ayant à prononcer devant les Etats la harangue traditionnelle, fit de ce discours une vraie plaidoirie pour la défense des prérogatives de la Couronne.
C'était son devoir. On n'est pas homme officiel, chargé par position des intérêts d'un Gouvernement, pour le laisser en butte aux attaques de l'opinion. Quand l'opinion se soulève contre le Pouvoir, il appartient à ceux qui le représentent de le couvrir. L'autorité ne doit jamais avoir tort devant le public.
Bosquet fut véhément et hardi dans son plaidoyer. Ayant rappelé en peu de mots les victoires récentes de Sa Majesté : (( J'entendz, messieurs, disait-il, quelque esprit chagrin, quelque faux politique, quelque amoureux vizionnaire de sa patrie qui nous chante des chozes funestes, comme autrefois les plus infâmes ministres de la justice, au derrière de nostre triomphateur.
» J'entendz qu'il vient troubler nos joyes par la triste représentation des désordres des soldatz, des plaintes des païsans foulés, des exactions violentes et des contributions extraordinaires qu'on est obligé de lever pour obtenir
toutes ces conquêtes
» Et comme il a le jugement aussy ignorant que la volonté malitieuze, il préfère un faible repos, une paix captive, une tranquilité tributaire, à un travail glorieux, à une paix
victorieuse et à une conquête triomphante
» Quels d'entre vous, messieurs, pourront adjouster foy à ces vizions et prendre des faux brillants pour des pierres précieuzes ? » (i).
(i) Arch. dép. Procès-verbaux. Année 1642.
Bosquet s'indigne : cela est visible. Et ce n'est pas chez lui une indignation d'emprunt. Non. Pour officiel que soit son rôle, il ne fait qu'exprimer ici ses convictions véritables. Ni courtisan, ni flatteur, alors môme que nous rencontrons dans ses discours des éloges qu'il faut bien se garder d'apprécier avec nos idées et autrement qu'en tenant un grand compte des mœurs du temps, son caractère est au-dessus de toute critique. Incapable d'obéir à un sentiment de commande, ce qu'il dit, il le pense bien. C'est en ce sens, surtout, que sa harangue est intéressante à étudier.
Pour lui, la France n'a jamais été plus heureuse que sous ce règne. « Si le temps et vos loisirs me le permettoient », dit-il aux représentants de la province, (( je vous fairois voir par la » comparaison et proportion de la valleur des monoyes, de » la solde des soldatz, de la despense des guerres, du prix » des chozes, des fruictz des terres, des redevances des » peuples, de la quantité de leurs possessions, du nombre et » de la condition des subjectz et des ennemys, que les roys » des trois premières races ont plus exigé de leurs peuples, » quoyque l'on chante au contraire, que le Roy heureusement » régnant n'en reçoit de la fidélité et du zèle de ses sub- » jectz. »
Et il ajoute : « Aujourd'huy le bonheur est sy grand
» que nous rachetons une ferme et agréable paix par la con- » tribution de nos facultez à laquelle toute sorte de droict » divin et humain nous aoblic:é.
» Le bruict des armes de l'ennemy n'est entendu que bien » loing de nos frontières, la paix règne dans nos champs, le » repos est dans nos villes et dans nos maisons, et, par la » valleur, la justice et la prudence de nostre incomparable » Monarque, nous sommes à couvert de toutes les injures » dont un Estât peult estre attaqué. »
a Tous les Estats ne doibvent poinct attendre le repos de » la paix, et nous voyons mesmes en nos jours des républi- » ques florissantes dans la guerre quy se seroient perdues » dans une paix.
» Il fault considérer la condition des Estatz pour scavoir » sy la paix leur est pieu nécessaire que la guerre. »
(( Sy les forces de l' Estât ne sont qu'engourdies, sy la » challeur naturelle n'est qu'affaiblie et qu'il y ait encores » assez de vigueur pour agir et de courage pour entre- » prandre, pourquoi le prince verra il {sic) périr à ses yeux » son Estât ? pourquoi attendra il le coup de mort de la » superbe main de son ennemy ?
» Le repos de ces peuples n'est pas toujours une juste » raison au prince pour les contenir en repos, lorsque ce » repos n'est qu'une occasion pour estre accablé d'une » guerre infortunée. »
» S'il m'estoit permis, messieurs, de parcourir les his- » toires, je vous représenterois un grand nombre de peuples n qui nous advoueroient que la véritable cause de leur ruyne » a esté de ce qu'ilz ont mieux aymé une misérable paix » qu'une guerre victorieuze.
» Combien de nations et de républiques vous fairont » entendre qu'une guerre hardye suivye de la réputation de » leurs armes leur a laissé une paix inviolable pour des » siècles entiers. »
Appliquant ensuite à la France ses théories : a Cet Estât, » tiré du naufrage des guerres civiles, dit-il, estoit du » nombre de ceux que nous appellions anlangouris. Après le
» parricide d'Henry le Grand, après le foible gouvernement » du bas eage du roy, après les factions des princes esteintcs » et les guerres de la religion appaisées, il ne le falloict pas » abandonner aux foiblesses que des accès sy longz et sy » rigoureux luy avoinct laissé ; il falloict réparer ses forces, » et après, prévenir ce coup fatal dont il estoict menacé » despuis cent ans.
» Geste orgueilleuze teste de l'Espagne n'alloict-elle pas » mètre la dernière main à la monarchie universelle, après » laquelle son conseil travaille depuis un siècle, si ccst » incomparable génye de la France qui assiste le Roy de » ses conseils ne portoict cest invincible monarque à luy » opposer les forces de son Etat et à luy porter la guerre » dans son sein enflé de ses vastes pensées ?...
» Falloict-il attendre que, après que les fers auroinct esté » mis aux mains des princes d'AUemaigne, que le peuple » d'Italie auroict subi le joug soubz la terreur des armes de )) cest ennemy, que la valleur des Hollandois auroict esté » reprimée, que tous les autres princes voizins auroinct » fléchi le genoux devans ceste idole dressée des despouilles » de tant de nations, ce prince orgueilleux reprinst ses pre- » miers desseins sur la France, et, joignant la force à ses » anciens artifices, vint, non plus demander comme autres- » fois la royauté à nos peuples, mais esthabîir son throne, y> environné de chaisnes et de fers, au milieu de ce royaume, » et triompher de la gloire et de la liberté des François ?
» G'est sans doubte ce quy feust arrivé, messieurs, sy le » sacrilège commis par ce prince en mettant la main su-r » l'oinct du Seigneur, sur un prince nostre et les menées » secrètes qu'il continue dans cest Estât, n'eussent obligé le » Roy à porter ses armes dans le païs que ce tiran avoict » usurpé, et à prévenir par une juste guerre la ruyne de son » royaume que cest ambitieux avoit desseignée. »
Puis, ayant fait l'éloge de Richelieu et exhorté les représentants du Languedoc à « concourir agréablement à ce que » les hautz dessaings que ce puissant esprit a conceu pour le » bonheur de cest Estât et de ceste province ne soinct poinct » rendeus inutilles », Bosquet s'écrie :
« Vous debvés contribuer de voz biens, de voz vies et de » voz forces à ce que les travaux inouys du Roy dont vous » estes les fidelles tesmoingz n'ayent pas esté vainement » entreprins ; vous debvés faire en sorte que la félicité » publique du royaume et de ce païs ne soict pas arrestée » par le defîault des secours que la justice et la nécessité de ') vostre guerre vous demandent.
» Il y a une liaizon naturelle entre le ciel et la terre et une » émulation agréable de se donner respectivement : la terre » envoyé ses vapeurs et ses exhalaisons au ciel, et le ciel, » les convertissant en pluye et en rosées, couvre la terre de » richesses.
» Les princes et les peuples participent à cette liaizon. » Ce sont des noeuds de relation quy se doibvent mutuelle- » ment quelque choze l'un à l'autre. Le peuple donne ses » biens, ses commodités et ses forces au prince ; et le prince » donne le repos, la seureté et la paix au peuple par la » justice.
» Qui dict ung peuple subject, dict en mesmes temps » qu'il doibt ses tributz, ses impotz à son prince. Car ce » sont les marques naturelles de sa subjection, comme dict » l'apostre, et les effetz de sa recognoissance.
» J'ay creu toujours que l'office du bon citoyen estoict » fort semblable au debvoir d'un chrestien parfaict. Le » chrestien donne ce qu'il a de surabondant aux pauvres ; » le citoyen, à la choze publique; le chrestien se soustraict » les chozes utilles et nécessaires et s'il est parfaict, il les
— lOi) —
» donne aux membres et au corps de Jésus-Christ ; et le
» citoyen parfaict expose tous ses biens au corps de l'Estat
» dans les nécessités, n'ignorant pas qu'il est né plus tôt
» pour le publiq que pour soy-mesmes, et, s'il périt avec
» toute sa famille, que luy importe il ? La perte luy est gîo-
» rieuse puisqu'elle surmonte l'ennemy, conserve la choze
» publique et que, enfin, elle acquiert la paix à ses parans,
» à ses citoyens et à la postérité !... (i).
Magnifiques enseignements, il faut bien le reconnaître, et dont il revient autant d'honneur au siècle qui acceptait de les entendre de la bouche d'un représentant du Pouvoir, qu'à celui chez qui la foi était assez vive, le sentiment chrétien assez profond pour être autorisé à les donner ! Malheureusement c'était prendre les choses sur un ton bien haut. Il y a loin de l'idéal au réel en ce bas-monde !
Certes, le Languedoc ne méconnaissait point cette sujétion dont parlait Bosquet ; et il l'avait bien fait voir en toutes rencontres. Vis-à-vis du Roi, s'était-il montré avare de tributs ? N'avait-il pas été prodigue de ses trésors ? N'avaitil pas donné largement le sang de ses fils ?
Et maintenant, ce qu'il voulait, c'était une juste mesure. Il voulait qu'il y eût des bornes raisonnables aux revendications du Pouvoir; que le droit qu'avait celui-ci de rançonner ne fût pas sans limites ; que la province ne se vît point réduite à la misère par les exactions, les violences des agents du fisc et des sangsues administratives qui la saignaient.
Etait-ce trop que vouloir cela ? Les peuples n'entendent rien aux raisons d'Etat que les gouvernements discutent dans leurs conseils et qui président à leur politique. Que leur religion soit attaquée, vous les verrez, ces peuples, enfanter
(i) Arch. départ., loc, cit.
des martyrs ; menacés dans leur indépendance nationale, ils étonneront le monde par le courage et la multitude de leurs héros ; mais que, pour faire face à tous les besoins d'une guerre dont l'opportunité leur échappe, on aggrave incessamment leurs charges, on compromette leurs industries et leur fortune par des impositions nouvelles et que, après cela, on exige d'eux qu'ils ne se plaignent pas : à coup sûr, c'est demander beaucoup trop à la nature.
Et puis, si la justice de la guerre, dans les proportions qu'on lui avait données, était évidente pour Bosquet, elle pouvait ne pas l'être au même degré pour tout le monde, et ils sont nombreux aujourd'hui ceux qui la voient d'un œil différent. On avait repoussé les premières attaques des Espagnols menaçant nos frontières. On allait s'efforcer encore de les refouler au-delà des Pyrénées. Jusque-là, tout était bien ; mais pourquoi porter la guerre en Italie ? Pourquoi envoyer des subsides aux princes protestants d'Allemagne ? et, alors qu'il suffisait de vaincre un ennemi, pourquoi l'abattre ? La maison d'Autriche humiliée, le catholicisme ne serait-ii pas atteint et blessé du même coup ? On remanierait un jour la carte de la vieille Europe ; on referait l'équilibre européen, mais au profit exclusif de la Réforme. Et quand le génie du Ministre n'eût pas été ici en défaut, qu'en pensait ou qu'en devait penser la religion du Cardinal ?
Sans doute, on ne faisait pas toutes ces réflexions en Languedoc ; on ne les faisait même pas du tout dans ce temps-là ; mais la province, écrasée d'impôts et se trouvant assez misérable, tendait les mains vers le Pouvoir et criait merci.
Bosquet, dans son admiration passionnée pour Richelieu et dans l'exaltation de son patriotisme, ne songeait qu'à la gloire du nom de la France et au triomphe de ses armes.
Les députés des Etats rendirent hommage aux nobles et
grands sentiments qui avaient inspiré sa parole. Us ne lui en \'()ulurent point de s'être montré si exigeant; et, comme pour témoigner que leur bonne volonté ne pouvait jamais être mise en cause dans leurs résistances, ils votèrent (i), avec des réserves sans doute, et sans engager l'avenir (2), les crédits demandés par le Roi.
Nouvel arrivé dans le Languedoc, Bosquet n'y était cependant pas un inconnu. Sa réputation de bonté et de droiture l'avait précédé. On savait que si son appui était acquis au ministère, il était également acquis à la justice ; que, pratiquement et dans les détails, il agissait toujours en vue du plus grand bien de la province. Sa profession de foi, en terminant son discours, avait été, sous ce rapport, très explicite : (< Je vous asseure, Messieurs, avait-il dit, qu'en
(i) (( Du mardy deuxième jour du dict mois de décembre. — Monseigneur le maréchal de Schomberg est entré aux Etats, accompagné de MM. de Grimonville et de Bosquet et des autres sieurs commissaires présidans pour le Roy en iceux, et a dict qu'il avoict receu commandement de S. M. de présentera ceste assemblée les commissions pour imposer le quartier d'hiver et les sommes nécessaires pour l'entretènementdes garnisons de Leucatte, Brescou, Opoulz et Tautavel et pour la construction du port d'Agde, qu'il requeroict les Estatz de donner contentement à S. M. sur le contenu aux dictes commissions... Monseigneur Tévesque de Carcassonne a respondu, au nom des Estatz, que les ordres de S. M. avoinct toujours esté receus dans ceste assemblée avec tout le respect et l'obéissance qui leur estoinct deus, qu'elle tesmoigneroict mesme sentiment en ceste occasion et fairoict grande considération des propositions quy leur avoinct esté faictes par mon dict seigneur. » — Procès-verbaux des Estatz. Ann. 1642. (Arch. dép.).
(2) Les Etats imposèrent 20,000 livres pour la continuation du port d'Agde ou de Brescou ; mais ils prièrent le Roi de décharger à l'avenir la province de cette dépense. Ils accordèrent en même temps la somme ordinaire pour le quartier d'hiver des troupes. Ils déclarèrent néanmoins que c'était malgré eux el à regret, et demandèrent que pareille imposition ne fût plus levée en Languedoc, la province en étant exemptée par ses privilèges (Procès-verbaux, ibid.)
» toutes les occasions où la nécessité pressante des affaires » me laissera quelque liberté, vous sentirés en moy les » affections et les actions d'un véritable compatriote, et » j'espère que par la bonne intelligence quy sera entre nous, » je pourray joindre le soulagement du peuple avec le service » du Roy, comme la gloire du prince, la grandeur de l'Estat » et l'utilité publique ne sont jamais séparées. »
Et l'on se reposait sur ces affirmations qui, dans la bouche de Bosquet, n'étaient point une formule vaine.
Malheureusement, les difficultés de sa charge étaient très grandes, et, quelque ménagement qu'il gardât, le jeune intendant ne devait pas éviter toujours les froissements.